Multitudes a étudié les nouveaux enjeux des migrations, pile au tournant du siècle, avec l’accélération de leurs mouvements dans le temps de la mondialisation et avec la transformation de la figure du migrant. Le précédent « soutier » de la reconstruction européenne de l’après-guerre, destiné au retour au pays, devient migrant « sans papier », plus encore exposé à toutes les formes de racisme, et aussi de contrôle et d’enfermement des États. Mais depuis 1974, fin officielle de l’immigration de travail en France, le passage des frontières est aussi agi par les migrants eux-mêmes, et par les réseaux qui savent les conduire jusqu’aux pays, habitats, emplois qu’ils visent.
Le sujet des migrants semble avoir été très insuffisamment abordé : seulement trois Majeures lui ont été consacrées, et il aura fallu quatre ans pour en organiser le premier dossier, malgré la présence de Yann Moulier Boutang, spécialiste de la fugitivité et des transitions de l’esclavage au salariat. Il faut en tout cas attendre le no 19 pour nous voir affirmer clairement que « Moins l’Europe est fédéraliste, plus sa politique migratoire versera dans l’absurdité répressive. ». Même si l’Europe n’a pas été en reste sur la répression, tout était déjà dit, et ne fait malheureusement qu’encore empirer aujourd’hui, alors que le nationalisme le plus étroit s’affirme partout avec les mêmes extrêmes-droites clamant uniformément leur même haine de l’étranger. Qu’importe que ces migrants soient tout au contraire de plus en plus indispensables à chaque économie nationale.
Autonomie et transmigrations
Multitudes participe donc des nouvelles analyses critiques des facteurs objectifs des marchés du travail. La Majeure du no 19 entreprenait d’appréhender « L’autonomie des migrations », tandis que « Migrations en Europe : les frontières de la liberté » insistait sur les caractéristiques propres des mouvements, leur diversité historique, la spécificité de leurs pratiques (Yann Moulier Boutang, Sandro Mezzadra). Dénonçant la seule déploration humanitaire réduisant les migrants à des victimes de la mondialisation (Edward Saïd et Etienne Balibar), les analyses se centraient sur les migrants comme sujets, hommes et femmes de plus en plus porteur·es de projets exerçant leur liberté, leur droit de fuite ou de résistance (Isabelle Saint-Saëns). En face, les politiques publiques européennes fondaient déjà des camps pour défendre « la forteresse Europe ». La droite a raison, les migrants augmentent de fait partout sans cesse, et notre rôle est impérativement de les soutenir.
Le dossier Transmigrants !, paru dans le no 49 et porté par des sociologues et anthropologues autour d’Alain Tarrius, a permis de complexifier, au plus près de la réalité migratoire, des analyses généralement limitées par l’usage exclusif des termes d’é-migrants et d’im-migrants. La mobilisation internationale de la force de travail est certes toujours structurante, mais les migrants instaurent une mobilité continue avec un savoir-passer les frontières, contre la traditionnelle sédentarisation forcée près de lieux de production.
Des cohortes de migrants nomades participent alors de la mondialisation comme petits entrepreneurs de produits sophistiqués ou bas de gamme, souvent mobilisés par les grandes firmes de l’électronique du Sud-Est asiatique, autant que par les « ateliers mondiaux » des produits bon marché. Ces nomades inventent de vastes couloirs territoriaux définis par un espace relationnel intense et constant, désignés comme des territoires circulatoires, entre le Moyen-Orient, les Balkans, l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, de villes en villes. Ils créent de nouvelles configurations transfrontalières au-delà des États et des autres découpages coloniaux de développement. Et c’est la mobilité et le savoir-passer les frontières entre nations qui confèrent désormais aussi de la valeur aux produits ou aux services circulants.
