Temps historique et sémantique politique dans la critique postcoloniale

Notre expérience du monde oscille entre deux pôles, l’unification-globalisation et les turbulences. Les études postcoloniales se tiennent à la jonction, c’est tout leur intérêt. Elles remettent moins en cause la modernité que le schéma européen de la modernité, abstrait dans sa substance, linéaire dans le temps et l’espace (extension du centre aux périphéries). Les meilleures études postcoloniales sont sensibles aux ruptures dans la modernité et l’exemple d’Haïti est à ce titre éclairant, première révolte victorieuse d’esclaves au moment même où se mettait en place la grande fabrique. Si on y a accordé aussi peu d’importance, c’est qu’il y a eu occultation. Mais cette occultation était pour partie inévitable. L’enregistrement et la narration connaissent leurs failles ; on ne concilie pas si facilement l’Histoire et les histoires. L’historiographie postcoloniale en fait précisément son enjeu.

Our experience of the world swings between two extremes, unification-globalization and forms of turbulence. Postcolonial studies stand at the juncture between the two, hence their interest. They question, not so much modernity as the European model of modernity, abstract in substance, linear in time and space (extending from the center to the peripheries). The best postcolonial studies are keenly aware of the breaks in modernity, and in this regard the example of Haiti is illuminating : the first victorious slave revolt, at the very moment when factory production became the rule. If so little attention has been paid to it, there has clearly been a cover-up. But that was at least partially inevitable. Recording and narration have their gaps ; History and the multiplicity of stories cannot be so easily reconciled. Precisely this is at stake in postcolonial historiography.
… while memory holds a seat
In this distracted globe
(… pendant que la mémoire garde une place
En ce globe distrait)
W. Shakespeare, Hamlet, I, 5.

1. L’homogénéité de l’espace, du temps et de la valeur, a écrit récemment le philosophe allemand Peter Sloterdijk, a représenté longtemps le « style logique » de la Weltgeschichte, la grande narration qui, à partir du XVIIIe siècle, a accompagné et scandé le processus matériel d’unification de la planète ([[P. Sloterdjik, Im Weltinnenraum des Kapitals, Frankfurt a.M, Suhrkamp, 2005, p. 28.). Considérée de ce point de vue, la condition contemporaine est décidément dépaysante. D’une part, cette homogénéité semble triompher, se faire monde justement, dans le contexte des processus de « globalisation » ; de l’autre, précisément pour la forme que ces processus ont empruntée, notre regard tend plutôt à se fixer, pour citer encore Sloterdijk, sur « les fissures, les turbulences, les irrégularités » qui résistent à toute « simplification géométrique » ([[Id., L’ultima sfera. Breve storia filosofica della globalizzazione (2001), trad. it. Roma, Carocci, 2002, p.15 (Die Letzte Kugel, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 2002). Du travail de Sloterdjik, on peut utilement rapprocher la ‘critique de la raison cartographique’ proposée par F. Farinelli, Geografia. Un’introduzione ai modelli del mondo, Torino, Einaudi, 2003, ainsi que Id., Il porto, la tavola e l’onda. Per la critica della ragione cartografica, in «Studi culturali», II (2005), 1, pp. 111-120.).
C’est précisément dans la tension entre ces deux polarités de notre expérience contemporaine que se situe la contribution que les études dites « postcoloniales » peuvent offrir à l’historiographie ([[Que l’on voie par exemple, en guise de première introduction, les deux travaux de R.J.C. Young, Postcolonialism. A Very Short Introduction, Oxford – New York, Oxford University Press, 2003, et M. Mellino, La critica postcoloniale. Decolonizzazione, postcolonialismo e cosmopolitismo nei postcolonial studies, Roma, Meltemi, 2005. Le livre de Mellino est particulièrement utile pour la reconstruction de la généalogie complexe et hétérogène des études postcoloniales.). Dans le contexte du fructueux travail de redéfinition de la géographie disciplinaire auquel nous avons pu assister ces dernières années, à partir de la prise de conscience de la crise des historiographies « nationales », autour de la catégorie de world history ([[Cf. G. Gozzini, Dalla “Weltgeschichte” alla “world history”: percorsi storiografici attorno al concetto di globale, in «Contemporanea», VII (2004), 1, pp. 3-38. Pour une confrontation entre world history et études postcoloniales, cf. L’introduction des curateurs (Europa in einer postkolonialen Welt) à S. Conrad – S. Randeria (Hg.), Jenseits des Eurozentrismus. Postkoloniale Perspektiven in den Geschichts- und Kulturwissenschaften, en collaboration avec B. Sutterlüty, Frankfurt a.M. – New York, Campus, 2002, pp. 9-49.), la critique postcoloniale autorise à opérer une manœuvre que nous pourrions qualifier de « kantienne », investissant directement – et renouvelant en profondeur – les modalités de la représentation du temps et de l’espace qui articulent la narration historique.
Dans la présente intervention, je me contenterai de présenter, sous forme d’exemplification stylisée, certaines considérations préliminaires à ce sujet. C’est au fond notre propre compréhension de la modernité qui est ici en jeu, alors que la problématisation de la dimension subjective de l’expérience historique, qui constitue un des centres de gravité des études postcoloniales, soulève des questions cruciales pour une pensée critique du présent.

