Le terreau social pour le développment de l’internationalisme en tant que forme politique permettant la résonance, la solidarité et l’articulation entre des luttes sociales hétérogènes a rarement été aussi fertile au Moyen-Orient qu’il ne l’est aujourd’hui. Du cycle contagieux de luttes inauguré par le Printemps arabe en 2011 aux révolutions d’octobre 2019 en Irak, au Liban, en Algérie et au Soudan, qui se font écho mutuellement ; de l’horizon d’attente émancipatoire ouvert par la concomitance de la Grande marche du retour à Gaza et la défense du Rojava contre l’occupation turque ; au mouvement transnational « Femmes, Vie, Liberté » et à la vague de solidarité avec la Palestine face à la guerre génocidaire menée par Israël ; le spectre de la synchronisation et de l’articulation des soulèvements populaires continue de hanter et d’animer le paysage politique de l’ensemble du Moyen-Orient.
Cet article soutient que toute réflexion sur un nouvel internationalisme dans la région doit être fondée sur les transformations sociopolitiques qui ont radicalement reconfiguré le Moyen-Orient dans le contexte mondial plus large du capitalisme contemporain. L’émergence d’un mode transnational de circulation logistique du capital1, parallèlement à une configuration multipolaire du pouvoir a fracturé la domination unipolaire de l’Occident et intensifié la concurrence géoéconomique – souvent au point de provoquer des guerres ouvertes qui dévastent la région. Ces mutations historiques du capital et du pouvoir ont redéfini le terrain de la lutte, créant à la fois de nouvelles possibilités et de nouvelles impasses pour les politiques internationalistes, y compris les dangers des nouvelles logiques campistes qui subordonnent la libération à la rivalité géopolitique. Dans ce contexte, l’article examine comment les structures changeantes des relations sociales capitalistes et de la domination impériale conditionnent la formation d’une solidarité internationaliste à travers des spatio-temporalités hétérogènes.
En adoptant un cadre critique centré sur la multipolarité et en nous appuyant sur des exemples historiques concrets, nous développons notre démonstration en trois étapes. La première retrace les transformations historiques récentes au Moyen-Orient, notamment l’essor et le déclin de l’internationalisme tiers-mondiste, ainsi que la reconfiguration post-guerre froide des fractures politiques et des dépendances sociales. La seconde analyse porte sur la montée de la multipolarité géoéconomique et ses implications pour les luttes régionales, en se concentrant sur la période qui s’étend de l’écrasement de la révolution démocratique syrienne à l’effondrement du régime d’Assad. La troisième consiste à réfléchir de manière critique aux conditions et aux dilemmes de la construction d’un nouvel internationalisme à travers la synchronisation de luttes asynchrones, sans réduire leur hétérogénéité à un universel homogène. Il ouvre une question : le nouvel internationalisme doit-il être conçu comme un autre « pôle » au sein d’une configuration multipolaire, ou comme une rupture qui déconstruit et subvertit l’architecture même de la multipolarité ?
Arc de crise ou arc de révolution ?
Au lendemain de la révolution iranienne de 1979, Zbigniew Brzezinski2 a décrit la région qui s’étend du sous-continent indien à la Corne de l’Afrique, avec le Moyen-Orient en son centre, comme un « arc de crise ». Ce cadrage a servi, après le 11 septembre 2001, à justifier l’intensification du militarisme américain et l’interminable « guerre contre le terrorisme » au Moyen-Orient, légitimant le recours à la force pour maintenir la subordination de la région et sécuriser le flux d’extraction et d’accumulation pétrocapitaliste.
