99. Multitudes 99. Eté 2025
Mineure 99. Moyen-Orient, soulèvements transnationaux

Palestine, un nouveau Vietnam
L’indivisibilité de la justice

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Discussion avec
Rabab Abdulhadi

Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini : Dans le sillage de la guerre génocidaire de Netanyahou contre la Palestine, une résurgence internationaliste a émergé, liant la solidarité avec la Palestine à des luttes plus larges contre la domination raciale, patriarcale et coloniale. Comment ces solidarités gèrent-elles les contradictions internes de leurs propres contextes, et comment le signifiant « Palestine » évolue-t-il à mesure quil se déplace à travers différentes géographies ?

Rabab Abdulhadi : Premièrement, la Palestine a toujours été imaginée de manière transnationale, non pas « imaginée », irréelle, mais comme une réalité vécue, déplacée et dispersée à travers le monde, en raison du projet colonial d’Israël et du sionisme. Ainsi, la Palestine en tant que corps collectif a toujours été imaginée au-delà des frontières.

Deuxièmement, la Palestine a toujours été une lutte internationaliste. Quiconque tente de la réduire à autre chose méconnaît fondamentalement son caractère. Elle a toujours signifié une bataille contre l’impérialisme mondial – contre l’empire américain, le sionisme, Israël et le capital mondial, toujours en collaboration –, où Israël agit comme un partenaire junior et un État de garnison régional de l’impérialisme américain. Les régimes réactionnaires arabes ont historiquement et constamment collaboré ouvertement et secrètement avec cette alliance, en opposition diamétrale avec les peuples arabes, qui ont à maintes reprises montré un soutien inébranlable à la cause palestinienne. Et lorsque je parle de peuple arabe, je ne me réfère pas seulement aux personnes qui peuvent être ethniquement désignées ou s’identifier comme arabes, mais aussi aux Amazighs, Kurdes, Arméniens, Grecs, Roms, ou toute autre ethnie qui vit un contexte de majorité arabe ; et aux pays qui font partie de la Ligue arabe. Une approche similaire s’applique aux différentes religiosités dans le contexte des communautés à majorité musulmane.

Le génocide qui se déroule aujourd’hui n’est pas simplement une initiative de Netanyahou ; il est l’œuvre du régime colonial israélien. C’est la continuation historique des effets coloniaux visant à effacer le peuple palestinien afin de réaliser le projet sioniste. Ce projet a pris de nombreuses formes : déracinement et déplacement de la terre, destruction écologique, génocide reproductif et anéantissement culturel systématique. Nous assistons aujourd’hui à une intensification des tentatives visant à éliminer le plus grand nombre possible de Palestiniens, à détruire les vies, le patrimoine historique, l’éducation, les moyens de subsistance, etc. Même si chaque Palestinien ne peut être éliminé, l’objectif des sionistes est d’anéantir les conditions nécessaires à l’existence collective des Palestiniens en tant que peuple.

Pourtant, les Palestiniens continuent de résister et d’exiger l’autodétermination, et les organisations populaires internationalistes se sont mobilisées massivement pour soutenir cette cause. Cette mobilisation ne se limite pas aux étudiants – elle s’est étendue à la rue dans de vastes secteurs de la société, y compris des populations qui, en particulier dans les pays occidentaux, ne s’étaient jamais engagées politiquement à ce niveau avec la Palestine.

La Palestine, y compris à l’intérieur des États-Unis – qui ont toujours été une arène majeure pour l’influence israélienne – est devenue un espace provoquant la contestation. Cette contestation croissante explique la répression accrue de la part de ce que j’appelle « l’industrie du lobby israélien », avec la complicité de l’État américain. J’utilise le mot « industrie » à dessein, car il fait référence à un appareil socio-économique et politique structuré, soutenu par des gouvernements impérialistes tels que celui des États-Unis.

Mais, il y a une résurgence évidente de la solidarité. Je suis heureuse que vous utilisiez le mot « résurgence », car ce n’est pas quelque chose qui a émergé tout d’un coup – c’est la continuation et l’accumulation de décennies de luttes.

