100. Multitudes 100. Automne 2025
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Palestine & Israël
Quelle égalité ?

et

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Si on tient à une conception élémentaire de la contemporanéïté, les premières années de Multitudes coïncident avec la désillusion provoquée par l’échec des accords d’Oslo en 1993 dont la ruine débouche sur le déclenchement de la seconde Intifada à partir de 2000. C’est vers un principe d’égalité que semblaient se diriger les accords d’Oslo, dont l’efficacité a été brisée, entre autres, par l’assassinat d’Yitzhak Rabin.

Dans les huit premières années de la revue, nous étions souvent avec Giselle Donnard dans les manifestations des femmes en noir, un groupe international créé pendant les guerres de Yougoslavie et mobilisé sans relâche contre l’atteinte militaire aux populations civiles. Dans les années 2000, les premiers textes de la revue tentaient encore de préserver certains acquis et espoirs liés aux processus de paix, en insistant notamment sur le droit au retour des réfugiés (Yann Moulier Boutang et Gisèle Donnard, no 6, 2001), alors que l’OLP avait une certaine légitimité pour fédérer les forces politiques palestiniennes.

Mais progressivement, la résolution du conflit par la force s’impose. À la fascisation des politiques israéliennes1 répond l’islamisation de plus en plus affichée de la résistance palestinienne, notamment avec l’arrivée au pouvoir du Hamas en 2006. Ces deux radicalités n’ont cessé, depuis, de se renforcer mutuellement. Les attentats du Hamas dans les années 2000 ont contribué au retour de Netanyahou au pouvoir en 2009. De son côté, le gouvernement israélien, en marginalisant les alternatives politiques au Hamas, a fait valoir l’image d’un ennemi diabolique pour pouvoir se prétendre comme le rempart de la civilisation contre des peuples « arriérés » du Moyen-Orient ; présenter tous les Palestiniens et les Gazaouis comme des barbares terroristes ; réduire la cause palestinienne à un discours islamiste ; laisser des régimes réactionnaires comme la République islamique d’Iran ou le gouvernement d’Erdogan s’approprier le mot « résistance », vidé de toute portée progressiste ; poursuivre sans entrave les grignotages de territoires et la colonisation rampante en Cisjordanie ; reléguer toujours davantage les Palestiniens d’Israël à un statut de citoyens de troisième voire de quatrième degré ; et enfin, garantir un soutien international constant et recevoir une aide militaire et financière massive, notamment de la part des États-Unis.

Ce récit apparemment linéaire du conflit israélo-palestinien comporte pourtant des zones d’ombre, des strates refoulées et des archives oubliées. Les attaques terroristes du Hamas contre les israéliens en Octobre 2023 ne sont pas le point zéro du conflit israélo-palestinien. Sans forcément remonter aux débuts du XXe siècle et à l’installation des premières colonies sionistes, il faut revenir à la longue histoire de l’effacement du peuple palestinien dont on peut situer un tournant décisif en 1948, avec la création de l’État d’Israël.

Le nettoyage ethnique fondateur de l’État d’Israël est ce que l’historien Ilan Pappé – figure centrale des « nouveaux historiens » israéliens – a étudié en s’appuyant sur des archives israéliennes et britanniques rendues publiques dans les années 1980. L’un des épisodes tragiques de la Nakba palestinienne (évoquée par Pappé dans le numéro 10 de Multitudes) est le massacre du village de Tantura (près de Haïfa actuel) : en 1948, au lieu de se contenter d’expulser les habitants, l’armée israélienne encercla le village et exécuta environ 1 500 personnes, dans le but d’éviter la prise en charge de prisonniers de guerre et pour faire place nette. Les corps des victimes ont été exposés quelques jours et ensuite enterrés dans des fosses communes, dont une sur laquelle a été construit un parking près de la plage de Tel Dor.

L’effacement systématique des Palestiniens et l’effacement de l’archive même de cet effacement, est justement ce qui empêche toute mise sur un pied d’égalité entre les deux peuples. Si les Palestiniens réclament, depuis des décennies, l’égalité et le droit d’exister comme un peuple à part entière, c’est précisément ce désir d’égalité qui est nié par l’État d’Israël depuis sa fondation.