2. De la world history, revenons à la Weltgeschichte dont nous sommes partis. Ranajit Guha, le fondateur de l’école historique indienne des « subaltern studies » ([[Défini par Amartya Sen comme «l’historien indien le plus créatif du XXe siècle, Guha a enseigné auprès de diverses universités en Inde, Grande-Bretagne, Australie et États-Unis. Déjà son premier travail, une minutieuse reconstruction des origines intellectuelles de la réforme portée en 1793 par le gouverneur général du Bengale, Lord Cornwallis – qui, instituant l’ainsi dit système du permanent settlement, s’était proposé de créer en Inde une classe indigène de propriétaires terriens sur le modèle des squires anglais et de mettre en ordre le système des impôts -, avait anticipé ce rôle décisif du ‘savoir colonial’ qui serait devenu ensuite un des thèmes centraux des études postcoloniales (cf. R. Guha, A Rule of Property for Bengal. An Essay on the Idea of Permanent Settlement [1963, New Dehli, Orient Longman Limited, 1982). Il a été le curateur des six premiers des onze volumes de la collection «Subaltern Studies» parus entre 1982 et 2000 (les index de tous les volumes se peuvent consulter à la page web http://www.lib.virginia.edu/area-studies/subaltern/ssmap.htm). Pour une introduction aux «subaltern studies», qu’on voie R. Guha – G.Ch. Spivak (eds), Selected Subaltern Studies, Oxford – New York, Oxford University Press, 1988, et D. Chakrabarty, La storia subalterna come pensiero politico, in «Studi culturali», I (2004), 2, pp. 233-251.), a montré dans une confrontation critique approfondie avec la philosophie de l’histoire de Hegel comment la représentation du processus de mondialisation de l’esprit, qui constitue pour le philosophe allemand le critère de la rationalité de l’histoire, se fonde dans son oeuvre sur l’intuition d’une frontière absolue, aussi bien temporelle que spatiale. La ligne de séparation entre histoire et préhistoire était, en d’autres termes, en même temps la ligne de séparation entre l’espace de la civilisation (l’Europe) et l’espace des barbaries (les continents déjà colonisés ou en voie de l’être) ([[Cf. R. Guha, History at the Limit of World-History, New York, Columbia University Press, 2002, in specie p. 43.). Cette frontière absolue constituait cependant pour Hegel le moteur de la Weltgeschichte, elle en assurait le mouvement sous la forme d’une lutte titanesque de l’histoire contre la préhistoire, ou encore de l’Europe, à travers ses États, contre les « peuples sans histoire » ([[La référence est faite à l’important travail de E.R. Wolf, Europe and the People Without History, Berkeley, University of California Press, 1982. ) : autrement dit, la frontière était précisément construite comme absolue pour être dépassée. L’expansion coloniale se trouve ainsi inscrite dans les présupposés épistémiques de la modernité européenne.
Rien de tout cela n’est très neuf. Mais ce que la critique postcoloniale met en discussion est la possibilité d’articuler autour de ce vecteur spatio-temporel de la Weltgeschichte une image linéaire et progressive du temps historique. De ce point de vue, le concept de « stade de développement » ([[Cf. R. Guha, History at the Limit of World-History, cit., p. 26 et surtout D. Chakrabarty, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton – Oxford, Princeton University Press, 2000.) est central : une fois « capturés » dans le mouvement de l’histoire universelle, les espaces non européens auraient été destinés à répéter les étapes du parcours emprunté par l’Europe. En bref, « d’abord en Europe, puis dans le reste du monde », pour reprendre la formulation proposée par Dipesh Chakrabarty dans sa critique fondamentale de « l’historicisme » moderne ([[Cf. D. Chakrabarty, Provincializing Europe, cit., pp. 6 sv.). En mettant en discussion cette formule, la critique postcoloniale détermine un déplacement de l’histoire moderne qui apparaît passablement plus radical et intéressant que la critique « culturaliste » de « l’eurocentrisme ». Au moment même où l’on identifie dans la frontière temporelle et spatiale absolue, évoquée à propos de Hegel, un présupposé tout à fait réel du projet colonial européen moderne, sur lequel se sont érigés des conquêtes et des systèmes de domination très concrets, on retrouve aussi, à son origine même, un mouvement d’hybridation (terme-clé dans le lexique postcolonial, dont on se gardera de faire naïvement l’apologie) qui en montre au fond l’impossibilité ([[Cf. H. Bhabha, The Location of Culture, London – New York, Routledge, 1994.).
Si la modernité est le temps de la Weltgeschichte, l’affrontement entre « histoire » et « préhistoire » – la tension entre « homogénéité » et « hétérogénéité » dont nous sommes partis en parlant du présent – en constitue depuis le départ le thème dominant, à l’intérieur de coordonnées spatiales qui ne peuvent pas être pensées autrement que comme « globales ». Ce que la critique postcoloniale met en discussion est précisément la possibilité de résoudre cette tension et cet affrontement à l’intérieur d’une narration linéaire, à l’enseigne d’une extension progressive d’un ensemble de normes de développement depuis le centre du « système-monde » en formation vers les « périphéries ».
Qu’on y prenne garde : cette narration linéaire, selon laquelle la constitution du système-monde se déroule unilatéralement du centre vers les périphéries, est substantiellement partagée aussi bien par les reconstructions apologétiques du colonialisme, qui en soulignent la portée « civilisatrice », que par de nombreuses reconstructions critiques, qui en soulignent au contraire la charge de violence et de vexation. Les études postcoloniales, ou du moins certaines études postcoloniales, invitent à compliquer le cadre analytique lui-même, en considérant les colonies comme de véritables laboratoires de la modernité ([[Qu’on voie A.L. Stoler – F. Cooper, Between Metropole and Colony. Rethinking a Research Agenda, in Id (eds), Transitions of Empire. Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997, pp. 1-56.), et donc en affinant notre regard sur le mouvement inverse, qui « rétroagit » depuis les colonies mêmes sur le centre du système (sur l’Europe d’abord, sur « l’Occident » ensuite), en en montrant précisément le caractère constitutivement hybride.
Il s’agit d’une leçon qui a des conséquences précises aussi bien en termes historiographiques qu’en termes théoriques. Évaluer à son juste poids ce qui a été défini comme le mouvement de rétroaction des colonies sur la métropole signifie travailler à partir de l’hypothèse selon laquelle, contre toute théorie des « stades » de développement, il est possible de retrouver de véritables « anticipations coloniales » dans l’histoire des dispositifs économiques, sociaux, politiques qui ont joué un rôle essentiel dans la définition de la modernité. Cela signifie, pour nous limiter à un seul exemple, de prendre au sérieux l’origine coloniale du système de la fabrique moderne, par exemple en développant les analyses fondamentales de Sidney W. Mintz sur la plantation de la canne à sucre dans les Indes occidentales entre les XVIe et XVIIe siècles ([[Cf. S.W. Mintz, Sweetness and Power. The Place of Sugar in Modern History, New York, NY, Viking, 1985.), et en même temps reconsidérer la fonction essentielle que l’esclavage et les diverses formes de travail contraint dans les colonies ont joué dans le processus de constitution du travail salarié « libre » en Europe ([[Qu’on voie en ce sens l’important travail de Y. Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat. Economie historique du salariat bridé, PUF, 1998. Dans la perspective d’une relecture de certains textes classiques produits à l’intérieur des mouvements anticoloniaux, au sujet desquels on se reportera au paragraphe suivant, il convient de signaler il débat vivace autour des thèses avancées par Eric Williams dans les années de la seconde guerre mondiale : cf. H. Cateau – S.H.H. Carrington (eds), Capitalism and Slavery Fifty Years Later: Eric Eustace Williams, a Reassessment of the Man and his Work, New York, Peter Lang, 2000.).

