L’exode habite au coin de la rue

Comment entrer en contact avec le monde libre quand on habite en ville ? D’où regarder les étoiles et où respirer ? Comment résister à l’oppression de la grisaille, à la noyade dans l’identique, à l’écrasement par le différent, à l’étouffement par la maison ou l’appartement ? On sort dans la rue, on va jusqu’au coin, et on attend. D’autres en font autant. Comme l’a montré W. F. Whyte à propos des Italiens de Boston dès 1943, la société du coin de la rue fait peur, elle est propre au quartier d’immigrants. Les gens normaux n’ont pas besoin d’un point de rassemblement ; au coin de la rue, ils tournent, ou ils traversent, ils n’ont rien d’inconnu à attendre, ils savent où ils vont. Les migrants attendent pour aller là où une occasion se présente, se regroupent pour jauger ensemble cette occasion, pour se passer le tuyau, ou pour sortir du groupe pour une aventure plus personnelle. Au coin de la rue, c’est là qu’on trouve « le gang », littéralement ceux qui sont prêts à y aller, la bande.

Le mouvement moderne en architecture a supprimé les rues et les coins de rue dans les cités. Le pied d’immeuble tenait lieu de point de ralliement, limitant la bande à la cage d’escalier. Puis il a fallu se rentrer, tout stationnement à l’extérieur provoquant un contrôle d’identité. Et depuis 2003 même les halls sont interdits à la « présence agressive » des jeunes, sous peine d’amende. La société d’immigrants a été réduite à ses logements.

Des espaces communs pour les femmes

Une autre présence se voit dans la rue : les femmes. Il faut bien aller au ravitaillement. Mais il faudrait aussi pouvoir s’arrêter pour parler, pour laisser les enfants un moment après l’école, pour faire d’autres choses ensemble, pour souffler. Avoir des cours, des jardins, des espaces ouverts et fermés à la fois, où règne la confiance, où l’herbe et les fleurs ne soient pas municipalisées, interdites à la cueillette sous peine d’amende. La ville est vraiment à amender.

L’espace urbain est fragmenté, résidentialisé, codé ; il ne communique plus, il se barricade contre la peur. Il devient lisse. Dehors on ne peut que circuler, mais il n’y a rien à voir, les nouveaux bâtiments montrent leur derrière à la rue, ou s’entourent de murs ou de haies. Les logements, refusés à certains, sont bien gardés pour tous. Ces cellules fonctionnelles ont des contours définis. Le confort est passé par là, avec ses mensurations exactes, ses références précises ; l’espace est quadrillé. L’ennui suinte. L’intérieur petit-bourgeois en variation continue selon les revenus est équipé d’instruments avec lesquels faire tout toute seule. Mais à quoi bon faire l’OS de sa propre maison ? Peut-on encore parler pour rien, pour le plaisir ?

5 Les associations qui font du porte-à-porte dans le quartier demandent de cotiser, proposent d’adhérer, mais ont toujours un objet précis et limité, dont on risque de déborder. Empêcher les loyers et les charges d’augmenter, surveiller l’état des parties communes, signaler les travaux nécessaires, ce sont de bonnes revendications. Tous les quatre ans on vote pour des représentants des locataires. Comme on vote tous les cinq ans pour le président, pour le député, tous les six ans pour le maire. Pendant quelques mois de campagne on peut dire tout ce qui ne va pas, mais jamais ce qu’on désire. Vous n’y pensez pas, vos problèmes personnels ne sont pas dignes d’intéresser Monsieur le Maire ; répondez plutôt à son questionnaire. Depuis peu un conseil de quartier a été installé ; il faut participer. Un président a été élu. Des ordres du jour sont fixés. Crottes de chien, sens interdits, stationnements interdits, le quartier s’est encore policé, et les conversations roulent sur les passages protégés.

