L’éthique comme politique de l’ordinaire

Les éthiques du care, en proposant de valoriser des valeurs morales d’abord identifiées comme féminines – le soin, l’attention à autrui, la sollicitude – ont contribué à modifier une conception dominante de l’éthique. Par là, elles ont introduit des enjeux éthiques dans le politique, et mis la vulnérabilité au cœur de la morale. En cela elle rejoignent des éthiques qu’on pourrait appeler « wittgensteiniennes »[1]e. On peut penser d’abord à Stanley Cavell et Cora Diamond, et plus récemment à Veena Das, qui connecte la vulnérabilité de l’humain à une vulnérabilité, pour ainsi dire, de la forme de vie (Lebensform) humaine. Cette idée de la Lebensform est associée, chez Cavell et Das, à l’attention à la forme de vie humaine ordinaire : à ce que Cavell appelle « L’inquiétante étrangeté de l’ordinaire » et à ce que Das appelle « la vie quotidienne de l’humain »[2]. Le care est d’abord l’attention à cette vie humaine ordinaire, l’ordinaire de la vie et à ce qui fait sa continuité. L’éthique du care appelle notre attention sur ce qui est juste sous nos yeux, mais que nous ne voyons pas, par manque d’attention tout simplement, ou mépris.

Le care renvoie à une réalité ordinaire : le fait que des gens s’occupent d’autres, s’en soucient et ainsi veillent au fonctionnement courant du monde. Les éthiques du care affirment l’importance des soins et de l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne. Elles s’appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soins ont été socialement et moralement dévalorisées[3] . L’assignation des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors du domaine moral et de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés dénués de portée morale et politique. Les perspectives du care sont en ce sens porteuses d’une revendication fondamentale concernant l’importance du care pour la vie humaine, des relations qui l’organisent et de la position sociale et morale des care givers.

Reconnaître cela suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité sont des traits de la condition de tous. Cette sorte de réalisme « ordinaire » (au sens realistic que propose Diamond[4]) est absente des théories sociales et morales majoritaires qui ont tendance à réduire les activités et les préoccupations du care à un souci des faibles ou des victimes pour mères sacrificielles. La perspective du care est donc indissociablement éthique et politique, elle élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l’éthique de la justice. En réplique à la « position originelle » décrite par Rawls[5], la sorte particulière de réalisme prônée par la perspective du care aurait tendance à mettre cette « condition originelle » – pour reprendre les termes de Nel Noddings – de vulnérabilité en point d’ancrage de la pensée morale et politique.

C’est donc bien la théorie de la justice telle qu’elle s’est développée dans la seconde moitié du siècle dernier, et s’est installée en position dominante dans le champ de la réflexion non seulement politique, mais morale, qui est dans la mire des approches du care. Non seulement, comme l’illustrent des controverses fameuses entre partisans du care et de la justice, parce qu’elles mettent en cause (avec les arguments devenus classiques des approches « genre ») l’universalité de la conception de la justice illustrée par Rawls, mais aussi parce qu’elles transforment la nature même du questionnement moral, et du concept de la justice. L’enjeu, par-delà les débats féministes et politiques ou plutôt à leur pointe, est le rapport à la vie ordinaire. Le care propose de ramener l’éthique au niveau du « sol raboteux de l’ordinaire » (Wittgenstein encore). Il est une réponse pratique à des besoins spécifiques qui sont toujours ceux d’autres singuliers (qu’ils soient proches ou non), travail accompli tout autant dans la sphère privée que dans le domaine public, engagement à ne pas traiter quiconque comme partie négligeable, sensibilité aux détails qui importent dans les situations vécues.

Quelle est la pertinence, l’importance du particulier, de la sensibilité individuelle ? Qu’est-ce que le singulier peut revendiquer ? C’est en redonnant sa voix, différente, au sensible individuel, à l’intime, que l’on peut assurer l’entretien (conversation /conservation) d’un monde humain. Le sujet du care est un sujet sensible en tant qu’il est affecté, pris dans un contexte de relations, dans une forme de vie – qu’il est attentif, attentionné, que certaines choses, situations, moments ou personnes comptent pour lui. Le centre de gravité de l’éthique est déplacé, du « juste » à l’« important ». Le care est d’abord prise de conscience de ce qui importe, de ce qui compte (matters). Prendre la mesure de l’importance du care pour la vie humaine suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité ne sont pas des accidents de parcours qui n’arrivent qu’aux « autres » mais sont le lot de tous y compris de ceux qui semblent les plus indépendants, mais qui pour cela ont besoin d’autres pour assurer leur autonomie. À contre-courant de l’idéal d’autonomie qui anime la plupart des théories morales, le care nous rappelle que nous avons besoin d’autres pour satisfaire nos besoins primordiaux. Ce rappel désagréable pourrait bien être à la source de la méconnaissance du care, réduit à un souci des faibles ou des victimes pour mères sacrificielles, ou à une version niaise ou condescendante de la charité (sollicitude). Il est alors indissociable d’un certain mépris bien français des approches féministes, qui, comme nous voulons le suggérer à la suite de Joan Tronto, est assis dans un mépris bien réel pour les activités liées au care.

La réflexion sur le care s’inscrit dans un tournant particulariste de la pensée morale : contre ce que Wittgenstein appelait dans le Cahier Bleu la « pulsion de généralité », le désir d’énoncer des règles générales de pensée et d’action, faire valoir en morale l’attention au(x) particulier(s), au détail ordinaire de la vie humaine : c’est cette volonté descriptive qui modifie la morale : apprendre à voir ce qui est important et non remarqué, justement parce que c’est sous nos yeux[6] . Émerge alors une éthique de la perception particulière des situations, des moments, de « ce qui se passe » (what is going on), à la façon dont Goffman définit l’objet de la sociologie (et Bourdieu à sa suite). La perception a bien un enjeu moral, et politique : nos concepts moraux dépendent, dans leur application même, de la description que nous donnons de nos existences, de ce qui est important (matter) et de ce qui compte pour nous.

Cette capacité à percevoir l’importance des choses, leur place dans notre vie ordinaire, n’est pas seulement affective : elle est aussi capacité d’expression adéquate (ou non). Au centre de l’éthique du care, il y a notre capacité (notre disposition) à l’expression morale qui, comme l’ont montré de diverses manières Cavell et Charles Taylor[7], s’enracine dans une forme de vie, au sens (wittgensteinien) d’un agrégat à la fois naturel et social de formes d’expression et de connexions à autrui. La relation à l’autre, le type d’intérêt et de souci que nous avons des autres, l’importance que nous leur donnons, ne sont compréhensibles que dans la possibilité de l’expression de soi. Les éthiques wittgensteiniennes sont alors, et d’abord, des éthiques de l’attention à ce qui est dit, exprimé. Les analyses en termes de care s’inscrivent ainsi dans le même mouvement de critique de la théorisation morale, qui revendique un primat de la description des pratiques morales dans la réflexion éthique. Les éthiques du care partent, au contraire, de problèmes moraux concrets, et voient comment nous nous en sortons, non pas pour abstraire à partir de ces solutions particulières (ce serait encore la pulsion de généralité) mais pour percevoir la valeur même au sein du particulier. Elles appellent une sorte d’ethnographie morale qui laisserait leur place aux expressions propres des agents, en lieu et place d’une normativité préexistante qui analyserait ou engagerait des comportements.

Concevoir la morale sur le seul modèle de la justice conduit à négliger des aspects parmi les plus importants et difficiles de la vie morale – nos proximités, nos motivations, nos relations – au profit de concepts éloignés de nos questionnements ordinaires – l’obligation, la rationalité, le choix. Les qualités comme la gentleness, la générosité ou l’amabilité semblent ainsi échapper aux capacités de description ou d’appréciation des théories morales disponibles. Mais le care vise à aller plus loin qu’une éthique des vertus ou du développement humain ; il veut valoriser le souci des autres, non contre le souci de soi, mais comme base même d’un réel et réaliste souci de soi, d’une culture de notre capacité à faire attention à nos besoins et à nos exigences.