Face à cet imaginaire colonial de l’arc de crise, Fred Halliday a défini un « arc de révolution », marqué par des luttes de libération nationale et des soulèvements insurrectionnels qui, malgré leurs contradictions internes telles que leurs structures patriarcales, ont perturbé l’ordre impérial et ont fait l’objet d’une violente répression3. Ces mouvements révolutionnaires des années 1960 et 1970 étaient profondément enracinés dans des contextes locaux et régionaux, tout en étant animés par un horizon explicitement internationaliste. De la conférence de Bandung en 1955 à la montée du tricontinentalisme à La Havane en 1966, un imaginaire géopolitique a émergé, refusant l’alignement sur l’Occident impérial ou le bloc soviétique. Il s’agissait plutôt d’un internationalisme tiers-mondiste fondé sur la solidarité entre les luttes de libération, avec une compréhension claire du colonialisme et de la race comme faisant historiquement partie de la reproduction mondiale du capital. Fermement opposé aux puissances impériales, cet imaginaire géopolitique subversif, illustré par la révolution iranienne de 1979, niait toutefois la domination coloniale intersubalterne, y compris le colonialisme interne, comme au Kurdistan. En présentant la lutte principale comme une opposition binaire entre deux camps monolithiques et indifférenciés, à savoir la « souveraineté nationale » des pays du Tiers-monde face à l’ordre impérialiste, cette approche internationaliste a renforcé l’illusion d’États-nations homogènes dans la région4.
Ainsi, toute refonte critique de l’internationalisme aujourd’hui doit tenir compte non seulement des lacunes inhérentes aux expériences internationalistes précédentes dans la région, mais aussi des mutations historiques du capital et du pouvoir dans le contexte d’un capitalisme contemporain mondialisé mais multipolaire, qui n’est plus centré sur la domination impériale de l’Occident historique.
La rouille sur le rideau de fer
Ni « moment unipolaire » occidental, ni « nouvelle guerre froide » proposé par Gilbert Achcar dans ce dossier, ni « ou-topie » (« non-lieu ») de l’Empire déterritorialisé de Hardt et Negri, le XXIe siècle s’est façonné par la lente cristallisation de formations impériales antagonistes au milieu d’une crise d’hégémonie de plus en plus profonde5. Cette reconfiguration des espaces de la politique et de l’accumulation du capital s’accompagne d’une généalogie largement ignorée et géographiquement différenciée.
Juste avant que Brzezinski ne qualifie le Moyen-Orient d’« arc de crise » mûr pour l’exploitation soviétique, un geste de concorde sans précédent a révélé la rouille qui rongeait le rideau de fer. Le 1er octobre 1977, les États-Unis et l’Union soviétique ont publié une déclaration commune, signant une coopération face aux tempêtes du Moyen-Orient. Pourtant, il ne s’agissait pas du prélude à un nouvel ordre, mais d’une épitaphe pour la guerre froide qui s’écroulait. L’ancien ordre était en train de mourir et, comme l’a noté Gramsci, l’interrègne engendre « une grande variété de symptômes morbides6 ».
Entre 1977 et 1982, le Moyen-Orient a connu un tournant décisif, marqué par ces symptômes morbides : l’instauration de la République islamique d’Iran en 1979 ; le coup d’État de 1980 en Turquie et l’interdiction de la langue kurde ; le « long coup d’État » au Liban qui a culminé avec l’ascension du falangiste Bachir Gemayel7, le Mahapach (Bouleversement) de 1977 en Israël – la victoire historique du Likoud sur les travaillistes – et les accords de Camp David de 1978, souvent considérés comme la plaie vive de la fragmentation arabe.
Tous ces événements se sont déroulés en résonance avec l’ascension de Reagan et Thatcher, signalant le début du tournant néolibéral, ainsi qu’avec la visite de Deng Xiaoping aux États-Unis qui a marqué l’inauguration de la « réforme et de l’ouverture » de la Chine. Ensemble, ces événements ont marqué l’adieu mondial au « court vingtième siècle », surdéterminé par la pression croissante de l’internationalisation du capital8. Cadrer ces transformations uniquement à travers le prisme d’une guerre froide tardive ou d’une « nouvelle guerre froide » nous semble anachronique.
