Les temps d’Indymedia

Indymedia est un réseau de centres de médias militants qui s’est constitué en 1999 à Seattle. Le logiciel libre permet au noyau initial d’installer et de former de nombreux nouveaux groupes. Ce sont les groupes eux-mêmes qui deviennent les médias collectifs au lieu de demander aux médias ordinaires de leur faire de la place. Pour Indymedia la technologie du libre permet de rééquilibrer l’accès à la parole à condition d’être utilisée de façon basique et accessible à tous. Mais Indymedia forme ses nouveaux adhérents à une culture commune. Un processus d’intégration collective devient possible malgré la diversité des cultures politiques de gauche.

Indymedia is a network of activist media centers which appeared in Seattle in 1999. The free software let the technical experts of the beginning organize and teach a lot of new groups. The groups themselves become collective medias instead of asking mainstream medias to speak about them. For Indymedia free software technology enables free speech if it is used in a basic manner giving access to everybody. Still, Indymedia teaches its new members a common culture. A process of collective integration is thus made possible, although leftist and progressive groups are very diverse.
Le développement([[Cet article consiste en xtraits d’une communication présentée à la réunion de 4S, Society for social studies of science, tenue à l’École nationale supérieure des Mines de Paris, du 25 au 28 Août 2004 0 Paris, et qu’on peut lire en entier en anglais à l’adresse suivante : http://journal.planetwork.net
) d’Indymedia, un réseau de centres de médias activistes aux affiliations multiples, est caractéristique des contradictions de la globalisation moderne. Pendant que les principaux médias se concentrent dans quelques grandes entreprises monstrueuses, un courant de sens contraire tire de nouveaux médias dans la direction opposée – le premier exemple étant l’explosion des centres de médias indépendants (IMC). Une convergence d’événements heureux – le succès des manifestations contre l’OMC, le web devenu accessible et les technologies du logiciel libre, une confiance croissante dans les groupes de news en ligne, l’intuition et le travail des militants – a conduit en 1999 à la création du premier IMC.
Les centres Indymedia sont organisés comme des collectifs locaux qui dirigent et coordonnent un site web de publication d’informations, en même temps qu’un centre de ressources audiovisuelles pour les militants locaux. Ces sites web donnent à tout usager du site (qu’il soit ou non membre du collectif) la possibilité de créer, publier et accéder à des informations de formes variées – texte, photo, vidéo et audio. Bien que chaque centre individuel existe de manière autonome, ils sont connectés les uns aux autres par une infrastructure technologique globale et par le fait que ceux qui y travaillent professent le même engagement dans la publication gratuite et libre. La forme de cette publication ouverte exige la transparence technique et éditoriale de la production et de la dissémination d’informations.
L’émergence du premier IMC a marqué le début d’une sorte de globalisation différente, construite délibérément par les militants comme une alternative au système des médias privés mondiaux et à la logique néolibérale de l’idéalisme du marché libre ; ils ont imaginé « une globalisation par en bas », s’opposant à l’identité marché libre = démocratie. Au moment où ils ont formulé cela, les organisateurs initiaux d’Indymedia ne pensaient pas se structurer comme modèle pour une exportation future. Cependant cette idée ingénieuse – devenir le média au lieu de se reposer sur les médias existants ou de les réformer – a pris dans le monde entier. Dans les dix premiers mois, Indymedia s’est développé jusqu’à comporter 33 centres individuels dans plus de 10 pays. Cette dernière année, Indymedia a établi des médialabs populaires et organisé des formations sur la côte Ouest, dans les communautés andines et paysannes, dans le mouvement des sans terre au Brésil, dans les squattages de bord de route et dans les centres communautaires des piqueteros en Argentine. Au total il y a plus de 110 IMC autour du monde, sur 6 continents, dans plus de 35 pays, utilisant plus de 22 langues. Au moment même où les médias dominants se transforment en supermarchés, on peut aussi d’un clic aller dans des dizaines d’adresses de médias, qui présentent chacun une texture différente.
Du fait de ce contenu aux voix multiples, la présence symbolique de ces collectifs parle abondamment contre le discours du spectacle unique. À la place de la théorie plate du choix rationnel, du patriotisme incontournable, de l’idéalisme du marché libre, et de la politique débonnaire bipartisane distillée jour et nuit par les canaux des principaux réseaux, Indymedia procure un flux de voix localisées d’une fine texture, un modèle de pluralisme croissant. Les IMC réussissent cela en cultivant un certain degré de cohésion à l’intérieur d’une arène par ailleurs diverse culturellement, linguistiquement et politiquement. L’hypothèse est que les systèmes de la mondialisation économique actuelle ne peuvent être combattus qu’au moyen d’une unité qui surpasse les frontières des nations, des affiliations politiques, des identités et des intérêts étroits.

