99. Multitudes 99. Eté 2025
Mineure 99. Moyen-Orient, soulèvements transnationaux

Antisionisme de gauche en Israël
Une résistance méconnue

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Conversation
avec Ofer Cassif

Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini : Pourriez-vous retracer lhistoire des mouvements de gauche (marxistes, anarchistes, etc.) en Israël qui ont eu une vision internationaliste dans leur lutte ?

Ofer Cassif : D’un point de vue historique, il est important de faire la distinction entre la soi-disant gauche sioniste et la gauche antisioniste. Cette distinction est importante car, au moins dans le passé, il existait dans le discours public israélien ce que l’on appelait la « gauche sioniste ». Personnellement, je pense qu’il existe une contradiction inhérente entre le sionisme et la pensée de gauche. À mes yeux, les termes « sionisme » et « gauche » forment un oxymore.

Cela ne signifie pas que tous les sionistes sont semblables. Ce n’est pas ce que je suggère. Il existe des fractions sionistes avec lesquelles, malgré mes désaccords, une coopération et des luttes communes sont possibles, notamment contre les crimes et les injustices commis par d’autres groupes sionistes et par le gouvernement israélien.

Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’histoire, je préfère me concentrer sur la gauche cohérente et fidèle à ses principes – les courants socialistes et communistes de l’échiquier politique. Les anarchistes, avec tout le respect que je leur dois, étaient marginaux en Palestine avant 1948. Ils exerçaient peu d’influence réelle au sein de la communauté juive organisée de Palestine.

Il est intéressant de noter que le sionisme, en tant que mouvement colonialiste, a commencé son invasion de la Palestine au tournant du XXe siècle. Au début, il n’y avait pas encore de tentatives ou d’efforts politiques antisionistes explicitement communistes. La situation a changé après la Première Guerre mondiale, à la suite de l’occupation britannique de la Palestine. En 1919, le premier mouvement communiste a été créé, principalement par des immigrants juifs qui étaient initialement venus en Palestine avec le mouvement sioniste de gauche. Cependant, après leur arrivée, ils ont pris conscience de la profonde contradiction, non seulement politique mais aussi logique, entre les aspirations universalistes de la pensée de gauche et les pratiques nationalistes et particularistes du sionisme. Certains d’entre eux ont rompu avec le sionisme et ont participé à la création du mouvement communiste mais antisioniste.

Au fil des ans, ce mouvement communiste a porté différents noms, et il y a eu des périodes de véritable coopération entre les gauchistes juifs antisionistes et les Palestiniens, mais aussi des périodes de déconnexion en raison des circonstances politiques. Mais l’un des aspects les plus précieux de cette histoire politique – quelque chose qui n’est pas simplement opportuniste, mais profondément enraciné comme valeur fondamentale – est son engagement internationaliste, qui a favorisé une véritable camaraderie entre Juifs et Palestiniens.

A. M. & B. P. : Quelles sont les relations actuelles entre les forces politiques israéliennes de gauche et les Palestiniens, ainsi que les autres peuples en lutte dans la région, notamment en Jordanie, au Liban, en Syrie, en Égypte et au-delà ?

O. C. : En ce qui concerne les relations entre Palestiniens et Juifs au sein du parti communiste d’Israël, rien n’a fondamentalement changé. Nous continuons à défendre nos idées, nos convictions et nos valeurs, pas seulement en théorie, mais en pratique. Juifs et Palestiniens travaillent ensemble malgré des circonstances très difficiles : persécution politique et discrimination, en particulier à l’encontre des citoyens palestiniens d’Israël (je parle ici des citoyens palestiniens en Israël, pas dans les territoires occupés).

Malgré cette persécution et cette exclusion, nous constituons une sorte d’île où la camaraderie et le partenariat entre Palestiniens et Juifs existent toujours. Je suis très heureux et fier de dire qu’au cours des deux dernières années – en particulier depuis le massacre du 7 octobre, le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie – notre nombre a augmenté, surtout parmi les camarades juifs. De nombreux nouveaux membres juifs ont rejoint notre mouvement qui se rajeunit de plus en plus.

En effet, la grande majorité des réfractaires au service militaire, pour la plupart des jeunes, emprisonnés pour leur refus, sont des camarades du parti communiste. Et leur nombre ne cesse de croître. Ainsi, en Israël, malgré des conditions politiques extrêmement difficiles – pires que jamais, même comparées à la Nakba ou à l’occupation après 1967 – nous restons fidèles à nos valeurs. Nous restons très actifs, malgré les restrictions et les tentatives d’interdiction de nos manifestations. Nous sommes forts et très visibles dans les manifestations contre le génocide de Gaza.