3. Restons aux Indes occidentales. Robert J. C. Young a souligné le lien très étroit entre postcolonialisme et anticolonialisme, insistant, d’une côté, sur l’importance fondamentale que les luttes anticoloniales, indépendamment des vicissitudes des régimes auxquels elles ont donné naissance, ont eu dans la généalogie de notre présent « global » ; et, de l’autre, sur la possibilité ouverte de relire, hors de toute mythologie « tiers-mondiste », certains textes classiques nés à l’intérieur de cette expérience historique ([[Cf. en particulier R.J.C. Young, Postcolonialism. An Historical Introduction, Oxford – Malden, Blackwell, 2001.).
On a fait allusion précédemment à la critique que Dipesh Chakrabarty adresse à « l’historicisme » moderne : il s’agit d’une critique assez raffinée, construite à travers une confrontation serrée avec des motifs marxiens et heideggeriens, sur lesquels nous reviendrons. Mais la source fondamentale d’inspiration du travail de Chakrabarty, très présente en général dans les études postcoloniales, est la critique très corrosive dirigée par Walter Benjamin, à la fin des années trente, contre le concept de progrès et son corrélat, l’idée que « l’histoire procède en parcourant un temps homogène et vide » ([[W. Benjamin, Sul concetto di storia, a c. di G. Bonola e M. Ranchetti, Torino, Einaudi, 1997, p. 45 (Über den Begriff der Geschichte, in Id., Schriften, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 1955). Dans la littérature désormais sans frontière sur ce texte, on signale le précieux petit volume de M. Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses ‘sur le concept d’histoire’, PUF, 2001.). « L’état d’exception » était effectivement en train de devenir la règle en Europe, et le regard de Benjamin, juif et marxiste allemand fuyant le nazisme, ne pouvait qu’être sensible à cette coprésence de progrès et de catastrophes dans l’histoire, qui avait du reste été l’un des thèmes fondamentaux de sa réflexion dans les années précédentes.
À peu près à la même époque, le marxiste noir C. L. R. James, qui avait quitté Trinidad pour l’Angleterre, s’engagea dans une formidable entreprise de militantisme politique et de recherche historique qui fit de lui l’une des voix les plus respectées du mouvement panafricaniste et un point de référence fondamental dans le débat qui traversa les mouvements anticoloniaux dans les années qui suivirent ([[Sur l’oeuvre historiographique de James, cf. C.J. Robinson, Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition (1983), Chapel Hill – London, The University of North Carolina Press, 2000, pp. 241-286. Plus en général, qu’on voir les essays recueillis in G. Farred (ed), Rethinking C.L.R. James, Cambridge, MA – Oxford, Blackwell, 1996.). Il est intéressant de lire ce que James écrivait en 1962, traçant un bilan provisoire de ses travaux sur les Antilles : le processus historique connaît dans la région, depuis les origines de la modernité, « une concaténation de périodes non pré-ordonnées de lente dérive, en alternance avec des étincelles de révolte, des bonds en avant et des catastrophes ».
James attribuait ce rythme syncopé de l’histoire, si différent du progrès linéaire imaginé par le courant dominant de la philosophie moderne, au système de plantation de la canne à sucre, qui « a eu sur le développement des Antilles l’influence la plus civilisatrice et la plus corruptrice que l’on puisse imaginer » ([[C.L.R. James, From Toussaint Louverture to Fidel Castro (1962), publié en appendice à Id., The Black Jacobins. Toussaint L’Ouverture and the San Domingo Revolution (1938), London, Allison & Busby, 1989, p. 392.). La plus civilisatrice et simultanément la plus corruptrice, écrivait James : une modernité coloniale accomplie avait déjà, au XVIIIe siècle, rendu possible la contemporanéité de la modernité et de la catastrophe, en quoi avait fait irruption à la fin du siècle la nouveauté historique absolue d’une révolution d’esclaves victorieuse. À cette révolution et à son principal protagoniste, Toussaint Louverture, James avait dédié en 1938 un ouvrage fondamental, The Black Jacobins, devenu rapidement un classique du mouvement panafricaniste, largement ignoré cependant de l’historiographie européenne.

4. En 1790, quelques mois à peine avant le début de l’insurrection à Saint-Domingue, un colon français, soucieux de rassurer son épouse sur les conditions de vie aux tropiques, pouvait écrire : « Il n’y a aucun mouvement parmi nos Noirs. [… Nous n’y pensons même pas, ils sont absolument tranquilles et obéissants. Une révolte parmi eux est impossible. » Nous pourrions nous en tenir à un commentaire ironique en imaginant quelle fut sa surprise quelques semaines plus tard quand éclata l’insurrection des esclaves. Je préfère pourtant suivre ce qu’en dit Michel-Rolph Trouillot, l’un des principaux historiens haïtiens, installé depuis longtemps aux États-Unis, qui invite à la prudence : « Quand la réalité ne coïncide pas avec des convictions profondément ancrées, écrit Trouillot dans un livre très important, Silencing the Past, les êtres humains tendent à produire des schèmas interprétatifs auxquels ils soumettent la réalité. Ils imaginent des formules qui leur permettent de réprimer l’impensable et de le reconduire dans les limites du discours autorisé ([[M.-R. Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995, p. 72.). »
Trouillot ajoute que des affirmations comme celle du colon français « ne se fondaient pas tant sur l’observation empirique que sur une ontologie, une organisation implicite du monde et de ses habitants ([[Ibid, p. 73.) » ; la conviction que les esclaves africains étaient incapables d’imaginer la liberté, pourrions-nous ajouter, était une parfaite expression de cette double frontière – spatiale et temporelle – autour de laquelle Hegel n’allait pas tarder à formuler sa propre philosophie de l’histoire universelle. Il ne le fit d’ailleurs qu’après avoir pris connaissance de ce qui se déroulait en Haïti, et il s’en est souvenu lorsqu’il s’est agi pour lui de forger l’une des figures emblématiques de la philosophie occidentale : la dialectique du maître et du serviteur ([[Cf. S. Buck-Morss, Hegel and Haiti, in «Critical Inquiry», 26 (Summer 2000), pp. 821-865.).
