Une éthique pour les êtres hybrides : de la dissémination d’Agrostis au drame de Lucifer

Dans cet article, Raphaël Larrère compare l’Agrostis, un OGM végétal, et Lucifer, un clone de taureau. À partir de ces deux exemples, il réfléchit sur les conséquences sociologiques et philosophiques de l’introduction d’artifices dans notre environnement. Il existe des similitudes entre ces deux exemples : la croyance dans le pouvoir prométhéen du génie génétique. La frontière entre nature et artifice s’estompe mais il reste une différence radicale : la création d’un végétal pose la question du risque de prolifération et d’interaction inopportune avec les écosystèmes et celle liée du principe de précaution alors que la création d’un animal, être sensible, relève de l’éthique et de la morale, décider de la mort ou de la vie d’un être vivant. Nier ces questions d’éthique laisserait libres les projets de monopole de la production agroalimentaire mondiale ou les rhétoriques prométhéennes du Pentagone de la « fabrication » du soldat.

In this article, Raphaël Larrère compares Agrostis, a genetically modified plant, and Lucifer, a clone of a bull. Based on these two examples, he reflects on the sociological and philosophical consequences of the introduction of artificial components into our environment. What both of these examples share is the belief in the Promethean power of genetic engineering. The border between nature and artifice is fading away, but a radical difference remains : the creation of a plant organism raises the issue of the risk of proliferation and inopportune interaction with other ecosystems, and thus the principle of precaution, whereas the creation of an animal, a being with feelings, is an ethical or moral issue : it involves a decision on the life or death of a living being. If one denies the ethical dimension of these questions, one gives free rein to the monopolistic projects of global agro-business, or the Pentagon’s Promethean rhetoric of the « creation » of the soldier.
Deux grandes firmes, Monsanto et Scotts ont mis au point, par transgénèse, la première plante herbacée génétiquement modifiée, l’Agrostis stolonifera – espèce fort prisée pour les pelouses des terrains de golf. Cet agrostis a été modifié pour résister au Glyphosate, herbicide fabriqué par Monsanto, plus connu sous le nom de Round-up. Le semis de cet OGM sur tous les golfs de la planète devrait permettre de préserver au moindre coût une pelouse d’agrostis du développement d’espèces concurrentes. Certes, mais comme l’ont fait remarquer les écologistes, le gène de résistance à l’herbicide pourrait se transmettre, par pollinisation, à des agrostis sauvages ou à des espèces apparentées. Il se diffuserait ainsi hors des terrains de golf, en des lieux où cette résistance à l’herbicide pourrait être indésirable. En réponse à cette contestation, des essais ont été effectués dans l’Oregon. Las ! La légèreté du pollen d’Agrostis est telle, que l’OGM a pollinisé des plantes de la même espèce aussi loin qu’ont porté les essais, à environ 21 kilomètres. Jusqu’alors, sur soja, maïs, colza ou coton transgéniques, on avait très rarement constaté de pollinisation par l’OGM au delà du mile (1,6 Km). Le gène de résistance au Glyphosate peut donc être dispersé très loin des terrains de golf, chose d’autant plus préoccupante qu’Agrostis stolonifera peut s’hybrider avec une douzaine d’espèces apparentées, et que les agrostis sont des plantes adventices des cultures céréalières. Ces résultats publiés, le Département de l’Agriculture US a demandé une étude d’impact. Une polémique s’est alors développée.
En faveur de l’OGM, les experts de Monsanto et Scotts avancent que cet agrostis est dédié aux terrains de golf. Or, ceux-ci sont si fréquemment fauchés qu’il est fort peu probable qu’en un lieu quelconque l’Agrostis aura le temps d’épier et de diffuser son pollen. Si, par malheur, cela advenait, il serait toujours possible de se débarrasser des agrostis résistants au Round-up en utilisant un autre herbicide.
Ceux qui s’affirment hostiles à l’OGM font remarquer que la traçabilité, déjà peu fiable aux USA, n’est pas le fort de tous les pays où des golf ont été installés : que l’Agrostis résistant soit destiné aux terrains de golf ne signifie nullement qu’on ne le retrouvera jamais. Il y aura donc nécessairement dispersion d’adventices résistantes au Round-up. Or, remarquent-ils, le Glyphosate est l’herbicide le mieux adapté aux systèmes de culture sans labour – cultures qui présentent de nombreux avantages environnementaux, et en particulier de lutter contre l’érosion.
