La monnaie et la finance globale

Cet article constitue la retranscription, revue et largement enrichie par son auteur, d’une intervention dans le cadre de l’Université ouverte, organisée par la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France[1].

Tout ce qui semblait relever d’un fonctionnement normal de la finance dans les années 1970 a aujourd’hui disparu et, de ce fait, les théories économiques s’avèrent obsolètes. Dans les dernières décennies, tout s’est transformé dans la finance et les règles de la finance, tant en ce qui concerne la gestion du déficit public et le financement des investissements que dans la gestion des entreprises, et notamment dans la création d’emplois. Fait majeur : la finance a désormais pris la place de la création monétaire, qui avait été une constante au cours des fameuses trente glorieuses de l’après-guerre.

Pendant cette phase de croissance généralisée du capitalisme occidental, grâce au lien entre le Trésor et la Banque centrale, les autorités monétaires disposaient du pouvoir de créer la monnaie. Les autorités monétaires avaient, de ce fait, la possibilité de couvrir les déficits générés par les politiques de deficit spending, avant tout à travers une création ex ante de monnaie qui anticipait le devenir-capital de cette monnaie injectée dans le circuit économique par les autorités étatiques.

La monnaie ainsi créée et injectée dans les réseaux bancaires pour acheter des titres — les bons du Trésor — constituait une sorte de création de revenu ex ante qui devait se transformer en croissance économique, en profits, en investissements et en créations d’emploi.

À partir des années 1970, il y a eu un profond changement dans cette approche monétaire de la création de liquidités et de la croissance soutenue et impulsée par l’État.

La gestion de la crise fiscale de l’État[2 de New York, en 1973, constitue un véritable tournant et son analyse est importante pour comprendre les transformations entamées depuis cette époque à l’échelle de la finance globale.

Au début des années 1970, New York avait connu un fort afflux de populations qui émigraient depuis les États du sud des États-Unis. Il s’agissait de chômeurs ou de personnes occupant des emplois peu qualifiés. Ces populations immigrées et pauvres exerçaient une forte pression sur l’État social new-yorkais. Parallèlement, les entreprises industrielles fuyaient la ville de New York, générant un processus de désindustrialisation et contribuant ainsi au creusement du déficit public. Les investisseurs privés ont suivi l’exode des entreprises industrielles et ont délaissé les titres de la dette de la ville de New York, les city bonds. Ils refusaient de financer la ville, de l’aider à survivre du point de vue fiscal. Face à cette crise fiscale, la solution est venue des syndicats du service public : ils ont utilisé les fonds de pension des employés du service public pour acheter les city bonds, les obligations de la ville qui ne trouvaient plus d’acheteurs.

Finance, fonds de pension et biocapital

En 1976, Peter F. Drucker[3] mène une réflexion sur cette transformation qu’il interprète dans les termes d’un « socialisme des fonds de pension ». C’est une intuition extraordinaire. Peter F. Drucker, certainement l’un des plus grands penseurs du management, de la gestion des entreprises privées, saisit dans cette nouvelle gestion de la dette un processus de socialisation des moyens de production, c’est-à-dire que l’épargne de la collectivité est utilisée pour acheter des actions, des obligations. C’est en ce sens qu’il y aurait une sorte de socialisation des moyens de production. Bien entendu, cela n’est vrai que dans un sens et dans une acception très particulière. Cette expérience ouvre le chemin à ce que deviendra la finance dans les formes contemporaines, c’est-à-dire un déplacement sur les marchés boursiers de l’épargne de la collectivité : les fonds de pension, les fonds d’investissement qui recueillent l’épargne et qui financent le marché boursier.

Mais l’aspect le plus intéressant de ce détournement des fonds de pension des employés du secteur public repose sur sa dimension politique. Par cette opération, toute alliance politique entre les employés du secteur public et les prolétaires qui demandent une aide sociale est rompue, car ceux dont l’épargne est investie dans les titres de la dette de la ville ont intérêt à une normalisation de la vie de ces prolétaires, à une rationalisation et à une disciplinarisation de leurs comportements.