En ce qui concerne le niveau international ou régional, la situation est malheureusement assez problématique. Historiquement, parmi les mouvements progressistes de gauche au Moyen-Orient – dans les pays arabes et islamiques comme la Jordanie, l’Irak, l’Égypte, la Syrie, le Liban, la Turquie, l’Iran, le Bahreïn et, bien sûr, la Palestine et les territoires occupés – il y a toujours eu un clivage. Certaines parties soutiennent une solution à deux États et sont prêtes à coopérer avec nous, à se rencontrer publiquement et à tenir des conférences conjointes. D’autres rejettent l’existence même de l’État d’Israël, quel que soit son caractère – qu’il soit un État juif ou un État pour tous ses citoyens. Ils ne nous reconnaissent donc pas comme un parti légitime et refusent de coopérer ou même de nous rencontrer. Malheureusement, depuis le début du génocide, la balance a penché en faveur de ces derniers. Il est devenu beaucoup plus difficile d’organiser des conférences conjointes ou internationales. Ceux qui nous reconnaissaient auparavant hésitent aujourd’hui ou se sont complètement désolidarisés. Il y a donc, hélas, en ce moment, un véritable problème de coopération internationaliste.

A. M. & B. P. : Pourriez-vous nous donner quelques exemples récents ou en cours – à la fois au sein du parti communiste et au-delà – dalliances concrètes ou dinitiatives de coopération entre Israéliens et Palestiniens ?

O. C. : Certainement. Au sein de notre mouvement – le Hadash, Front démocratique pour la paix et l’égalité, fondé en 1977 – nous avons bâti un cadre solide pour la coopération judéo-palestinienne. Bien que Hadash soit ancré dans le parti communiste, il inclut également d’autres individus et mouvements. Il demeure une plate forme active.

Il y a plus d’un an, nous avons réussi à organiser ce que l’on appelle le Partenariat pour la Paix, une coalition de plus de 50 organisations de défense des droits de l’Homme et de groupes anti-occupation, anti-apartheid, anti-guerre et anti-génocide. Nous agissons ensemble lors de manifestations contre le génocide, le nettoyage ethnique, l’occupation et la violence d’État. Ces mouvements sont binationaux – Palestiniens et Juifs travaillant côte à côte – et cette collaboration a été très fructueuse.

Il est important que les gens, surtout à gauche, comprennent que malgré les atrocités commises à Gaza et en Cisjordanie – crimes contre l’humanité, crimes de guerre – et malgré le fait que le fascisme ait pris le contrôle d’Israël, non seulement au niveau de l’État, mais aussi en tant que culture politique imprégnant la société, il existe un fort mouvement de résistance.

Parmi les Palestiniens des territoires occupés, beaucoup connaissent bien notre travail. Personnellement, je me rends souvent dans ces régions. La semaine dernière, je suis allé deux fois à Masafer Yatta. Il y a quelques jours, j’étais à Susiya pour soutenir la communauté après que Hamdan Ballal, co-réalisateur du film oscarisé « No Other Land », ait été arrêté et brutalement battu par les colons et les forces d’occupation. J’étais là avec mes camarades, mes amis, mes frères et mes sœurs palestiniens, des gens qui savent que tous les Israéliens et tous les Juifs ne sont pas des fascistes et qu’il existe une véritable solidarité. J’ai également visité récemment Jinba qui a été gravement attaqué samedi dernier par les colons et les forces d’occupation. Nous avons apporté de la farine, du riz et du sucre – des produits de première nécessité – et nous avons rencontré le chef du conseil local. Nous avons visité la clinique, la mosquée et les maisons qui ont été attaqués.

Il existe une coopération étroite et permanente entre le mouvement antifasciste, anti-génocide et anti-occupation en Israël et les Palestiniens dans les territoires occupés. C’est un exemple clair d’espoir. Et ce n’est pas seulement moi qui vais sur le terrain. De nombreux militants s’y rendent chaque jour pour accompagner les bergers palestiniens et les protéger de la violence des colons et des militaires. Certains dorment même dans des communautés palestiniennes pour aider à les défendre pendant la nuit contre les attaques de ces voyous criminels. Donc oui, il y a de bonnes raisons d’espérer. Comme l’a dit Antonio Gramsci – une pensée qui me guide – il faut être pessimistes par l’intelligence, mais optimistes par la volonté.