Laissons la controverse se poursuivre au sujet d’Agrostis, et venons-en à Lucifer.
Lucifer est né à l’INRA. C’est un taureau transgénique et cloné. Autant dire qu’il est le rescapé d’un grand nombre d’autres embryons qui ont subi les mêmes opérations mais ne sont pas parvenus à vivre. Le programme de recherche pour lequel il a été « fabriqué » et dans lequel il était impliqué s’est achevé, si bien qu’il n’a plus d’utilité scientifique. Ce ne serait pas grave si Lucifer était un bovin normal. Mais Lucifer est violent, stressé, dangereux. On a peur de lui. Un jour ou l’autre, un animalier va prendre un mauvais coup. Faut-il donc tuer Lucifer ?
Il va y avoir discussion au sein de l’Unité. Il n’est pas évident aux yeux de tous que ce soit la seule solution. Certains argumentent que, lorsqu’il a été décidé de faire venir à existence un taureau cloné et transgénique, il était prévisible qu’il deviendrait dangereux, puisqu’un tel taureau devait nécessairement vivre confiné et ne pas se reproduire. Le supprimer, c’est ainsi se débarrasser d’un problème encombrant que l’on aurait pu – ou dû – anticiper. C’est oublier que l’équipe a une responsabilité dans l’existence même de Lucifer : celui-ci n’aurait jamais vécu s’il n’avait été « fabriqué » dans le cadre d’un programme de recherche. Or, supprimer Lucifer n’est pas un acte moralement neutre, parce qu’il s’agit d’un être sensible et qu’on ne peut le traiter de la même façon un outil obsolète envoyé à la casse.
En fin de compte, Lucifer sera « euthanasié » – décision relevant de diverses considérations : la crainte qu’il ne blesse gravement l’un des agents chargés d’en prendre soin, le fait que l’on ne savait plus trop quoi faire de lui et que son entretien coûtait cher … peut-être aussi le dépit de ceux qui se voyaient brutalisés par une sale bête dont ils avaient d’autant plus pris soin que l’on avait craint pour la santé([[Seuls 60% des clones nés vivants parviennent à l’âge adulte (25 à 30% meurent avant le sevrage).) de ce rescapé d’une hécatombe de clones([[En moyenne, seuls 2% des embryons clonés parviennent à survivre.).
Ces deux anecdotes montrent assez clairement que les OGM végétaux, comme les clones de mammifères, sont des êtres hybrides : ils sont naturels et, en même temps, ce sont des artifices. L’Agrostis génétiquement modifié est un organisme naturel, capable de persévérer dans l’existence, de concurrencer d’autres espèces, de se reproduire et de diffuser son pollen : c’est pourquoi son utilisation sur les parcours de golf peut avoir des conséquences agronomiques et environnementales dommageables à la ronde. C’est parce que cet OGM est un artefact, que l’on rend les firmes qui l’ont créé responsables des éventuels dommages, les accusant d’avoir tout simplement négligé de prendre en compte la puissance de diffusion d’Agrostis. C’est parce que Lucifer est un être naturel – et de cette catégorie particulière d’êtres naturels que sont les êtres sensibles – que sa mise à mort n’est pas tout à fait innocente et qu’elle doit être justifiée. C’est parce que ce méchant taureau est un artefact que, dans la discussion sur le sort qu’il convient de lui réserver, s’est posée la question de la responsabilité de ceux qui l’ont amené à vivre.
De façon générale, nous ne nous comportons pas de la même façon envers des êtres que nous considérons comme naturels et à l’égard de ceux que nous caractérisons comme nos artifices. Les premiers relèvent d’une éthique du respect, caractéristique des éthiques environnementales, (ou, s’agissant des animaux, des éthiques animales). Parce qu’ils sont le produit d’un dessein humain (peu importe que ce dessein soit la résultante de multiples stratégies et tactiques enchevêtrées) les êtres artificiels n’ont pas d’altérité et relèvent de la responsabilité de tous ceux qui ont contribué à les produire. On peut donc dire qu’en s’appropriant le vivant, en le transformant par des opérations de génie génétique, les réseaux socio-techniques qui conduisent à la prolifération de ces être hybrides que sont les clones et les transgènes, s’en rendent responsables. L’effacement de la distinction entre nature et artifice conduit ainsi à une extension de la responsabilité. C’est pourquoi je voudrais exposer maintenant ce sur quoi porte cette responsabilité.