Des lieux de conspiration

Sortir dans la ville sérialisée déçoit. L’espace est quadrillé, réglementé, domestiqué, intouchable. Les files de passants marchent sur les trottoirs du même pas, ignorantes des mondes qu’elles véhiculent. Des terrains vagues, des chantiers de construction, des trous, des démolitions attirent pourtant l’œil. La plupart des gens filent encore plus vite, pressés de retrouver leur trottoir. Les jeunes et quelques autres voient pourtant qu’il se passe quelque chose par là. Un autre monde est en puissance derrière ces palissades. Peut-il y avoir du jeu dans l’urbain ? Le royaume des tags et des graffitis peut-il s’ouvrir à d’autres ?

Les « luttes urbaines » s’y intéressent, mais seulement quand il y a des immeubles à occuper. Quelques familles sont installées pour rappeler à la conscience publique le criant besoin de logement pour tous ; des activités sont éventuellement organisées pour échanger des informations militantes, améliorer l’information sur les problèmes politiques. L’espace fonctionne de telle manière qu’il n’est guère question de venir s’y poser, sauf si on s’y sent complètement légitime, parce que déjà membre d’un des groupes militants présents. Les friches à ciel ouvert n’ont pas ce rôle central ; elles intéressent la société du coin de la rue, et quelques professionnels à la recherche de terrains où exercer leurs talents. Le plus souvent ces deux types d’intérêts s’excluent.

Agir l’espace plutôt que le subir, configurer un lieu comme en attente, au lieu de répondre à une commande, mobilise une compétence artiste-habitante. Des artistes qui habitent par là, ou qui se posent là le moment d’un festival comme dans la belle expérience d’Appolonia à Édimbourg. Un coin est mis dans le processus de dégradation ou de rénovation du quartier, voire dans le processus de planification de la ville. Vous voulez de la participation ? On va vous en organiser mais à notre manière, avec nos outils. Un point rallie les bonnes volontés autour du désir de faire en commun, un jardin, des repas, des rencontres. On entre dans l’espace et on en négocie l’usage, pour un temps. Cela peut-être spectaculaire, un festival. Mais pour durer ce qu’il s’agit de produire c’est « je-ne-sais-quoi » et « presque-rien », comme disait le philosophe Jankélévitch. Quelque chose de visible, de tangible, un faire, autour duquel se rassembler, créer un point d’attente. Un soupir, d’aise, de joie. Une respiration, une conspiration, si « Conspirer c’est respirer ensemble », comme disait Radio Alice à Bologne en 1977.

Des espaces pour inscrire des rêves

Artister l’espace ensemble, commencer à y déposer intentions et désirs, dans des formes matérielles et partageables : aussi étrange que cela puisse paraître, cela existe dans toutes les grandes villes du monde, même si cela exige des démarches sophistiquées et précautionneuses, à la mesure de la fragilité des positions. Partout des artistes d’un genre nouveau disposent à l’occasion des espaces où prendre place, entrer en dialogue, et se persuader, expérience à l’appui, de la possibilité de la démocratie. Une démocratie ni représentative, car on n’y élit aucun délégué de qui que ce soit, ni participative, car il ne s’agit pas de participer à une décision à prendre par une instance supérieure, mais une démocratie dans laquelle chacun reconnaît l’autre dans son égalité et son altérité. Le jardin se prête particulièrement à ce jeu urbain nouveau : un plaisir matériel, circonscrit, tangible.

De nombreux jardins partagés se sont d’ailleurs développés à Paris ces temps derniers, avec l’aval de la ville, qui organise ainsi l’accès à ses friches en attendant. Un jardin partagé « est un lieu ouvert sur le quartier qui favorise les rencontres entre générations et cultures. Il permet de tisser des relations entre les différents lieux de vie de l’arrondissement : écoles, maisons de retraite, hôpitaux… Dans ce jardin, respect de l’environnement et développement de la biodiversité sont de mise. Un tel jardin est confié à une association par convention pour une durée d’un an renouvelable jusqu’à cinq ans » ( www.paris.fr). Toutes les précautions sont prises pour qu’il ne s’agisse pas d’un regroupement de gens en attente de faire autre chose. Le fonctionnalisme a une nouvelle fois fabriqué sa langue de bois.