En effet, jusqu’au milieu des années 1970, des alliances se tissaient au niveau des guichets, des services publics, des bureaux d’aide sociale, elles assuraient la création et la distribution d’un revenu. Ces « complicités » constituaient la « micropolitique » du welfare. Elles sont rompues par la mise en valeur de l’épargne des fonctionnaires, sous forme de city bonds, sur les marchés boursiers. Il s’agit dès lors de discipliner les pauvres qui viennent demander l’aide sociale et qui attendent une « complicité », une interaction, un respect à l’égard de leurs besoins, de leur vie. Nous avons là l’élément le plus important, même si c’est le plus oublié. Que signifie la financiarisation du capital, sinon que l’on commence à concevoir, pour la première fois, une mise en valeur de la vie ? Parce que les fonds de pension, qu’est-ce que c’est, fondamentalement ? C’est l’investissement dans le salaire différé. C’est notre vie future qui est mise dans les mains du capital. C’est à partir de là qu’on peut parler d’un biocapital, de la capitalisation boursière d’une partie importante de votre vie, une partie dans laquelle nous ne travaillons plus — la retraite. Il est parfois difficile de concevoir exactement ce que c’est que la biopolitique, le biocapital, la mise au travail de la vie. La vie, dans la perspective d’une histoire du capitalisme financier des trente-cinq dernières années, c’est la vie des retraités.

L’expérience de ces dernières années, à travers les crises financières à répétition, nous a très bien fait comprendre le sens de l’investissement en bourse du salaire différé : lorsqu’on atteindra l’âge de la retraite, on bénéficiera d’une rente qui sera la moitié de celle qu’on avait envisagée. Le revenu de vie est lié au destin du capital, au risque du capital. C’est cela, la vraie forme de la société, la vraie forme du risque. Il y a les centrales nucléaires, d’accord, mais il y a aussi le fait que le destin des prolétaires, des travailleurs, de nous tous, est lié à celui du capital. Il y a là, pour la première fois, un dépassement de la séparation entre capital et travail. C’est ça le projet, l’utopie capitaliste.

La contradiction cesse d’être « spatialisée » avec d’un côté le capital, de l’autre la force de travail. La contradiction traverse désormais l’être humain. Elle est en nous. Il est facile d’imaginer cette contradiction. Si vous êtes épargnant, vous avez intérêt à ce que l’investissement de votre épargne soit rentable. En tant que travailleur, en revanche, vous en subissez les conséquences. Il est donc difficile de traduire la contradiction en termes idéologiques. C’est de la schizophrénie pure et simple. Il devient très difficile de distinguer un dedans d’un dehors, parce que le dedans et le dehors sont en nous. Il y a là quelque chose de pathologique.

Finance, travail cognitif et devenir-rente du profit

Le blocage de la croissance fordiste-keynésienne constitue un deuxième facteur explicatif de la financiarisation. Dans les années 1970, il y a eu un phénomène de plafonnement de la croissance des profits (la fameuse « saturation des marchés ») : les investissements massifs en capital constant (les machines) ne permettaient plus l’extraction d’une plus-value importante. Le déplacement des capitaux sur les marchés financiers a permis de réaliser les profits que l’usine ne dégageait plus. La financiarisation a ainsi permis de contourner ce blocage historique. C’est la fin du modèle de croissance fordiste-keynésien, le pouvoir de capture se déplace à l’extérieur de l’usine, dès lors que l’usine n’est plus en mesure de générer la plus-value et d’innover. Il devient de plus en plus onéreux d’innover au niveau du processus de production : les entreprises sont devenues gigantesques, les structures productives trop lourdes pour déclencher de nouveaux cycles d’accumulation.

La crise du fordisme et le recours à la finance expliquent cet expédient pour récupérer à l’extérieur, sur les marchés boursiers, ce qu’on n’arrive plus à produire à l’intérieur de l’usine. Cette explication de la financiarisation est reprise par les forces de gauche qui dénoncent le choix « improductif » du capital par rapport à un « devoir historique » de produire, d’innover et de créer des emplois. C’est devenu un lieu commun : « au lieu de faire des profits, on fait des rentes ». Cette façon d’interpréter la financiarisation reste très déterminée par une logique fordiste. Cela revient à considérer que le capital industriel est le seul qui soit productif et que tout ce qui relève de la finance est improductif.

Il est vrai que, d’un point de vue anthropologique, les « nouveaux barbares » — les représentants de la finance — ne nous aident pas à voir dans ce passage une nouvelle configuration du capitalisme, disons, « cognitif ». En effet, ce capital est hautement productif, même s’il ne l’est pas directement dans l’usine. L’interprétation suivant laquelle le capital financier serait improductif est prisonnière d’une représentation qui remonte au siècle passé. Dans cette perspective, la séparation entre le profit et la rente recouvre la division entre la fabrique et la société, ce qui s’avère fort éloigné de la réalité actuelle.