Trouillot n’est pas à proprement parler un chercheur « postcolonial », mais les questions qu’il pose entrent en résonance avec une bonne part des thèmes importants que la critique postcoloniale a soulevés ces dernières années, notamment l’accent mis par celle-ci sur la dimension « épistémique » du projet colonial moderne européen, sur la véritable connaissance coloniale qui en constitue un élément d’importance stratégique ([[Décisif, de ce point de vue, a été – indépendamment des multiples critiques qui lui ont été adressées – le livre de E.W. Said, Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978 (L’orientalisme. L’orient créé par l’Occident, Seuil, 1997). Mais que l’on garde présents au moins les essais recueillis in N.B Dirks (Ed.), Colonialism and Culture, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1992 et, spécifiquement sur l’historiographie de l’‘Inde britannique’, le travail de R. Guha, Dominance without Hegemony. History and Power in Colonial India, Cambridge (Ma) – London, Harvard University Press, 1997.). Ce qui était impensable pour les colons français au début de l’année 1790, affirme Trouillot, a été efficacement réduit au silence par les historiens, à travers de multiples stratégies de refoulement ou de « trivialisation » d’Haïti : l’analyse d’œuvres aussi diverses que le Penguin Dictionary of Modern History ou l’Âge des révolutions d’Eric J. Hobsbawm permet en d’autres termes à l’historien haïtien de montrer comment l’historiographie a continué d’intérioriser et de reproduire la frontière coloniale sur laquelle reposait « l’ontologie » spontanée des colons français de Saint-Domingue. Il offre ainsi un exemple de ces persistances coloniales que la meilleure critique postcoloniale s’attache à dévoiler ([[Qu’on voie en ce sens l’important essai de E. Shohat, Notes on the Postcolonial, in «Social Text», 31/32 (1992), pp. 99-113. Mais pour le développement de ce point, qu’on voie aussi S. Mezzadra – F. Rahola, The Postcolonial Condition: A Few Notes on the Quality of Historical Time in the Global Present, in «Postcolonial Text», II (2005-2006), 1 (cfr. http://www.pkp.ubc.ca/pocol/index.php).).
La référence à la dimension « épistémique » du colonialisme moderne et la place accordée jusqu’ici aux catégories « formelles » d’espace et de temps perdent ainsi leur abstraction et s’inscrivent au cœur de la pratique historiographique, dialoguant avec une pluralité d’approches qui, depuis l’intérieur des débats disciplinaires, ont au moins contribué à problématiser l’« objectivité » des « sources » : on pense en premier lieu à l’ordre du discours et des silences, qui, expression de rapports de force et de pouvoir précis, organise « l’archive » historique. Il ne s’agit pas pour autant d’en conclure au caractère purement « rhétorique » de l’historiographie et de rompre une fois pour toutes le rapport que cette dernière prétend entretenir avec la « réalité historique » ([[Pour une critique de cette conclusion, certainement pas étrangère à certains représentants des études postcoloniales, cf. C. Ginzburg, Rapporti di forza. Storia, retorica, prova, Milano, Feltrinelli, 2000. Des considérations analogues se trouvent du reste in M.-R. Trouillot, Silencing the Past, cit., pp. XVIII sv. et 12 sv.). Il s’agit, suivant toujours en cela Trouillot, d’être conscients du fait que, dans les modalités mêmes de la production d’un événement comme événement historique, se jouent des stratégies d’occultation et de réduction au silence : « Quelque chose échappe toujours à l’enregistrement. De quelque manière qu’on définisse ses frontières, l’événement n’est jamais clos. Une chose n’accède donc à l’événement qu’avec ses absences constitutives, liées à son processus de production lui-même. En d’autres termes, les mécanismes mêmes qui rendent possible l’enregistrement historique assurent en même temps que les faits ne soient pas créés égaux. Ils reflètent un contrôle différent sur les moyens de production historique au moment même de la première inscription qui transforme un événement en fait ([[M.-R. Trouillot, Silencing the Past, cit., p. 49.). » La contribution que la critique postcoloniale peut apporter à l’historiographie à travers la redéfinition de ses coordonnées spatiotemporelles se situe précisément sur ce terrain, sur le « champ de bataille pour le pouvoir historique ([[Ibid.) ».

5. Ce champ de bataille se détermine précisément, pour reprendre un thème classique, au point où les res gestae, l’histoire entendue dans sa matérialité processuelle, rencontre l’historia rerum gestarum, l’historiographie. Entre ces deux plans existent simultanément une distinction et une superposition irréductibles parce que l’écart entre ce qui s’est passé et ce qui est raconté est lui-même historiquement déterminé ([[Cf. ibid., pp. 3 sv.) : il a donc affaire avec ces rapports de force et de pouvoir qui règlent l’inscription des événements dans l’archive – et donc la possibilité de les raconter.
Les études postcoloniales ont largement contribué, ces dernières années, à rouvrir ce problème classique de la théorie historiographique. L’enjeu ne consiste pas tant (ou pas seulement) à revendiquer de nouveaux espaces pour une série « d’histoires mineures », dans une tentative visant à démocratiser de manière « multiculturelle » le canon historiographique, ou éventuellement de jouer les « histoires » contre « l’Histoire ». Des positions de ce genre ne manquent certes pas au sein des études postcoloniales ([[Que l’on voie en ce sens les critiques de A. Dirlik, The Postcolonial Aura, Boulder, Westview Press, 1997 et Id., Postmodernity’s Histories. The Past as Legacy and Project, Lanham, Rowman & Littlefield, 2000.). Plus intéressante à mon sens est la réflexion de ceux et celles qui ont perçu dans la tension entre l’Histoire et « les histoires » un caractère structurel de l’histoire moderne, qui, dans la condition coloniale, se détache avec une précision particulière et qui ne peut de toute façon se résoudre en jouant un terme contre l’autre.
Telle est la voie suivie par Dipesh Chakrabarty, en particulier dans le chapitre très fouillé de Provincializing Europe qui traite de la catégorie marxienne de « travail abstrait » et constitue également un bilan de son travail d’historien de la classe ouvrière au Bengale ([[Cf. en particulier D. Chakrabarty, Rethinking Working-Class History: Bengal 1890-1940, Princeton – Oxford, Princeton University Press, 1989.). Le rapport entre abstraction et « différence historique » est ici présenté comme un problème général de la transition au capitalisme (mais aussi, pourrait-on pourrait ajouter, de la « modernisation » en général), dans une perspective qui cependant, c’est là un point décisif, considère cette transition comme jamais achevée, destinée pour ainsi dire à se répéter chaque jour.
Pour le dire aussi simplement que possible : capitalisme et modernité, dans l’économie comme dans la politique, sont distingués du primat de l’abstraction. Les individus, écrivait Marx, « sont maintenant dominés par des abstractions, alors qu’auparavant ils dépendaient les uns des autres » ([[K. Marx, Grundrisse der Kritik der politiche Ökonomie, Frankfurt a.M., Europäische Verlagsanstalt, 1967, p. 82.). Cependant, ce primat, dans la constitution duquel consiste le moment génétique du capitalisme et de la modernité, doit toujours être réaffirmé. La critique de « l’historicisme » marxien, notamment s’agissant du rapport entre « subsomption formelle » et « subsomption réelle » du travail sous le capital ([[Cf. D. Chakrabarty, Provincializing Europe, cit., pp. 49 sv.), trouve ici son point de condensation conceptuelle : loin de pouvoir faire l’objet d’une narration linéaire, par exemple dans les termes d’un passage donné une fois pour toutes de la « subsomption formelle » à la « subsomption réelle » du travail, l’histoire du capital est continuellement interrompue par le retour violent du problème de son origine.