Les formes d’intervention politique des artistes dans l’espace urbain sont inédites comme le processus dans lequel elles prennent place. La forme canonique, le modèle à répéter, n’est pas leur souci, au contraire. Dans la logique artistique l’invention continue est de rigueur. Chaque occasion, chaque terrain doit emporter une réalisation singulière. Ces réalisations n’ont pas pour mission d’être belles, mais de répondre le plus économiquement possible au désir qui les fait exister. Pour ces expériences, l’argent public, efficacement mobilisé, est chiche. La forme ne doit pas créer la distance d’avec les utilisateurs. Les matériaux sont de récupération ou très bon marché. La construction est solide. Les objets doivent pouvoir circuler entre toutes les mains, même les plus pauvres. Et donner envie de répliquer. On pense à un Arte povera qui, à la différence du mouvement qui a porté ce nom, ne s’arrêterait pas à la production d’objets mais se concentrerait sur le processus continué qui leur fait voir le jour. Le projet se développe en effet dans le temps, au fur et à mesure que des personnes de plus en plus nombreuses fréquentent ce bout de rue. 200 personnes avaient adhéré à Ecobox, rue Pajol, dans le XVIII e arrondissement, pour avoir la clef de la grille qui donnait accès à la friche, pour avoir accès à leur espace public. La cuisine mobile, montée sur roulettes, est un exemple de ces objets de circonstance qui rassemblent les énergies et les différences : les recettes des populations migrantes s’y échangent et s’y goûtent. Le « jardinage », comme l’ont appelé les habitants, implique de découper l’espace, d’organiser les appariements des responsables de parcelles entre habitants issus d’immigrations différentes. Les débats ouverts sur le monde par les artistes et leurs amis étonnent les habitants, curieux de se retrouver dans des conversations qu’ils croyaient réservés à Arte. Un espace puis un autre, et d’autres à l’initiative d’autres ailleurs, vivent dans les interstices de quartiers enclavés, promis à de nouvelles rénovations. Des interventions d’artistes avec des habitants ouvrent des boutonnières dans le quotidien, des lieux urbains où s’arrêter sans consommer, sinon le verre de l’amitié. Ces boutonnières ne vont pas sans des projets, des interventions, mais à la différence de celles qui avaient fleuri dans les années 1970, il ne s’agit pas de concevoir le plan de développement social du quartier, de constituer une totalité prétendant au remplacement de celle qui opprime. Il ne s’agit pas de faire mieux que le pouvoir, ou d’être les meilleurs professionnels du moment. Il s’agit seulement de faire un écart, une « vacuole » comme disait Félix Guattari, un lieu où on puisse associer les idées comme sur les divans d’un salon.

Une recherche en langues multiples

Dans ces interventions la recherche, qu’on pourrait dire « anthropologique », se mène sur le terrain, dans l’action. Il s’agit d’évaluer la capacité des habitants à prendre leur cadre de vie en main, à partir du moment où la proposition leur en est faite non pas par des paroles mais par des actes conduits ensemble. L’hypothèse de base c’est qu’on ne peut pas conclure d’une simple observation des ordures qui traînent dans la rue que cette population est imperméable au traitement durable, et à son fer de lance municipal, le tri des déchets. Comme l’écrivait déjà Colette Pétonnet, face à des populations défavorisées vivant en bidonvilles ou dans des « quartiers sensibles », il faut être capable de se rendre compte que l’intérêt écologique existe comme chez tout humain, et passe par ce qui fait l’humain : faire pousser, orner, faire culture de la nature. Faire jardin est un des premiers gestes d’humanité, un geste qui se fait dans toutes les langues, un geste qui se reconnaît qu’on parle la même langue ou pas.

Dans le quartier de La Chapelle ce sont plutôt les femmes qui ont pris le terrain, sans exclusive, alors qu’un peu plus loin la société ducoin de la rue encore bien présente ne fait voir que ses hommes. Les femmes sont tout autant en recherche que les hommes d’un peu de monde, un monde de terre et un monde de rencontre. Mais elles viennent dans ces interstices, un peu protégés, ces espaces collectifs à contrôle privé, où elles sont moins exposées. Des espaces qui existaient dans la ville d’autrefois, ou au village, autour du lavoir, ou dans la contiguïté des cours. En Suède, en Suisse, des laveries d’immeubles favorisent les conversations entre immigrées. Partout on rêve de beautiful laundrettes.