les OGM végétaux
Le génie génétique a été présenté comme une révolution scientifique et technologique majeure. C’est ce qui le légitime aux yeux de ses promoteurs et c’est pourquoi ils n’hésitent pas à employer une rhétorique prométhéenne. Mais c’est aussi pourquoi leurs détracteurs le redoutent : leurs craintes sont à la mesure de la puissance supposée de ces manipulations du génome. Or, l’examen des controverses scientifiques et du débat social qui s’est instauré au sujet des OGM, comme l’observation des pratiques de laboratoire, conduisent plutôt à avancer que la transgénèse, bricolage sophistiqué aux résultats aléatoires, relève d’un pilotage([[Sur cette question, voir Raphaël Larrère, « Agriculture : artificialisation ou manipulation de la nature ? » in Cosmopolitiques, n°1, 2002, p. 158-173.) mal maîtrisé de processus naturels : après de multiples essais et erreurs, on se contente de parvenir parfois à inscrire un caractère inédit dans un organisme – encore s’agit-il d’un caractère contrôlé par un unique gène, et fort peu de caractères le sont. Ce n’est donc pas sans emphase, ni sans croyance en la toute puissance de la génétique moléculaire que l’on a fait de ce génie une révolution technologique, assurant, pour les uns une maîtrise inédite de la nature, conduisant, selon les autres, à une artificialisation problématique et lourde de conséquences du vivant. C’est la raison pour laquelle j’y verrais plus volontiers une sorte de « bluff technologique », un bluff que rend crédible le « mythe du tout génétique ».
La découverte de la structure de l’ADN a permis de traiter les processus cellulaires de la synthèse des protéines comme des mécanismes de transfert d’information. La métaphore du « programme » génétique a conduit les biologistes à postuler que « tout est dans le gène ». C’est dans le génome, celui que les généticiens séquencent, décryptent, manipulent (à grand renfort de moyens publics, privés ou caritatifs), que résiderait le secret de la vie, comme l’identité des organismes, voire, lorsqu’il s’agit d’humains, certains traits de leur psychisme([[On ne cesse d’être ainsi abreuvés d’effets d’annonce, tant sur la découvertes de gènes prédisposant à telle ou telle maladie et donc sur les perspectives enthousiasmantes de la thérapie génique, que sur la mise en évidence d’un gène de l’intelligence, de la mémoire, de la propension criminelle ou de l’homosexualité.).
Si c’est dans le génome que réside le secret de la vie, c’est là que réside aussi le sacré de la vie. Manipuler, modifier le génome sans souci des barrières d’espèces, c’est alors voler le secret des dieux. Ceux qui le font pensent ainsi s’auréoler de leur prestige, d’où leur rhétorique prométhéenne. Les autres y voient un sacrilège, et le dénoncent en tant que tel.
Si l’on abandonne, comme le propose Henri Atlan([[Atlan, H. : « La fin du « tout génétique » ? Vers de nouveaux paradigmes en biologie », INRA Éditions (coll. Sciences en question), 1999.), la métaphore du programme génétique, on ne pénètre pas plus le secret de la vie et on ne viole pas plus le sacré de la vie en le manipulant qu’en étudiant et modifiant le métabolisme cellulaire. Si tout n’est pas dans le génome, il n’y a aucune raison de considérer qu’il ne faut surtout pas y toucher – pas plus qu’il n’y a de raison d’affirmer qu’en transférant un seul gène, on s’oriente vers une maîtrise accrue du vivant.