La catégorie de travail abstrait (« la généralité abstraite de l’activité productrice de richesse », considérée dans son « indifférence envers le travail déterminé » ([[K. Marx, Grundrisse, p. 25.)), de ce point de vue, doit être interprétée comme une catégorie pratique, performative : « Organiser la vie sous le signe du capital signifie agir comme si l’on pouvait abstraire le travail de tous les tissus sociaux dans lesquels lui-même se trouve toujours encastré et qui rendent concrète toute forme particulière de travail, y compris le travail d’abstraction ([[D. Chakrabarty, Provincializing Europe, cit., p. 54.). » Le processus à travers lequel le travail abstrait est produit comme « norme » du mode de production capitaliste, qui est essentiellement un processus disciplinaire, ne peut jamais se conclure une fois pour toutes, ce qui fait que la résistance opposée à l’abstraction par la multiplicité concrète du « travail vivant » s’installe au coeur du concept et de la logique du capital, comme « l’Autre du despotisme » en eux implicite ([[Ibid., p. 59.).
Cette relecture du concept marxien de travail abstrait a en réalité des implications qui vont bien au-delà des catégories de capital et travail. Elle offre à Chakrabarty la pointe prospective à partir duquel il peut relire dans sa complexité la structure du temps historique de la modernité. Et cette structure se présente comme constitutivement scindée : ce que Chakrabarty appelle « l’histoire 1 », le temps homogène et vide posé par le capital, est nécessairement, dans chacun des présents dont la concaténation constitue le passé, interrompue dans sa linéarité par le mouvement d’appropriation de « l’histoire 2 », des temporalités plurielles qui sont le propre non seulement du « travail vivant » mais aussi de la marchandise et de l’argent ([[Ibid., pp. 63 sv.). Les conséquences qui en découlent sont à mon sens de grande importance si l’on souhaite déplacer l’alternative entre relativisme et universalisme : « Aucun capital global (ou local) ne pourra jamais représenter la logique universelle du capital, puisque toute forme historiquement disponible de capital est un compromis provisoire constitué par une modification de l’histoire 1 sous l’effet des histoires 2 de quelqu’un. En ce cas, l’universel peut exister seulement comme case vide [place holder, continûment usurpée par un historien particulier qui tente de se présenter comme universel ([[Ibid., p. 70.). »
Il s’agit, comme nous venons de le voir, d’une position de grande conséquence du point de vue théorique, qui permettent une requalification du concept et du lexique de l’universel ([[Qu’on voie en ce sens les considérations intelligentes de E. Fornari, Subalternità e dissidio. Note filosofiche sul “postcoloniale”, in «Studi culturali», II (2005), 2, pp. 329-339.). Mais, dans le même temps, l’analyse de Chakrabarty a des implications précises pour la pratique historiographique. Elle invite à faire du mouvement de réduction du pluriel des histoires au singulier de l’histoire, qui caractérise selon Reinhart Koselleck le concept moderne d’histoire ([[Cf. R. Koselleck, Futuro passato. Per una semantica dei tempi storici (1979), trad. it. Genova, Marietti, 1986, pp. 110-122 (Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 1989).), un fait lui-même historique. Les concepts de classe ouvrière, de citoyenneté ou de nation sont traversés, dans leur statut logique même, par les affrontements, les contradictions et les déséquilibres que produit le mouvement. La violence de la conquête et de la domination coloniale ne fait qu’intensifier un problème inhérent, pour citer de nouveau Koselleck, à chacun des « collectifs singuliers » qui forment une certaine partie des paroles de l’histoire, en en portant à la lumière – et en imposant comme objet spécifique de recherche historiographique – le mouvement de constitution.
Si cet ordre de réflexions invite à problématiser le lexique de l’universalisme (et donc les canons historiographiques qui se sont constitués matériellement avec lui), il me semble qu’il constitue d’autre part un antidote à l’apologie pure et simple des « différences ». Jamais définitivement accomplie, la transition qui a inauguré sous le signe de la conquête l’histoire moderne comme histoire globale, a cependant des caractères d’irréversibilité : la violence de l’origine a imposé « un [langage commun qui annule pour toujours toute expérience de différence qui n’ait pas été médiée par les relations de pouvoir coloniales et par la logique globale du capital ([[F. Rahola, Differenze postcoloniali, in «Contemporanea», VI (2003), 1, pp. 157-165, p. 163.) ». Il ne s’agit pas, de ce point de vue, de redécouvrir des « traditions » ancestrales pour les opposer – en termes aussi bien historiographiques que politiques – à la modernité occidentale. Il s’agit plutôt de travailler à la construction d’un cadre plus complexe de la modernité, de s’ouvrir à la reconnaissance d’une pluralité de modernités déterminées par les formes variées, empruntées dans des contextes historiques et géographiques variés, par la rencontre/affrontement entre l’histoire 1 et les histoires 2, pour reprendre les termes de Chakrabarty, mais en même temps de valoriser le cadre global à l’intérieur duquel cette pluralité même s’est située depuis l’origine.

6. La critique de « l’historicisme » proposée par Chakrabarty conduit à écarter définitivement le problème du « progrès » et de sa temporalité spécifique. Le temps « homogène et vide » dont parlait Benjamin est alors identifié à l’un des vecteurs fondamentaux autour desquels s’articule l’histoire de la modernité, matériellement orientée dans l’action de puissances historiques précises (le capital, les États, les empires). Mais son affirmation même n’est possible que dans un mouvement d’« hybridation » continue avec d’autres temporalités, structurellement hétérogènes et « pleines ». Il en va de même des coordonnées spatiales de l’histoire moderne : si l’espace global constitue le cadre [ambito nécessaire au déroulement de « l’histoire 1 », la production de cet espace ne peut être pensée en termes linéaires, se posant plutôt comme un châssis [cornice à l’intérieur duquel est continûment re-déterminé le sens des « lieux » qui sont impliqués dans le procès de production.