Cette transmigration, même encore minoritaire par rapport aux migrations d’exil et de misère, s’exerce en réseaux interconnectés à l’échelle mondiale pour instaurer une histoire, pas forcément nouvelle, mais certainement décalée par rapport aux clichés du « remplacement » ou de la « submersion ». Au-delà des injonctions des nations coloniales d’étapes, s’ouvrent d’autres frontières transversales, des réseaux et aussi de nouvelles enclaves urbaines.
Ces dernières interrogent à la fois transmigrants et migrants sédentarisés sur leurs rapports entre identité et altérité. La place de ces acteurs dans les villes est interrogée dans le no 64 sur les urbanités des migrants. De rares villes qui les accueillent et soutiennent en France, comme Grande Synthe (Cyrille Hanappe) et, très différemment, Calais, principalement grâce à des militants anglais (Madeline Trepaneir), sont pointées. L’urgence qui caractérise beaucoup des nouveaux exilés est aussi détournée par les pays d’accueil pour les assujettir à des procédures dérogatoires du droit (Nathalie Blanc et David Christoffel), allant parfois jusqu’aux camps de travail forcé (Marc Bernardot et al.).
Migrations et mondialisation
Il est indispensable de poursuivre sur la grande diversité des situations des migrants au cœur de la mondialisation, par rapport à de multiples marchés du travail, dans les contextes géo-politiques complexes. Dans le dossier Devenir Métropoles (no 43), Saskia Sassen introduit de nouveaux migrants, à savoir des cadres hyper-qualifiés indispensables à la bonne régulation de la mondialisation. Ceux-là ont, a contrario, des documents transnationaux leur permettant de circuler partout et librement. Au même moment, de tout autres migrants des millions de fois plus nombreux, inventent d’innombrables réseaux économiques souterrains visant à les soustraire aux interdictions de franchissements de plus en plus nombreuses.
D’où l’intérêt des nombreux articles de Multitudes qui mettent en évidence ce travail concret des migrants, au-delà des seules Majeures. Arnaud Le Marchand dans « Enclaves nomades, habitat et travail mobiles » (no 43) décrit d’autres migrants, mobiles et précaires, notamment dans les nouveaux systèmes de production d’énergie exigeant de plus en plus de mobilités. La soudure dans le nucléaire a ainsi exigé un temps l’arrivée en France d’ouvriers venus des USA et à présent très disponibles sur tout le territoire national ; l’éolien (notamment maritime) demande aussi rapidité et disponibilité de toutes nouvelles qualifications que l’employeur doit transporter quotidiennement par hélicoptères. Le vieux paternalisme des logements entourant l’usine s’efface, alors que la mobilité du travail non seulement s’accélère inéluctablement, mais se trouve de moins en moins réductible aux limites des frontières nationales. Arnaud Le Marchand sait chercher les migrants dans des territoires spécifiques où ils bâtissent des réseaux tout aussi particuliers. Il confirme avec Stany Cambot (Échelle Inconnue) l’existence de « villes nomades », bien au-delà des espaces et gens assignés à cette marginalité (Roms, réfugiés…) par l’urbanisme conventionnel. Des activités pleinement actuelles, comme dans les villes portuaires ou les centrales nucléaires, relativisent fortement l’urbanisme dominant.
Il s’affirme donc bien aujourd’hui que les désignations traditionnelles des migrants – immigrés, émigrés, étrangers, nomades, clandestins – ne correspondent plus aux réalités des mobilités sociales, économiques et politiques de la mondialisation. Pour garantir une reconnaissance réelle et tangible à ces populations mobiles, la solution est de les considérer désormais comme de nouveaux citoyens, appartenant non plus aux anciens États nationaux – qui se protègent au contraire d’eux au maximum dans la tendance trumpiste en cours – mais bien à la mondialisation, toujours en plein développement. Après les Empires, après les États-nations qui les ont remplacés, nous sommes de plain-pied dans cette nouvelle dimension impliquant, elle aussi comme les précédentes, de nouveaux citoyens dotés de nouveaux droits.

