n extensions à Extensions de la grille

Sur la production contemporaine et la notation à partir de Le Corbusier et Ludwig HilberseimerLe Corbusier croyait encore que l’architecture devait, fondamentalement, se mesurer à l’homme. À l’exception de Hilberseimer qui, plus perspicace, avait pressenti l’avènement d’une production abstraite, conceptuelle et computationnelle, l’architecture a tardé à se rendre compte de l’intrication de la science, de l’industrie et du capitalisme. Dût-elle profondément se remettre en cause aujourd’hui, elle ne peut plus feindre d’ignorer une production qui repose toujours davantage sur des constructions langagières, sur une « usine ambiante » de PC interconnectés.Le numéro 82 des Cahiers du Musée national d’art moderne – hiver 2002/2003, consacré à l’architecture – présente un texte de F. Migayrou intitulé « Extensions de la grille ». L’auteur démarre par la question « Y a-t-il une architecture conceptuelle ? », et poursuit par une série d’analyses théoriques sur le rôle d’un élément fondamental de l’art et de l’architecture du XXème siècle – la grille – dans l’établissement d’une telle architecture, sur son rôle dans la destruction de la représentation, sur sa lecture, enfin sur ses usages par des figures majeures dont A. Branzi, P. Eisenman, L. Hilberseimer (nous noterons LH), Le Corbusier (nous noterons LC) et A. Natalini (Superstudio). n extensions à Extensions de la grille est une série complémentaire d’analyses que je pourrais faire démarrer par cette question plus triviale et non architecturale : «Que signifie (grid) dans Grid Computing ? ». S’il n’y a pas aujourd’hui d’autre architecture que conceptuelle, ce que j’admets comme prémisse, quels rôles jouent les faits liés à la production contemporaine globale dans sa définition et sa production ?
L’architecture contemporaine a intégré la plupart des avancées contemporaines, e-Factory et e-Manufacturing font partie de l’arsenal conceptuel de l’architecture avancée, que cette architecture soit «hautement industrialisée» ([[ Selon les termes utilisés par M. Tafuri, Projet et utopie, éd. Dunod, 1979. ) – celle des gratte-ciel et des aéroports – ou qu’elle soit celle d’une poignée d’architectes qui élaborent des modèles sur une chaîne numérique de la conception à la fabrication. La stéréolithographie – modèle théorique de fabrication laser à partir d’un fichier standard STL – étant par exemple réalisable aujourd’hui à l’échelle 1 avec des systèmes 3D de dépôt de couches de béton liquide, la question semble tranchée ; l’architecture a appris de l’industrie globale.

Géométries, notation, Modernisme, réduction, monde formel
Si la plupart des architectes du XXème siècle sont d’accord sur l’essentiel, une rationalité générale insufflée à l’architecture, ils ne diffèrent «que» sur le rôle de l’homme au sein de cette rationalité. Ainsi, chez LC, le romantisme de son géométrisme apparaît comme volonté de sauvegarde d’une synthèse humaine possible opérée à partir du naturellement visible. Bien qu’il reconnaisse l’importance d’un premier niveau de notation abstraite (ainsi l’introduction des coefficients de pénétration dans l’air en rapport à différentes formes dans Vers une architecture ou les diagrammes statistiques du projet de 1922 Ville pour 3 millions d’habitants), jamais cette notation n’apparaît directement comme proposition architecturale. Il reconnaît l’importance de l’industrialisation mais la perçoit comme un monde d’objets et non comme le monde de constructions langagières qu’elle est déjà, constructions opérées à partir des nouveaux langages logicomathématiques et systèmes de notations scientifiques. L’industrie – comme rationalité même – est dans une époque le maximum de rationalité possible, et cette rationalité neuve du XXème siècle est la réduction logique, non une production d’objets qui n’est que la partie visible d’un iceberg qui ne sera jamais plus matériel, mais aussi fait de constructions intellectuelles, de langages formels et d’informations, iceberg qui est ce monde dont R. Musil ou