Les études postcoloniales, de ce point de vue, nous invitent à problématiser les frontières qui organisent les cartes mentales des historiens. Elles portent à la lumière des mouvements « diasporiaux » et des trames très denses – en même temps locales et globales – qui relient de manière imprévue des espaces apparemment distants, en désignant une véritable « contre-géographie » de la modernité ([[Cf. J. Clifford, Routes. Travel and Translation in the Late 20th Century, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1997, en particulier le chapitre 10 («Diasporas»).). Là où l’historiographie radicale elle-même voit des processus clairement délimités par des frontières nationales stables (la « formation de la classe ouvrière anglaise », pour reprendre le titre de l’œuvre classique de E. P. Thompson), la critique postcoloniale entrevoit les traces d’un « tranquille nationalisme culturel », qui a conduit par exemple, dans le cas de la history from below britannique, à destituer la dimension atlantique dans laquelle ces mêmes processus se sont déroulés ([[Cf. P. Gilroy The Black Atlantic. Modernity and Double Consciousness, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1993, p. 4 et aussi M. Mellino, Quale prospettiva per i «Cultural Studies»? Conversazione con Paul Gilroy, in «Studi culturali», I (2004), 1, pp. 167-189. Mais que l’on ait présents aussi P. Linebaugh – M. Rediker, The Many-Headed Hydra: Sailors, Slaves, Commoners, and the Hidden History of the Revolutionary Atlantic, Boston, Beacon press, 2000.).
C’est précisément le sens du travail de Paul Gilroy sur « l’Atlantique noir » comme « contre-culture de la modernité ». Marqué de manière indélébile par la catastrophe du middle passage, l’espace atlantique a été pour les Noirs, et pour eux seulement, un espace de souffrance et de mort. À la manière caractéristique des études postcoloniales, Gilroy reconstruit les modalités complexes selon lesquelles cet espace a été parcouru à rebours – et littéralement réinventé – par les Noirs eux-mêmes, comme marins et comme voyageurs. Les cultures nées à l’intérieur de l’Atlantique noir portent le stigmate de la violence et de l’esclavage, mais expriment aussi – même de manière fragmentaire – un désir ardent de libération irréductible aux « codes fermés d’une quelconque vision absolutiste ou du moins contraignante de l’ethnicité ([[P. Gilroy The Black Atlantic, cit., p. 138.) ».
Dans l’espace de circulation de l’Atlantique, en somme, la modernité a montré de manière précoce son visage le plus catastrophique et a dans le même temps enregistré le surgissement de pratiques cosmopolites radicales. En forçant encore une fois les archives, ces dernières commencent à faire l’objet de recherches historiographiques, par exemple dans les travaux de Peter Linebaugh et Marcus Rediker sur « l’Atlantique révolutionnaire ([[P. Linebaugh – M. Rediker, The Many-Headed Hydra, cit.) », qui transforment les coordonnées géographiques à l’intérieur desquelles intervient un événement comme la révolution haïtienne, désormais reconstruite dans les termes d’un affrontement autour de la signification de la modernité dans laquelle les pratiques de l’anti-esclavagisme radical mûries précisément dans l’espace atlantique ont eu un poids fondamental ([[Qu’on voie le travail fondamental de S. Fischer, Modernity Disavowed. Haiti and the Cultures of Slavery in the Age of Revolution, Durham – London, Duke University Press, 2004.).

7. Au cœur du renouvellement des cadres spatio-temporels de l’histoire moderne que les études postcoloniales déterminent se trouve évidemment une autre question, celle de la conceptualisation et de la représentation des figures subjectives qui ont fait l’expérience de la modernité en position subordonnée et antagoniste. On a rappelé la critique de Gilroy au sujet de la reconstruction de l’histoire de la classe ouvrière anglaise proposée par E. P. Thompson. Mais le travail de Chakrabarty sur le temps historique plonge ses propres racines dans la polémique – « fondatrice » pour l’expérience entière des subaltern studies – de Ranajit Guha contre la caractérisation du banditisme et des révoltes rurales comme « phénomènes pré-politiques », proposée par Eric J. Hobsbawm à la fin des années cinquante ([[Cf. R. Guha, Elementary Aspects of Peasant Insurgency in Colonial India (1983), New Dehli, Oxford University Press, 1997, in specie pp. 5-13.) : il s’agissait d’une conception linéaire de la transition au capitalisme qui autorisait l’historien marxiste anglais à accorder le monopole de la politique aux figures du citoyen et du prolétaire révolutionnaire, minimisant la portée des révoltes et des figures sociales « non encore » parvenues à ce degré de maturité historique. Le contexte colonial constituait évidemment un banc d’essai tout trouvé pour cette conceptualisation de la politique et de ses sujets, et les historiens des subaltern studies en déduisirent certaines conséquences de grande ampleur. La « contemporanéité du non-contemporain » (les éléments « archaïques » mis en jeu par les révoltes paysannes dans leur défi lancé à la domination exercée par l’empire le plus « moderne » que l’histoire ait connu) devenait un problème théorique fondamental. Et travailler autour de ce problème permettait de formuler une critique corrosive des modalités mêmes selon lesquelles temps historique et politique s’étaient soudées autour d’une idée spécifique de progrès dans le « marxisme occidental ».
L’accent porté par Guha sur la radicalité politique des insurrections paysannes dans l’Inde coloniale attirait l’attention, d’une part, sur le fait que ces insurrections constituaient des réponses ponctuelles aux rapports de pouvoir très particuliers sur lesquels se fondait le Raj britannique, et, d’autre part, sur le fait que la transformation des stratégies et des techniques de gouvernement adoptées par les forces dominantes (l’administration coloniale, mais aussi les propriétaires terriens et les autres composantes des « élites » indigènes) devait être envisagée comme une réaction à la persistance d’un mouvement insurrectionnel dans les campagnes. La découverte d’un champ autonome de la politique « subalterne » a fortement contribué au renouvellement de l’historiographie de l’Inde coloniale, transformant notamment la perception du « nationalisme indien » ([[Qu’on voie par exemple – outre les travaux fondamentaux de P. Chatterjee, Nationalist Thought and the Colonial World. A Derivative Discourse, Zed Press, London, 1986 et Id., The Nation and its Fragments: Colonial and Postcolonial Histories, Princeton, Princeton university press, 1993 – le livre S. Amin, Event, Metaphor, Memory: Chaury Chaura 1922-1992, Berkeley – Dehli, University of California Press – Oxford University Press, 1995.).