Dans l’espace commun de la friche, du jardin, de l’interstice, les langues se pressent comme les femmes et les enfants, les langues de toutes les immigrations présentes dans le quartier. Ces langues aux graphismes divers sont évoquées dans la fête où s’échangent quelques phrases dans la grande difficulté de l’écriture réciproque, mais le plaisir de l’effort partagé. La fête des langues organisée par Marion Baruch à Ecobox donna à voir de très près, à toucher, on pourrait dire, avec ces papiers où se pressaient tant de caractères inconnus, ce qu’on raconte toujours dans les écoles de ces « quartiers sensibles » : vous savez, ici il y a vingt-cinq langues, ou cinquante-deux, ou trente-trois, peu importe, mais en tout cas quelque chose d’impossible au vivre ensemble. Et toutes ces langues étaient là portées par des femmes et des enfants qui chantaient dans leurs langues, sans qu’on comprenne rien sauf que c’était très beau. Se connaître comme différentes fréquentant semblablement un espace commun. Faire du jardin, indifférent aux langues sinon aux traditions, un « plan de consistance » (cf. Félix Guattari) du quartier, où viennent se projeter et se conjuguer ses différences, s’éprouver sa solidarité.

Construire un plan à plein de dimensions

Ce plan de consistance n’a rien de spontané, il est le résultat d’un patient travail : choix des matériaux, du principe d’agencement, organisation de l’égalité dans la différence. Le tracé des parcelles à l’aide de palettes récupérées sur les marchés figure ce plan et sa régularité, pendant que fleurs et feuilles expriment les différences, et les similitudes. L’exemple d’Ecobox à La Chapelle soutient ce raisonnement ; mais les exemples entrevus dans d’autres villes européennes l’illustrent aussi.

Faire vivre l’espace du coin devient le souci des uns et des autres, cultiver le jardin, mais aussi varier les animations : expositions, brocantes, débats, concerts, cinéma, repas. Les choses sont simples et non originales ; leur présence là pourtant improbable. L’écriture du rêve devient possible, le quartier a son haut lieu, et pourtant un lieu de rien, fait de bricolages dans une friche, temporairement prêtée par une société en recherche de bradage de son patrimoine immobilier. Le jour tant craint arrive. L’espace a été vendu. Il faut déménager, négocier un relogement plus loin. Les intérêts se différencient : les unes veulent continuer à faire le jardin, les autres veulent poursuivre leur aventure professionnelle et leurs recherches. L’expérience ne peut pas se répéter identique à elle-même ; elle bifurque selon ses deux lignes de vie. Elle ne se réfracte pas dans un autre milieu en changeant de direction, elle ne se rétracte pas, elle éclate et continue. On n’est pas dans la confrontation mais dans le défi : ceux qui ont le pouvoir de laisser faire disent chiche, et n’ont rien à perdre à cette occupation temporaire. En fait ils y gagnent même beaucoup. Des terrains en friche dans des quartiers écartés que la rumeur publique disait infréquentables parce que repaires de drogués ou théâtres de violences, apparaissent soudain comme des havres de paix, comme des jardins de délices, qu’on vient voir de loin et qui changent l’image du quartier.

17 La halle d’Ecobox à La Chapelle, promise à la démolition, va devenir, maintenant que la ville de Paris l’a récupérée, une centrale de production d’énergie solaire, grâce à ses sheds rénovés ! Vous avez dit qu’ici on pouvait être écologique ? On va l’être deux fois plus que vous. Vous avez prouvé qu’il y avait besoin d’un jardin ? On va en faire un nous aussi, formidable, avec un design épatant, un jardin où jamais la main de l’homme ne pourra mettre le pied, en dehors de celui du jardinier assermenté. En attendant vous voulez continuer vos petites expériences un peu plus loin ? Pourquoi pas, cela nous laissera le temps de savoir que faire.