La voix différente et l’expression morale

Au départ, et notamment dans la discussion care/justice comme dans le féminisme, il s’agissait de donner expression à une approche, une voix nouvelle, jusqu’ici tenue à l’écart et réduite au silence. Carol Gilligan pointait, dans le modèle de développement moral de Kohlberg, l’incapacité du langage de la justice à prendre en compte comme moralement pertinents les expériences et les points de vue des femmes : elle faisait l’hypothèse d’une « voix différente », d’une orientation morale qui identifie et traite autrement les problèmes moraux que ne le fait le langage de la justice.

C’est à cette tâche d’articulation et d’explicitation que se consacrent les analyses en termes de care qui spécifient certaines des limites de l’éthique de la justice. Ces limites sont tracées en termes d’expression : l’éthique du care note l’ignorance d’une sensibilité classiquement attribuée aux femmes, tout en marquant les difficultés conceptuelles et politiques d’une définition d’une sensibilité féminine. La question n’est plus alors de choisir entre care et justice, mais de comprendre comment on peut perdre ces deux dispositions. Suivons la suggestion de Gilligan dans ses écrits récents : « L’erreur potentielle dans le raisonnement fondé sur la justice se trouve dans son égocentrisme latent, la tendance à confondre sa propre perspective avec un point de vue objectif ou la vérité, la tentation de définir l’autre dans ses propres termes. L’erreur potentielle dans le raisonnement fondé sur le care se trouve dans la tendance à oublier ses propres termes, à se voir comme entièrement dévoué à autrui (selfless), à se définir dans les termes des autres. » Il s’agit alors, au-delà du débat justice/care, que chacun trouve sa voix, et qu’on entende celle de la justice comme celle du care en évitant ces deux erreurs et mésententes, qui sont deux mauvaises perceptions : « celle de la justice comme identification de l’humain au masculin, injuste dans son omission des femmes, et celle du care comme oubli de soi, indifférent (uncaring) dans son incapacité à représenter l’activité et l’agentivité du care ».

Il faudrait alors, pour légitimer l’approche care, revenir au sens ordinaire de la justice, à la pratique du souci des autres. Le care apparaîtrait alors comme une des voies actuelles vers une éthique de l’ordinaire, concrète et non normative. Il ne s’agit pas de rendre compatibles, dans une sorte de demi-mesure moralisante, la justice et la sensibilité, d’introduire une dose de care dans la théorie de la justice, ou à l’inverse une mesure de rationalité dans nos affects. Il s’agit plutôt, et plus radicalement, de voir la sensibilité comme condition nécessaire de la justice.

La réflexion sur le care semble opposer une conception féminine et une conception masculine de l’éthique, la première étant définie par l’attention, le souci de l’autre, le sens de la responsabilité, des liens que nous avons à un ensemble de personnes, de proches, la seconde étant définie par la justice, l’impartialité. Nous n’insistons pas ici[8] sur la difficulté qu’il y a à opposer une éthique féminine et une éthique masculine, une éthique du care et une éthique de la justice, au risque de la reproduction de préjugés que l’éthique du care (à première vue, en tant qu’éthique féministe) visait précisément à combattre. On peut, comme Tronto, intégrer le care à une approche éthique, sociale et politique générale, qui ne soit pas réservée aux femmes, mais qui soit une aspiration pour tous et qui permette ainsi une amélioration du concept de la justice ; ou on peut redéfinir le care et le juste en redéfinissant l’éthique, comme l’ont suggéré Nussbaum, Diamond, à partir du sensible, et de la perception morale comme souci (care) du particulier. Iris Murdoch, disciple de Wittgenstein, dans « Vision et choix en morale », évoque l’importance de l’attention en morale (une première façon d’exprimer le care : faire attention à, être attentionné)[9]. Attention serait alors une traduction possible en français du terme care et de son sens éthique : il faut prêter attention à ces détails de la vie que nous négligeons (qui a nettoyé et rangé cette salle où nous sommes ? qui s’occupe de mes enfants en ce moment ?) Le care se définirait à partir de cette attention spécifique à l’importance des « petites » choses et des moments, à la dissimulation inhérente de l’importance. Cette fragilité du réel et de l’expérience, pour parler comme Goffman, est propre à l’expérience ordinaire, « structurellement vulnérable ».