Cette année marque le 50e anniversaire de la résolution 3 379 des Nations unies de 1975, qui considérait le sionisme comme une forme de racisme. La résolution a puisé sa légitimité dans les États et les organismes internationaux qui se sont formés dans le sillage de la décolonisation politique. Elle s’est inspirée de la Conférence internationale des femmes de 1975 au Mexique ainsi que de l’Organisation de l’unité africaine et du parallèle historique entre Israël et l’Afrique du Sud de l’apartheid. Elle s’est inscrite dans le cadre plus large des luttes anti-impérialistes et antiracistes de l’époque. Il s’agit donc d’un continuum historique. Bien que la résolution ait été abrogée par la suite sous l’administration Reagan, nous assistons aujourd’hui à une nouvelle prise de conscience de sa signification historique et à une résurgence plus large de la solidarité internationale.

Il ne s’agit pas seulement d’une question de solidarité, mais de l’indivisibilité de la justice. Divers mouvements – pour la justice sexuelle et de genre, la justice du travail, la justice environnementale, les droits des immigrés, la sécurité alimentaire, l’eau potable – reconnaissent de plus en plus les interconnexions entre ces luttes et la lutte pour la Palestine. Plutôt que de considérer ces luttes comme des préoccupations isolées, nous devrions les comprendre comme des manifestations différentes de l’indivisibilité de la justice. Inspirés par les mots de Martin Luther King – « L’injustice où qu’elle soit est une menace pour la justice partout » – nous devrions comprendre la lutte internationale comme une composition de luttes multiples et interconnectées pour la justice. Et ici, la Palestine représente véritablement un signifiant crucial qui rassemble et relie ces diverses luttes autour de la question fondamentale de la justice elle-même.

A. K. & B. P. : Comment les Palestiniens déplacés dans les pays voisins et la diaspora palestinienne au sens large contribuent-ils à façonner des réseaux internationalistes ?

R. A. : La diaspora palestinienne a toujours joué un rôle crucial dans la formation des réseaux internationaux. Cela s’explique avant tout par la réalité du déplacement des Palestiniens : plus de 750 000 Palestiniens ont été déplacés de force en 1948. La grande majorité d’entre eux se sont retrouvés dans 59 camps de réfugiés en Cisjordanie, à Gaza, en Jordanie, en Syrie et au Liban. Dans les régions qui sont devenues Israël, il ne restait qu’environ 150 000 Palestiniens, tandis que le nombre de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza augmentait avec les réfugiés déplacés en 1948. C’est là le fondement de ce que nous appelons la diaspora palestinienne – ou al-shatat. D’autres Palestiniens se sont ensuite répandus dans le monde entier.

Historiquement, une grande partie de la lutte palestinienne a été soutenue par la diaspora. Entre 1948 et 1966, l’État israélien a imposé la loi martiale aux 150 000 Palestiniens sous son autorité, que nous appelons les « Palestiniens de 1948 », leur interdisant toute forme de protestation, d’organisation politique et même de mobilité, comme se déplacer d’un village à l’autre. L’action politique à l’intérieur de la Palestine a dû rester entièrement clandestine. Même les institutions de masse affiliées à l’OLP, telles que l’Union générale des femmes palestiniennes (GUPW), devaient opérer dans la clandestinité. Le régime colonial et l’appareil sécuritaire israéliens étaient tout simplement trop répressifs pour que toute expression de résistance soit affichée et tolérée. Leurs activités à l’intérieur de la Palestine sont restées cachées jusqu’en 1994, date à laquelle il a enfin été possible de connaître leurs diverses activités. En revanche, les sections du GUPW en dehors de la Palestine étaient visibles, actives et internationalement reconnues. Il en va de même pour d’autres organisations : l’Union générale des étudiants palestiniens (GUPS), l’Union générale des écrivains palestiniens et d’autres encore. La plupart des formes publiques du travail politique, culturel et de résistance des Palestiniens ont été développées et soutenues au sein des communautés déplacées de la diaspora.

La diaspora palestinienne a été très active et impliquée dans la construction et le maintien de réseaux internationaux. De nombreux écrivains, artistes, poètes et dessinateurs palestiniens, tels que Naji al-Ali et Ghassan Kanafani, ainsi que des personnalités politiques et des stratèges comme George Habash, cofondateur du Mouvement nationaliste arabe, et Yasser Arafat, cofondateur d’Al-Fateh, étaient actifs en dehors de la Palestine, à l’époque. Ils vivaient et se déplaçaient entre différents endroits, notamment entre la Jordanie et la Cisjordanie, (annexée à la Jordanie par le roi Abdallah en 1950 jusqu’à son occupation par Israël en 1967), pour Habache, et entre le Koweït et Le Caire pour Arafat. La répression a également été une réalité permanente dans la diaspora.