Pour résumer, à partir de la fin des années 1970, le blocage des profits entraîne une baisse des investissements et une faible création d’emplois. La « longue marche » vers la financiarisation qui suit cette crise du profit sera rendue possible par l’attaque directe envers les syndicats, dans les usines. Elle permettra finalement de libérer les capitaux des fonds de pension et de les orienter vers les marchés financiers. Tant que les syndicats étaient forts dans les usines, il y avait un obstacle majeur à la capitalisation des fonds de pension. Il y avait encore la primauté des rétributions calculées sur la base de l’activité professionnelle. Enfin, sous la présidence de Reagan, aux États-Unis, le processus s’accélère et le principe de la primauté de la capitalisation a permis de faire affluer les fonds de pension sur les marchés boursiers.

17 Mais il faut insister sur un point, souvent source de confusion : la financiarisation ne constitue pas une modalité de financement des investissements. Les entreprises ne recourent pas aux marchés financiers pour financer les investissements, elles préfèrent s’autofinancer. Toutes les grandes entreprises cotées en bourse s’autofinancent ; elles utilisent les fonds propres jusqu’à 90 % de leur besoin de financement. Elles recourent aux marchés financiers pour accroître la partie « rente », celle qui n’est pas générée à l’intérieur de l’entreprise.

Il y a effectivement un élément très fort de rente dans la financiarisation. Cependant, à cet élément de rente ne correspond plus un blocage de la croissance industrielle, parce que la croissance industrielle se donne à partir d’une captation de valeur qui se trouve, elle aussi, en dehors de l’entreprise. La financiarisation doit être comprise justement comme un dispositif de captation de la valeur générée à l’extérieur de l’entreprise. Une valeur qui se donne dans des formes qui sont propres à la dynamique du marché du travail : flexibilité, précarité, créativité, finalement l’émergence d’une puissance vitale qui est la vraie source de la valeur économique, et qui ne relève plus exclusivement de la mise au travail dans l’entreprise sous les formes contractuelles ou salariales.

Carlo Vercellone[4] a développé une analyse remarquable du « devenir-rente du profit ». Il y a du profit dans la rente. Prenons l’exemple de l’utilisation des fonds de pension pour valoriser le capital boursier. Les fonds de pension donnent la possibilité de capter en partie la vie des personnes retraitées, de lui donner une valeur qui dépendrait autrement de la répartition entre la valeur créée par la partie active et la valeur créée par la population, disons, « inactive », celle des retraités. La financiarisation doit être entendue comme un passage de l’usine à la société, de l’homo œconomicus fordien à l’homo œconomicus postfordien, ou en tout cas à l’ouvrier socialisé qui produit même s’il n’est pas directement lié à un lieu de production, qui produit du fait même qu’il est vivant.

À la fin des années 1970, au moment même où le processus de financiarisation s’amorçait en engendrant le tournant dont il est question dans cet article, dans ses cours au Collège de France publiés seulement en 2004 sous le titre de Naissance de la Biopolitique, Michel Foucault analysait pratiquement tout ce que nous avons essayé de comprendre par la suite. Il réfléchit en temps réel au passage au néolibéralisme et il voit qu’on est en train de passer de l’homo œconomicus comme homme de l’échange à l’homo œconomicus comme homme de la production. Il signale un passage crucial : le devenir productif de l’être, de la vie.

Dans le nouveau système productif, on attend encore de nous une mise en valeur, un travail de nos affects, de nos émotions, de nos sentiments, de notre langage, de nos capacités relationnelles. C’est une question microéconomique que les sociologues du travail qui ont étudié le toyotisme ont bien décrite, mais elle va en réalité bien au-delà de l’entreprise et concerne la nouvelle configuration de l’entreprise, que la société elle-même est en train de devenir.