O. Spengler voient la manifestation dans le journal, «rempli d’une opacité démesurée» qui «dépasse de loin la capacité de pensée d’un Leibniz»([[R. Musil, L’homme sans Qualités.) et qui fait de «chaque moi» une «simple fonction d’un monstrueux quelque chose d’intellectuel»([[O. Spengler, Le déclin de l’Occident.). Ce monde, LC tente de manière ultime d’en faire cette synthèse humaine. Acceptant comme une évidence que «l’industrie est rationnelle», il lui suffit pour rationaliser l’architecture de l’industrialiser ; connaître la nature profonde de l’industrialisation et de la rationalité scientifique de son époque ne lui est pas nécessaire. À l’image de Poincaré regrettant qu’«au lieu de chercher à concilier l’intuition avec l’analyse, on s’est contenté de sacrifier l’une des deux, et comme l’analyse doit rester impeccable, c’est à l’intuition qu’on donne tort»([[ H. Poincaré, La science et l’hypothèse, 1902.), LC refuse de trancher définitivement entre le langage abstrait des chiffres et de la connaissance formelle (que Malevitch entrevoit lui très bien comme «monde sans objet») et le monde des objets qu’ils décrivent et génèrent. Il n’est pas un réaliste naïf, il sait que ce monde n’est pas exactement celui dont parlent les mathématiques, et plus précisément la géométrie ; il sait que cette dernière ne «s’occupe pas en réalité des solides naturels» mais «a pour objet certains solides idéaux, absolument invariables, qui n’en sont qu’une image simplifiée et lointaine», il sait aussi que «s’il n’y avait pas de corps solides dans la nature, il n’y aurait pas de géométrie», donc pas d’architecture. Dès lors, pour maintenir la possibilité d’une architecture face à l’abstraction la plus totale de la notation (visible dans les «fondements de la géométrie» de D. Hilbert, pour qui l’établissement de nouveaux axiomes était le problème «de l’analyse de notre intuition de l’espace»([[D. Hilbert, Fondements de la géométrie, 1899.), LC écarte toute forme trop analytique de langage. Dans le monde des objets qui est le sien, parmi plusieurs systèmes de notation et plusieurs géométries désormais disponibles il opère alors un choix par convention. Ce qui reste d’humanisme dans le système de LC, où le mètre étalon est le corps humain, trouve ainsi une correspondance immédiate dans le monde des géométries où, avec Poincaré, il accepte le pluralisme de principe des définitions («une géométrie ne peut être plus vraie qu’une autre ; elle peut seulement être plus commode»), mais reconnaît malgré tout que «la géométrie euclidienne est et restera la plus commode»([[H. Poincaré, op. cit. chap. « Les géométries non euclidiennes ».). La grille de LC, représentationnelle ou non, «véritable outil de production» plus que «méthode de composition»([[LC, La Maison des hommes, Paris, Plon, 1941. Cité par F. Migayrou.), reste conceptuellement tridimensionnelle et classique.
Il y a donc une sorte d’impossibilité logique pour LC à envisager la production comme un système complexe à n dimensions qui est cet «espace paramétrique» évoqué plus haut. Le monde de LC est un monde des formes mais non un monde formel. LC n’envisage pas le quotidien de toute production contemporaine (dont l’architecture), où la géométrie traduite en algèbre puis en algorithme et enfin en programme devient opérationnelle à l’échelle industrielle. Sa pensée témoigne comme chez Goethe «d’une activité qui ne se relâche jamais» mais qui reste néanmoins «d’une exactitude toute classique d’observation et d’interprétation»([[Ce classicisme abstrait et européen inspirera plus tard le «Réel et anglais», heureusement déjà bien différent du classicisme concret et français de T. Garnier, d’A. Perret et de ce qui est l’abominable architecture française contemporaine. Cf. P. Eisenman, « Real and English : Destruction of the Box. I », in Oppositions 4, pp. 5-34.), ce qui fait de lui le dernier représentant d’une situation où l’on pouvait encore vivre sans la notation analytique de l’algèbre, sans la notation diagrammatique et surtout sans langages formels.

