La crise fiduciaire des médias de masse « Je crois parce que j’expérimente »

La croyance dans les grands médias est considérablement altérée par un mouvement qui voit la légitimité des organisations médiatiques traditionnelles désagrégée par une suspicion permanente. Des modèles de production directe (weblog notamment) ainsi que des formes encore balbutiantes d’expérimentation de l’information (jeux vidéo politico-réalistes dont on décrira quelques exemples) dessinent un paysage assez novateur. En fait, il s’agit bien d’une crise conjointe de la démocratie représentative et des médias de masse, tous deux atteints par une même corrosion du modèle pyramidal de pouvoir. Ces mouvements n’œuvrent pas toujours dans la même direction. On y trouve, aux extrêmes opposés, la construction individuelle et collective de positions par comparaison et confrontation des points de vue, et la « théorie du complot » qui peut jouxter des formes repoussantes de révisionnisme historique (voir le succès du livre de Meyssan sur le 11 septembre, par exemple). Nous avons tout intérêt à prendre la mesure de la puissance émancipatrice que le vacillement du modèle pyramidal libère et, compte tenu des écueils, à miser hardiment sur cette ère post massmedia qui s’annonce.

Belief in media conglomerates has been considerably altered by a movement that corrodes the legitimity of traditional media organizations under the effect a permanent suspicion. New models of direct production of information (like weblogs) as well as emerging forms of experimentation (like the politically realistic videogames described in the article) sketch an innovative media landscape: we are witnessing a joint crisis of representative democracy and of the mass media, both affected by the same corrosion of the pyramidal model of power. However, these two movements do not always push in the same direction. At opposite extremes, individual and collective positioning through comparison and confrontation of diverse points of view coexists with conspiracy theories that can be aligned on revolting forms of historical revisionism (as illustrated by Meyssan’s book on 9/11). It is crucial to measure the emancipatory power liberated by the shaking of the pyramidal model and, in spite of its dangers, to take stock in the post mass media era that is currently taking shape.
La puissante expansion d’Internet, ainsi que l’approfondissement de ses usages, confirment la crise de légitimité des médias de masse (télévision en premier lieu). On sait, par exemple, que la divulgation par l’armée américaine des turpitudes à Abou Ghraib a été motivée par la crainte qu’avec Internet, les images allaient de toute manière faire surface. Ceci confirme qu’un principe de diffusion horizontal de l’information, échappant au contrôle des entreprises spécialisées ainsi que des États, polarise maintenant les pratiques informationnelles. Plus profondément, la croyance dans les grands médias est considérablement altérée par un mouvement qui voit la légitimité des organisations médiatiques traditionnelles désagrégée par une suspicion permanente.
Des modèles de production directe (weblog notamment), ainsi que des formes encore balbutiantes d’expérimentation de l’information, dessinent un paysage assez novateur. Le basculement en cours du régime des images (de l’enregistrement vers le traitement numérique) joue aussi sa partition dans cette mutation de l’accréditation, bien au-delà de la dénonciation superficielle des risques de trucage. En fait, il s’agit bien d’une crise conjointe de la démocratie représentative et des médias de masse, tous deux atteints par une même corrosion du modèle pyramidal de pouvoir.([[Ce texte reprend et développe certains éléments de l’article « Croyance, expérimentation, fiction » paru dans Sociologies et sociétés, vol. XXXII, n°2, automne 2000, Les presses universitaires de Montréal, pp. 73/97.)