A. K. & B. P. : Dans les circonstances actuelles, après le 7 octobre, comment évoluent les perspectives au sein de la société palestinienne en ce qui concerne les actions et les alliances avec les forces anticoloniales en Israël qui travaillent activement au démantèlement de lapartheid ? Dans quelle mesure est-il possible de construire un large réseau de lutte et de résistance couvrant la Palestine, Israël et au-delà ?

R. A. : Tout d’abord, je veux insister sur le fait que le projet de libération de la Palestine est un projet pour tous ceux qui croient et soutiennent la justice, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Palestine. Cela inclut toute personne vivant dans la région aujourd’hui appelée Israël, y compris les deux millions de Palestiniens de 1948. Certains d’entre eux participent activement à la résistance ; d’autres refusent publiquement de servir dans l’armée israélienne.

Ce refus est particulièrement important dans des communautés telles que la communauté du Naqab, celle qu’Israël appelle les « Bédouins » ainsi que la communauté druze, dont les chefs de file s’étaient engagés à ce que leurs fils servent dans l’armée israélienne lors de la fondation de l’État d’Israël. Aujourd’hui, des voix s’élèvent dans ces communautés pour rejeter le service militaire sous le slogan : « Urfod – Refusez, votre peuple vous protégera ».

Il existe depuis toujours un mouvement parmi les jeunes juifs israéliens qui refusent de servir dans l’armée israélienne, bien que lestablishment militaire utilise toutes sortes de mécanismes pour dissimuler l’ampleur de ce mouvement. L’identité d’Israël en tant qu’État colonial est liée au service militaire et à l’armée. Saper cette image ébranle l’âme et l’identité d’Israël et celui des sionistes israéliens et mondiaux. Bien que cette résistance se développe, je ne pense pas que nous parviendrons bientôt à un Vietnam israélien, cela pourra prendre beaucoup de temps. Je dirais plutôt que nous assistons à un Vietnam international pour la Palestine.

Aujourd’hui, de nombreux Juifs israéliens antisionistes, camarades de lutte, ont été contraints de quitter Israël en raison de la montée du sionisme extrême, de la violence, de la haine, du sadisme et d’un environnement toxique pour eux-mêmes et leurs familles. Ils ne peuvent pas protéger leurs enfants de la conscription dans une armée génocidaire. Ceux qui restent sont confrontés à des passages à tabac, des arrestations et à une interdiction quasi-totale d’accès aux médias, les médias dominants en Israël et aux États-Unis refusant de couvrir ces situations pour maintenir un faux récit « noir et blanc » opposant les juifs israéliens aux Palestiniens.

Historiquement et aujourd’hui, il y a toujours eu des Juifs israéliens antisionistes qui luttent pour la justice en Palestine, tout comme nous. Ils sont nos camarades. Le mouvement palestinien a toujours accueilli favorablement de telles alliances, à l’instar du mouvement anti-apartheid sud-africain, où des personnalités comme Joe Slovo, Ruth First et Ronnie Kasrils, bien que peu nombreux parmi les Sud-Africains blancs, ont joué un rôle important. C’est compréhensible, étant donné la nature du colonialisme de peuplement : les sociétés qui bénéficient de la suprématie – suprématie blanche en Afrique du Sud, suprématie juive en Israël – produisent rarement un grand nombre d’alliés parmi les privilégiés, mais il y a toujours des camarades. Et je ne veux pas les traiter avec condescendance en les appelant « alliés », parce qu’ils sont nos camarades et font partie intégrante de la lutte.

Au niveau international, la solidarité a longtemps existé par le biais d’alliances entre les partis communistes et d’autres forces qui s’opposaient à la domination israélienne. Ils ont soutenu des solutions telles que l’idée de « deux États ». J’ai toujours eu des problèmes théoriques, moraux et politiques avec cette formulation, car il n’appartient pas aux peuples colonisés de trouver des solutions pour leurs colonisateurs. Ensuite, la « solution à deux États » légitime le projet colonial des colons en Palestine et nie fondamentalement l’existence et la présence des autochtones palestiniens en Palestine. Même d’un point de vue pratique, la soi-disant « solution à deux États » ne fonctionne pas, étant donné que les colons ont volé de nombreuses terres palestiniennes. Faut-il malgré tout appeler à la création d’un État palestinien indépendant sur les terres libérées des colons ? Aujourd’hui, la solidarité se développe autour de la vision d’une « Palestine libre, juste et démocratique ». Ce slogan a été promu historiquement par l’OLP depuis 1967 et adopté par le Conseil national palestinien en 1968 ; mais il a été révoqué en 1996 à la suite du plan directeur de Clinton avec le gouvernement israélien et l’Autorité palestinienne. Que la forme d’un futur État soit claire ou non, il y a une convergence croissante des esprits autour de l’application du principe de justice. Même en Israël, l’exigence d’ « un seul État » a fortement émergé. Cette unité croissante autour de la justice est cruciale.