Redéfinir la morale à partir de l’importance, et de son lien à la vulnérabilité structurelle de l’expérience, pourrait définir l’éthique du care. La notion de care est indissociable de tout un cluster de termes : attention, souci, importance, signifier, compter. C’est bien dans l’usage du langage (choix des mots, style d’expression et de conversation) que se montre ouvertement ou s’élabore la vision morale d’une personne, sa texture d’être. Cette texture n’a guère à voir avec les raisonnements moraux, mais encore une fois avec « ce qui importe » et exprime les différences entre vies humaines singulières. Ce sont ces différences qui définissent le sujet du care. La définition de la compétence éthique en terme de perception affinée et agissante (contre la capacité à juger, argumenter et choisir) est reprise par Nussbaum (2006). Dans une telle approche, le care est à la racine de l’éthique au lieu d’en être un élément subordonné ou marginal. La morale (et la politique) concernent alors notre capacité à lire, voir, et apprécier l’expression morale. Or cette capacité d’expression n’est pas purement affective, elle est conceptuelle et langagière – c’est notre capacité à bien faire usage des mots, et à les utiliser dans de nouveaux contextes, à répondre/réagir de façon appropriée à autrui. La relation à l’autre, le type d’intérêt et de souci que nous avons des autres, l’importance que nous leur donnons, n’existent que dans l’expression singulière… et publique. Cavell le suggérait dans les Voix de la raison : « Les expressions humaines, la silhouette humaine doivent, pour être saisies, être lues ». Cette lecture de l’expression, cette sensibilité au sens, qui rend possible de répondre, ce qu’on entend souvent aujourd’hui par la reconnaissance, est un produit de l’attention et du care. L’expression de la souffrance en est le meilleur exemple, comme exprimant une appartenance à une forme de vie, « life form ». Mais la forme de vie est à concevoir comme naturelle autant que sociale[10].

L’éthique du care constitue ainsi une révolution par rapport aux théories morales dominantes, celles en tout cas qui veulent énoncer des principes généraux de façon à orienter ou guider nos actions, et se fonder pour cela sur un accord rationnel. Lorsque Diamond affirme que la philosophie morale est devenue aveugle et insensible, elle entend par là insensible à la spécificité humaine du questionnement moral et à la vie morale ordinaire. Ce qui ne veut pas dire que la morale qu’elle veut promouvoir soit indifférente aux situations exceptionnelles, qui de fait peuvent être des situations de choix, mais plutôt, que le tragique des grandes décisions est en quelque sorte inhérent, interne à l’ordinaire – que nos problèmes de tous les jours requièrent la même attention et le même concernement, comme le montrent Cavell et Das. C’est cette dimension de tragédie qui sépare une pensée de l’éthique ordinaire des théories du consensus et la communauté. Il n’y a pas dans cette conception éthique opposition entre sensibilité et entendement, mais bien plutôt sensibilité à une forme de la vie conceptuelle. C’est ce qui explique les réactions « sensibles » que nous avons à l’expression des idées. Il n’y a pas à séparer en éthique, comme le fait Nussbaum, et comme pourraient y conduire certaines formulations du care, la raison et le sentiment. C’est plutôt le caractère sensible des concepts et le caractère perceptif de l’activité conceptuelle qui sont en œuvre dans l’éthique : ils permettent la vision claire des contrastes et distances conceptuels (par exemple lorsqu’on entend parler quelqu’un et que sans qu’on puisse forcément donner des arguments contre ce qu’il dit, on sait que ce qu’il dit ne va pas). Il faut, pour donner sa place au care, lui donner la place maximale : considérer que la morale dans son ensemble doit devenir sensible – une « sensibilité qui envelopperait la totalité de l’esprit », tout le contraire d’une éthique minimale. La morale n’est plus alors un domaine spécifique, avec ses questions propres : elle concerne/est concernée par l’ensemble des activités humaines, qu’elle doit nous apprendre à considérer autrement, et par l’ensemble des expressions humaines ordinaires.