Transporter : présence à distance et déplacement de l’évènement
Un certain régime de vérité est révolu : celui par lequel l’image enregistrée lors d’une capture directe (photographie, télévision, etc.) renvoyait au caractère apparemment immuable du passé. Les formules reliant croyance et mise en forme visuelle du monde – qui ont assuré les beaux jours des techniques d’enregistrement – entrent en crise, inassouvies par la restitution inerte des prélèvements opérés par les divers systèmes de l’ère de l’enregistrement. Logique d’un processus, les techniques de saisie classiques sont parvenues aux limites de leur promesse de restitution audiovisuelle de la réalité. Nous exigeons désormais des images incarnées, vivantes : des moyens pour expérimenter l’actuel – et même le passé – et non plus pour en reproduire de simples traces indéformables. Au prélèvement événementiel, s’ajoute l’épreuve d’une animation simulée de modèles, prolongeant les dynamiques vivantes auxquelles ils se réfèrent.
Le creuset techno-culturel de la croyance exige toujours un déplacement de l’évènement qui ne l’altère pas trop. Il faut qu’à la limite le transport se rende invisible, semblant venir inscrire l’évènement tel quel sur les supports que nous consultons. Ainsi sera préservé le sentiment qu’évènement et information sont une et même chose, qu’on peut passer, dans les deux sens, de l’un à l’autre. Il y aurait ainsi une forme de croyance attachée à l’écrit, à l’oral, à l’image, et aujourd’hui à l’expérimentation des modèles numériques. De même doit-on postuler des régimes fiduciaires propres aux transports différés (écrit, enregistrement), immédiats (direct radio ou télévisuel) et aujourd’hui à temporalité découplée (pluralité des régimes temporels sur les réseaux, de l’immédiateté au temps différé).
À l’heure où le coefficient corporel augmente dans la communication à distance([[Au son, puis à l’image, les réseaux numériques ajoutent la circulation dans des espaces interactifs tridimensionnels. Le retour d’effort physique s’annonce et la transmission des odeurs pointe, si j’ose dire, son nez.), on peut montrer comment au récit écrit du XIXe (presse), à l’image commentée transmise en direct du XXe (reportage télé) se substituent progressivement, dans ce XXIe siècle débutant, d’autres formules de croyance basées sur des médiations et des types de transport singuliers de l’évènement, alliant un engagement par modèle interposé et une absence de risques directs.
Au « je crois parce que je vois » propre au régime télévisuel, succède donc un « je crois parce que je peux expérimenter ».

Douter : la méfiance est devenue naturelle
On met trop souvent la suspicion à l’égard des images au compte de la facilité de trucage qu’offre le numérique. Or le trucage est rivé aux techniques d’enregistrement, et ceci depuis l’invention de la photographie. Ce qui est remarquable et nouveau dans la crise de légitimité de l’audiovisuel, ce n’est pas tant l’accumulation des scandales (fausses images de la première guerre du Golfe, interview réarrangée de Fidel Castro, images détournées du charnier de Timisoara, etc.), que le doute généralisé que suscite désormais toute image enregistrée ; doute révélateur d’une séparation croissante entre le « voir » et le « croire ». Le pacte de conformité qui liait jusqu’à présent l’enregistrement et la chose enregistrée s’est rompu. Et la méfiance n’est pas le produit de la tromperie, mais plutôt, à l’inverse, celle-ci peut être débusquée parce que l’état de méfiance nous habite désormais. On pourrait, je crois, généraliser le propos. En effet, la crise fiduciaire des médias de masse (au sens de la perte de confiance dans la « monnaie » du visible) est une composante du discrédit des élites en général. Conformément à la logique qui porte ombrage aux médias de masse, la désaffection à l’égard des élites politiques, en particulier, est plus une conséquence des ratés de la démocratie représentative – le sentiment qu’elle tourne de plus en plus à vide – qu’une cause. Remplacez les mensonges dans l’audiovisuel par les concussions, compromissions, abus financiers en politique, et vous constaterez qu’ils ont toujours eu lieu, mais que maintenant on les rend publics, et surtout qu’on les ressent comme insupportables. Et ceci parce que le ciment qui faisait se tenir bon gré mal gré les pouvoirs politiques, juridiques et médiatiques s’est fissuré. Maintenant ils jouent chacun leurs partitions… et les fuites en provenance de l’appareil judiciaire abreuvent les salles de rédaction. Dans les années 60, on le sait maintenant, les jeux télévisés aux USA étaient truqués. Mais la solidité de l’institution était telle que toutes les parties impliquées (nombreuses) ont maintenu le secret. Aujourd’hui la moindre émission de télé-réalité est immédiatement soupçonnée de mise en scène en sous-main. Bref, une certaine pulsion d’analyse sémiotique est devenue la chose la mieux partagée.