Il n’y a plus aujourd’hui de laboratoires de R&D dans les grandes entreprises. Ou plutôt, s’il y en a, et bien sûr il y en a, la vraie recherche et la vraie innovation résultent d’un processus de croisement des savoirs. Cela dépend beaucoup des nouvelles technologies de l’information et de la communication, mais surtout d’une nouvelle force de travail « cognitive » qui est capable de produire plus que tout ce que l’on pourrait s’attendre à produire en laboratoire. Il y a un excédent lié au fait que l’on est non seulement des êtres sociaux, mais aussi des êtres capables de création, d’innovation, de production de savoirs. Cette idée est cruciale, justement, pour comprendre comment la financiarisation permet de vampiriser la valeur qui se crée en dehors des entreprises.

Les enseignements de la crise financière du crédit immobilier et des subprimes

La financiarisation a bloqué et mis en crise le rôle du Trésor et de la Banque centrale, créateurs de monnaie en dernière instance pour injecter de l’argent, pour créer une demande au-delà de la demande créée par l’économie privée, par les entreprises. Aujourd’hui, les déficits publics sont financés par achat de titres, comme cela a toujours été le cas, mais les titres sont achetés par une communauté d’investisseurs qui conditionnent terriblement les marges de manœuvre des autorités locales, nationales. Les banques centrales ont perdu l’autonomie relative, dont elles bénéficiaient auparavant, dans la création de monnaie. L’indépendance de la Banque centrale vis-à-vis du Trésor est, en réalité, la forme de sa dépendance aux marchés. Il suffit de rappeler les critères de Maastricht : si vous en sortez, vous risquez d’être pénalisés par une fuite de capitaux. Il y a un levier de chantage d’une très grande puissance. Et c’est en ce sens que l’on peut parler d’une « privatisation de la monnaie », parce que l’autorité monétaire dépend des décisions d’investissement sur les marchés financiers.

Mais il y a aussi une sorte de « privatisation de la monnaie » lorsqu’on regarde les opérations de fusion-acquisition. Les entreprises qui achètent d’autres entreprises ne le font pas seulement avec de l’argent, mais avec des actions, des paquets d’actions qui sont une forme de privatisation, de métamorphose de la monnaie. C’est-à-dire que, d’un côté, on utilise les actions comme monnaie pour accomplir des fusions avec d’autres entreprises et, de l’autre côté, les oscillations des valeurs boursières conditionnent la Banque centrale, forcée de monétiser et d’injecter de la liquidité lorsqu’il y a un risque d’assèchement des marchés induit par les marchés financiers.

On ne peut pas dire que la monnaie soit privatisée à proprement parler, mais la logique monétaire relève de plus en plus du marché privé. C’est lui qui détient, dépense ou retire l’argent selon ses besoins et désirs, et, en conséquence, il n’y a plus de contrôle public sur la circulation monétaire. De ce point de vue, la crise des subprimes aux États-Unis est un exemple des plus clairs. Je me limiterai ici à quelques considérations sur cette crise qui mériterait une analyse bien plus vaste. Tout d’abord, la crise d’août 2007 s’est déclenchée après plusieurs années de forte expansion du crédit immobilier, expansion qui avait fait suite à la crise de la bulle Internet. Cela démontre qu’en l’absence d’un deficit spending public de type keynésien (welfare state), le capital a besoin d’autres dispositifs de demande supplémentaire au moyen de l’endettement. En d’autres termes, on est passé du deficit spending public au deficit spending privé pour soutenir la demande globale de biens et services. Le déficit public n’a bien sûr pas disparu, notamment aux États-Unis, où le levier fiscal est largement insuffisant pour équilibrer la croissance des dépenses publiques (dont les dépenses militaires qui sont très importantes). Cependant, le soutien de la demande globale se fait au moyen des marchés financiers et des banques, comme dans le cas des subprimes.

Une première conséquence de cette privatisation du deficit spending kéynesien est qu’on est passé des droits de propriété sociale aux droits de propriété privée : la maison est un droit, mais un droit promu par le capital, un droit qui n’est plus un droit social, comme ce fut le cas à l’époque fordiste-kéynesienne, mais un droit privé et donc conditionné par le cycle du capital, par ses contractions et ses expansions. La financiarisation de l’économie, par ses modes de fonctionnement, a besoin d’inclure un nombre croissant d’économies domestiques dans la production de valeur (immobilier, mais pas seulement, comme ç’a été le cas des bulles financières).