Cérébralisation, espace des paramètres, Data Mining

Or l’évolution de cette situation, d’autres la perçoivent: «D’où vient cette accumulation mécanique (je souligne), non passionnelle, de données matérielles, cette lutte contre l’expérience vécue aboutissant à une agrégation de concepts, de faits, de précisions, qui ne reposaient plus sur aucune synthèse humaine ?»([[G. Benn, Goethe et les sciences naturelles, 1932.). D’où vient cette accumulation de données et que peut-on en faire ? On ne peut que les analyser, parfois en tirer un certain plaisir (J. M. Keynes : «les statistiques me donnent un plaisir sexuel»). C’est ce que fait LH, dont Mies van der Rohe dit dans l’avant propos de The New City qu’«il est conscient du fait que les conditions matérielles et spirituelles du problème sont des données, qu’on ne peut les influencer[…» ([[Mies van der Rohe, Avant-propos de The New City, L. Hilberseimer, Chicago, 1944.). En se «contentant» d’un travail d’ingénieur et d’une activité analytique, LC est l’anti-humaniste décrit par M. Hays, il opère «à même les données scientifiques et leur objectivité», il apporte dans la théorie de l’architecture cette notion si importante par la suite pour A. Branzi puis pour W. Maas, celle de donnée brute. Puisque le travail de l’ingénieur «ne projette pas un sens, un horizon de compréhension ou d’intelligibilité à la manière d’un langage ou d’un discours» mais «suppose plutôt» «une cohérence de type ‘fonctionnement’»([[A.-F. Schmid, L’Age de l’Épistémologie, Science, Ingénierie, Ethique, éd. Kimé, Paris, 1998, p. 201), il introduit de manière embryonnaire la séparation syntaxique/sémantique reprise différemment par P. Eisenman. L’architecte allemand nous conduit implicitement vers une production qui opérera de plus en plus à partir de constructions langagières. À son arrivée aux États-Unis, il assiste à l’avènement de l’informatique et d’une civilisation dans laquelle «il était demandé à chacun d’agir comme des techniciens, chacun en charge d’un petit morceau d’une grande expérience»([[J. E. Moore, Memorandum, May 9, 1945, correspondance du Committee for Medical Research, U.S. National Archives.). Si en Allemagne LC reconnaissait que «l’ensemble de la science, en fin de compte, dépend de la confiance», et que «les précisions ultimes sont toujours une affaire de croyance qui trouvent leurs racines dans les religions» ([[Écrits de la période 1919-1924. Cité par M. Hays, Modernism and the Posthumanist Subject, MIT Press, 1995.), aux États-Unis il accepte la fragilité des fondations de la science comme un simple axiome à partir duquel les plus grands édifices sont malgré tout construits. En cela, lorsque LC nous rappelle le mathématicien français H. Poincaré, LH nous rappelle, lui, l’allemand M. Planck. Comment ne pas voir cette parenté entre l’architecte et le physicien, lorsque ce dernier affirme que le concept de réalité est «métaphysique»([[M. Planck, «Le positivisme et l’image physique du monde», 1931. Conférence donnée à la Kaiser-Wilhelm-Gesellschaft.) et admet lui aussi que si «nous scrutons plus attentivement l’édifice de la science, nous nous pénétrons bien vite de cette idée qu’on y trouve un point dangereusement faible – à savoir, ses fondations mêmes»([[M. Planck, «Signification et limite de la science», 1947. Conférence donnée à la Harnack-Haus de Berlin-Dahlem. ) ? Mais peu après ces interrogations métaphysiques, et aussi immédiatement l’un que l’autre, ils dressent un «nouveau tableau scientifique du monde» dont la subjectivité ne fait plus partie. LH ou M. Planck semblent bien de l’avis du héro de Musil, Ulrich, pour qui l’homme n’est qu’«un amas de petits points posés sur la croûte d’un globe nain». Pour le physicien il est au moins sûr que l’homme n’est pas «lui-même, pour peu qu’il sache se servir correctement de ses sens, l’appareil de physique le plus grand et le plus précis qu’il puisse y avoir»([[Goethe, cité par G. Benn, Goethe et les sciences naturelles, 1932.) ; au contraire «la vue, l’ouïe et le toucher ne jouent plus aucun rôle. Un coup d’œil à l’intérieur d’un laboratoire scientifique d’aujourd’hui montre que les fonctions de ces sens ont été remplacées par une collection d’appareils extrêmement complexes, subtils et spécialisés, inventés et construits pour manier des problèmes qui