Expérimenter : modélisations en kit
Comment « expérimenter » un conflit en cours, par exemple ? Les sites de wargames et la vogue des jeux vidéo réalistes apportent une première réponse. On sait que les wargames, lointain successeurs du Kriegspiel prussien, ont été dopés par la guerre du Golfe en 1990 (des parties simulant l’opération « Tempête du désert » ont été diffusées par des télévisions américaines et au moment du conflit, l’état major US a, semble-t-il, lui-même utilisé un jeu du commerce pour tester ses plans). Mais depuis, les choses se sont accélérées et surtout rapprochées de l’actualité. On trouve sur Internet des scénarios sur les opérations turques contre les Kurdes, les affrontements dans l’ex-Zaïre et les guerres dans l’ex-Yougoslavie([[ Voir F. Wasserman, « La tactique des gens d’armes », in Le Monde, 30/06/99, p. 5.). En juin 1999, un magazine spécialisé (Cyber-Stratège) avait déjà édité plusieurs modélisations des opérations au Kosovo. Plus intriguant encore, ces conflits dans les Balkans ont provoqué des simulations à caractère historique (guerre de 1912-1913 et deuxième guerre mondiale) destinées à situer les données actuelles dans leur terreau ancestral. Toujours en juin 1999, l’hypothèse d’une invasion terrestre par les troupes de l’OTAN était proposée à la sagacité des adeptes de simulation conflictuelle sur Internet, et l’extension régionale possible du conflit est étudiée par d’autres scénarios([[ Le même article nous informe que d’autres conflits actuels sont modélisés, en Érythrée, en Éthiopie ou au Cachemire. ). Ces activités concernant un public spécialisé – mais dont Internet étend les cercles – sont-elles appelées à se généraliser ?
On peut noter la poussée de ces pratiques vers l’actualité, dépassant largement le cadre ludique, car pour les adeptes de ces jeux, la modélisation est une manière de comprendre et d’interpréter l’Histoire en train de s’accomplir([[Un autre exemple de cette inclination nous est donné par un jeu éducatif Making History (voir le dossier de Courrier International, N° 709, 3 juin 2004, pp. 44) proposé aux élèves américains, consistant à « refaire l’histoire ». Par exemple, élu en 1930 président du conseil en France aux termes d’une campagne électorale bourrée de promesses de rétablissement économique, vous décidez finalement, face au réarmement allemand, d’augmenter sensiblement les budgets militaires… L’objectif affirmé est favoriser les capacités de raisonnement des jeunes américains face à des situations historiques et de les aider à anticiper les effets de telle ou telle décision.). En effet, ces modèles ne sont jamais interprétés comme des prédictions, même approchées. Tout le monde sait qu’un conflit est un évènement beaucoup trop complexe pour se laisser emmailloter dans un modèle mathématique. En revanche, la constitution du modèle engendre très souvent – notamment sur des forums liés à ces sites – des discussions extrêmement fouillées où les participants, comme les concepteurs, argumentent le paramétrage du modèle. Lequel modèle évolue donc au gré des propositions… et de et du développement de la situation sur le terrain (au sens large, incluant les initiatives diplomatiques, par exemple).
Ces exemples actualisent de manière radicale des inclinations de plus en plus largement partagées. Pour preuve, l’évolution récente des jeux vidéo([[Le succès planétaire de la dernière version du jeu Les Sims (jeu le plus vendu au monde, où il s’agit de faire vivre des personnages banals dans un univers on ne peut plus habituel) démontre que l’aventure du quotidien est en passe de remplacer les chevaliers du Moyen-Âge dans l’imaginaire d’un nombre croissant de joueurs, de plus en plus féminin et adulte.), tel qu’un dossier récent de Courrier International([[Voir en particulier, Josh Sims, « Des jeux plus réalistes que les informations télévisées », Courrier International, pp. 42-43 (parution initiale dans The Independent, Londres).) la détaille. En avril dernier une société américaine a mis en ligne Kuma : war, jeux fondés sur la guerre en Irak, qui scénarisant, par exemple, l’opération de capture des fils de Sadam Hussein dans une villa de Mossoul, avec rapports des services secrets suggérant que les forces adverses ont été sous-estimées, et images satellites indiquant les risques d’exposition des soldats aux tirs ennemis. Les concepteurs du jeu se sont procurés une documentation très complète (photos au sol et par satellite) pour élaborer une modélisation tridimensionnelle du site où le « joueur » perçoit le terrain comme les troupes engagées réellement dans l’opération. Il apparaît finalement, au cours du « jeu », que si les troupes américaines n’ont pas pris d’assaut le bâtiment, c’est parce qu’elles auraient risqué des pertes substantielles. D’où la « solution » du bombardement intensif de la villa. Dans le jeu, la motivation « ludique » est présente mais s’hybride à une assez fine compréhension des enjeux polico-militaires. Comme le dit le PDG de Kuma : war (qui estime pouvoir éditer un titre simulant un évènement important en huit semaines) : « Nous vivons entre l’information et le jeu. Nous voulons mettre les gens au milieu de situations dont ils entendent parler dans les journaux, ou qu’ils regardent à la télévision, afin qu’ils les comprennent mieux »([[Op. cit., p. 43.). Des éditions récentes confirment ce virage des jeux vidéo vers un traitement de l’actualité : La chute du faucon noir (restituant la désastreuse opération US en Somalie), Desert Fight (la première guerre du Golfe). Georges Georgiou, directeur marketing de Vivendi UK, va dans le même sens, qui explique qu’après la vogue des univers fantastiques, « on assiste depuis deux ou trois ans au triomphe des jeux aussi réalistes que possible. » Et il ajoute : « Peut-être est-ce dû au fait que les gens se sentent plus à l’aise dans un univers qu’ils reconnaissent à cause des similitudes avec les films et la télévision. Relier les jeux à l’actualité va les rendre hyperréels… »([[Op. cit., p. 43.).