Je voudrais revenir brièvement sur la signification des termes « subalternes » et « subalternité », d’ascendance directement gramscienne. Il convient de souligner que, depuis le premier volume de la collection Subaltern Studies, ces termes ont rempli une fonction essentiellement polémique, désignant l’ensemble des sujets dont l’action avait été longtemps méconnue par une historiographie qui, dans ses variantes coloniales, nationalistes et marxistes, s’était principalement intéressée aux élites ([[Qu’on voie en particulier R. Guha, Some Aspects of the Historiography of Colonial India (1982), in R. Guha – G.Ch. Spivak (eds), Selected Subaltern Studies, cit., pp. 37-44.). Appliqués au paysan investi dans les révoltes anticoloniales des campagnes indiennes du XVIIIe siècle, ces termes ont une forte connotation négative, privative. « Son identité, écrit Guha du paysan indien, consistait dans la somme de sa subalternité. En d’autres termes, il apprenait à se reconnaître non par les propriétés et attributs de sa propre existence sociale, mais en creux des propriétés et attributions de ses supérieurs ([[R. Guha, Elementary Aspects, cit., p. 18. ). »
La reconstruction des mouvements de subjectivation, de conquête de subjectivité, mis en acte par des figures sociales définies en ces termes absolument négatifs, n’allait pas sans poser un grand nombre de problèmes méthodologiques et théoriques. D’un autre côté, en faisant de l’arrêt de la subalternité le motif dominant des luttes anticoloniales, Guha nous offre un point de vue particulièrement efficace pour apercevoir l’un des caractères politiquement saillants de la condition postcoloniale : « l’échec historique de la nation à se créer elle-même », que les subaltern studies se proposaient originairement d’étudier dans le sous-continent indien ([[R. Guha, On Some Aspects of the Historiography of Colonial India (1982), in R. Guha – G.Ch. Spivak (eds), Selected Subaltern Studies, cit., p. 43.), trouve dans la reproduction des conditions de la subalternité – la privation de parole et de puissance d’agir [agency –, bien au-delà de l’arrêt formel du colonialisme, son principal terrain d’investigation.
Ce problème s’étend bien au-delà des territoires qui ont été historiquement soumis à la domination coloniale. Il semble même que le problème de la subalternité soit en train de s’ouvrir aussi à l’intérieur de ce qui furent les « métropoles », comme le montrent par exemple les débats récents sur l’underclass ou sur la « biopolitique » (thème dont il serait intéressant de reconstruire la généalogie coloniale, refoulée de façon surprenante par Foucault lui-même ([[Pour une première estocade sur le problème, cf. A.L. Stoler, Race and the Education of Desire: Foucaults History of Sexuality and the Colonial Order of Things, Durham, NC – London, Duke University Press, 1995.)). C’est au fond l’un des modes multiples selon lesquels « the empire strikes back ([[Centre for Contemporary Cultural Studies, The Empire Strikes Back. Race and Racism in 70s Britain (1982), London – New York, Routledge, 1994.) », pour reprendre le titre d’un texte qui a eu un grand impact sur le développement des études postcoloniales. Ce qui a longtemps tenu lieu de normes pour penser et pratiquer la politique d’émancipation – pour simplifier : la citoyenneté et la classe ouvrière – est investi par des mouvements puissants de décentrement et d’hybridation qui semblent en déjouer la portée progressiste. Une généalogie du présent, comme celle que pointent les études postcoloniales, qui montre l’intensité des batailles livrées autour de la condition de subalternité, peut alors se révéler une entreprise de valeur tout autre que simplement « antiquaire » ([[NDT : à lire sous forme adjective avec la signification… ancienne du substantif « antiquaire », à savoir : archéologue. ).

8. « Ce qui est à moi, écrivait en 1939 le grand poète martiniquais Aimé Césaire dans le « Cahier d’un retour au pays natal », est un homme seul emprisonné de blanc / c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche / (TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE) ([[A. Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal », dans La Poésie, Paris, Seuil, 1994, p.24.). »
Un an à peine après la publication du livre de C. L. R. James sur la révolution haïtienne, le nom de Toussaint Louverture faisait littéralement irruption dans un autre texte destiné à exercer une grande influence sur les mouvements panafricanistes et anticoloniaux. Il vaut la peine de s’arrêter brièvement pour considérer les aspects formels de l’extrait cité. La parenthèse et les lettres majuscules indiquent clairement qu’un brusque changement d’ordre discursif suffit à interrompre la linéarité d’une narration qui fait de Toussaint « un homme seul emprisonné de blanc ». Césaire renvoie à la cellule du château de Joux, dans les montagnes du Jura français, où le « consul noir », emprisonné sur ordre de Napoléon, trouva la mort en avril 1803, peu de mois avant la capitulation des Français face au général Dessalines et la proclamation de l’indépendance d’Haïti ([[Sur Toussaint Louverture, qu’on voie aussi la riche et minutieuse introduction de S. Chignola à F.D. Toussaint Louverture, La libertà del popolo nero. Scritti politici, Torino, La Rosa, 1997, pp. IX-LIII.). Mais la prison blanche est aussi, de manière plus générale, la prison d’une histoire dans laquelle la voix de l’insurgé anticolonial, quelle que soit sa puissance (littéralement majuscule), est aussi toujours élidée, mise entre parenthèses, précisément.
Les vers de Césaire deviennent ainsi une extraordinaire anticipation poétique de cette méthode « en contrepoint » selon laquelle Edward Said invitait en 1993 à relire le canon littéraire et historiographique dominant (« l’archive de la culture »), pour mettre en lumière « des narrations alternatives ou nouvelles ». Il s’agit pour Said de s’approcher des sources « occidentales », « avec la perception simultanée soit de l’histoire métropolitaine qui est narrée, soit de ces autres histoires contre lesquelles (et avec lesquelles) agit le discours dominant ([[E.W. Said, Cultura e imperialismo. Letteratura e consenso nel progetto coloniale dell’Occidente (1993), trad. it. Roma, Gamberetti, 1998, p. 76 (Culture and Imperialism, New York, Vintage Books, 1994, tr. fr. Culture et impérialisme, Fayard & Le monde diplomatique, 2000).) ». Cette indication méthodologique permet de concevoir que les archives et les sources coloniales, nonobstant la logique impériale qui en gouverne la constitution, gardent une trace de la parole des « subalternes ». Elle invite d’autre part à renoncer à l’écoute directe de cette parole, à la restitution intacte de la « voix » des subalternes. Quand cette dernière n’est pas simplement « réduite au silence », elle demeure méconnue, repérable à travers les symptômes que la logique de la méconnaissance manifeste dans l’ordre du discours dominant ([[Je renvoie encore à l’important travail de S. Fischer, Modernity Disavowed, cit.).