Indymedia est issu d’une longue histoire de socialité coopérative et de production technologique sur Internet, notamment du mouvement du logiciel libre. Ce mouvement est un assemblage complexe de pratiques sociales, de modèles de licences, de méthodologies techniques, et de philosophies grâce auxquelles les hackers collaborent tout autour du monde dans des associations volontaires fondées sur l’Internet pour produire des logiciels libres. Le logiciel libre se distingue du logiciel propriétaire par le fait qu’il permet à ses utilisateurs de l’utiliser librement, de le copier, de le distribuer, et de modifier le code source. Les technologies du logiciel libre sont beaucoup moins chères et beaucoup plus fiables et robustes que les logiciels propriétaires.
Les technologies libres à faible coût, par exemple les serveurs et les messageries, sont devenues indispensables aux opérations techniques des IMC militants. De façon convergente, la philosophie de la parole libre du logiciel libre entre en résonance avec la prise de position des IMC pour la publication ouverte. À partir de ces interconnexions, Indymedia a pris une position politique relativement unique, en reformatant les compréhensions habituelles de la parole libre pour en faire une valeur fondamentale garantie d’abord par une protection légale. Très au fait des conditions politiques et économiques qui contraignent la parole, les militants IMC ont créé des espaces d’expression en tant que moyens de réaliser les objectifs politiques définis par des collectifs locaux.

Une réponse qui vient juste à temps

Malgré leur formidable capacité à forcer des États-nations entiers à restructurer leurs programmes (y compris au nom de la démocratie), les politiques néo-libérales se heurtent à des formes aiguës de dissensus. Du milieu des années 90 à leur fin l’opposition visible était concentrée en quelques points. Ya Basta !, le réseau d’action directe et l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) étaient les mouvements les plus notables, tandis que les premières manifestations contre l’OMC dans les rues de Seattle témoignaient d’une version puissante, mais édulcorée, de ce dissensus, dans une région du monde où les manifestations de rues avaient semblé dans une période d’hibernation prolongée. Sachant que les médias principaux ne feraient jamais de reportage sur ces dénonciations passionnées composées de divers constituants, la décision fut prise de disséminer nous-mêmes les informations. L’idée était de répondre à la nécessité, pour les communautés, de contrôler leur propre message, de dire vraiment leurs intérêts elles-mêmes, et d’amplifier les voix alternatives étouffées auparavant en mettant ensemble les gens qui avaient déjà fait des projets « indépendants » de médias similaires.
À Seattle, pendant que les journalistes traditionnels retransmettaient comme des perroquets la conférence de presse du Chef de la Police, en disant que ni balles ni gaz lacrymogènes n’avaient été utilisés, les reporters d’Indymedia réalisaient dans la rue des vidéos et des photos disant le contraire et donnant froid dans le dos. Même si l’essentiel fut fait par les journalistes d’IMC présents dans la rue, impliqués, l’impact d’IMC durant la conférence de l’OMC se fit sentir jusque dans les médias dominants. « Les personnes même qui étaient à Seattle pour se battre pour ce qu’ils croient être les effets néfastes du commerce mondial ont fondé un nouveau pouvoir dans le commerce mondial de l’information » (ABCnews).
L’élément significatif n’était pas tant d’avoir choisi de mener une opération médiatique spectaculaire que d’avoir été capable de le faire. Les activistes ont exploité les technologies existantes du libre, comme par exemple les systèmes de gestion des contenus et les serveurs, pour mettre en œuvre des technologies Internet de dissémination des nouvelles qui pourraient éventuellement devenir des modèles pour d’autres à venir. Le caractère bon marché et facile d’accès des logiciels libres et des médias électroniques, et la tendance croissante à lire les nouvelles en ligne ont facilité l’adoption de IMC en tant que nouveau modèle pour d’autres militants. Ce fut un premier exemple d’action localisée grâce aux technologies de la mondialisation. Dès le début, les principes de l’autonomie locale ont guidé ce qui allait se transformer en un réseau mondial de proportions beaucoup plus importantes.