Perd-on son temps à aplanir ainsi les chemins de la mairie ? On le perdrait sûrement si on s’occupait de cet aplanissement. L’imagination y périrait sûrement. Le prêt-à-penser fonctionnel a d’ailleurs déjà démontré qu’il n’avait rien à dire en pareils endroits. Alors malgré le dépit d’abandonner le terrain aux non-habitants, l’aventure continue. L’apprentissage est constant : apprentissage sur le tas de ce qu’est la population du quartier, sorte de sociologie improvisée, observation participante, qui fournit les données propres à justifier les fonds utilisés. Apprentissage des autres dans toutes leurs dimensions, et notamment dans les folies, les angoisses et autres difficultés du vivre ensemble, dont cet espace n’est pas exempt, mais auxquelles il offre un espace de mise en scène et de traitement. Une certaine forme de psychothérapie institutionnelle se pratique là, sans mandat, comme dans de nombreux mouvements sociaux quand ils ne préfèrent pas l’exclusion.

Les écritures présentes et à venir

Écrit-on dans ces conditions ? C’est peut-être là que le bât blesse. La matérialité de l’action est exigeante, les objets à manipuler ensemble abondent, l’oralité domine. Et pourtant c’est la condition de la transmission. Comment le coin de la rue va-t-il arriver aux dimensions du monde ? Sa fréquentation donne une autre attention aux petites choses ; il n’est pas sûr que ce soit à celles qui font signe d’une ouverture, tant la préservation du proche soucie d’abord. La mise en perspective suit le biais professionnel, la recherche des autres tentatives qui se sont inscrites ainsi dans un site pour le transformer, pour le mettre à disposition, des habitants ou du public. Porter attention aux habitants maintient dans la présence proche, le coin de la rue, dans lequel le monde est pourtant présent par tous ceux qui s’y croisent ; porter attention aux habitants c’est prendre le monde par les langues, par les corps, par ce qui fait différence dans la perception. Le public implique la totalisation, l’ouverture certes mais la recherche du même ou en tout cas du semblable, les comptes rendus, la généralisation, la banalisation, la comparaison selon d’autres critères. Le public, c’est préparer la relève par l’anonyme, le renoncement à la diversité des langues, l’absence d’intérêt pour la diversité des visages. Le public, c’est la sortie du monde de l’œuvre d’art, de la sculpture, du façonnage de la matière, pour entrer dans celui des écritures.

L’écriture doit rester présente, ou plutôt devenir présente, mais partielle, un art comme un autre. Cet art qui produit les livres. Sur le terrain d’Ecobox est stationnée une bibliothèque nomade, qui s’inspire dans ses formes de la machine de guerre dessinée par Deleuze dans Mille Plateaux. Un vieux char asiatique à quatre roues qui se souviendrait qu’il descend d’une chaise à porteur. Un cabinet de lecture monté sur roues. Cette bibliothèque nomade réincarne un bibliobus de Lozère dont les livres ont été choisis par des artistes du monde entier, amis de Marion Baruch. Chacun, chacune a écrit un mail pour recommander un livre. Et les mails forment un recueil : le bibliomail. Le délice du jardin se savoure à leur lecture. Nietzsche, raconté par Deleuze, parlait d’évaluation, mais ce n’est sûrement pas pour le compte d’une administration, ou d’un public pour qui on mesurerait ce qu’on a à transmettre. L’évaluation nietzschéo-deleuzienne sort de soi, pousse plus haut et plus loin, telle la performance d’un sauteur. Elle ne concerne pas les objets produits ; elle tire la course qui les dépose. Sauter par-dessus les contraintes de la vie de quartier et de la vie urbaine, mais aussi par-dessus les objets étriqués des luttes urbaines et par-dessus le vocabulaire appliqué de la vie professionnelle, cela ne se réalise pas en un seul coup. Il faut à chaque fois prendre son élan, parfaire toujours ses dispositifs, et répéter, répéter autant que l’occasion en est donnée, sans jamais croire que cette fois sera la meilleure et la dernière.

Aimer la vie urbaine comme dilatation localisée de la vie du monde n’est pas chose facile : chaque acte demande de dégager l’espace pour le faire, de le co-créer avec d’autres.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.