Dans un article désormais célèbre de 1984, Gayatry Chakravorti Spivak reprocha à Guha, et en général aux premiers ouvrages produits par le collectif des Subaltern studies, une confiance ingénue dans la possibilité de récupérer la « voix » des « subalternes » à l’intérieur des archives coloniales, faisant jouer les provocations de la déconstruction contre ce qui lui apparaissait comme un résidu « d’humanisme » ([[G. Ch. Spivak, Subaltern Studies: Deconstructing Historiography (1984), R. Guha – G.Ch. Spivak (eds), Selected Subaltern Studies, cit., pp. 3-32.). Développant ultérieurement dans le même article cette critique à travers une analyse du sati (le sacrifice rituel des veuves, déclaré illégal par le gouverneur général Lord Bentinck en 1829, avec l’aval d’intellectuels indiens « éclairés » comme Ram Mohan Roy), Spivak en vient même à répondre par la négative à la question de savoir si le subalterne – ou mieux : la subalterne – pouvait parler([[Qu’on voie G. Ch. Spivak, « Can the Subaltern Speak? », in L. Grossberg – C. Nelson (eds), Marxism and the Interpretation of Culture, Urbana – Chicago, University of Illinois Press, 1988, pp. 271-313 (Les Subalternes peuvent-illes parler?, traduction française de Jérôme Vidal, Paris, Editions Amsterdam, 2006).). La violence épistémique sur laquelle se fonde la domination coloniale, en se contaminant – au moment même où elle les soumet à critique – avec les « traditions » locales, finit par effacer efficacement « l’espace de libre volonté, de puissance d’agir [agency du sujet sexué au féminin » ([[G. Ch. Spivak, Critica della ragione postcoloniale. Verso una storia del presente in dissolvenza (1999), trad. it. Roma, Meltemi, 2004, p. 248 (A Critique of Postcolonial Reason. Toward a History of the Vanishing Present, Cambridge, Mass. – London, Harvard University Press, 1999).).
Guha avait précisément entrepris, à l’aide d’instruments méthodologiques dérivés de la linguistique structuraliste (et en particulier des premiers travaux de Roland Barthes) de lire « en contrepoint » ce qu’il définissait comme « la prose de la contre-insurrection » (à savoir les archives et les sources coloniales), pour y repérer les indices d’une présence autre et perturbante en regard de celle inévitablement « impériale » du je narrant ([[Qu’on voie en particulier R. Guha, The Prose of Counter-Insurgency (1983), in R. Guha – G.Ch. Spivak (eds), Selected Subaltern Studies, cit., pp. 45-86.). Son travail demeure à mon sens fondamental, il devrait compter au rang des classiques, aussi bien par ses aspects méthodologiques que par sa pratique historiographique. Les considérations critiques de Spivak nous permettent néanmoins d’en pointer une limite : alors que Guha mettait en discussion les modalités canoniques de représentation historiographique des subjectivités « subalternes », il finissait par récupérer, dans l’histoire même des mouvements anticoloniaux indiens, un présupposé « romantique-populiste » qui le conduisait à superposer un sujet – et une conscience – toujours déjà formés au champ de bataille, aux formes de la subjectivité que son analyse contribuait pourtant à éclairer.
Dipesh Chakrabarty, qui a reconnu récemment dans cette racine romantique et populiste l’une des « erreurs » fondamentales des subaltern sutdies, n’en a pas moins soutenu qu’elle contenait la possibilité d’un « nouveau départ » pour qui cherchait à écrire « une histoire du sujet de masse de la politique contemporaine ». Si l’on se refuse à accorder au discours colonial « ce qu’en réalité il n’a jamais obtenu, à savoir l’effacement des femmes », selon l’expression de Lata Mani, ce « nouveau départ » ne peut pas se situer dans l’espace que paraît ouvrir une lecture unilatérale des articles de Spivak. Le débat féministe postcolonial, où la contribution de Spivak a joué un rôle fondamental, a beaucoup tourné, ces dernières années, autour du thème fondamental, riche d’implications aussi bien du point de vue théorique que du point de vue historiographique, de la critique d’une représentation stéréotypée des femmes subalternes du « tiers-monde » comme simples victimes de dispositifs d’assujettissement et de réduction au silence : la découverte de la « complicité » du féminisme occidental dans la formulation de cette représentation – lue à nouveau comme l’indice d’un retard historique en regard de l’Occident – a permis à d’autres expériences et d’autres paroles de conquérir un espace dans le débat féministe international ([[Cf. par exemple Ch.T. Mohanty, Feminism Without Borders. Decolonizing Theory, Practicing Solidarity, Durham and London, Duke University Press, 2003. Mais que l’on voie surtout S. De Petris, Tra agency e differenze. Percorsi del femminismo postcoloniale, in «Studi culturali», II (2005), 2, pp. 259-290.).
Le problème fondamental que les études postcoloniales attribuent aussi bien à la théorie politique qu’à l’historiographie est celui de l’implication de la subjectivité des subalternes dans un champ de tension dans lequel les mêmes dispositifs d’assujettissement et de réduction au silence sont toujours contraints de faire face à une multiplicité de pratiques que nous pouvons provisoirement qualifier de subjectivations (pratiques de révolte certainement, mais aussi de soustraction, de fuite, de « mimétisme », de négociation). Le point de vue qui en résulte n’entre pas nécessairement en contradiction avec l’accent porté par d’autres courants d’études sur les caractères « systémiques » auxquels l’histoire moderne recourt depuis ses débuts en tant qu’histoire globale : elle nous permet plutôt, pour reprendre une suggestion benjaminienne, de brosser cette même histoire à « contre-poil ([[W. Benjamin, Sul concetto di storia, cit., p. 31 (Über den Begriff der Geschichte, in Id., Schriften, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 1955).) », d’en subvertir le canon, ou mieux encore, d’enquêter dans les laboratoires où ce canon a été (et continue d’être) matériellement produit.

Traduit de l’italien par Jean-François Gava

Mezzadra Sandro

Enseigne à la Faculté des sciences politiques de l'Université de Bologne. Il travaille actuellement sur les rapports entre globalisation, citoyenneté et migrations. Il écrit régulièrement dans le journal il Manifesto. Il a notamment publié Diritto di fuga. Migrazioni, cittadinanza, globalizzazione, Vérone, Ombre corte, 2001, « Les frontières impensées de l'Europe », Lignes 13, février 2004 (avec Alessandro Dal Lago), et a édité, entre autres, I confini della libertà. Per una lettura politica delle migrazioni contemporanee, Rome, DeriveApprodi, 2004 et (avec Agostino Petrillo), Cittadinanza. Soggetti, ordine, diritto, Bologne, Clueb, 2004.