requièrent l’aide de concepts abstraits, de symboles analytiques ou géométriques»([[M. Planck, «Signification et limite de la science». Les expériences de physique contemporaine (type CERN), la visite d’un laboratoire de biotechnologie rempli d’outils bio-informatiques ou celle d’une «bonne» université d’architecture ne font que confirmer la validité de ces analyses.) dont la synthèse ne sera plus humaine mais computationnelle. En effet, que sont les processus actuels de Data Basing, Data Mining, Data Screening, Shape Analysis, Pattern Recognition, Pattern Matching, Voice Recognition, sinon une série d’opérations analytiques-synthétiques automatisées opérées sur l’accumulation de données (Information Oveload) et leur flux incessant (Data Streaming) ? Les technologies liées à la géomatique, au GPS, à la visualisation de l’information, aux moteurs de recherche ne sont-elles pas la destruction de séries d’idéaux entourant synthèse, ordre et classification ? Quoi qu’il en soit, ces éléments sont le signe de l’existence d’un espace de la production à n paramètres et plus encore d’un espace des paramètres et des algorithmes (les véritables machines), du calcul pur et de la notation. Cet espace, LH ne le perçoit pas complètement même s’il perçoit bien le caractère multidimensionnel de la production qui se compose déjà des éléments suivants : information, quantité d’énergie, bruit, taux de transfert, perte de signal, etc., autant de choses que la cybernétique et la théorie de l’information naissante([[En 1948, C. Shannon publie «A Mathematical Theory of Communication» dans le Bell System Technical Journal.) aux États-Unis portaient à son regard. La grille de LH est la limite ultime qui fait passer l’architecture d’une prise en compte d’une production à venir (abstraite, conceptuelle, computationnelle et n dimensionnelle, celle que le Grid Computing radicalise encore aujourd’hui) à sa réalisation, car en tentant «d’évaluer techniquement la perturbation occasionnée par l’explosion d’une hypothétique bombe nucléaire sur Chicago» , il marque déjà la frontière qui sépare «l’art ancien» du «nouvel art» : «l’art ancien tentait de rendre le non-visible (l’énergie, les sentiments) visuel (par des traces). Le Nouvel Art tente de rendre le non-visuel (les mathématiques) visible (concret)»([[M. Bochner, «Primary Structures», in Arts Magazine, juin 1966.) . Ce nouvel art sera l’art minimal qui évoluera presque parallèlement vers l’art conceptuel.

«La paresse comme Vérité effective de l’homme», l’impossibilité du travail comme simple réalité

La grille de LH est «l’outil d’une rationalisation dont l’espace n’est qu’un paramètre», elle a plus de trois dimensions mais n’est pas encore n dimensionnelle, au-delà de l’espace physique mais pas dans le cyberespace (reconnue avec le calcul distribué, par M. Novak, dès 1991), elle détruit les limites classiques de la signification mais n’est pas encore tout à fait syntaxique, elle est abstraite et quantitative mais pas conceptuelle. La grille de LH est donc une série d’hypothèses sur l’intégration ultime et systématique dans la production d’un ensemble de n paramètres, sur la disparition définitive de toute forme de ville classique, sur une existence purement conceptuelle de l’homme, sur la «cérébralisation progressive» («qui est tout simplement ceci : une distance de plus en plus inéluctable entre instinct et cortex, entre intuition et concept, entre couleur et chiffre»), enfin une hypothèse faite sur la place de la nature dans la production, grâce aux «parcs de production» («Production park system»). Malgré l’avancé théorique qu’il propose, LH laisse une série de mutations inexplorées. La première est la modification profonde du concept de nature, nature qui n’est plus qu’une série sans fin de bases de données (j’ai en partie montré le fonctionnement de cette nature dans les «Recherches sur le paysage biocapitaliste»). Bien que la structure de l’ADN ait été découverte (1953) après The New City (1944), il n’était déjà plus possible d’envisager que la nature puisse être cet innocent «camouflage naturel» présenté par LC. Pour s’en convaincre il fallait peut-être comme W. Burroughs avoir «la médecine dans le sang»([[ «J’ai toujours eu la médecine dans le sang », W. Burroughs.) et voir dès 1930 comme G. Benn, poète