A. K. & B. P. : Certains événements récents, comme la chute de Bachar el-Assad, ont révélé les divisions entre les mouvements de libération au Moyen-Orient, souvent causées par les régimes autoritaires de la région qui prétendent soutenir la Palestine tout en étant répressifs. Comment ces divisions ont-elles limité la solidarité organique dans la région aujourdhui ? Comment les forces progressistes en Palestine et dans la diaspora surmontent-elles ces divisions régionales dans leurs positions politiques ?

R. A. : Tout d’abord, je tiens à dire que les divisions et les obstacles à la solidarité existent depuis toujours. Elles ne sont pas nouvelles et ne résultent pas de la chute des régimes dictatoriaux d’Assad I ou d’Assad II. Historiquement, les États-Unis, Israël et le Shah d’Iran ont collaboré pour écraser les mouvements révolutionnaires. Ils ont écrasé la révolution à Oman, à Bahreïn – ils ont toujours travaillé ensemble, dans le cadre d’une contre-insurrection délibérée et systématique visant à saper et à déstabiliser toute possibilité de transformation révolutionnaire. Cette stratégie a été historiquement déployée contre les Palestiniens, les Soudanais, les Yéménites, les Omanais, les Bahreïnis ou la soi-disant Arabie saoudite (et je dis « soi-disant » parce que nous ne reconnaissons pas un pays qui porte le nom d’une famille).

En même temps, il y a toujours eu des forces dans le monde arabe – en particulier des forces de gauche et anticoloniales – qui rejetaient les alliances entre l’empire américain, le colonialisme/sionisme d’Israël et les régimes arabes exploiteurs, capitalistes et répressifs. Je me considère comme faisant partie de ce groupe qui a toujours critiqué les régimes que l’on a pu qualifier de « nationalistes », qui ont pris position contre les États-Unis, mais dont les politiques internes sont oppressives.

Historiquement, il y a toujours eu une solidarité organique. Le mouvement populaire palestinien, en particulier la gauche palestinienne, a entretenu des relations avec les mouvements populaires arabes. En revanche, la droite palestinienne s’est davantage alignée sur les gouvernements arabes et a insisté sur la non-intervention dans leurs affaires intérieures. La gauche palestinienne, quant à elle, a noué des alliances avec les mouvements de libération arabes.

A. K. & B. P. : Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la cause palestinienne a été interprétée à travers différentes idéologies. Parfois, elle sest appuyée sur des États arabes, comme lÉgypte de Nasser, et a été définie comme une cause nationaliste arabe. Elle a également été appropriée par des dirigeants régionaux comme Assad pour servir des agendas politiques nationaux. Pour dautres, elle a été recadrée comme une lutte exclusivement panislamique. Comment évaluez-vous ces diverses interprétations et linstrumentalisation politique de la cause palestinienne ?

R. A. : Nasser a soutenu les Palestiniens, mais ils n’ont jamais compté sur lui. Avant et après 1948, les Palestiniens se sont engagés dans diverses formes de résistance : lutte armée, organisations à Gaza et en Cisjordanie, « infiltration » ou passage par la Jordanie ou la Palestine occupée. Ces efforts, documentés dans les mémoires et les expériences palestiniennes, ont ouvert la voie à la poursuite de la résistance après 1967.

Cette résistance n’est pas apparue soudainement ; elle est profondément enracinée et continue. En ce qui concerne l’instrumentalisation, des régimes comme celui d’Assad – qu’il s’agisse du père ou du fils – ont fait des déclarations de solidarité, mais ces déclarations ne signifiaient pas que les Palestiniens y croyaient ou s’y fiaient. Les Palestiniens ont toujours résisté à ces affirmations, tant de manière indépendante qu’en collaboration avec les mouvements populaires de la région, et ont exigé une action réelle.