A. M. & B. P. : Ces dernières années, la société israélienne a connu des vagues massives de protestation. Quelle est votre analyse de la résistance de la société israélienne au gouvernement Netanyahou, en particulier après la guerre dIsraël contre Gaza ? Y a-t-il une dimension anticoloniale et internationaliste dans ces protestations ?

O. C. : Permettez-moi d’être clair : le gouvernement israélien actuel est totalement fasciste, dirigé par un voyou raciste appelé Netanyahou. Ce n’est pas de la rhétorique ; je n’aime pas utiliser des termes édulcorés. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai été suspendu de la Knesset pour six mois.

Il y a environ deux ans et demi, le ministre de la soi-disant Justice a voulu introduire une réforme judiciaire. Il s’agissait en fait d’un coup d’État visant à transformer Israël d’une ethnocratie (il n’a jamais été une démocratie) en un régime fasciste. Les réformes visaient à éliminer l’indépendance de la justice et des médias et même à restreindre les droits civils, y compris le droit de manifester.

Lorsque ce projet a été révélé en janvier 2023, des millions de personnes sont descendues dans la rue. Les premières manifestations étaient axées sur la défense du système judiciaire, mais notre cortège – composé de militants anti-occupation, juifs et palestiniens – a ajouté qu’il est impossible de séparer le fascisme interne de l’occupation coloniale. Comme l’a dit Marx, une nation occupante ne peut pas être libre elle-même. Les mécanismes de l’oppression coloniale reviennent inévitablement en boomerang dans la société occupante. Les militants de gauche avaient déjà mis en garde contre ce phénomène, juste après l’occupation de 1967et nous n’avons donc pas été surpris.

Bien que nous soyons nombreux – Palestiniens et Juifs confondus – et que nous nous fassions entendre, nous étions marginalisés et contraints de nous tenir à l’écart dans les manifestations. Parfois, nous étions même attaqués physiquement par d’autres manifestants. Le massacre du 7 octobre a ensuite interrompu temporairement les manifestations.

Au fil du temps, de plus en plus d’Israéliens – même ceux qui nous rejetaient auparavant – ont commencé à voir le lien entre le génocide à Gaza – même s’ils n’utilisaient pas ce terme – et leur propre tragédie : otages israéliens, morts de soldats et effondrement de la société. Au départ, leurs motivations étaient différentes, centrées sur les otages et les soldats. Évidemment, nous avons appelé dès le début à la libération des otages israéliens et à la prévention de toute effusion de sang. Mais nous avons ajouté que le génocide contre les Palestiniens est inséparable de la souffrance israélienne, il en est la cause et le contexte. Peu à peu, nous avons trouvé un terrain d’entente pour nous opposer à la guerre.

Aujourd’hui, j’oserais dire que nous sommes les bienvenus dans le courant principal des manifestations. Je marche toujours dans le cortège anti-occupation et anti-génocide, mais je marche aussi parmi des milliers d’autres personnes – maintenant, je rencontre beaucoup plus de sympathie et même d’affection, y compris de la part des familles des otages et des victimes du 7 octobre. Je dois préciser que des militants antisionistes et anticolonialistes ont été tués par le Hamas. J’ai perdu des amis dans le carnage du 7 octobre. Une amie très chère qui travaillait avec moi depuis 12 ans. Elle m’a envoyé un texto depuis son abri de sécurité quelques minutes avant d’être tuée avec son mari. Un autre ami a été assassiné par le Hamas alors qu’il était détenu ; il avait l’habitude d’amener des enfants palestiniens pour qu’ils reçoivent des soins médicaux.

Certaines familles d’otages qui n’étaient pas de gauche auparavant sont devenues très proches de nous. Je ne sais pas pour qui elles vont voter – ce n’est pas la question. Mais elles sont avec nous. Il y a deux mois à peine, le père d’un otage s’est rendu à La Haye pour rencontrer personnellement le procureur de la CPI, Karim Khan, qui avait précédemment délivré un mandat d’arrêt à l’encontre de Benjamin Netanyahou. Il a exhorté M. Khan à arrêter M. Netanyahou, affirmant qu’il était coupable de génocide, tant à l’égard des Palestiniens que des Israéliens.

Vous pouvez donc constater le changement. Le discours anticolonialiste est encore loin d’être dominant, mais il bénéficie d’une plus grande attention. Je ne veux pas encore parler de « soutien », mais il est certain qu’il bénéficie d’une plus grande attention.

A. M. & B. P. : Vous dénoncez fermement les crimes du gouvernement israélien, en utilisant des termes tels que « fascisme » et « génocide ». Qui sont vos alliés dans les communautés juives au-delà dIsraël, dans le monde ?