Dans les années 1980, alors que la guerre froide s’estompait, de nouvelles lignes de fracture géographiques sont apparues au Moyen-Orient, jetant les bases des futures tensions régionales. Au cours de la deuxième phase de la guerre civile libanaise, le régime laïc baasiste syrien a déplacé son soutien vers les Palestiniens tout en écrasant la révolte des Frères musulmans à l’intérieur du pays et en soutenant la République islamique d’Iran dans sa guerre contre le régime baasiste irakien. La guerre devenant le principal médiateur de la dynamique politique, les armées en Iran, en Irak, en Syrie et ailleurs se sont considérablement développées. Dans ce contexte, les efforts postcoloniaux visant à surmonter ce que l’on appelle le « retard de développement » ont créé un terrain fertile pour l’expansion des institutions clientélistes paramilitaires. Le Corps des gardiens de la révolution islamique illustre bien cette dynamique : il évolue d’une milice idéologique à une force socio-économique dominante, entraînant des processus de dépossession nécropolitique et d’exploitation néolibérale.
La collusion des pôles géoéconomiques
Le 8 décembre 2024, la chute soudaine du régime Assad a pris le monde par surprise. En l’espace de dix jours seulement, une coalition de rebelles islamistes de droite soutenus par la Turquie a déferlé sur les principales villes du pays, renversant une dictature apparemment « éternelle » qui régnait depuis 54 ans. Le cycle des luttes déclenchées par le soulèvement démocratique de 2011 qui avait été interrompu a finalement abouti, mais avec plus d’une décennie de retard. Ce retard, renforcé par le soutien financier, militaire et politique de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah au régime des Assad, a eu un coût catastrophique : plus d’un demi-million de morts, plus de onze millions de personnes déplacées et des centaines de milliers d’emprisonnés ou de disparus, dont le sort n’a souvent été révélé qu’après la chute du régime.
Ironiquement, les nouvelles forces « anti-impérialistes » autoproclamées ont préservé le régime d’Assad grâce à des interventions qui se chevauchaient avec celles de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, chacun soutenant des factions d’opposition rivales. En l’absence de solidarité internationaliste, la révolution syrienne est devenue de plus en plus fragmentée et dépendante de mécènes extérieurs. Les alliés d’Assad ne sont pas intervenus pour combattre l’État islamique ou résister à l’impérialisme pour protéger un axe géoéconomique dans lequel le régime constituait un nœud logistique essentiel. Pour l’Iran et le Hezbollah, la Syrie fonctionnait comme un point de transit vital au sein de ce que l’on appelle le « corridor chiite » – un réseau logistique s’étendant de l’Iran au Liban en passant par l’Irak et la Syrie –, établissant « l’empire périphérique » de la République islamique de Téhéran à la Méditerranée. Ce corridor a fonctionné non seulement comme une ligne d’approvisionnement militaire, mais aussi comme un circuit d’accumulation et d’expropriation coloniale. À titre d’exemple, fin 2017, après la défaite de Daech, les milices soutenues par l’Iran, notamment les Forces de mobilisation populaire irakiennes, ont pris le contrôle de Deir Ezzor, une région riche en ressources dans l’Est de la Syrie, la transformant en un nœud stratégique du corridor chiite. Elles ont pris possession des champs pétroliers, des mines de phosphates et des routes commerciales, s’intégrant dans une économie de guerre qui a déplacé les tribus arabes locales et facilité la circulation de marchandises illicites, d’armes et de jeunes recrues afghanes mineures, sous la bannière de la « résistance » dirigée par les Gardiens de la révolution9.
Tout au long du « corridor chiite », la logistique, loin d’être un simple vecteur neutre de circulation du capital, se constitue en une infrastructure géopolitique à part entière. La mise en place de plaques tournantes logistiques pour la contrebande d’armes, de carburant et de drogues (notamment l’amphétamine Captagon) s’articule étroitement à des objectifs géopolitiques (y compris l’ingénierie démographique à caractère sectaire10). D’où la centralité du corridor chiite et de son économie de guerre semi-informelle – du fait des sanctions américaines – pour ce que l’on appelle « l’axe de la résistance », une alliance souple qui inclut désormais les Houthis au Yémen. La guerre et les rivalités géopolitiques prennent donc de plus en plus la forme de luttes partagées pour l’espace logistique. Nulle part cela n’est plus évident que dans les perturbations causées par les Houthis dans la mer Rouge qui ont mis à rude épreuve les chaînes d’approvisionnement mondiales tout en dévastant des vies yéménites dans le cadre d’une guerre brutale menée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et une coalition navale multinationale. Positionnés au carrefour des rivalités régionales, les Houthis incarnent une force contre-hégémonique face à la domination géoéconomique de l’Arabie saoudite et d’Israël, unies à travers les Accords d’Abraham.