Technologiquement à la pointe de la technologie
En 1999 les temps étaient mûrs pour un réseau décentralisé de centres d’information indépendants. Cette alternative se cherchait déjà depuis vingt ans. Les systèmes rustiques de groupes de news avaient déjà offert des milliers de viviers virtuels de news communautaires aux utilisateurs, qui n’avaient qu’à composer l’adresse de leur forum favori. À la fin des années 1990, ce style de télécommunication fut remplacé par un océan vociférant de multiples groupes, l’Internet. Usenet permettait aux communautés partageant une mailing list d’accompagner les informations d’un commentaire critique, ce qui conduisait à des débats internes vivants. Les journaux commencèrent à publier des versions web de leurs produits papier, tandis que différentes communautés du web, comme le site hacker Slashdot, « recyclait des informations». Slashdot ne produisait pas d’articles originaux, mais des liens entre des articles existants pour les faire lire et disséquer. Les informations dans ce cas portaient plutôt sur les commentaires croisés et collectifs. Mais peu à peu les informations de ces espaces virtuels se sont détachées des circuits journalistiques.
Les informaticiens politisés, apparus grâce à la baisse du coût des ordinateurs, à la formation à la programmation indépendante, aux interactions virtuelles, ont joué un rôle essentiel dans la prolifération des nouveaux centres. Les mailing lists et les chats étaient les principaux outils utilisés pour faciliter la conversation entre les activistes en train d’établir les premiers centres (Washington, Boston, Londres, Seattle). L’expression permanente de la résistance à la globalisation augmentait le désir et le besoin d’établir encore plus de centres.
Le premier ensemble d’IMC fut installé par une poignée de militants mordus de technologie, en coordination avec les individus intéressés à créer un nœud local. Certains travaillèrent à détecter de l’espace libre ou serveur pas cher. D’autres étaient les réalisateurs, installant et adaptant les plateformes techniques. En un an un groupe de travail technologique plus formel et plus large se forma pour mener les tâches vraiment lourdes : fournir, installer, entretenir les plateformes Internet de publication ouverte et l’infrastructure de communication au sein du réseau en constitution. Comme le dit un membre de ce groupe : « nous travaillons en accord avec un principe que j’appelle < consensus inversé >. Nous faisons ce que nous pensons qu’il faut faire et informons le groupe de ce que nous avons fait. Si personne n’a de problème nous continuons, sinon nous organisons une discussion plus formelle. »
Au début les militants ont utilisé pour la publication ouverte les infrastructures existantes de l’Internet, ainsi que les outils procurés par un autre mouvement social relativement récent, celui du logiciel libre. Par exemple le premier outil de publication sur le web, Active, était un logiciel libre pour la dissémination des informations dont le code avait été écrit par des hackers australiens. Les administrateurs de systèmes ont alors installé des outils venus du logiciel libre, comme le serveur Apache, la gestion de listes GNU, et le système Linux.
Sans aucun doute, le logiciel libre a été la première condition de possibilité d’Indymedia et un élément important dans le mouvement. L’utilisation de logiciels propriétaires aurait entraîné des coûts prohibitifs, et rendu la chose impossible à pratiquement 100% des associations de militants. D’après la charte du réseau, tous ses logiciels doivent maintenant être libres pour affirmer les affinités philosophiques entre les deux domaines. La coordination et la coopération se font donc de manière semblable entre les militants associés dans des projets de la Fondation pour le logiciel libre, ce qui permet à de nombreux militants de passer d’un projet à l’autre.
Malgré les interconnexions et les affinités, le propos technique des deux mouvements n’est pas le même. Dans le mouvement IMC il s’agit d’accroître la capacité de chaque utilisateur d’Internet à l’utiliser, en faisant usage de modèles semblables et facilement transmissibles. Les moyens techniques sont subordonnés à des buts politiques. Le mouvement du logiciel libre, au contraire, anime une recherche technique, et a des débats incompréhensibles à l’utilisateur de base.
Les opinions divergent d’ailleurs sur les technologies les plus appropriées pour cette action politique. Il existe en fait de nombreux outils informatiques IMC. Les programmeurs ont fait bifurquer Active vers SF-Active pour utiliser une autre base de données. Les codeurs d’Indymedia ont aussi programmé à partir de divers autres outils, comme Mir et Dada, pour répondre à des besoins juridiques légèrement différents et à des désirs personnels de publication ouverte. Mir par exemple avait été mis au point par les hackers de IMC en Allemagne pour s’adapter aux règles allemandes de la parole libre, qui sont plus restrictives, et pour bâtir une plateforme qui incorpore les connaissances accumulées en deux années de publication en ligne. Tant que ces projets ne sont pas concurrents, des groupes techniques se forment autour des différentes plateformes correspondantes, ce qui reflète la diversité des modes opératoires et permet aux programmeurs de choisir le plus approprié.
Indymedia et la Fondation du logiciel libre diffusent deux versions différentes de l’ouverture et de la parole libre. Pour Indymedia la parole libre n’échappe pas nécessairement à la protection juridique, et n’est pas un droit qui doit être mis au dessus de tous les autres idéaux.
L’expression politique et la participation sont vues fondamentalement comme des sous-produits de conditions structurelles et l’œuvre invisible de l’idéologie. Les centres locaux et leurs membres croient de manière différente à la « sainteté de la parole libre », et l’idéal de la parole libre mûrit avec la pratique. Indymedia, tel qu’il fonctionne en général, n’est pas tant voué à la parole libre qu’à la réduction des inégalités de moyens d’expression. Il rend possible que les voix soient égales en modifiant les conditions structurelles de l’information, en produisant «un service public» sous forme des technologies nécessaires au changement de la capacité d’influencer.
Pour autant Indymedia n’est pas une cacophonie de voix où pourrait entrer n’importe qui et n’importe quoi, même s’il s’agit de quelqu’un ou de quelque chose de valorisé. Malgré son engagement radical d’accroître les potentialités des individus à faire les informations et à les transmettre, un tri éditorial existe pour satisfaire aux principes locaux et globaux d’unité. Les membres du collectif éditorial refusent et enlèvent les doubles, les annonces commerciales, et rangent les articles envoyés dans des catégories appropriées. Si le contenu pose problème, comme dans le cas du discours de haine par exemple, ils relèguent le message dans une zone spécifique du site, accessible à tous quand même, mais pas de façon centrale.

