On parle beaucoup de dette de l’État, de déficits publics, de nécessaire réduction des dépenses, d’impossible augmentation des impôts. Depuis longtemps. Depuis beaucoup trop longtemps : nous sommes emprisonnés dans une rhétorique austéritaire qui ne conduit qu’à maintenir un statu quo intenable et à paralyser tout projet de bifurcation majeure de nos modes de production et de reproduction sociale1.
Cette rhétorique relève du déni : voilà quarante ans que les gouvernements (de droite comme de gauche) promettent de réduire les dépenses publiques tout en se trouvant forcés de les maintenir ou de les accroître. Cette rhétorique opère surtout comme un baillon : alors que les inégalités entre revenus du travail et revenus du capital s’exacerbent, alors que les écoles, les universités, les tribunaux, les hôpitaux gèrent la misère en brutalisant leurs employés et leurs bénéficiaires, les mouvements et les imaginations progressistes sont étouffées par la fausse évidence de devoir « équilibrer les budgets », « satisfaire les marchés financiers » et « réduire la dette ».
Cette majeure de Multitudes s’efforce de déboulonner les fausses évidences d’un des pivots majeurs de cette rhétorique paralysante2 : celui qui articule l’idée commune de la dette à une certaine conception de la monnaie et de la valeur. Yann Moulier Boutang commence par rappeler que les sommes sur lesquelles se battent nos politiciens pour éviter de « creuser la dette publique » sont complètement déphasées par rapport aux besoins réels de la bifurcation écologique. On rabote des dépenses de quelques milliards d’euros – les yeux rivés sur la fin de l’année ou de la législature (équivalent politique de la fin du mois), et infligeant ainsi au tissu des solidarités sociales des coupes d’autant plus révoltantes qu’elles sont quantitativement insignifiantes – alors que c’est à l’échelle de milliers de milliards d’euros, sur les décennies à venir, qu’il faudrait raisonner si l’on était sérieux (ou simplement raisonnable). Il propose une sortie par le haut de l’impasse actuelle, en révisant notre conception du périmètre de l’économie, qui doit être dramatiquement élargie pour inclure les activités de pollinisation, et redonner ainsi une base fiscale à la hauteur des défis écologiques. Il suggère de revisiter les débats du passé autour du dogme catholique pour comprendre la forte articulation entre finance et foi qui doit être repensée dans le cadre de l’Anthropocène.
Un entretien avec Jézabel Couppey-Soubeyran présente quelques-uns des acquis principaux de son ouvrage récent3 pour esquisser la voie d’une bifurcation monétaire mise au service de la bifurcation écologique. D’autres conceptions et d’autres pratiques de la monnaie sont non seulement possibles, mais nécessaires pour passer le cap des transformations énormes imposées par les contraintes environnementales de la cohabitabilité planétaire. La proposition est celle d’une « monnaie volontaire », émise en dehors de toute dette, sur la base de décisions collégiales d’un institut dédié à cette mission et accolé à la banque centrale.
Dès la fin des années 1990, des activistes et des philosophes tentaient de réencastrer les dettes financières dans le cadre plus large des dettes écologiques que les nations colonisatrices dites « développées » ont accumulées (sans jamais les avoir contractées) envers leurs environnements, ainsi qu’envers les populations du « Tiers-Monde ». Nous publions ici un texte bref de Joan Martínez Alier, grand théoricien de l’écologie des pauvres, qui apporte une perspective historique sur la dette écologique – perspective d’autant plus intéressante que ce texte originellement rédigé en 2002 reste dramatiquement actuel vingt-trois ans plus tard, attestant l’immobilisme tragique qui a caractérisé des décennies pourtant souvent perçues comme emportées dans une « accélération » ingérable.
Si la valeur (d’usage) d’un climat habitable ou d’une eau potable est évidente, leur valeur financière (d’échange) reste très difficile à estimer. Les mêmes deux décennies ont vu se multiplier les débats autour de la valorisation des ressources naturelles et d’un « capital vert4 », mais aussi les critiques envers des dérives financières qui dissocieraient les « vraies valeurs » de l’économie réelle des tours de passe-passe de la spéculation boursière. En marge d’un ouvrage décoiffant5, Fabian Muniesa propose ici une réflexion sur les problèmes (politiques aussi bien que conceptuels) posés par les critiques communes de la valeur financière.
Personne ne semble avoir mieux compris (ni surtout exploité) la dimension insubstantielle de la valeur financière, du crédit et des dettes, que les agents qui jouent avec les illusions qui les entourent. Rodrigo Nunes analyse le rôle central que jouent aujourd’hui – en particulier autour d’une Maison Blanche occupée par un illusionniste-en-chef – les pyramides de Ponzi basées sur le mécanisme du pump-and-dump. Entre la créance financière et la croyance leurrée, la limite est ténue. C’est toute la politique trumpiste (à l’avant-garde d’un mouvement bien plus large allant de la Hongrie d’Orban à l’Argentine de Milei) qui semble reposer sur une capacité à « pomper » (pump) des espoirs de gains investis dans des entités vaporeuses (shit-coins), qu’on liquide (dump) avant que tout le monde ne s’aperçoive de leur inanité – non sans avoir significativement redistribué au passage les crédits comme les endettements des différentes parties prenantes6.
L’exigence d’ancrer la confiance dans les « vraies valeurs » de l’« économie réelle » n’assure pourtant pas forcément le succès d’une politique révolutionnaire qui prendrait au sérieux les besoins de la bifurcation écologique. Giuseppe Cocco revisite l’épisode des assignats qu’a connu la Révolution française des années 1790, en le contrastant avec la politique monétaire de déconnexion de la monnaie britannique de tout substrat matériel (terre, or, argent), pour suggérer qu’une confiance en la confiance est peut-être plus (efficacement) révolutionnaire qu’un retour (impossible ?) à une fondation matérielle de la monnaie et de la valeur.
En s’appuyant sur Spinoza (ainsi que sur David Graeber et quelques autres) pour penser la médiation monétaire, Adèle Morerod et David Pagotto reviennent à la question centrale de la dette pour l’éclairer de deux pratiques qu’on associe plus généralement au domaine du religieux qu’à celui de l’économie : celle du jubilé par lequel, dans le monde de l’Ancien Testament, le décompte des dettes était périodiquement remis à zéro, et celle du présage, qui ritualise une anticipation de l’avenir aujourd’hui plus que jamais au cœur de nos mécanismes financiers (investissement, spéculation, produits dérivés7). Réenvisager dette et valeur au prisme spinoziste du « théologico-politique » ne va bien entendu pas sans faire de la finance, de la monnaie et de l’économie en général une affaire d’affects (c’est-à-dire de flux de croyances et de désirs) autant que de biens ou de services.
La bifurcation écologique ne nous impose-t-elle pourtant pas d’envisager la valeur et la dette d’une façon complètement nouvelle, qui cesse de s’imaginer détachée des réalités concrètes, environnementales, énergétiques de nos formes de vie matérielles (et de leurs limites physico-biologiques inhérentes) ? Le collectif disnovation, composé autour de Nicolas Maigret et Maria Roskowska8, propose ici une voie de bifurcation radicale, qui refonderait la valeur économique sur la réalité écologique de l’énergie solaire. Que se passerait-il si l’on entreprenait de recalculer ce que chaque personne, ville, pays, continent consomme et transforme à partir de la disponibilité de cette source de vie (par la photosynthèse) et d’énergie (par les panneaux photovoltaïques) dont dépend l’essentiel de nos existences ? Comment mesurer en « parts solaires » les dettes que nous contractons les uns envers les autres (humains et autres qu’humains, d’aujourd’hui et de demain) en consommant un plein d’essence, un beefsteak ou une bande passante de 5G ?