Avec l’effondrement du régime d’Assad, la Syrie passe de plus en plus sous le contrôle stratégique de la Turquie, dans le cadre des ambitions plus larges d’Erdoğan — islamiques, néo-ottomanes et néo-coloniales — qui rivalisent directement avec celles d’Israël. Ce dernier a occupé certaines parties du Sud-Est syrien, manipulé les divisions ethniques et instrumentalisé le projet de libération kurde au Rojava. Cette transformation est antérieure à l’enlisement de la Russie en Ukraine comme au recul de l’Axe de la résistance depuis le 7 octobre. Bien avant les récentes avancées rebelles, la Syrie était déjà devenue une impasse logistique pour l’Iran et la Russie. Ni l’Iran, ni la Russie, ni le Hezbollah ne sont parvenus à mobiliser suffisamment de capital pour maintenir le régime, poussant Assad à se rapprocher des États du Golfe et de leurs circuits d’accumulation. De plus, le refus d’Assad de s’engager dans la guerre de l’Axe de la résistance contre Israël, combiné à l’intensification des bombardements israéliens après le 7 octobre, a rompu les corridors iraniens, accentuant l’isolement de la Syrie et précipitant l’effondrement de la configuration géopolitique qui soutenait autrefois le régime.
Les centrifugeuses de la multipolarité
Si les guerres menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan visaient à restaurer l’hégémonie étatsunienne en ouvrant de nouvelles zones d’accumulation pour les capitaux occidentaux et du Golfe, le moment actuel de mondialisation et de multipolarité révèle un terrain beaucoup plus fracturé. Comme le montre la Syrie, le Moyen-Orient n’est plus dominé par le seul impérialisme américain, mais soumis à des formes de pouvoir qui se chevauchent et se pluralisent sur un marché mondial fragmenté.
La collusion de multiples pôles capitalistes ne peut être réduite à la logique binaire de la nouvelle guerre froide. Des puissances comme la Turquie et l’Iran, loin d’être de simples procurations, développent des stratégies géoéconomiques distinctes, contrôlant des circuits transnationaux qui redéfinissent les cadres géopolitiques traditionnels.
Plutôt que la bipolarité caractéristique de l’époque de la guerre froide, le capitalisme contemporain est constitué d’une multipolarité centrifuge : une forme mondiale de reproduction sociale différenciée et unifiée par une concurrence de plus en plus antagoniste entre des fractions distinctes du pouvoir géoéconomique capitaliste, pouvant aller jusqu’à la guerre pure et simple. Alors que des personnalités comme Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique d’Iran, et des idéologues de la vision impériale de l’Eurasie de Poutine, comme Alexandre Douguine, invoquent la multipolarité en termes civilisationnels ou normatifs – célébrant l’ascension géopolitique d’États autrefois subordonnés comme la Chine, la Russie et l’Iran en réponse au déclin de l’hégémonie occidentale – nous voulons aborder ce concept de manière critique et objective.
De ce point de vue, la guerre génocidaire d’Israël contre la Palestine, les projections de puissance de ce que l’on appelle « l’axe de la résistance » et l’invasion impériale de l’Ukraine par la Russie sont des expressions du même processus social global : la reproduction et la réorganisation croissantes des circuits mondiaux d’accumulation par le biais de la logique militaire. Ces pouvoirs politiques diffèrent radicalement en termes de portée, de culpabilité et de capacité de destruction, mais ils sont structurellement ancrés dans la même dynamique mondiale de compétition croissante pour les espaces et les infrastructures de circulation du capital, qui ne peuvent pas être clairement cartographiés selon l’ordre westphalien des États-nations11.
