La plupart d’entre nous croyons encore naïvement qu’il faut rembourser ses dettes et équilibrer ses comptes pour que « l’économie » fonctionne, pour que les flux de biens et de services irriguent nos besoins vitaux et pour que la société assure sa reproduction1. On voit pourtant une pratique financière apparemment marginale et déviante jouer un rôle de plus en plus proéminent dans la vie politique contemporaine : le gain de richesse et de puissance basé sur le principe de la pyramide de Ponzi.
On en connaît le principe, associé au nom de Charles Ponzi, qui devint millionnaire en six mois à Boston en 1919 grâce à ses vertus, même si sa pratique est bien plus ancienne : proposer à la vente un actif fictif au rendement exceptionnellement attractif, « pomper » (pump) sa valeur en trouvant quelques investisseurs initiaux, scénariser un effet boule de neige attirant d’autres investisseurs dont les apports permettent de rémunérer les promesses faites aux premiers entrants, et de rembourser ceux qui désirent récupérer leur mise, paraissant ainsi confirmer la réalité effective de la profitabilité – ce qui attire encore davantage de pigeons. Arrive un point où le système vacille, que l’initiateur de la pyramide anticipe en « liquidant » (dump) ses actifs avant l’inévitable crash.
La centralité croissante de cette pratique est due à la convergence toujours plus grande entre la politique et l’économie des influenceurs, signe de la séduction qu’exerce cette dernière dans une économie d’actifs où le revenu salarial a cessé d’être une garantie de bonne vie et où de plus en plus de personnes cherchent des raccourcis pour sortir d’une existence bloquée.2 Lorsqu’il n’y a pas de chemin linéaire entre l’effort et le succès, les solutions magiques gagnent en attrait, et le labeur [graft] cède la place à la fraude [grift]. Cette convergence révèle toutefois un profond isomorphisme entre la finance, l’activité des influenceurs et la politique, trois domaines qui relèvent essentiellement de la gestion de la perception et de la confiance publiques. On peut ainsi observer la manière dont les nouvelles possibilités de manipulation offertes par les médias sociaux sont en train de transformer les deux premières. Alors que l’extrême droite se reconstruit autour d’un écosystème d’entrepreneurs politiques, ce sont les mouvements politiques eux-mêmes qui en viennent à ressembler à des systèmes pyramidaux.
Un capitalisme de casino
« Tout porte à croire que, du moins dans son état actuel, l’agitation [d’extrême droite] aux États-Unis est autant un racket qu’un mouvement politique », écrivent Leo Löwenthal et Norbert Guterman dans une étude classique de la rhétorique utilisée par les propagandistes de droite3. Nous sommes en 1949. Plus récemment, l’historien Rick Perlstein a souligné que la promiscuité de longue date entre les intérêts commerciaux et les objectifs politiques au sein du mouvement conservateur aux États-Unis fait qu’il est impossible de dire où finissent les affaires et où commence la politique. « Ce sont les deux facettes d’une même pièce, où l’escroquerie qui vend des remèdes miracles à 23 cents pour les maladies cardiaques se rapproche inexorablement de celle qui vend des taux d’imposition marginaux minuscules comme remède miracle pour la nation elle-même ». « À cet égard, comme à bien d’autres, conclut Perlstein, le conservatisme en tant que mouvement social ressemble beaucoup aux pyramides de Ponzi4 ».
Dans le discours méritocratique, la promesse ostensiblement démocratique que chacun peut « réussir » grâce à ses propres efforts est en équilibre précaire avec la célébration aristocratique de ceux qui réussissent effectivement en tant qu’individus dotés d’un talent et d’un courage supérieurs à la moyenne. C’est en ces termes, par exemple, que l’économiste Joseph Schumpeter vantait la « destruction créatrice » promue par l’entrepreneur, un révolutionnaire dont les réalisations se situent « en dehors des activités routinières que tout le monde comprend5 ». Dans un monde extrêmement inégalitaire, cette duplicité produit inévitablement, d’une part, la souffrance très individualisée de l’échec et, d’autre part, l’espoir que le jackpot est toujours au coin de la rue, à la portée de celui qui sait le reconnaître. L’éloge du travail acharné peut ainsi facilement se transformer en valorisation de l’astuce, de la ruse et des coups de chance.
Cela devient encore plus évident lorsque l’on passe du récit épique de Schumpeter à celui, plus modeste, de Friedrich von Hayek, dans lequel le héros n’est pas un innovateur radical, mais quelqu’un qui sait exploiter des informations privilégiées. Pour Hayek, le marché est un grand processeur d’information qui communique les différences bénéfiques dans les conditions de production à travers les variations de prix. C’est le fait de savoir quelque chose que les autres ne savent pas – par exemple où l’on peut obtenir de la main-d’œuvre ou des moyens de transport moins chers – qui permet à un agent de vendre à un prix inférieur. De cette manière, il tire une récompense économique de ses connaissances et introduit une nouveauté utile pour le reste du système. Ainsi, écrit Hayek, « lorsque seuls quelques-uns sont au courant d’un nouveau développement important », ce sont « les spéculateurs tant décriés » qui « feront en sorte que l’information pertinente se répande rapidement au moyen d’une variation appropriée des prix6 ». Le chemin le plus court vers le succès est donc la découverte d’un petit gain marginal ou de la prochaine grande idée ; et, bien sûr, là où il y a beaucoup de gens qui cherchent un raccourci, il y aura toujours quelqu’un dont le raccourci est de convaincre les autres qu’il en a trouvé un.