Échanger : logique de la communication et logique de l’action. Le devenir médiateur de l’acteur
Les chemins de l’expérimentation sont multiples. Ils ne recouvrent pas exactement les mêmes pratiques, ni surtout les mêmes intentionnalités. Il me semble possible cependant de regrouper sous cette même notion quelques exemples montrant comment l’expérimentation tend à devenir un horizon polarisant à des degrés variables toutes les pratiques de communication. Mais ce qui se profile remet en cause de manière bien plus profonde encore la structure de la médiation, puisque le réseau permet aux acteurs d’un événement de devenir les producteurs et diffuseurs naturels de l’information qui concerne cet événement.
L’exemple de la construction d’un site web collaboratif à l’occasion de la marée noire sur le littoral atlantique français, en décembre 1999, est assez illustratif. Après la catastrophe, un site spécialisé sur les pollutions est vite devenu le point de ralliement des internautes de la région. Des veilleurs, dans les 192 communes touchées, l’alimentèrent en permanence avec des informations fraîches. Si bien que ce site devint rapidement plus fiable que les informations « officielles » diffusées par la préfecture. Les autorités locales furent quelque peu bousculées par cette marée informationnelle moléculaire et le site, logiquement, organisa la mobilisation contre Total Fina. Plus intéressant même, dans les forums et groupes de discussion, des techniques de dépollution inédites furent proposées, à l’encontre parfois de celles qui sont préconisées par les experts professionnels. Citons M. Zablocki, initiateur du site : « … Plutôt que d’aller grossir les rangs des bénévoles sur les plages, nous proposons à tous ceux qui sont connectés d’être actifs (c’est nous qui soulignons) via le Net ».([[C. Labbé et O. Recasens, « www.radiophare.net », in Le Monde, 8 janvier 2000.). On ne saurait mieux indiquer à quel point le régime de la communication est entré dans une nouvelle phase mêlant collecte d’informations, transmission, collectivisation et action.
On s’accorde à constater que la médiatisation accomplie par des institutions spécialisées (presse, télévision, etc.), participe de la construction de l’événement. Dans le contexte de ce type d’auto-médiation, cette idée demande alors révision. Ici, en effet, événement et médiatisation sont inséparables, puisque ce sont les mêmes acteurs qui les portent. Tout au plus peut-on considérer qu’il s’agit de moments particuliers dans un même processus. La préparation et le déroulement des différents « forums sociaux » mondiaux l’illustrent parfaitement.
Ajoutons que les mutations des rapports entre réception et production en milieu numérique participent à plein régime de ce mouvement parce qu’information et communication y deviennent très directement production et action([[Voir Jean-Louis Weissberg, « L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique », Multitudes 5, mai 2001, pp.221-233. ).

Adhérer : expérimentation, médiation et vérité. Une expérimentation véridique, sans mise en scène ?
Le spectacte est-il à l’abri du soupçon ? Peut-on considérer que l’ingénierie interactive est, par nature, plus véridique, qu’elle approche de plus près l’événement qu’un article ou un reportage filmé ; bref, qu’elle ne recèlerait aucune mise en scène ? Non, mais elle est tout simplement plus adéquate à l’esprit du temps, expérimentateur en diable. Évitons de distiller l’illusion qu’avec ces formules d’expérimentation, on parviendrait à une présence directe, im-médiate, dans la vie réelle, et que la séparation entre information et événement serait abolie. Gardons-nous des mirages objectivistes qui assimileraient vérité et expérimentabilité, authenticité et réalisme des doubles, exactitude et similarité des représentants.
L’expérimentation virtuelle est aussi une médiation, la présence à distance demeure une scénographie, l’interactivité se joue dans un théâtre. Mais ces formes obéissent à de nouvelles distributions de rôles, ainsi qu’à des systèmes de valorisation inédits. Ce qui diffère dans le nouveau régime de légitimation de la croyance, ce n’est pas qu’il serait plus « réaliste » que l’ancien mais qu’il est construit selon des procédures plus homogènes aux exigences de l’incarnation croissante de la communication et à l’espérance d’une élaboration d’un point de vue, individuelle et dans des collectifs situés.
Et ce n’est pas la disponibilité technique des médias réticulaires qui, par contagion d’usage, transformerait le « grand public » des mass media en enquêteurs attentifs, recoupant les sources et testant des interprétations. C’est plutôt l’inverse qu’il faut considérer : l’émergence de ces dispositifs expérimentaux comme indice d’une redistribution des normes de croyance. L’explosion des weblogs, où ce processus de discussion, de vérification et de controverse est omniprésent, en est aussi une puissante confirmation.

Raconter : modèle réticulaire, fiction et experimentation
L’espace creusé par la crise fiduciaire des médias de masse offre d’intéressants prolongements sur des questions classiques qui se situent même à la source de la philosophie de l’histoire. Il s’agit bien sûr des rapports entre restitution, narration et fiction. Mon propos n’est évidemment pas, ne serait-ce que d’esquisser un état des lieux d’une telle discussion, mais d’en signaler les résonances très actuelles avec le paradigme de l’expérimentation des modèles dans l’univers de l’information.
En effet, la narration informative traditionnelle présente des acteurs qui provoquent l’enchaînement des situations. Le modèle réticulaire actualise, quant à lui, des lectures plus ou moins probables de ces enchaînements : causes échangeant leur place avec des conséquences, facteurs mineurs devenant primordiaux, agencements improbables, etc.
Ajoutons que le modèle est bâti sur des principes constitutifs déterminés, sinon ce serait une simple collection de faits dont on pourrait juste questionner les critères de rassemblement. Le modèle est donc lui-même dépositaire d’une forme particulière de narration : une méta-narration, c’est-à-dire une puissance de fabrication de narrations sous contraintes (celles du modèle). Et à la notion d’intrigue qui noue les faits (Ricœur) on substituera, dans cette logique, celle de méta-intrigue qui distribue des familles d’intrigues.
D’abord subrepticement, puis de plus en plus clairement, le statut du récit informatif mute : non plus récit indiscutable, cascades de scènes reflétant fidèlement la disposition linaire des segments évènementiels, mais hypothèses, possibilités, mises en scène, fictions. Certes une fiction dont les règles sont fermement tenues en laisse par la plausibilité, la vraisemblance (au sens de Ricœur dans Temps et récit, « semblance du vrai »). La notion de vraisemblance s’oppose ici à celle de vérité, introduisant ainsi une distance constitutive et corrosive entre le discours et le constat. Et dans ce sens, la vraisemblance qui vise un ajustement intime avec l’évènement produit un espace où de multiples potentialités se libèrent derrière le masque de l’adéquation à un horizon de sens pré-fondé.
Malgré son caractère fortement construit (allant jusqu’à la modélisation), l’expérimentation réticulaire serait donc curieusement plus « réaliste » (au sens d’une plus grande intimité avec l’évènement) que le récit « réaliste » des médias de masse. En effet, nous n’avons que peu d’accès direct aux grands mouvements collectifs, sociaux, qui rythment nos existences (même lorsque nous en sommes partie prenante), pas plus, par exemple, qu’aux faits divers exemplaires dont nous ne sommes pas les acteurs. Le contact par réseaux et modèles est un bon compromis entre accès distant, présence partielle et prise de risques limités. Mais cette expérimentation est aussi plus « fabuleuse », recomposant les trames, bousculant les logiques apparemment indiscutables et les enchaînements les plus solides.
La mise en scène du prélèvement indiciel prétend à la vérité (quels que soient les écarts), alors que l’expérimentation inclut le point de vue différentiel. La relativité est son milieu naturel, avons nous dit. Elle actualise une autre configuration véridique : la multiplicité des points de vue possibles. Est-ce la fin de toute possibilité de mise en commun ? Probablement pas, mais cette mise en commun passe par l’expérience commune de la différence : chacun sait que les autres – comme soi-même – mettent en jeu des trajectoires singulières dans un cadre commun. Le dispositif d’expérimentation est, en effet, unique, partagé par tous, et recèle des modalités discursives et pragmatiques nullement anodines (sinon, aporie, on expérimenterait la réalité sociale elle-même et non pas un modèle).