En résumé, une compréhension critique de la multipolarité géoéconomique est essentielle pour renouveler l’internationalisme dans une région où les relations capitalistes et la gouvernance sont de plus en plus façonnées par la guerre. Ce « nouvel internationalisme » exige un refus de la logique binaire de la nouvelle guerre froide et du campisme (le soutien non critique aux puissances opposées à l’Occident), tout en tenant compte de ses propres contradictions pour lesquelles il n’existe pas de solutions toutes faites – avant tout, les non-synchronismes et les hétérogénéités qui marquent particulièrement les luttes de libération à travers la région.
Vers un nouvel internationalisme ou comment synchroniser les asynchronies
Avec le reflux de la vague de luttes anticoloniales de l’après-Seconde Guerre mondiale, les mouvements de libération du Moyen-Orient se sont brisés comme du verre, succombant à une fragmentation interne. Le rythme commun des années 1960 et 1970, marqué par la synchronisation et la solidarité mutuelle, a cédé la place à la rupture des années 1980. Avec l’effondrement des projets révolutionnaires, l’intensification de la répression et le délitement de l’ordre de la guerre froide, les formations militantes ont été entraînées dans des cycles de schisme idéologique et d’auto-cannibalisation organisationnelle.
Cette désintégration n’est pas simplement régionale, mais le symptôme morbide d’une impasse historique plus large. À mesure que le néolibéralisme s’immisce dans la vie politique et les solidarités, les fractures s’approfondissent, reflétant une implosion mondiale. Cette fragmentation est structurellement enracinée dans la non-synchronisation des politiques et des imaginaires libérateurs. Désynchronisation entre les luttes de libération nationale non résolues (Palestine, Kurdistan) et les luttes postcoloniales pour la justice sociale ; entre les géographies façonnées par un Zeitgeist révolutionnaire antérieur à 1979, où l’islam restait une source de résistance, et celles marquées par l’établissement de la République islamique après 1979, où les luttes ont été organisées autour de l’oppression du sexe et du genre par l’islam parrainé par l’État et sa reconfiguration au service de l’accumulation ; entre les revendications démocratiques contre l’autoritarisme et les revendications sociales réarticulées comme luttes des classes sous le néolibéralisme.
Les temporalités disjonctives des subjectivités politiques découlent en partie de l’expansion inégale, sans précédent dans l’histoire, des relations sociales capitalistes au Moyen-Orient, et de l’intégration différentielle des sociétés postcoloniales dans le capital mondial, façonnée par le passage de l’ère postcoloniale du « développement » à l’ère néolibérale, transition qui constitue le terrain objectif des insurrections du Printemps arabe12. Pourtant, la question demeure : dans quelle mesure la possibilité d’une synchronisation des luttes est-elle objectivement fondée dans la conjoncture actuelle, et dans quelle mesure doit-elle être subjectivement construite ? Les non-synchronismes de la lutte sont-ils immanents à son hétérogénéité inhérente, ou imposés par les puissances impériales, comme le montre « l’axe de la résistance » qui fracture les solidarités au niveau international et local ?
L’impératif de synchroniser ces asynchronies, c’est-à-dire de les traduire, de trouver un désir commun de transformation ou de les articuler à travers des registres politiques hétérogènes, est devenu de plus en plus urgent, en particulier depuis les années 2010 d’affrontements entre pôles géoéconomiques émergeants. Dans la conjoncture actuelle, la base sociale objective de l’internationalisme régional n’a jamais été aussi fertile, mais les enjeux des contradictions internes n’ont jamais été aussi élevés. Une chose est certaine : la matrice socio-relationnelle du destin est plus étroitement liée aux réalités vécues par les populations opprimées de la région. L’internationalisme ne relève donc plus d’une solidarité abstraite, désintéressée ou simplement humaniste envers les luttes des « autres ». Il émerge de conditions matérielles partagées et d’une interdépendance vécue – peut-être parallèles aux vecteurs de la puissance géoéconomique ?