Les choses se compliquent encore lorsque nous passons de l’axe production-commerce à l’axe financier. Alors que dans le premier cas, le gain apporté par une information privilégiée se vérifie immédiatement dans la réduction du prix du produit, le gain d’un investissement se situe souvent très loin dans le futur : parier sur l’idée aujourd’hui et gagner beaucoup plus tard pour l’avoir trouvée en premier. Le marché financier met la prochaine grande idée potentiellement à la portée de tous, mais en même temps, il fait en sorte que l’entreprise rentable, le système pyramidal, le remède miracle, le tour de passe-passe et la théorie de la conspiration partagent tous la même forme essentielle : la promesse qu’une information aujourd’hui réservée à un cercle restreint se révélera bientôt être une vérité révolutionnaire et générera des gains pécuniaires et/ou psychiques pour ceux qui ont osé l’embrasser en premier.
Dans un article classique, les anthropologues John et Jean Comaroff décrivent les systèmes pyramidaux comme « un capitalisme de casino pour les personnes qui n’ont pas le capital fiscal ou culturel pour […] jouer sur des marchés plus conventionnels7 ». En d’autres termes, une sorte de Dow Jones pour les pauvres, ou l’élite lumpen. La différence entre une occasion manquée et un pari d’un million de dollars pourrait donc résider dans l’audace de s’engager dans la « pensée freelance », pour reprendre l’expression que Tucker Carlson, animateur de Fox News en disgrâce, a utilisée pour décrire le mouvement conspirationniste QAnon.
Pomper et liquider
Les similitudes ne s’arrêtent pas là. Comme pour les systèmes pyramidaux, la meilleure façon de gagner de l’argent dans la finance est d’être le premier arrivé et le premier parti. Étant donné que la valeur d’un actif dépend de la perception qu’ont les gens de ce qu’il vaudra, ceux qui investissent en premier ont la possibilité de voir leur investissement initial prendre de la valeur jusqu’à ce que l’actif soit évalué à un niveau si élevé qu’il ne peut plus produire le rendement escompté. Il est alors temps de vendre, avant que le marché ne parvienne à la même conclusion et que le prix ne commence à baisser. Cette trajectoire décrit toutes les bulles spéculatives de l’histoire, de la manie des tulipes hollandaises au XVIIe siècle au krach immobilier qui a entraîné l’effondrement de l’économie mondiale en 2008. Mais ces moments prétendument exceptionnels ne révèlent rien d’autre que ce que le marché tend naturellement à faire si rien ne le contrôle.
Si cette logique est restée inchangée depuis la naissance des marchés financiers, deux changements majeurs sont intervenus au cours des dernières décennies. Tout d’abord, la boucle de rétroaction entre la perception du public et la valeur monétaire a été considérablement raccourcie : les deux interagissent désormais beaucoup plus rapidement. En connectant les marchés et les nations du monde entier, la mondialisation de la fin du XXe siècle a créé un monde où l’argent ne dort jamais et où les actifs financiers sont continuellement soumis aux sautes d’humeur d’un public international qui réagit en temps réel aux médias sociaux et aux bulletins d’information diffusés 24 heures sur 24. C’est ainsi qu’un geste aussi anodin que celui de la star portugaise du football Cristiano Ronaldo cachant deux bouteilles de Coca-Cola lors d’une conférence de presse peut avoir un impact quasi immédiat sur les actions de la marque. La seconde est que les moyens et les techniques de manipulation de la perception ont connu un véritable essor, et qu’il existe toujours plus d’expédients et d’outils à la disposition de quiconque souhaite gonfler la valeur des actifs, des marques et des idées.
Cela peut se faire par la force brute de l’argent. Des entreprises comme Uber peuvent proposer des prix défiant toute concurrence aux consommateurs, non seulement parce qu’elles exploitent les lacunes du droit du travail, mais aussi parce qu’elles disposent des fonds nécessaires pour fonctionner dans le rouge pendant des années, tout en s’efforçant d’écarter leurs concurrents et de monopoliser leurs marchés. C’est le secret pas si caché que cela de la stratégie get big fast qui alimente les soi-disant « licornes » (startups privées évaluées à plus d’un milliard de dollars), et qui suppose que, si l’entreprise n’est pas en mesure d’obtenir les résultats escomptés, les investisseurs auront récolté leur retour sur investissement au moment où les entreprises ouvriront leur capital sur le marché boursier. Mais les artifices peuvent aussi n’être que ceux du battage médiatique : si la valeur d’un actif dépend de la perception qu’on en a, ceux qui parviennent à susciter cette impression le verront inévitablement prendre de la valeur. C’est ainsi qu’une machine à hype bien huilée est capable de gonfler même un investissement aussi malencontreux que le désormais légendaire Fyre Festival, dont l’incapacité à tenir ses promesses a déjà fait l’objet de deux documentaires.
Trump, pump and dump
C’est à ce stade que la finance et l’économie des influenceurs se croisent. Non seulement dans le sens où les influenceurs sont de formidables instruments de manipulation de l’opinion, mais aussi parce que leur activité partage avec le marché financier exactement le même principe : la gestion de la perception du public comme mécanisme de génération de valeur. Financiers et influenceurs, currency et fluency, convergent dans la tendance actuelle des initiateurs de cryptomonnaie à engager des « influenceureuses » pour promouvoir leur produit, créant ainsi des bulles en expansion rapide pour les premiers investisseurs, dans la logique du pump and dump8.
Étant donné que cette pratique est devenue centrale non seulement pour l’économie, mais aussi pour la vie sociale dans son ensemble, il semble parfaitement approprié que l’une des figures les plus marquantes de notre époque soit Donald Trump : un milliardaire autoproclamé dont la principale source de revenus au cours de ce siècle a été de jouer le rôle d’un milliardaire dans une émission de téléréalité et de tirer parti de la notoriété que cela lui a apportée pour conclure une série d’accords de licence.
Lorsque la perception publique et l’argent sont si étroitement liés, rien ne compte plus que l’authenticité : lorsque tout le monde essaie de faire semblant, ce qui est « vrai » a plus de valeur. Le problème, bien sûr, c’est qu’il n’a jamais été aussi facile de faire semblant. Dans une société mondiale hyperconnectée, avec des milliards de producteurs et de consommateurs d’informations, les moyens de faire de la publicité sans en avoir l’air ne manquent pas, en semant du contenu qui semble « organique » et « spontané » afin de générer un engagement qui est en fait l’un et l’autre. Les instruments de manipulation des métriques des réseaux sociaux, tels que les fermes à clics et les comptes robots ou cyborgs, la multiplication des sources de fausses nouvelles, l’embauche d’influenceurs pour une publicité non déclarée, la création d’écosystèmes de communication multiplateforme formant un circuit fermé où se construisent progressivement des mondes parallèles : tout indique que nous vivons un âge d’or de l’escroquerie caractéristique du capitalisme de casino. Du Brexit à Milei et au-delà, l’histoire du virage à droite de la politique mondiale de ces dernières années est inséparable du fait que les démocraties contemporaines n’ont pas les anticorps nécessaires pour faire face à cette transformation.
Le mécanisme du pump-and-dump repose sur une économie du crédit (au sens originel de « croyance ») : pour tirer profit de l’information qui fera la différence, il faut commencer par y croire. Les pyramides de Ponzi sont des pompes à croyances autant que des gouffres à dette. Leur fonctionnement donne une clé importante pour comprendre le succès à court terme et les effets à long terme du passage d’un Donald Trump par la case « Maison Blanche » du Monopoly globalisé : les temporalités électorales des promesses et des dûs politiques autorisent, comme celles des spéculations financières, des dynamiques performatives (du type « quand dire, c’est faire ») permettant à une agrégation de croyances/crédits d’entraîner des effets euphorisants tout à fait réels.
Ces dynamiques viennent toutefois fatalement buter sur des limites écologiques de conditions de soutenabilité à moyen ou à long terme. Les crédits qui pompent la bulle de MAGA seront bel et bien à rembourser sous la forme d’une dette écologique accrue. Et dans ce domaine, comme l’a bien souligné Timothy Morton, la possibilité même du dumping nous est interdite : il n’y a pas d’away où jeter (throw away) ni nos plastics ni nos déchets nucléaires. Telle est sans doute la condition que nous promet le capitalisme de casino du pump-and-dump (dont Trump assure la rime parfaite) : vivre dans la dette (in)habitable d’une décharge à ciel ouvert. C’est pour éviter ce dump que nous avons désespérément besoin d’une bifurcation écologique, qui renverse à la fois les fausses prémisses de la dette et les fausses promesses des pyramides de Ponzi.
1Cet article est adapté du chapitre 4 du livre de Rodrigo Nunes, The View from Brazil : Neoliberalism, the Far Right and Disintegration, Verso, 2026 (à paraître), avec l’aimable autorisation de l’auteur.
2Voir Lisa Adkins, Melinda Cooper and Martijn Konings, The Asset Economy: Property Ownership and the Logic of Inequality, Cambridge, Polity, 2020.
3Leo Löwenthal & Norbert Guterman, Prophets of Deceit: A Study of the Techniques of the American Agitator, New York, Harper & Brothers, 1949, 129.
4Rick Perlstein, « The Long Con: Mail-order Conservatism », The Baffler, ed. 21 novembre 2012.
5Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Paris, Payot, 2023, ch. II, 7.
6Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté [1973-79], Paris, PUF, 3 vol., 1995.
7Jean Comaroff and John L. Comaroff, « Millennial Capitalism: First Thoughts on a Second Coming », Public Culture 12(2): 2000, 313.
8Voir Ben McKenzie & Jacob Silverman, Easy Money: Cryptocurrency, Casino Capitalism, and the Golden Age of Fraud, New York, Abrams Press, 2023.