En revisitant les articles de ce dossier, Yves Citton fait saillir l’importance de la notion d’« actif » (asset) qui sous-tend nos calculs actuels de qui doit quoi à qui (versant dette) ou de qui investit quoi où et comment (versant crédit). L’opération d’assettisation (au fondement du capitalisme) permet de mieux comprendre comment nos économies extractivistes « activent » nos faits et gestes, et comment cette forme très particulière d’activation opère simultanément comme un tremplin pour des futurs toujours à inventer, et comme une ligature qui étrangle aujourd’hui toute réalisation d’une véritable bifurcation écologique.
Entre ce qui nous oblige les unes envers les autres et ce qui strangule les besoins de certaines d’entre nous (pour le plus grand profit de certains autres), entre les croyances et les créances, entre la foi, la confiance et la finance, ce dossier s’efforce de mesurer ce que nos conceptions économiques (apparemment objectives et scientifiques) doivent à une appréhension des liens (traditionnellement perçus comme religieux) qui nous attachent et nous libèrent tout à la fois. C’est seulement en resituant les discours étroitement focalisés sur la dette (des États) et les déficits (publics) dans ce plus large cadre d’obligations indissociablement sociales et écologiques qu’on parviendra à sortir notre époque du rigorisme budgétaire fétichiste qui l’étouffe actuellement.
Des voies de sortie s’esquissent déjà. Outre la taxe Pollen et le revenu universel, promus de longue date par Multitudes, de nombreuses propositions et expérimentations de leviers s’esquissent à diverses échelles pour, comme l’écrit bien Érik Bordeleau, « former des boucles récursives capables faire advenir de nouvelles écologies de financement, […] des modes de production et de distribution de la valeur qui soient soutenables en une époque de profondes transformations culturelles et écologiques, […] au sein d’un portefeuille métastable d’obligations sociales et de participations anarchiques qui nous rendent irréversiblement – et joyeusement – endettés les unes envers les autres9 ». Nous y reviendrons dans notre numéro 100 et au-delà.
1Voir sur ces points, Yann Moulier Boutang, « La Septième République rampante et les impossibles programmes de la politique institutionnelle », Multitudes no 97 (2024), p. 148-160.
2Multitudes avait déjà consacré la mineure de son no 49 (2012) à la question Dette, quelle dette ?, p. 163-197, après avoir publié un Hors Champ de Yann Moulier Boutang intitulé « La dette, la vie et la mauvaise économie. Éloge intempestif de la dette » dans le no 48 (2012), p. 139-147.
3Jézabel Couppey-Soubeyran, Pierre Delandre et Augustin Sersiron, Le pouvoir de la monnaie. Transformons la monnaie pour transformer la société, Paris, Liens qui Libèrent, 2024.
4Voir par exemple Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet, Le Capital vert. De nouvelles sources de la croissance, Paris, Odile Jacob, 2013.
5Fabian Muniesa, Paranoid Finance, Cambridge, Polity, 2024. Voir aussi Martijn Konings, Capital and Time : for a New Critique of Neoliberal Reason, Stanford University Press, 2018, et Robert Meister, Justice Is an Option. A Democratic Theory of Finance for the 21st Century, Chicago UP, 2021.
6Voir Ben McKenzie & Jacob Silverman, Easy Money: Cryptocurrency, Casino Capitalism, and the Golden Age of Fraud, New York, Abrams Press, 2023.
7Le numéro 71 (2018) de Multitudes avait consacré sa majeure au thème Dériver la finance, pour analyser ces types de mécanismes.
8Leurs œuvres et leurs textes sont disponibles en ligne, en anglais et en français, sur leur site http://disnovation.org/index.php. Le projet présenté ici, Solar Share, est accessible sur https://tss.earth/ ainsi que sur https://disnovation.org/eatingthesun.php.
9Érik Bordeleau fait référence au projet The Sphere As, initié avec Sara de Vylder & Olle Strandberg Colling, frayant de nouvelles façons de financer, produire et distribuer des performances circassiennes (« The Sphere As Speculative Gesture. On the Precursive Art of Imagineering Cosmo-Financial Flows », Weird Economies, 12 juin 2021).