La question – celle de l’expression de l’expérience : quand et comment faire confiance à son expérience, trouver la validité propre du singulier – dépasse la question du genre, car c’est celle de notre vie ordinaire, à tous, hommes et femmes. C’est le problème qu’affronte le care : celui de l’expression de l’humain de la perte de la voix. John Stuart Mill s’était préoccupé de la situation où l’on n’a pas de voix pour se faire entendre, parce qu’on a perdu contact avec sa propre expérience.

« Ainsi l’esprit lui-même est courbé sous le joug : même dans ce que les gens font pour leur plaisir, la conformité est la première chose qu’ils considèrent (…) au point que leurs capacités humaines sont atrophiées et sans vie ; ils deviennent incapables du moindre désir vif ou du moindre plaisir spontané, et ils manquent en général d’opinions ou de sentiments de leur cru, ou vraiment leurs. Est-ce là, oui ou non, la condition désirable de la nature humaine ?» (Stuart Mill, On Liberty, III, § 6)

Il s’agit d’une situation qui n’est pas propre à la femme, et qui résume toute situation de perte simultanée de l’expérience et du concept[11] : qui motive le désir de sortir de cette situation de perte de la voix, de reprendre possession de son langage, et de trouver et constituer un monde qui en soit le contexte adéquat, qui donne sens à ce qu’on veut dire. Retrouver le contact avec l’expérience, et trouver une voix pour son expression : c’est la visée première de l’éthique qu’on dira perfectionniste[12]. Il reste à articuler cette expression subjective à l’attention au particulier qui est aussi au cœur du care, et à définir ainsi une connaissance par le care. La connaissance morale, par exemple, que nous donne l’œuvre littéraire (ou cinématographique), par l’éducation de la sensibilité n’est pas traductible en arguments, mais elle est pourtant connaissance – d’où le titre ambigu de Nussbaum, Love’s Knowledge : non la connaissance d’un objet qui serait l’amour, mais la connaissance particulière que nous donne la perception affinée de/par l’amour[13]. En se focalisant sur une conception étroite de l’éthique, ce qu’on risque, c’est de passer à côté, manquer une dimension de la morale, celle du visage de la pensée morale (Diamond 2004, 36). Gilligan note qu’une « restructuration de la perception morale » devait permettre de « modifier le sens du langage moral, et la définition de l’action morale » (1987, 43), et d’avoir une vision non « distordue » du care, où le care ne serait pas une disparition ou diminution du soi. Le care, entendu comme attention, se différencie de la selflessness, d’un étouffement du soi par la pure affectivité ou le dévouement : il devient souci de soi.

Philosophie analytique du politique

Le care, en suggérant une attention nouvelle à des détails inexplorés de la vie ou à des éléments qui sont négligés, nous confronte à nos propres incapacités et inattentions, mais aussi à la façon dont elles se traduisent ensuite en théorie. L’enjeu des éthiques du care est épistémologique en devenant politique : elles mettent en évidence le lien entre notre manque d’attention à des réalités négligées et le manque de théorisation (ou, de façon plus directe, le rejet de la théorisation) de ces réalités sociales « invisibilisées »[14]. Il s’agit alors de renverser une tendance de la philosophie – de chercher non à découvrir ou dévoiler l’invisible mais à voir le visible, comme le suggèrent aussi bien Foucault et Wittgenstein : de passer, de la tentative et tentation de découvrir les enjeux cachés dans les représentations collectives et publiques, à la volonté simple de voir, par une attention nouvelle, ce qui est devant nous, tous les jours. L’injustice n’est pas calculable, ni cachée, elle est là, et crève les yeux. On revient à l’attention au détail qui est revendiquée chez Wittgenstein, une source de ces éthiques contemporaines :

« Ce que nous fournissons, ce sont à proprement parler des remarques concernant l’histoire naturelle de l’homme (…) des constatations sur lesquelles personne n’a jamais eu de doute et qui n’échappent à la conscience que parce qu’elles sont en permanence devant nos yeux. » (2004, § 415).