Au-delà de la résistance armée, les Palestiniens ont fait preuve de résilience à bien des égards, notamment en restant sur leurs terres et en préservant le patrimoine qu’Israël tente vicieusement de détruire. Un exemple notable est le village d’Al-Aqib, dans les zones de 1948, où les Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne ont reconstruit leur village au moins 241 fois après sa destruction par les autorités de l’État israélien au motif qu’il n’était pas « légal ». Cette résilience à travers la terre, la culture, les arts et la société constitue la force du peuple palestinien et son combat permanent pour la justice.

La cause palestinienne n’a jamais été définie par un nationalisme étroit ou un panislamisme. Appliquer la définition européenne du nationalisme à la cause palestinienne est une approche erronée ; elle ne correspond pas au contexte palestinien ni à celui de la dynamique anticoloniale. C’est une question qui mérite un débat plus approfondi.

La lutte palestinienne a toujours consisté à combattre le colonialisme, en puisant à diverses sources – l’Islam, la société arabe, les philosophies occidentales, le marxisme, etc. L’une des critiques formulées à l’égard du mouvement palestinien, en particulier de la part de la nouvelle gauche, est qu’il n’a jamais été purement marxiste mais qu’il est éclectique. Je voudrais insister sur le fait que l’éclectisme est l’une des forces de la nouvelle gauche palestinienne plutôt que sa faiblesse. Comme le suggère le concept d’ « armes des faibles » de James C. Scott, lorsque les gens sont opprimés, ils n’ont pas le luxe de choisir ce dont ils ont besoin ; ils s’adaptent et utilisent tous les outils disponibles pour survivre et résister. Cette approche est valable tant que l’on reste attaché à l’indivisibilité de la justice. L’essentiel est de ne pas adopter des outils ou des idéologies qui perpétuent la répression. Il est normal d’être flexible, de choisir ce qui fonctionne et de ne pas adhérer de manière rigide à une voie ou à une recette unique.

A. K. & B. P. : Comment devrions-nous aborder les mandats darrêt de la CPI contre Netanyahou et Gallant, ainsi que laccusation de génocide de la CIJ contre Israël ? Quel rôle le droit international et les institutions internationales peuvent-elles jouer dans la poursuite des luttes internationalistes, en particulier dans le contexte actuel où nous assistons à la montée dune soi-disant internationale dextrême droite – avec des figures comme Trump, Poutine et Orbán qui défient ouvertement ces institutions ?

R. A. : Tout d’abord, la CPI reflète l’équilibre des forces au niveau mondial. Le fait qu’elle ait délivré ce mandat est donc étonnant et témoigne du changement d’approche des institutions internationales face à la solidarité croissante avec la Palestine qui ne pouvait plus être ignorée, même par de telles institutions.

Deuxièmement, il est essentiel que les criminels de guerre rendent des comptes. Il faut reconnaître que certains gouvernements européens, comme la Hongrie de Viktor Orbán, sont profondément antisémites tout en étant de fervents défenseurs d’Israël. Cela confirme une fois de plus notre argument selon lequel l’antisémitisme et l’antisionisme ne sont pas une seule et même chose. Il faut également tenir compte du fait que de nombreux États européens hésitent à demander des comptes à Israël parce qu’ils ont eux-mêmes un passé colonial et des intérêts interventionnistes, à l’instar des États-Unis, et qu’ils ne se préoccupent guère de justice pour les Palestiniens, d’Holocauste ou d’autres héritages coloniaux.

Quant aux États-Unis, peu importe qui est au pouvoir, c’est un régime impérialiste, interventionniste, colonisateur, fondé sur le génocide des peuples autochtones et l’enlèvement et l’esclavage des Africains. L’administration Trump en est peut-être l’exemple le plus vulgaire, le plus audacieux et le plus manifeste. La discrimination à l’égard de diverses communautés – les travailleurs, les femmes et les personnes racisées – est profondément ancrée dans sa structure. Comparer les États-Unis et Israël n’implique pas qu’ils soient identiques, mais il existe des similitudes significatives entre les deux.

Dans le cas d’Israël, lorsque le Premier ministre et le ministre de la défense – en fait, le ministre de la guerre – sont tous deux inculpés pour génocide, c’est très significatif. Cela révèle à quel point Israël est devenu isolé dans le monde. Cette inculpation représente le moins que la communauté internationale puisse faire en réponse au génocide en Palestine. Le processus a commencé.

Propos recueillis par Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini