La parenthèse industrielle est le titre d’un film que je prépare en ce moment, un road-movie docufiction d’enquête sur notre relation à la société industrielle, produit par La Société des Apaches. Le film est en cours de développement : c’est une phase où on voit déjà pas mal où on va, mais pas encore tout à fait, une phase où on précise les choses. Pour présenter le film, j’ai donc réuni ici plusieurs points de départ, quelques questions, et des débuts de réponses.
Point de départ
« La planète elle part en couille grave mon frère. »
Une jeune femme dans un TER
en Saône-et-Loire, mai 2022
Point de départ
Ce projet de film trouve son origine dans le cadre plus général d’une enquête que je mène sur le caractère mortifère des systèmes techniques. C’était notamment l’objet des performances-conférences 3 morts brutales et Time-is-money a rencontré un problème et va devoir fermer (Musée du Jeu de Paume, 2019 et 2021), des textes publiés dans l’ouvrage collectif Angles morts du numérique (Presses du réel, 2023) et de mon dernier film La chanson de Jérôme (2024). En partant de cas concrets, je me suis demandé : pourquoi et comment se produit une telle dévastation de la vie ?
Ces dernières années, la situation m’a semblé devenir particulièrement instable et tendue : à mesure que la catastrophe écologique s’amplifie autour de nous, la nécessité d’un changement de paradigme des sociétés industrielles devient une évidence pressante. Une prise de conscience se fait jour, des sensibilités émergent, des ingénieurs désertent. L’industrie doit de plus en plus recourir à la force pour imposer ce qu’elle n’arrive plus à obtenir par l’adhésion. Signe que les temps changent : en 2022 à l’université d’été du MEDEF, un parterre d’entrepreneurs applaudit les propos radicaux du militant écologiste Aurélien Barrau.
L’idée de faire un film sur l’industrie prend sa source dans ce contexte de modèle en profonde crise, de conflictualité sociale croissante sur la voie à prendre, de questionnements sur nos modes de vie, avec en arrière-plan un constat : l’industrie n’est plus légitime pour guider la destinée humaine. La parenthèse industrielle, période de foi dans un avenir meilleur qui s’est ouverte avec la révolution industrielle, est en train de se refermer sous nos yeux.
Point de départ
Un second déclencheur à ce film est un peu moins avouable tant il peut paraître anecdotique, mais voilà : mon ex-beau-frère avait fait des études de cinéma et, comme job alimentaire, il rédigeait des notices de films documentaires pour leur édition en DVD. Un jour il me sort : « Le documentaire, c’est filmer un monde qui disparaît ». Synthétique, radicale, la formule m’avait marqué (je n’ai jamais très bien compris s’il voulait dire qu’on filmait un monde juste avant qu’il ne disparaisse, ou si c’était le fait de le filmer qui le faisait disparaître). En tous cas il y a quelques mois, j’ai repensé à cette formule, et je me suis dit que le temps était venu de filmer l’industrie.
Vaste
Les manifestations du dispositif industriel sont infiniment variées : des routes, des gants en plastique transparent, le diagnostic de performance énergétique (DPE) d’un bâtiment, du stress mais pas trop, le budget de 327 milliards d’euros de la Politique agricole commune, un écran fissuré, une chaîne de montage entièrement autonome, des inondations dans la Somme, un statut d’auto-entrepreneur, le tri des déchets, un groupe WhatsApp, un critère d’acceptabilité sociale, un simple clic, la disparition de 78 % des espèces d’oiseaux en dix ans, AXA, LIDL, TENCENT, un disque dur qui rame et l’avenir du système qui n’est plus assuré, etc.
Problème de départ
Olivier, tu ne peux pas filmer l’industrie, me disait-on, l’industrie c’est beaucoup trop vaste. Et on ajoutait : tu te rends compte ?
Les yeux baissés, je me disais : ben oui, bien sûr je comprends que c’est trop vaste, mais pas de bol, la question que je me pose, c’est celle-là. C’est pas une autre.
MCh
Le projet de film a vraiment démarré à partir du moment où je me suis dit que j’allais faire revivre dans le monde d’aujourd’hui un personnage historique, une figure clé de l’industrialisation de la France au XIXe siècle : Michel Chevalier (1806-1879).
Ingénieur diplômé de polytechnique en 1825, Michel Chevalier rejoint les saint-simoniens. Il élabore le plan d’un réseau ferroviaire euro-méditerranéen. Prosper Enfantin, le Père du mouvement, apprécie son talent visionnaire et le nomme rédacteur en chef du Globe, journal dans lequel le groupe promeut sa doctrine – des idées innovantes, au romantisme socialisant, tournées vers le progrès industriel et même la Religion de l’Industrie. En 1832, le mouvement est interdit, considéré comme sectaire, Chevalier et Enfantin sont envoyés en prison.
Mais dès 1833, Michel Chevalier est gracié. L’État le réintègre et lui confie diverses missions d’étude : des rapports sur l’industrie en Amérique, en Angleterre, sur les voies de communication, sur l’état physique et moral des ouvriers des manufactures, etc. Il devient grand serviteur de l’État, ses idées programment l’organisation industrielle de la société.
Sa carrière politique est marquée par un comportement d’éternel bras-droit : ambitieux, arriviste, sans scrupule, il fait preuve d’un empressement constant à se mettre au service de l’ordre, renie sans l’admettre la plupart des idéaux saint-simoniens. En 1848, il s’oppose vigoureusement à Louis Blanc et ses amis socialistes, et défend par réalisme la nécessité d’un capitalisme autoritaire. En décembre 1851, il est un des premiers à féliciter Napoléon III pour son coup d’État, et devient son conseiller pour les affaires économiques.
Il reste cependant jusqu’à la fin un ardent défenseur du pacifisme. Il est ainsi le seul député à voter contre la guerre avec la Prusse en 1870.
MCh
Michel Chevalier est un personnage crucial mais secondaire. Il a été visionnaire mais pas très généreux.
Dans le film, c’est à la fois un expert et un ingénu. Un expert : il a conçu et mis en œuvre l’industrialisation de la France, il connaît parfaitement l’intention morale et politique qui la sous-tend. Il est par ailleurs rompu à l’exercice de l’enquête, puisqu’il a passé sa vie entière à mener des études.
C’est aussi un ingénu qui va de surprise en surprise quand on le promène en costume d’époque dans le monde d’aujourd’hui. L’air le fait tousser, la chaleur l’incommode, mais tout l’étonne. La vie actuelle a beau l’épuiser, elle l’exalte. Le soir au gîte, il apprend par cœur le nom des mille et un appareils du dispositif industriel : grille-pain, ascenseur, automobile, chargeur de batterie, rançongiciel.
L’enquête
L’enquête est menée par Léa Laforest, artiste et chercheuse qui, elle, est experte de vivre aujourd’hui, et de se taper la catastrophe écologique. Cette enquête a pour but de dresser un bilan critique de l’époque industrielle, et de s’attaquer au verrouillage sociotechnique de nos sociétés. La foi dans le dispositif industriel se fissure, elle veut observer la progression de cette fissure et, de manière performative, participer à la faire grandir. Elle va se servir de Michel comme d’un consultant historique, un outil qui produit du recul sur notre situation. Un peu comme une perche à selfie. Parfois elle va lui chanter des chansons.
Comme Léa est l’enquêtrice, mais que l’enquêtrice n’est pas complètement Léa Laforest, on l’appelle ici LLENQtrice.
Exemple :
Un vendeur de glaces : – Vous croyez quoi ? Que vous allez changer le monde avec votre enquête ?
LLENQtrice : – Changer le monde, non, peut-être pas, mais on va au moins essayer de sauver l’honneur !
L’enquête
Pour mener l’enquête, ils vont partir tous les deux sur le terrain rencontrer différents protagonistes, acteurs et détracteurs de l’industrie, confrontés dans leur vie, dans leur travail aux tensions antagonistes entre poursuite du développement industriel et survie de l’humanité : cadre de l’industrie, greenwasheur, ouvriers, enfant éco-anxieux, pisciniste, papa et maman, assureur, agroforestier, zadiste, banquier central, enseignant et élèves en école d’ingénieur, psychologue, déserteur, bénévoles de la sécurité civile.
Le film racontera aussi le quotidien du voyage de LLENQtrice et Michel, au cours duquel ils se confronteront au monde contemporain, dans les transports, les hébergements, mais aussi face aux manifestations les plus extrêmes de la catastrophe écologique en cours : feux de forêts, tempêtes, inondations, pénuries, luttes et répression.
Note
De temps en temps, au lieu de dire catastrophe écologique, on ferait bien de parler de catastrophe industrielle.
( i )
Point de vue historique et point de vue contemporain, début et fin, ouverture et fermeture : Michel et LLENQtrice incarnent les deux termes de la parenthèse. Un petit rituel du film consistera d’ailleurs à prendre en photo les protagonistes rencontrés entre ces deux personnages : entre les deux termes de la parenthèse industrielle.
Oli off
Je dis en voix off : – Vous étiez Michel Chevalier de l’industrie, et vous voilà Michel Chevalier de l’apocalypse.
Parenthèse
Un jour, quand j’étais adolescent, j’ai eu l’idée d’un livre où l’on ouvrirait sans cesse une nouvelle parenthèse, pour préciser les choses à fond. Je fantasmais sur les dernières pages du livre, remplies de parenthèses de fin
)))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))).
Ça fait un peu toiture, en fait. Génoises.
MCh
Pour revenir à Michel Chevalier, un parc d’activités porte son nom : le PRAE Michel Chevalier, pour Parc Régional d’Activités Economiques. Il est situé au Bosc, près de Lodève, à proximité de l’autoroute A75. Il a ouvert en 2015, sur une superficie initiale d’une vingtaine d’hectares, pouvant s’étendre à terme jusqu’à deux cents hectares.
Visité le 30 juin 2024, le parc semble presque à l’abandon. Toutes les parcelles sont restées vides sauf deux, les entreprises ne sont pas venues s’installer. Il faut dire qu’on est juste à côté d’une ancienne mine d’uranium, exploitée par Orano Areva, qui possédait l’ensemble du site. Les terrains ont été décontaminés deux fois.
Michel est forcément déçu lorsqu’il découvre ce parc. C’est à peu près le seul site de France qui lui rende hommage, et ce site a l’air un peu minable. Les panneaux LOCAUX DISPONIBLES / Tertia Conseil 04 67 50 07 06 en plastique ondulé finissent de le vexer.
Le coup
Michel : mais dites-moi, sincèrement.
LLENQtrice : oui ?
Michel : ça valait quand même le coup d’essayer, non ?
LLENQtrice : vous avez complètement vrillé, oui. Vous voyez pas ? Allez, reprenez vos affaires, on remballe.
Appel
Je voudrais pour finir lancer un appel à participation :
LA PARENTHÈSE INDUSTRIELLE – un docufiction road-movie d’essai sur la société industrielle – CHERCHE :
Des témoignages sur des dissonances cognitives vécues, des conflits, des situations problématiques, des parcours, des initiatives – à visage couvert si besoin. Profils : professionnel·les de l’industrie, de la finance, de la recherche, et toute personne intéressée : contactez-nous !
Des gens pour apparaître à la place de gens qui préfèreraient ne pas apparaître à l’écran, pour incarner leurs témoignages : contactez-nous !
D’autres encore pour interpréter quelques rôles qui émailleront le film : une jeune femme dans un TER, un copain de l’enquêtrice, un enseignant en école d’ingénieur, deux étudiants, un couple de neurchis de la catastrophe en camping-car. On cherche aussi une sosie de l’impératrice Eugénie : contactez-nous !
Venez supporter ou remettre en cause le système industriel (dans son ensemble) !!
Contact :
parenthese@lasocietedesapaches.com
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