Un succès de son temps, celui de la connaissance
Vu l’étendue extraordinaire des localisations géographiques des intérêts politiques des activistes et collectifs d’Indymedia, sa capacité à établir une unité est pour le moins étonnante. Deux processus interconnectés ont été institués pour combattre les problèmes liés à la taille et à la croissance. L’un est l’acculturation, la manière dont les nouveaux membres sont socialisés dans le milieu sociopolitique et organisationnel d’Indymedia, la procédure NIP, New IMC Process. C’est un exercice de pédagogie éthique et culturelle au cours duquel un groupe impétrant apprend et incorpore les valeurs politiques et organisationnelles spécifiques. Ce « moment d’entrée » vise à assurer un certain degré d’uniformité dans l’animation, à créer la confiance, et à faire connaître au nouveau membre l’ensemble complexe des travaux d’Indymedia.
Le second processus, qui découle du premier, est fondé sur une dynamique différente, et consiste en une explicitation des connaissances. En effet durant la première année d’existence d’Indymedia, beaucoup de savoir-faire, aussi bien administratifs que technologiques, n’existaient que dans les têtes et dans les actes des militants. La seule manifestation de ce savoir était dispersée dans des milliers d’e-mails ou d’expressions éphémères dans des chats. Le projet documentaire d’Indymedia veut transformer le savoir implicite en une base codifiée et accessible.
La mise en place de ces deux procédures a été essentielle pour la continuité du mouvement, qui a rencontré des difficultés croissantes au fur et à mesure que plus de gens voulaient créer un IMC dans une autre localité. Au début, le groupe technique installait de nouveaux centres par un processus très informel. C’était la période charismatique. Mais un long chemin nous sépare déjà de Seattle, et il convient donc d’être conscient et organisé. Le NIP donne la marche à suivre. Les candidats à la création d’un centre Indymedia partagent en général déjà largement les valeurs du réseau. Mais il existe tout de même assez de différences parmi les progressistes, gauchistes et radicaux pour qu’Indymedia soit obligé de faire attention à la manière de les intégrer. Le processus d’incorporation NIP a été pensé comme suffisamment large pour s’adresser à tous, mais suffisamment circonscrit pour infléchir le bruit produit par les interférences entre ces mouvements. Au moment où un groupe se découvre comme un collectif émetteur d’informations, un média collectif, il apprend un nouveau langage politique et technique, qui a des corrélats éthiques : aide mutuelle, coopération ouverte, partage des ressources, souci de changement social, respect, formes non hiérarchiques de coordination.

Traduit de l’anglais (américain) par Anne Querrien

Coleman Biella

Enid Gabriella Coleman, dite Biella Coleman, est une doctorante en anthropologie de l'Université de Chicago, qui a choisi pour sujet de thèse le mouvement du logiciel libre et les individus qui le portent. Avant d'entrer à l'Université elle a vécu un an sur un bateau à voile qui menait des recherches dans les Caraïbes. Elle est originaire de Porto Rico. Son site internet: HYPERLINK "http://www.healthhacker.com/biella/" http://www.healthhacker.com/biella/