expressionniste et médecin dermatologue, l’apparition d’une «nouvelle histoire» : «l’histoire de l’avenir, ce sera l’histoire de la campagne mendelisée et de la nature synthétique»([[ G. Benn, Somme des perspectives, 1930.). La seconde mutation consiste en une intégration de l’homme dans la production avec un nouveau concept d’homme matière première et non force de travail. Cette anthropotechnique, C. Melnikov l’envisage lui aussi en 1930, dans un projet pour une Ville verte en périphérie de Moscou. Il s’agit d’y produire directement de nouvelles subjectivités à l’aide de toutes les techniques, «la rationalisation» ne devant pas «être superficielle, extérieure. Son processus, relativement à telle ou telle solution architecturale», devant «aller à la racine même des choses». Melnikov envisage ainsi la création de «laboratoires» équipés de «chambres spéciales à l’air raréfié, condensé ou enrichi par une sorte d’éther, où une musique appropriée, conçue par des spécialistes, assurera la profondeur du sommeil», puis l’implantation au centre de la ville d’un «institut pour le changement de l’aspect de l’homme». Ce projet de l’architecte russe introduit une problématique poursuivie dans les années 1960 avec la «neuropolitique» de Th. Leary et visible dans la «pharmacopolitique» contemporaine, il anticipe ce qui deviendra non plus une «vérité effective» mais un fait : l’impossibilité pour l’Homme, dans un monde computationnel, de travailler autrement que conceptuellement. Il n’y a d’ailleurs aucun doute sur le fait que le seul travail valable de l’avenir sera celui du chercheur associé à celui du spéculateur : créer des concepts opérationnels pour les machines et spéculer sur leur réussite (non pas une économie keynésienne mais une généralisation du mode de vie de J. M. Keynes). La troisième mutation que LC n’envisage pas est la disparition du concept même de ville (et pas seulement de la ville concentrée). The New City est décentralisée mais reste planifiée. Ce qu’envisage Mies van der Rohe et qui explique son désintérêt toujours plus visible pour la planification (désintérêt qui est depuis celui de toute l’architecture américaine d’avant-garde et qui traduit son avance sur toute autre architecture), c’est aussi la mise sur l’étagère du concept d’urbanisme : «Il n’y a plus, en fait, de villes. C’est comme une forêt. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons plus avoir les villes anciennes ; les villes planifiées et ainsi de suite, c’est terminé pour toujours. Nous devons penser aux moyens que nous avons de vivre dans une jungle, et peut-être que nous vivons très bien avec cette idée»([[Mies van der Rohe, « Interview with J. Peter », 1955. in Mies in America, p. 14-15.). Le GPS a donné raison à Mies ([[«Le ballon dirigeable à lui seul suffit à balancer par-dessus bord tous nos concepts de culture», F. Nietzsche, Fragments posthumes sur l’éternel retour, Ed. Allia, Paris, 2003.).Enfin la dernière mutation que LC ne perçoit pas – c’était impossible – est le rôle de l’ordinateur individuel dans la décentralisation de la production. Alors que LC s’appuie sur une séparation habitat/industrie, le Grid Computing fait de l’ensemble des PC du monde entier le lieu réel de la production décentralisée et distribuée : chaque PC, chaque maison, chaque individu, «chacun en charge d’un petit morceau d’une grande expérience». Aucune usine n’a plus la moindre chance de rivaliser avec cette forme de production. Cette nouvelle usine globale, je la nomme usine ambiante. En fait, l’arrivée du Grid Computing est aussi fondamentale que l’introduction du réseau électrique([[Weaving Computational Grids: How Analogous Are they With Electrical Grids ?, M. Chetty, Monash University, R. Buyya, University Of Melbourne. en quoi LH voyait d’ailleurs «la vraie force vers la décentralisation. Même les plus petits villages peuvent être alimentés en eau, électricité, chauffage et lumière»([[L. Hilberseimer, The Nature of Cities.). Le Grid Computing inverse un certain nombre de relations établies dont la relation producteur/consommateur. Dans la Grid Physiology l’individu lambda est un producteur (il détient une part des ressources de calcul : «producers also called ressource owners») et les sociétés «commerciales» sont des consommatrices («consumers as grid’s users»).