O. C. : Il est évident qu’en Israël, comme dans tout autre groupe de personnes, il y a des divisions. La société israélienne est en fait très polarisée, et cette polarisation se retrouve aussi dans d’autres communautés juives à travers le monde. Je suis en contact presque quotidien avec Jewish Voice for Peace. Il s’agit d’un groupe véritablement de gauche, anticolonialiste et antisioniste basé aux États-Unis. Il était auparavant assez marginal par rapport à d’autres groupes, comme par exemple l’AIPAC, fondé également aux États-Unis et qui a été créé pour constituer un puissant lobby en défense inconditionnelle d’Israël.

Aujourd’hui, son influence et sa visibilité sont beaucoup plus fortes, non seulement sur les campus, mais aussi dans tout le pays, au sein de différentes communautés. C’est très encourageant. Je n’ai pas de statistiques, je ne peux donc pas quantifier leur poids, mais leur voix aujourd’hui porte clairement beaucoup plus. Vous vous souvenez sans doute de la manifestation d’octobre 2023 au cours de laquelle les militants de Jewish Voice for Peace, avec d’autres, ont investi le Capitole en scandant le slogan « Not in our name » (pas en notre nom). Ce fut un moment intense. Et ce n’est pas un hasard si l’administration fasciste de Trump a pris pour cible les droits des étudiants à s’exprimer ou à manifester contre le génocide en cours.

J’ai également eu l’honneur de rencontrer récemment des militants juifs dans différents pays. J’étais à Malmö, en Suède, où il y a une importante communauté palestinienne et arabe, et j’ai été ravi de voir que, lors de la conférence à laquelle j’ai pris la parole, il y avait une organisation de Palestiniens, d’Arabes et de Juifs qui travaillaient ensemble. J’ai constaté la même chose à Copenhague et à Londres.

Dans de nombreux endroits d’Amérique latine – j’ai de la famille là-bas, donc j’y vais souvent –, on observe une situation similaire. Les communautés juives organisées y sont très sionistes et souvent peu enclines à entendre des voix alternatives comme la nôtre. Mais même là, on peut voir des individus et des initiatives s’élever contre ces atrocités et contre le gouvernement israélien. Encore une fois, je ne peux pas dire que nous avons déjà franchi le Rubicon. Mais je peux dire qu’il y a un changement. Lentement, mais c’est le cas.

A. M. & B. P. : Comme vous le savez, dans les approches campistes, les crimes de régimes comme celui dAssad en Syrie ou de la République islamique dIran sont souvent minimisés ou négligés par rapport aux crimes du gouvernement israélien en Palestine. Quelle est votre position – et celle du Parti communiste israélien – sur cette question ?

O. C. : Au Parti communiste, nous nous sommes toujours opposés aux régimes dictatoriaux et oppressifs. Malheureusement, dans le passé lointain, il y a eu d’énormes erreurs. Nous le reconnaissons. Par exemple, le soutien apporté à des gouvernements criminels en Europe de l’Est, ou à Staline, Mao et d’autres. Nous ne pouvons et ne devons pas l’ignorer.

Nous n’avons jamais soutenu le régime Assad – ni celui du père, ni celui du fils. Nous considérons ce régime comme oppressif à l’égard du peuple syrien. Il en va de même pour l’Iran. Il est très important pour moi de le dire clairement. En même temps, nous sommes anti-impérialistes. Certaines personnes veulent présenter le monde en termes binaires, comme dans un film hollywoodien – les bons contre les méchants. Si vous ne soutenez pas les « bons », vous êtes automatiquement du côté des « méchants ». Ce n’est pas ainsi que fonctionne la réalité. C’est plus compliqué.

Alors oui, nous nous sommes opposés au régime Assad – un terrible régime brutal et sadique – mais nous nous sommes également opposés à l’impérialisme américain et occidental. Nous nous sommes opposés aux tentatives de l’administration étatsunienne de diviser la Syrie en différents États et communautés pour servir leurs intérêts impérialistes. S’opposer à l’impérialisme ne signifie pas soutenir Assad. Absolument pas. De même, nous nous opposons au régime iranien vicieux qui opprime et tue son propre peuple. Mais nous nous opposons également à l’impérialisme américain contre le peuple iranien. Prenons un exemple : dans les années 1950, les Américains ont renversé le président Mosaddegh, démocratiquement élu et populaire, et ont installé le Shah comme régime fantoche. Ce n’était pas dans l’intérêt du peuple iranien. Les États-Unis se moquent de la démocratie et des droits de l’Homme. Ils se préoccupent de leurs propres intérêts, notamment économiques. Qui sont-ils donc pour donner des leçons de démocratie ou de droits de l’Homme à qui que ce soit ? Nous nous souvenons tous de ce qu’ils ont fait en Amérique latine, en Asie de l’Est, etc.