Ce qui a posé problème c’est que cette technique de laboratoire est sortie du champ de la recherche scientifique, et que des organismes génétiquement modifiés ont été en mesure d’être commercialisés et diffusés massivement de par le monde. Aussi la question de savoir si l’on avait bien le droit de toucher au génome d’une espèce s’est-elle déplacée à la raison d’être des OGM, puis à la responsabilité de ceux qui s’en sont fait les promoteurs, compte tenu des conséquences envisageables de leur diffusion à grande échelle – question qui s’est focalisée, dans un premier temps, sur les risques sanitaires et environnementaux.
Ce qui pose problème quant à la raison d’être des OGM, est ainsi moins la technique elle même que sa finalité : la possibilité offerte à quelques trusts d’acquérir une position de monopole et de contrôler la production agro-alimentaire mondiale. Ce qui pose problème quant au comportement des OGM dans la nature comme dans les corps qui les absorbent, c’est qu’il est encore largement inconnu. Puisque des risques sont supputés, argumentés, mais mal cernés, il est donc prudent de soumettre la commercialisation de tout OGM à une obligation de réduire l’incertitude concernant ses effets sanitaires et environnementaux. D’où l’application du principe de précaution, qui revient à suspendre la décision d’introduire une innovation (ou à l’encadrer de mesures préventives dont on ne sait pas encore si elles seront nécessaires) le temps de réduire l’incertitude concernant l’existence d’un risque. Or, ce temps est aussi celui de laisser se développer les controverses scientifiques sur les risques encourus.
Mais la responsabilité des promoteurs d’OGM ne se réduit pas aux risques qu’ils sont susceptibles de faire courir à d’autres : elle s’étend à toutes les transformations du monde qui se trouvent associées à la conception et à la diffusion de ces OGM([[C’est ce que le Comité d’Ethique et de Précaution de l’INRA entend comme les « effets non réductibles aux risques » – COMEPRA, Avis sur les OGM végétaux, INRA, Octobre 2004, 12 p.
http://www.inra.fr/Internet/Directions/DIC/presinra/INFOSERVDIC/comepra/Rapport Comepra3.pdf ).
De façon générale, les innovations ne s’imposent pas, au delà de résistances prétendument passéistes, dans un monde tout prêt à les accueillir. Elles supposent un certain nombre de transformations du monde, et leur réussite en apporte de nouvelles. On peut ainsi argumenter que les OGM sont indissociablement liés, dès que l’on a eu l’idée de valoriser la transgénèse, à un système socio-technique qui s’est construit avec eux. Parlerait-on d’OGM s’il n’y avait eu, renforcée par les espoirs que faisait naître les discours prométhéens concernant les manipulations génétiques, concentration de la sélection variétale dans une poignée de firmes de l’agrofourniture ? S’il n’y avait eu conjointement une extension – quelque peu problématique – du champ de la brevetabilité([[Cf. Joly, PB, Hervieu, B. « La marchandisation du vivant. Pour une mutualisation des recherches en génomique », Futuribles, n°292, Décembre 2003, pp. 5-29.) ?