Dès le départ, il s’agissait, comme l’a souligné Deleuze, de faire comme s’il n’y avait jamais eu de Palestiniens : « Israël n’a jamais caché son but, dès le départ : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes… Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique2 ». D’où la différence fondamentale de l’entreprise israélienne avec des schémas coloniaux classiques qui reposaient souvent sur l’exploitation des habitants mais ne visaient pas nécessairement à les faire partir. L’installation des juifs en Palestine ne relevait pas de la politique d’expansion et d’extractivisme des grandes puissances coloniales, mais de la recherche d’un abri contre l’antisémitisme de ces grandes puissances, même si les choses ont pris ensuite une autre tournure. D’où le rapprochement, mentionné par Elias Sanbar, entre les Palestiniens et les Indiens autochtones des États-Unis : il s’agissait de faire le vide, comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens.

A Land for all

Garder un équilibre entre les deux peuples, accorder un égal respect aux points de vue des deux peuples, a toujours été le souci de Multitudes. Si une diplomatie, quelque peu armée, a été capable d’octroyer à Israël un État souverain, elle doit l’être également pour la Palestine. Les exactions des colons en Cisjordanie occupée, les opérations militaires menées contre Gaza, actuellement affamée, ne devraient pas être tolérées par une diplomatie soucieuse de reconnaitre à tous le droit de vivre dans la terre où est ancrée leur histoire.

Pourtant il existe des initiatives judéo-arabes pour réclamer les deux États comme le seul avenir possible. Mais la vision de ces deux États a changé : complètement séparés l’un de l’autre dans la première version, ils seraient maintenant confédérés dans la vision du mouvement A land for all, et géreraient ensemble d’une part, la politique étrangère et d’autre part, certaines ressources fondamentales comme l’eau, le tourisme, les finances. Les territoires des deux États seraient conformes à la Ligne verte de 1949 et la frontière entre les deux États serait ouverte.

Le mouvement A land for all a été fondé en 2012 par deux femmes, May Pudak, avocate juive israélienne, fille d’un des négociateurs des accords d’Oslo et Rula Hardal, citoyenne palestinienne. Le mouvement est animé maintenant par le journaliste israélien Meron Rapoport et par Awni Al-Mahshni, activiste palestinienne. Le mouvement est membre de l’Alliance pour la paix au Proche-Orient qui regroupe une centaine d’ONG. Meron Rapoport a été interviewé récemment par la revue en ligne K., Les Juifs, l’Europe et le XXIe siècle3. Leur proposition semble utopique à tous les observateurs. L’Europe le semblait aussi au sortir de la fratricide deuxième guerre mondiale.

Le modèle pour les initiateurs de A Land for all est l’Europe unie dans laquelle tout citoyen ressortissant d’un État a un droit d’établissement et de circulation dans un autre. On tiendrait donc compte de là où habitent citoyens israéliens et citoyens palestiniens actuellement, et il n’y aurait pas de déplacement de populations. Chacun des États, israélien et palestinien, gérerait son territoire et les ressortissants de l’autre territoire seraient obligés de se conformer aux prescriptions de l’État dans lequel ils résident. Les deux États détermineraient les questions gérées individuellement et celle gérées conjointement. Les deux États seraient démocratiques. Chaque citoyen voterait aux élections de son État d’appartenance. L’État palestinien aurait le droit d’accorder aux Palestiniens qui le demandent le droit au retour, et tout juif de la diaspora aurait la possibilité de venir s’installer en Israël. Les colons occupant des territoires palestiniens pourraient devenir des citoyens israéliens de Palestine s’ils le voulaient. Cette liberté serait mise en place progressivement. Les citoyens palestiniens résidant en Israël auraient les mêmes droits que les citoyens israéliens résidant en Palestine. Les uns et les autres voteraient aux élections locales. Les deux États développeraient des services de sécurité partagée. Jérusalem serait capitale des deux États, serait partagée et gérée par des autorités internationales et des représentants religieux.