C’est là la face expansive du deficit spending privatisé. D’une part, la cartellisation des subprimes représente un levier possible et formidable pour la création de crédit. D’autre part, la distribution du risque dans le portefeuille d’un nombre très elevé d’investisseurs à l’echelle globale, à travers les marchés des titres de crédit, n’a fait que fragiliser les rapports entre institutions monétaires, depuis les grands investisseurs (fonds de pension) jusqu’aux banques d’investissement. Elle a également contraint la Banque centrale à intervenir massivement afin d’éviter une crise catastrophique, dans un moment où le revenu disponible des économies domestiques s’est revélé insuffisant pour garantir la continuité du remboursement des crédits.

C’est le côté obscur des droits de propriété privés : ils se retournent et deviennent des dettes tout court dès que la confiance entre sujets privés est ébranlée, dans ce cas précis entre banques. La crise de confiance entre sujets privés signale en ce sens la crise de la régulation publique de la circulation monétaire.

Un autre aspect de la crise des subprimes concerne la formation de ce que Keynes appellait « conventions ». La « convention immobilière », comme ce fut le cas pour la « convention Internet », se forme à la suite de processus d’élection / exclusion qui constituent de véritables dispositifs d’orientation des décisions des investisseurs. Le rôle du symbolique, de la communication mass-médatique, des désirs, est loin d’être secondaire dans la formation de la convention. Mais il est important de rappeler que, derrière la dimension symbolico-communicationnelle, ce sont des processus structurels profonds qui agissent. Dans le cas de la « convention immobilière », le processus de désinflation a été un facteur important. Ce processus tient autant à la précarisation de l’emploi qu’à la globalisation même, en particulier avec l’entrée sur la scène mondiale de la Chine et de l’Inde. Ces deux pays ont doublé en très peu de temps le marché de la force de travail. La compression des salaires d’une part, le désequilibre au niveau de l’épargne globale (absence d’épargne dans les pays développés, excédent d’épargne dans les pays émergents) d’autre part, ont désequilibré non seulement les flux de capitaux, mais aussi les valeurs des titres boursiers. La désinflation a tiré vers le bas les taux d’intérêt, et avec eux les valeurs des titres de la Bourse. Ce processsus structurel a déplacé les investissements vers le secteur immobilier.

On peut s’attendre à ce que, après la bulle immobilière, la prochaine « convention » porte sur les énergies alternatives. Tout semble aller dans une telle direction, aussi bien l’augmentation du prix du pétrole que la « culture » du développement soutenable, toujours plus appreciée par les entreprises multinationales pour seconder les orientations des consommateurs.

C’est un fait, les délais séparant deux crises financières se sont notablement raccourcis : en moyenne tous les trois ans depuis 1987 et jusqu’à aujourd’hui.

Parallèlement à ce stop and go financier, nous assistons à une expansion des infrastructures de la vie active (réseaux de communication, immobilier, énergie) et à une amplification / inclusion sociale de la multitude. Dans cette spirale, la création et la distribution d’un revenu social qui se substitue à la précarité du revenu privé devient une nécessité, avant même d’être un objectif politique.

Resocialisation de la monnaie et revenu garanti

Sur quelles bases peut-on donner une forme monétaire à cette revendication on ne peut plus légitime ? Il est clair tout d’abord qu’aujourd’hui, la seule façon de raisonner autour du revenu social garanti consiste à poser et assumer la connotation productive de l’être humain. Il s’agirait de concevoir un revenu social garanti en tant que revenu primaire, comme salarisation non plus d’un droit mais d’une puissance, dans le droit fil de la « biologisation » du capital dont il était question ci-dessus.

Le revenu social garanti a désormais une histoire assez longue. Elle a commencé dans les années 1960 et fait l’objet tous les dix ans d’une nouvelle interprétation, d’une nouvelle orientation politique. Il est impossible d’en donner une définition absolue, technique, modélisée.

Dans les années 1980, le revenu social garanti était conçu par rapport à la crise de l’emploi induite par la crise du modèle de croissance fordiste-keynésien. Il y avait alors un chômage de masse et le revenu social garanti se retrouvait dans l’énonciation « travailler moins pour travailler tous ».

Puis, dans les années 1990, se formule une nouvelle conception, liée cette fois à la flexibilisation de l’emploi. C’était l’idée que la flexibilité impliquait une productivité transitoire : on ne peut pas être flexible si on n’est pas d’une certaine façon productif, même quand on n’est jamais employé.