le clonage de mammifères
Les expériences de clonage animal s’inscrivent dans une configuration bien différente de celle des végétaux transgéniques, et ceci sur trois points : le projet scientifique, le contexte économique et social, et la nature des problèmes éthiques.

1) Comme nous l’avons vu au sujet des OGM, le projet scientifique qui a présidé aux recherches concernant la transgénèse part du présupposé que le développement, l’organisation et le métabolisme de tout être vivant résultent de l’expression d’un « programme » inscrit dans le génome. Pour peu que l’on en ait décrypté le code, on peut enrichir le « programme génétique » de tout organisme de nouvelles informations, ce qui permet de modifier son développement, ses caractéristiques et son fonctionnement.
Les scientifiques impliqués dans les expériences de clonage animal s’inscrivent en faux contre cette conception réductionniste de la biologie moléculaire. Ainsi les recherches de l’Unité de Biologie du Développement et Reproduction, supposent l’abandon d’un déterminisme moléculaire au profit d’une conception de l’auto-organisation du vivant. Cette différence conduit à une certaine prudence dans la formulation des promesses d’innovations technologiques, même si, pour pouvoir bénéficier de tous les moyens nécessaires, les scientifiques ne négligent pas de faire valoir, à l’occasion, leurs prouesses techniques.

2) En matière de clonage animal on est encore loin de disposer de débouchés sur des innovations diffusables. Si quelques multinationales se sont lancées à corps perdu dans la mise au point et la production d’OGM végétaux, les entreprises et organisations professionnelles des filières d’élevage – bien moins concentrées – sont plus circonspectes. Technique encore peu crédible, le clonage pourrait, de leur point de vue, avoir pour inconvénient de diminuer la diversité génétique du cheptel. Sans doute redoute-t-on aussi, au sujet des animaux clonés, un rejet de la société civile aussi vif, et plus peut-être, que celui qui a concerné les OGM. Mais, supposons que l’on parvienne à améliorer le rendement du clonage, et que cela accorde un avantage considérable en matière de sélection et d’élevage aux pays ayant perfectionné la méthode, alors entreprises et organisations professionnelles ne se pardonneraient jamais de n’avoir pas investi dans cette technique.
Outre qu’elle relève d’une conception réductionniste, la transgénèse sur mammifères a suscité plus d’intérêts (en particulier du côté de l’industrie pharmaceutique) que le clonage. Mais, en dépit des promesses qui se construisent de la sorte, et qui orientent la dynamique de recherche en contribuant à construire, grâce à l’afflux de capitaux, une « bulle technologique », il n’y a encore pas grand chose à voir avec l’énorme effort de concentration et de recherche-développement qui fut celui des entreprises de l’agrofourniture en faveur des végétaux transgéniques dans les années 80 et 90.

3) En raison du caractère encore largement expérimental du clonage (et de la transgénèse animale) il est difficile d’envisager les risques sanitaires et environnementaux dont les promoteurs d’animaux transgéniques ou clonés pourraient se trouver responsables. Pour les mêmes raisons il est, à ce jour, difficile d’anticiper les conséquences non réductibles aux risques d’opérations qui demeurent des techniques de laboratoire. Par contre, les animaux – clonés ou transgéniques – sont d’authentiques animaux, et, comme il s’agit, en l’occurrence, de mammifères, ce sont des êtres sensibles et dotés d’états mentaux. Appliqué à ces organismes, le génie génétique pose ainsi des problèmes spécifiques et, à l’inverse du cas des OGM, ces problèmes interviennent avant que la technique ne sorte du laboratoire, dès l’expérimentation scientifique, et même dès la formulation des programmes de recherche. Du point de vue éthique, la question du clonage (comme celle de la transgénèse animale) est celle de la responsabilité d’un chercheur (inscrit dans un contexte social) dans l’individuation des clones (ou des transgènes). Cette responsabilité embrasse l’ensemble des échecs nécessaires à l’obtention de quelques rares réussites : elle prend ainsi en compte les 98% d’avortons, de morts nés, d’animaux non viables, etc.