C’est dans l’attention aux usages, aux mots tels qu’ils sont employés au sein des formes de vie, que peut s’élaborer une vision morale. Ici, la conception wittgensteinienne se retrouve dans une remarque de Foucault[15] :

« Il y a longtemps qu’on sait que le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir ce qui et caché, mais de rendre visible ce qui est précisément visible, c’est-à-dire de faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas. »

Arnold Davidson a mis en évidence ce rapport entre Wittgenstein et Foucault, dans leur volonté morale (perfectionniste) de nous tourner vers nous-mêmes, de nous faire voir dans nos usages et nos jeux de langage ce qui est proprement humain, afin de nous transformer[16]. Le care, en suggérant une attention nouvelle à des détails inexplorés, nous confronte à nos propres incapacités, et à nous-mêmes. L’enjeu des éthiques du care devient alors celui d’une nouvelle entente du sujet, attentif plutôt qu’agentif. Mais il est aussi bien politique : il s’agit alors de mettre en évidence le lien entre notre manque d’attention à des réalités négligées et le manque de théorisation (ou, de façon plus directe, le rejet de la théorisation) de ces réalités sociales.

« Comme type d’activité, le care exige une disposition morale et un type de conduite morale. Pour qu’elle soit créée et poursuivie, une éthique du care s’appuie ainsi sur l’impératif politique qui consiste à conférer une valeur au care et à reconfigurer les institutions en fonction de cette valorisation ».(Tronto 2009)

24 Une véritable mise en œuvre politique de l’éthique du care passe aussi par la publicisation de ses enjeux institutionnels. On comprend mieux, en lisant les analyses de Tronto, pourquoi l’éthique du care est si difficile à faire entendre en France, malgré l’absence d’une domination théorique proprement américaine des théories de la justice libérales. La reconnaissance de la pertinence théorique des éthiques du care, la valorisation des affects dont on a vu l’importance pour corriger une vision étroite de la justice passent forcément par une revalorisation pratique des activités liées au care. Cela conduit Tronto à proposer, dans le prolongement du care, une anthropologie des besoins : non seulement certains de nos besoins appellent directement le care, mais le care définit l’espace (politique) où l’écoute des besoins devient possible en tant qu’attention à autrui. En appelant une société où les care givers auraient leur voix, leur pertinence, et où les tâches de care ne seraient pas structurellement discrètes, les éthiques du care mettent des réalités non vues – et trop visibles – au cœur de la perception politique et morale.

« Pour qu’elle soit créée et poursuivie, une éthique du care s’appuie ainsi sur l’impératif politique qui consiste à conférer une valeur au care et à reconfigurer (reshape) les institutions en fonction de cette valorisation ».(Tronto, 2009, p. 178)

26 Pas d’éthique du care, donc, sans politisation : mais il faut peut-être aller jusqu’au bout de l’idée critique– féministe – qui était à la source de l’éthique du care et des thèses de Gilligan : que les éthiques dominantes de tonalité libérale, dans leur articulation au politique, sont le produit et l’expression d’une pratique sociale qui dévalorise l’attitude et le travail de care, et ne veut pas le voir ni trop en entendre parler. L’éthique du care donne à des questions ordinaires, et à la simple observation du réel, la force et la pertinence nécessaires pour examiner de façon critique nos jugements politiques et moraux.

C’est bien la puissance politique de la simple attention au réel qui émerge dans le care : quand Foucault parle de « rendre visible ce qui est précisément visible» faire apparaître à nos yeux « ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas », il propose une analyse des discours qui nous fait apercevoir ce qui est trop proche pour être vu. Or, c’est l’analyse des usages ordinaires du langage qui permet une telle approche. Son texte sur « La philosophie analytique de la politique » se poursuit ainsi :