Transfiguration des soulèvements
Pour « conclure », l’enchevêtrement mondial de la guerre, de l’exploitation et de l’expropriation, enraciné dans un ordre multipolaire émergent, n’est nulle part plus évident qu’au Moyen-Orient. Alors que la région devient de plus en plus fracturée par son intégration instable dans des fractions concurrentes du capital, opérant via des circuits de circulation transnationaux et médiatisés par la logistique militarisée des corridors et des zones économiques spéciales, elle est simultanément traversée par une ligne transversale de luttes de classes, inégalement articulée à des contextes locaux et nationaux, marqués par des contradictions et des asynchronies.
Dans une conjoncture de guerre constituée par une crise centrifuge de l’hégémonie et la reformation constante des pôles mondiaux et régionaux, tout internationalisme renouvelé doit commencer par réarticuler ses propres problématiques subjectives et objectives. La simultanéité chronologique des soulèvements – comme en 2019 de l’Irak, du Liban, de l’Iran, du Soudan et de l’Algérie, de la France et du Chili, avant que la pandémie de la Covid, tel un coup d’État antisocial, ne coupe les fils vivants de la révolte – peut-elle être transfigurée en une relation dialectique entre les luttes, donc qualitativement synchrone ? Comment préserver la singularité et l’autonomie de chaque mouvement au sein d’un internationalisme émergent, sans les réduire à de simples instances d’un universel homogénéisé ? Les mouvements populaires peuvent-ils s’emparer du temps et de l’espace pour tisser des solidarités au-delà des frontières, alors que la guerre, la violence et les catastrophes humanitaires sont devenues la grammaire même de l’ordre mondial ? Ces questions, et d’autres encore, n’ont pas de réponses préétablies en dehors de la praxis. Pourtant, aujourd’hui, la possibilité même de les poser signale les premières lueurs d’une nouvelle aube.
1Voir Deborah Cowen, The Deadly Life of Logistics : Mapping Violence in Global Trade, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2014.
2Conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Jimmy Carter.
3Fred Halliday, Soviet Policy in the « Arc of Crisis », Washington, DC : Institute of Policy Studies, 1981.
4Kamran Matin, « Decolonising Iran : A Tentative Note on Inter-Subaltern Colonialism », Current Anthropology, 63 : 2, 2022.
5Charles Krauthammer, « The Unipolar Moment », Foreign Affairs, 70:1 (1990/1991); Michael Hardt & Antonio Negri, Empire, Cambridge, Massachusetts & London : Harvard University Press, 2000, p. 190. Gilbert Achcar, The New Cold War: The United States, Russia and China, from Kosovo to Ukraine,Chicago : Haymarket Books, 2023).
6Antonio Gramsci, Sélection des carnets de prison, Édité et traduit par Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith, International Publishers, 1971.
7Fawwaz Traboulsi, A History of Modern Lebanon, Londres : Pluto Press, 2008), p. 211-225.
8Eric Hobsbawm, L’âge des extrêmes : The Short Twentieth Century, 1914-1991, Londres : Michael Joseph, 1994.
9Awad Ziad, « Iran in Deir ez-Zor : strategy, expansion, and opportunities », EUI RSCAS, Middle East Directions (MED), Wartime and Post-Conflict in Syria (2019). Voir Robin Yassin-Kassab et Leila Alshami, Burning Country ; Syrians in Revolution and War, Londres : Pluto Press, 2016.
10Voir « Hezbollah and The Fight For Control in Qalamoun », Institute for the Study of War, novembre 2013.
11Sur les disjonctions entre l’espace géopolitique structuré par la carte des États-nations et les espaces transnationaux traversés par le capital, voir Sandro Mezzadra et Brett Neilson, The Rest and the West : Capital and Power in a Multipolar World, Londres : Verso, 2024.
12Adam Hanieh, Lineages of Revolt: Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, Chicago, Illinois : Haymarket Books, 2013.