Un autre aspect de la responsabilité des scientifiques engagés dans ces manipulations génétiques sur mammifères mérite attention. On peut, en effet, se demander dans quelle mesure ces recherches ne contribuent pas à accumuler les conditions d’opérations similaires chez les humains. Certes, ces recherches militent en défaveur de l’application aux hommes de manipulations telles que la transgénèse ou le clonage : la casse est telle, que l’on est en droit de penser qu’aucun chercheur ou médecin n’aura l’inconscience de tenter de telles expériences. Mais justement, les recherches entreprises ont aussi pour objectif de comprendre pourquoi il y a tant d’échecs et d’augmenter le « rendement » des opérations de clonage et de transgénèse. Il est donc nécessaire d’inscrire ces activités dans un débat plus large : quel rapport peuvent-elles avoir avec les fictions (mais on sait à quel point les fictions scientifiques tendent à être autoréalisantes dans la mesure où, elles rendent crédibles des « bluffs technologiques » et attirent postes et capitaux) de clonage humain, voire d’amélioration de l’espèce humaine (ce presque projet de « human enhancement » cher au Pentagone et à certains promoteurs du programme de convergence entre les nanotechnologies, les biotechnologies les technologies de l’informatique et les sciences cognitives (programme NBIC)([[Cf. Jean-Pierre Dupuy : « Pour une évaluation normative du programme nanotechnologique » – Annales des Mines, février 2004.).
Il ne s’agit pas que d’un « rêve américain ». J’ai récemment entendu un chercheur français, Miroslav Radman, expliquer qu’un certain gène P53 confère, lorsqu’il est en double ou triple exemplaires, une meilleure résistance au cancer que lorsqu’il est présent en un seul exemplaire. Les résultats d’implantation par transgénèse de gènes P53 dans le génome de souris sont encourageants et Miroslav Radman suggérait que, si l’on parvenait à transférer ce gène de protection contre le cancer chez l’homme. Supposons que tous les laboratoires concernés parviennent à résoudre les difficultés techniques de la transgénèse sur mammifères, tout couple pourrait, à travers la procréation in vitro et la manipulation génétique de l’embryon, obtenir des enfants « améliorés ». J’imagine aisément que les propriétaires et les médecins des centres de procréation médicalement assistée se frotteraient les mains. Certes, mais cela veut dire aussi que cette amélioration génétique humaine ne serait pas à la portée de tout être humain. Si cela advenait un jour, une inégalité sociale se renforcerait d’une inégalité biologique, l’amélioration génétique n’étant à la portée que des pays riches et des couples aisés.
Si la question du clonage a conduit à s’interroger sur ce qu’il y a à respecter chez l’animal, j’ai, en focalisant l’examen de ces biotechnologies sur la responsabilité, considéré implicitement que l’effacement de la distinction entre la nature et l’artifice s’effectuait au profit de l’artificialité, et donc de l’extension d’une éthique de la responsabilité. Il n’est pas inutile de signaler que le discours de justification que tiennent les scientifiques et les promoteurs des biotechnologies (et plus encore ceux qui militent en faveur de la convergence entre nanotechnologies et biotechnologies) tend à l’inverse à les déresponsabiliser, en présentant le développement de toutes les nouvelles technologies comme un processus quasiment « naturel »
L’idée est ancienne, que la production d’artifices fait partie de l’histoire naturelle de l’homme. On peut aussi, d’un point de vue Darwinien, considérer que, parce qu’elle modifie les modalités de la sélection naturelle au profit des humains, la technique est inscrite dans l’Évolution et que les lois de l’Évolution s’appliquent aux techniques. Par ailleurs, il existe une conception évolutionniste des techniques (illustrée, en particulier, par Leroi-Gourhan) qui n’est pas sans valeur heuristique, ne serait-ce que pour mettre en lumière des lignées d’objets techniques comportant des bifurcations singulières, sous la forme d’innovations inaugurant de nouvelles lignées. Mais, les promoteurs de la convergence NBIC dévoient cette démarche scientifique. Ils utilisent l’hypothèse d’une inscription de la technique dans l’Évolution pour avancer que le cours du développement technique étant un processus naturel, il ne sert à rien de vouloir l’entraver. Sans recourir à cette naturalisation du développement technologique, d’autres argumentent (ce qui revient au même) que les techniques font système et que ce système, parce qu’il est autonome, a une dynamique propre sur laquelle les sociétés n’ont guère (ou pas) de prise.
Une version plus commune de la naturalisation du développement technologique est la référence à la « loi de Gabor » : tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Bien que ce soit, historiquement manifestement faux, cette « loi » justifie tous ceux qui n’entendent pas se faire dépasser par la « marche inéluctable » du progrès. Plus banalement on fait de l’innovation promise le résultat inévitable d’un mécanisme aveugle : celui de la concurrence. Si la recherche française ne s’y investit pas, cela se fera quand même nécessairement (référence implicite à la loi de Gabor) et ce sont les américains (avec leur confiance en la « sound science ») les japonais, les coréens et les chinois (avec leur mépris de l’éthique([[Dont les effets ne sont pas forcément favorables au développement des connaissances scientifiques et des innovations techniques, comme tendrait à le montrer l’affaire Woo-Suk-Hwang sur le clonage humain.) et des contestations) qui le feront. La référence à la concurrence – et donc à l’économie – est explicite. Or l’économie est une façon de naturaliser la vie sociale qu’elle conçoit comme un ensemble de mécanismes sur lesquels les hommes n’ont aucune prise.
On sort ainsi d’une conception de la technique en termes de moyens et de fins, ce qui suppose un projet et donc un sujet, pour une conception du développement technique en terme de processus aveugle, sans sujet, sans maîtrise possible. Cette conception naturaliste aurait ainsi pour conséquence de libérer les réseaux techno-scientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations de toute responsabilité. Ce serait ainsi la fin de l’éthique telle qu’elle peut s’appliquer au développement scientifique et technique, mais aussi la fin de toute possibilité de contrôle politique et social de l’innovation technologique.