« Vous me direz que c’est là une tâche bien modeste, bien empirique, bien limitée, mais on a tout près de nous un certain modèle d’un pareil usage de la philosophie dans la philosophie analytique des Anglo-Américains. Après tout, la philosophie analytique anglo-saxonne ne se donne pas pour tâche de réfléchir sur l’être du langage ou sur les structures profondes de la langue ; elle réfléchit sur l’usage quotidien qu’on fait de la langue dans les différents types de discours. Il s’agit pour elle de faire une analyse critique de la pensée à partir de la manière dont on dit les choses. On pourrait imaginer de la même façon une philosophie qui aurait pour tâche d’analyser ce qui se passe quotidiennement dans les relations de pouvoir, une philosophie qui essaierait de montrer de quoi il s’agit. »(Foucault, 540-1)

29 Foucault conclut de façon étonnante qu’il faudrait « imaginer quelque chose comme une philosophie analytico-politique » qui analyserait les enjeux du pouvoir dans nos usages quotidiens du langage. Certes, un tel programme, qui articulerait l’analyse sémantique, une éthique wittgensteinienne de l’attention aux usages ordinaires (« une analyse critique de la pensée à partir de la manière dont on dit les choses ») et une volonté politique de comprendre ce dont il s’agit n’a pas été développé par Foucault. Mais les éthiques du care permettent d’imaginer ce que pourrait être cette politique de l’ordinaire.

Notes

[ 1] S. Laugier, Éthique, littérature, vie humaine, Paris, PUF, 2006.Retour

[ 2] V. Das Life and Words, Violence and the descent in the ordinary, Berkeley, University of California Press, 2007.Retour

[ 3] J.Tronto, Un monde vulnérable, pour une éthique du care, tr. fr. par H. Maury, Paris, La Découverte, 2009.Retour

[ 4] C. Diamond, L’esprit réaliste, tr. fr. E. Halais et J.Y.Mondon, Paris, PUF, 2004.Retour

[ 5] J. Rawls Théorie de la justice, Paris, Seuil [1971], 1987.Retour

[ 6] L.Wittgenstein, Le cahier bleu et le cahier brun Gallimard, Tr. fr. M. Goldberg et J. Sackur [1958], 1996.Retour

[ 7] Ch. Taylor, « Le langage et la nature humaine » et « L’action comme expression », tr. fr. Ph. de Lara in La liberté des modernes, Paris, PUF,1997.Retour

[ 8] Voir notre préface à Gilligan, Une voix différente, Paris, Champs-Flammarion, 2008.Retour

[ 9] I. Murdoch « Vision and Choice in Morality » in Iris Murdoch, Peter J. Conradi (ed.), Existentialists and Mystics: Writings on Philosophy and Literature, London, Chatto and Windus, 1997.Retour

[ 10] S. Laugier « Wittgenstein, anthropologie, scepticisme et politique », Multitudes, 2002.Retour

[ 11] E. Renault, L’expérience de l’injustice, Paris, La Découverte, 2004.Retour

[ 12] S. Cavell, Qu’est-ce que la philosophie américaine ,? tr. fr. C. Fournier et S. Laugier, Paris, Gallimard, Folio, 2009.Retour

[ 13] M. Nussbaum, Love’s Knowledge, Essays on Philosophy and Literature, Oxford, Oxford University Press, 1990.Retour

[ 14] P. Molinier, “Le care à l’epreuve du travail. Vulnérabilités croisées et savoir-faire discrets”, en Paperman y Laugier (eds.) Le souci des autres, éthique et politique du care, Paris, EHESS, Raisons Practiques, 2005, p.299-316.Retour

[ 15] M. Foucault, « La philosophie analytique de la politique » 1978, Dits et écrits 3.Retour

[ 16] Arnold Davidson, L’émergence de la sexualité, Paris, Albin Michel.Retour

Laugier Sandra

Professeure de philosophie à l’université Paris-I et directrice du Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne, a publié récemment Le Principe Démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique (avec Albert Ogien, La Découverte, 2014), Recommencer la philosophie. Stanley Cavell et la philosophie en Amérique (Vrin, 2014), Tous vulnérables. Le care, les animaux et l’environnement (Payot, 2012) et Qu’est-ce que le care ? (avec P. Molinier et P. Paperman, Payot, 2008).