Quelques caractéristiques de la production contemporaine

De la production contemporaine dont nous avons cherché les signes avant-coureurs chez LC et LH, le tableau qui suit donne quelques éléments caractéristiques :
– Production computationnelle et distribuée grâce au calcul distribué, partagé ou parallèle.
– Production analytique (le Data Mining est un exemple de production analytique).
– Production exponentielle des savoirs grâce à l’informatisation et aux «jeux de langages formels» associés.
– Développement des réseaux de e-Science et des laboratoires virtuels (Virtual Laboratory).
– Capitalisme intégral (qui repose sur le capitalisme scientifique – algorithmique – par l’intégration d’un ensemble de sciences([[Cf. les propos de Tom Connelly, DuPont Senior, Vice President and Chief Science and Technology Officer, sur la notion de «science intégrée» (Integrated Science) : «DuPont has tremendous strengths. One that distinguishes us from other technology companies is the breadth of our involvement in, literally, everything from biology to traditional materials science to electronics and related applications».
http://www1.dupont.com/NASApp/dupontglobal/corp/index.jsp?page=/content/US/en_US/science/integrated/index.html ) dans toute production, et sur la nécessaire jonction de connaissances de différentes natures : connaissance informationnelle immatérielle – infocapitalisme, connaissance des propriétés de la matière inerte – technocapitalisme – et connaissance des propriétés de la matière vivante – biocapitalisme. Capitalisme certes cognitif, mais qui ne repose sur aucune synthèse humaine.
– Usine ambiante (Ambient Factory) directement liée au Grid Computing et à une production de nature computationnelle – pas seulement informationnelle.
– J’ajouterai la disparition de la force de travail au profit d’un concept d’homme envisagé comme matière première (matière première physique avec M. Iacub et la notion de «matériau humain»([[«Dans la biopolitique de M. Foucault, le corps humain est l’axe des deux formes principales que prend le pouvoir sur la vie. La première, l’anatomopolitique, est centrée sur le corps comme machine […. La seconde [… est centrée sur le «corps-espèce», corps traversé par la mécanique du vivant […. Les lois bioéthiques rendent problématiques les fondements de ces analyses, puisque le corps humain n’est plus le point d’appui d’une biopolitique de la population telle que Foucault l’a caractérisée. Les techniques biopolitiques ont pour objet dans les lois bioéthiques, non le corps, mais le ‘matériau humain’ […. Depuis l’invention, aux alentours des années 70, de la mort cérébrale et des techniques médicales qui ont accompagné son apparition, notamment la réanimation et la greffe, la mort n’échappe plus à la biopolitique.». M. Iacub, Les biotechnologies et le pouvoir sur la vie, in. L’infréquentable Michel Foucault, éd. Epel, 2001.), mais aussi «matière première formelle» dans les bases de données – génomique, protéomique, etc.).
Si le capitalisme repose sur la science, la plupart des hypothèses de R. Musil ou les affirmations de M. Planck se réalisent pratiquement et globalement. D’ailleurs pour ce dernier, «le monde des sens (des sens humains) est celui qui, pour ainsi dire, fournit la science de matière première pour son travail»[[M. Planck, «Signification et limite de la science»..

Morel Philippe

Architecte, membre fondateur de l'agence EZCT Architecture & Design Research. A travaillé sur les relations entre l'habitat diffus, la production décentralisée et computationnelle, et un capitalisme actuel défini comme capitalisme intégral (intégration des savoirs immatériels, des savoirs sur la matière inerte et des savoirs qui concernent la matière organique, au sein d'un complexe dont la puissance dépasse la somme des parties. Le capitalisme intégral se définit alors en fonction des modes de productions machiniques (informatiques) et de la nature de l'objet étudié plus que par son fonctionnement social. C'est un capitalisme abstrait dont les contraintes et limites sont de type scientifique. Philippe Morel a présenté son travail théorique et son travail en architecture avec EZCT Architecture & Design Research en plusieurs occasions, dont : Performative Architecture (Technical University of Delft), Archilab2004 (6ème rencontres internationales d'architecture d'Orléans), The Architecture of Possibility (colloque international et exposition, Mori Art Museum, Tokyo).