Glossaire
Clonage animal : il s’agit en réalité d’un transfert de noyau. L’opération revient à énucléer un ovocyte (cellule à n chromosomes), puis à introduire dans son cytoplasme le noyau d’une cellule déjà spécialisée (souvent une cellule épithéliale à 2n chromosomes). L’application de divers stimuli permet alors au cytoplasme de l’ovocyte de « déprogrammer » le noyau introduit c’est à dire de le rendre totipotent (c’est à dire capable de se diversifier par multiplication) comme le serait le noyau d’un zygote (ou œuf) après fécondation de l’ovocyte par un spermatozoïde. L’embryon « cloné » possède alors le patrimoine génétique nucléaire de l’animal sur lequel on a prélevé le noyau de cellule épithéliale. Par contre, le patrimoine génétique représenté par l’ADN présent dans les mitochondries du cytoplasme, lui vient de l’ovocyte maternel.

Nanotechnologies : Les nanotechnologies ont pour objectif de construire des machines à partir des atomes, de fabriquer des dispositifs de la taille d’une molécule avec des capacités supérieures à nos machines actuelles. La première caractéristique des nanotechnologies est l’échelle à laquelle elles se placent (10-9), un niveau qui se caractériserait par l’émergence de propriétés nouvelles, différentes de celles qui existent à d’autres échelles. On peut faire ressortir que ce changement d’échelle augmente le pouvoir d’action (et de perturbation) et change le sens du geste technique et sa finalité. Il ne suffit pas cependant à définir l’unité de la démarche, d’autant plus que, si l’on examine les recherches concernées, leur échelle varie de 10-6 à 10-10 !

Programme NBIC :Le rapport américain de la National Science Foundation (NSF) qui a pour titre « Converging Technologies for Improving Human Performances » (2002). Il est plus connu sous l’acronyme NBIC : la convergence dont il s’agit est en effet celle des Nanotechnologies, des Biotechnologies, des technologies de l’Information et des sciences Cognitives. Il ne promet pas moins à terme que l’unification des sciences et des techniques, le bien-être matériel et spirituel universel, la paix mondiale, l’interaction pacifique et mutuellement avantageuse entre les humains et les machines intelligentes, etc.

Transgénèse : technique qui parvient à insérer, dans le patrimoine génétique d’un organisme (levure, plante ou animal), une « construction génétique » associant un promoteur (souvent d’origine virale) à un gène issu d’une autre espèce que celle à laquelle appartient l’organisme modifié (bactérie, plante ou animal). L’organisme qui a ainsi accueilli un transgène est un OGM.

Larrère Raphaël

Raphaël Larrère est ingénieur agronome. Il est directeur de recherche à l'INRA, dans l'Unité TSV (Transformations sociales et politiques liées au Vivant) à Ivry-sur-Seine. Il a été par ailleurs membre du Conseil national de la protection de la nature de 1986 à 1994. Depuis 2003, il est membre suppléant au Conseil scientifique de l'INRA et depuis 1999 du Comité scientifique du Parc national de la Vanoise. Il est aussi directeur de la collection Sciences en questions de l'INRA et co-responsable, avec François Sigaut, des coéditions INRA-Maison des sciences de l'Homme. Ses principaux ouvrages sont : avec M. de la Soudière, Cueillir la montagne, (1985) ; avec O. Nougarède, Des hommes et des forêts (1993) ; avec C. Larrère, Du bon usage de la nature - Pour une philosophie de l'environnement (1997) ; et il a dirigé avec M. Berlan-Darqué l'ouvrage collectif, Sciences sociales et espaces protégés (2004).