Il y a eu par la suite une conception du revenu garanti selon laquelle on était considéré comme productif même si on ne travaillait pas, voire d’autant plus productif que l’on ne travaillait pas. Lorsqu’on regarde la télévision, par exemple, on produit de l’audience, et donc de la publicité, et donc des profits. Alors, puisqu’on produit en ne travaillant pas, on a droit à un salaire. Aujourd’hui, l’actualité du revenu social garanti est liée à la centralité de la production et de la valeur en tant que production de formes de vie.

La question du financement du revenu social garanti s’impose. On peut reconsidérer[5]  des idées qui circulaient beaucoup dans les années 1970 à propos de la création monétaire : la création ex nihilo de l’argent, la création à partir de rien. Cette idée peut apparaître très mystérieuse, mais les économistes qui ont vécu cette grande époque théorique la connaissent très bien. Lorsque l’entreprise paye les salaires, elle le fait à partir d’un capital-argent préexistant. En réalité, l’argent n’existe pas, il est créé à partir d’une promesse de paiement d’une banque secondaire, elle-même monétisée par la Banque centrale. Ce paiement s’effectue dès que le travailleur commence à travailler, dès sa première semaine. Alors, cet argent qui a été créé à partir de rien a déjà un support de valeur, dès qu’il est versé au travailleur. Il y a donc un devenir-capital, un devenir-salaire de l’argent qui est créé. C’est le fondement même de la théorie du circuit économique qui permettait d’introduire la notion de paiement.

En réalité, l’argent ne se crée pas à partir de rien. L’argent est créé ex nihilo du point de vue matériel, mais l’argent est plutôt créé « ex-séparation », parce que l’entreprise détient les moyens de production, lesquels sont séparés de la force de travail. C’est sur la base de cette séparation qu’elle dispose d’un droit à recevoir la promesse de paiement d’une banque. Un individu, en tant qu’individu quelconque, ne bénéficie pas de ce droit. Donc, c’est à partir d’une asymétrie de pouvoir qu’il y a cette création monétaire. Cette idée de création monétaire ex nihilo est intéressante, parce qu’on peut justement envisager de rétablir une certaine autonomie à partir de la création de l’argent, au-delà des limites de la financiarisation. Et ces limites sont vraiment étroites : la financiarisation réduit considérablement à la fois la marge de manœuvre en ce qui concerne la liberté de création de revenus au niveau local et l’autonomie politique dans la création et la gestion monétaires. La création d’argent ex nihilo nous permet de réfléchir à une chose cruciale dans les débats, dans les mouvements politiques. La question n’est pas de savoir si la distribution de revenu nous rend « complices », si elle fait de nous, inexorablement, des parties de la machine, si elle signifie la fin de notre autonomie, de notre séparation.

L’intérêt de la création d’argent ex nihilo repose sur le fait qu’entre la création de l’argent et son devenir-capital, il y a le temps : le temps de la subjectivité, le temps de la valorisation, le temps dans lequel nous sommes mis au travail et nous produisons du capital.

Le raisonnement pourrait être le suivant : si la production de capital passe aujourd’hui par la production de la vie (la mise au travail de notre vie qui fait qu’on peut parler de bioéconomie et de biocapital), alors le paiement (le versement d’un salaire) ne veut-il pas dire que notrevie est inexorablement mise au service du capital ? Il y a le temps, le temps de la subjectivité, le temps de la transformation, un temps pendant lequel se joue le risque d’une mise au travail de la vie, mais qui n’est pas décidé exactement. C’est ce qui se passe avec la subjectivité, quand elle entre dans l’entreprise. C’était la même chose du temps de Marx. Quand on lui disait : « Ça ne sert à rien de lutter pour l’augmentation des salaires, parce qu’alors le capital va augmenter les prix, et le salaire réel demeurera le même », il répondait en substance : « Non, attention ! Il y a un temps entre l’augmentation du salaire nominal et sa régulation en termes réels. C’est le temps de la vie, le temps de la subjectivation qui est le temps des luttes, de l’organisation. » Le devenir-capital de l’argent sous la forme de salarisation de la vie comporte un laps de temps pour une vie qui peut être autre chose que la mise au travail.

Marazzi Christian

Économiste, est professeur à la Haute école spécialisée de la Suisse italienne. Trois de ses livres ont été traduits en français par Anne Querrien et François Rosso : La place des chaussettes (L’éclat 1997), Et vogue l’argent (L’Aube, 2003) et La brutalité financière (Réalités sociales et L’éclat, 2013)