L’État d’Israël et l’État de Palestine sont nés avec des ressources très inégales et des conduites politiques opposées : d’un côté, un développement tous azimuts des ressources disponibles, avec l’aide des États-Unis et des grandes puissances occidentales ; de l’autre, une dépendance de l’Organisation des Nations Unies et l’attente de l’occasion de défaire ce que l’histoire venait d’établir.

Aujourd’hui, ce qui restait de territoire palestinien est ou détruit physiquement à Gaza, ou attaqué quotidiennement en Cisjordanie. La population palestinienne est réduite à une résistance désespérée, et minée par la faim, par la peur, par le deuil. Les conditions semblent particulièrement éloignées d’une issue politique égalitaire entre les deux peuples. Pourtant des initiatives continuent d’apparaître pour tenter de la construire.

Comment nommer l’horreur en cours à Gaza ?

Apartheid ? Massacre ? Génocide ? Colonisation ? L’horreur qui se déroule sous nos yeux est-il le résidu sanglant d’un monde que l’on croyait révolu – celui des luttes de libération nationale face aux colonisateurs – qui, au lieu de déboucher sur l’émancipation, sombrent dans le bain de sang ? L’exceptionnalité de la Palestine ne commence-t-elle pas précisément dans la manière dont elle défait, trouble et remet en question nos catégories juridiques et politiques usuelles ?

Plusieurs notions ont été avancées pour tenter de penser cette singularité : « Spatio-cide », comme l’a proposé Sari Hanafi dans le numéro 19 de Multitudes, désignant la destruction systématique de l’espace de vie palestinien, l’occupation, la dépossession, l’expulsion ; « Politi-cide4 », qui vise à effacer toute possibilité pour les Palestiniens de se constituer en communauté politique autonome ; « Futuri-cide5 », qui anéantit l’avenir d’un peuple, ses écoles, ses universités, ses enfants, ses conditions matérielles de survie ; « Économi-cide », qui entrave durablement la circulation des biens, des personnes, des ressources vitales.

Certes, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », écrivait Camus.
Mais la gauche, hésitante et réticente à se positionner, s’est enlisée dans une fétichisation terminologique du mot génocide, bien que tous les signes d’un processus génocidaire soient là. Les avis des juristes, les rapports d’ONG et d’organisations internationales s’accumulent pour le confirmer, mais la Cour internationale de justice (CIJ) qui a ouvert une enquête sur un génocide à Gaza, pourrait mettre des années à conclure. À quand un mémorial pour le génocide palestinien ? Pour ces milliers de vies sans nom, oubliées, que l’on n’a même pas eu le temps de pleurer ?

Face à la logique meurtrière et guerrière dominante, « Vive la Palestine ! » est le cri d’une revendication d’existence qui ne se réduit pas à une identité ou à une revendication purement étatique. Les Palestiniens ne se confondent pas avec le Hamas, pas plus qu’avec leurs dirigeants en Cisjordanie, qui les oppriment sous d’autres formes. Les Gazaouis eux-mêmes l’ont clairement affirmé : en mars 2025, ils ont manifesté à Beit Lahia et Jabalia contre le Hamas, dans un geste de dignité et de courage politique, qui démontre une volonté farouche d’autonomie face à toutes les formes d’oppression.

1Voir : « Antisionisme de gauche en Israël » : entretien avec Ofer Cassif, député du parti Hadash à la Knesset, dans le no 99 de Multitudes.

2Gilles Deleuze, « Grandeur de Yasser Arafat », Deux régimes de fous, Paris, Minuit, 2003, p. 222.

3https://k-larevue.com/land-for-all-2

4Baruch Kimmerling, Politicide : Les guerres d’Ariel Sharon contre les Palestiniens, trad. Arnaux Regnaud de la Soudière, Paris, Agnès Vienot Éditions, 2003.

5Stéphanie Latte Abdallah : « Par-delà le futuricide : Quelle après-guerre à Gaza » ; dans Recherches internationales, 2024/2 no 129, p. 179-186.