Nouveau régime de vérité et de légitimation « relativiste »
Si elle devient plus charnelle, plus expérimentable, l’information sera moins indicielle, plus construite. On n’expérimente que ce qui a été modélisé de manière pertinente. L’événement est mis en maquettes, articulé en rhétoriques cohérentes. Où se situent les limites de ces modèles, leurs points aveugles ?
Fonction miroir de l’expérimentation : en cela elle n’est ni plus véridique, ni moins, que la preuve télévisuelle qui, elle, fonctionne selon la formule « cru parce que vu » et, précisément, cru parce que tout le monde, y compris les experts, peut voir. La maxime émergente « cru parce qu’expérimentable » pose des problèmes bien plus complexes. Elle altère, par constitution, l’idée d’une vérité unique et engendre, le plus naturellement du monde, la relativisation de toute démonstration, de tout jugement.
Ce qui est essentiel, c’est le mouvement de consolidation réciproque entre progrès dans l’incarnation tangible des représentants et fondation culturelle de la vérité sur l’expérimentabilité. La figure du réalisme aurait ainsi changé de costume : d’une facture essentiellement liée à la capture visuelle, elle est en passe de se lier au test pratique. Et la représentation virtuelle numérique permet, à la différence du spectacle audiovisuel plat et plein, d’inclure dans le spectacte une multiplicité de vues, éventuellement contradictoires. À charge pour le spect-acteur de choisir l’angle (ou les angles) d’éclairage qui lui convient. Transfert de source de légitimité, de l’émetteur vers le récepteur, telle serait la mission, ou le fantasme, de la présentation virtuelle. Mais on ne saurait substituer une caricature à une autre en échangeant le modèle hétéronome des massmedia supposés conditionner le social avec celui de l’expérience, laquelle assurerait la parfaite autonomie d’une subjectivité individuelle et collective.
Par ailleurs, ces mouvements n’œuvrent pas toujours dans la même direction. La décrue fiduciaire libère des positionnements contradictoires, aux extrêmes desquels figurent :
– la construction individuelle et collective de positions par comparaison, confrontation des points de vue (bref, la discussion critique, étrangère cependant à la perspective habermassienne d’atteinte de consensus, notamment parce qu’il n’y a plus vraiment de différence aujourd’hui entre la sphère de l’action et celle de la communication),
– ou la « théorie du complot » qui peut jouxter des formes repoussantes de révisionnisme historique (voir le succès du livre de Meyssan sur le 11 septembre ou l’idée que le Mossad en était l’instigateur, par exemple).
Mais rien ne viendra reconstruire les anciens régimes de croyance. Aussi au risque du vice « comploteur », nous avons tout intérêt à prendre la mesure de la puissance émancipatrice que le vacillement du modèle pyramidal libère et, compte tenu des écueils, à miser hardiment sur cette ère post massmedia qui s’annonce.

Weissberg Jean-Louis

Jean-Louis Weissberg : Maître de Conférence en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Paris 13. Son activité de recherche est localisée au laboratoire « Paragraphe » du département Hypermédias de l'Université Paris 8 où il anime un séminaire sur le récit interactif par l'image (publication imminente d'un ouvrage sur ce thème). Il a été commissaire de l'exposition permanente « Informatique » à la Cité des sciences et de l'industrie. Il a publié {Les chemins du virtuel} (direction), Cahiers du C.C.I., Centre Georges Pompidou, Flammarion, Paris, 1989, ainsi que {Présences à distance - Pourquoi nous ne croyons plus dans la télévision}, L'Harmattan, Paris, 1999. Il est membre du comité de rédaction de {Multitudes}.