A. M. & B. P. : La dernière question est plus abstraite et concerne le judaïsme politique, qui a historiquement entretenu une relation complexe avec la question de lÉtat. Dune part, il y a lexil, une existence diasporique et nomade ; dautre part, il y a le retour à la terre promise et un désir denracinement. Où vous situez-vous politiquement dans ce spectre du judaïsme politique ?

O. C. : Je suis juif et, bien que je sois athée, je ne suis pas détaché de mes origines juives. Je pense qu’il y a une contradiction inhérente entre ce que je considère comme les composants les plus essentiels du judaïsme et l’idéologie du sionisme. En fait, je pense que le judaïsme et le sionisme s’excluent mutuellement. Le sionisme est une perversion du judaïsme.

En tant qu’athée et ancien professeur de philosophie politique, je considère toute religion comme une affaire politique – enracinée dans les concurrences et les relations de pouvoir. Selon moi, il n’existe pas de judaïsme, d’islam, de christianisme, de bouddhisme ou toute autre religion « authentique ». Ce que nous voyons et pratiquons est toujours le résultat de ceux qui contrôlent le récit, de ceux qui ont le pouvoir de présenter une lecture spécifique comme authentique.

Cela dit, il est déprimant de constater que le discours hégémonique au sein du judaïsme d’aujourd’hui – en Israël, je ne parle pas du reste du monde – est non seulement profondément sioniste, mais aussi façonné par une interprétation judéo-fasciste. En ce moment, c’est une idéologie kahaniste1 qui domine, une idéologie qui promeut la suprématie raciale et soutient activement le génocide. Aujourd’hui même, par exemple, le ministre israélien de la défense a réagi à une attaque terroriste perpétrée par des colons en déclarant : « Ce n’est pas du terrorisme. » Lui et la plupart des membres du gouvernement actuel soutiennent pratiquement l’extermination des Palestiniens ; c’est une réalité acceptable pour eux. Certains le disent même explicitement.

Pour moi, s’il y a quelque chose d’essentiel que nous devons retenir du credo juif, ce sont deux principes interconnectés. Premièrement, la justice doit prévaloir. La justice, pour moi, n’est pas un concept relativiste – j’espère que Foucault me le pardonnera – mais une valeur humaniste, universelle, internationaliste. On peut le voir clairement dans les paroles des prophètes de la Bible – en particulier Isaïe et Jérémie – qui ont envisagé la justice comme quelque chose qui reconnaît à chaque être humain une valeur intrinsèque. Le deuxième principe, directement lié au premier, est l’importance de la dissidence. L’obéissance à une règle ou à une loi n’est pas obligatoire si la règle est injuste. Au contraire, il faut s’y opposer. La dissidence est au cœur de la tradition juive, même si la règle a été établie par un gouvernement démocratiquement élu.

J’ai affirmé ce point de vue à maintes reprises en séance plénière de la Knesset, même aux Juifs ultra-orthodoxes – parce que, ironiquement, ils sont souvent plus ouverts que les fascistes au pouvoir. Je pourrais ajouter : « Regardez le prophète Jérémie, qui a été persécuté par le roi parce qu’il insistait sur le fait que le roi devait se rendre aux Babyloniens pour éviter une effusion de sang. » Voilà l’exemple. Cela fait partie de notre discours pour contrer le discours dominant.

J’espère avoir répondu à votre question. Et si je peux me permettre d’ajouter une chose – que je souligne toujours dans chaque interview : ne faites pas l’amalgame entre l’antisionisme et l’antisémitisme. L’antisémitisme est un crime, comme toute forme de racisme, et nous devons le combattre. Mais le sionisme est un projet colonialiste. Cette distinction est fondamentale.

Propos recueillis par Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini

1Le kahanisme est une doctrine extrémiste juive issue du sionisme religieux développée par le rabbin israélo-américain Meir Kahane, fondateur du parti Kach en Israël. Kach est considéré comme organisation terroriste et a été interdit en 1994 par les gouvernements israélien et étatsunien. Le rabbin est mort assassiné en 1990 à New York. Ses idées ressurgissent, notamment en la personne d’Itamar Ben-Gvir.