La plèbe entre dans la surface de jeu

Encore une fois, nous traversons une crise économique et politique à l’échelle du monde. Comme celle de 1929, cette crise peut être comprise comme l’expression d’un effondrement de ce qui faisait la norme organisatrice du social et dans le même temps elle est aussi une situation où se durcissent les dynamiques d’exclusion et d’oppression des individus. En effet, si la norme s’est effondrée – tant dans l’univers du travail de la zone industrielle que dans celui des finances et des formes économiques qui régissent le champ monétaire – elle provoque un redéploiement des instances pour permettre la reproduction du système. D’une certaine manière le monde dont Bush était le fervent défenseur, allant de Wall Street à Guantanamo, se dévoile dans son impossible maintien. C’est de l’ordre de l’implosion. Barack Obama est condamné à refonder un capitalisme mondial. Finis ainsi le tout-droit et les passe-droits des banques, des entreprises, finies aussi les pratiques toutes puissantes d’usage de la violence comme Guantanamo ou Abu Ghraib. La crise est, certes, bien la fin de quelque chose, mais elle est aussi une lutte acharnée pour la reproduction du même.

Dans cette lutte à mort, ce sont les gens, les ouvriers, les étudiants, les salariés, les sans-papiers et les jeunes, qui se trouvent non seulement traversés dans leur existence, mais aussi confrontés à la nécessité (ou l’urgence ?) de penser et d’agir face à ce déploiement de violence : économique, sociale et politique. Par la lutte, la révolte, la violence, les cris désespérés, les grèves de la faim, les débordements : la politique est alors le morceau du pauvre, celui du petit et c’est à cet endroit que le seul ouvrage de Negt traduit en français devient très intéressant.

Le désespoir et la politique plébéinne

En effet, le premier geste de cet auteur est d’en venir aux fondements de la question démocratique qui est : comment les citoyens s’approprient-ils la démocratie ? Comment ils s’y reconnaissent ou non et comment à travers leurs luttes, ils expriment une aspiration à une démocratie qui échappe à celle de la sphère classique et entendue de la politique de la démocratie représentative. Les moments contemporains de cet espace public oppositionnel se retrouvent dans le mouvement démocrate américain, le que se vayan todos ! argentin, et bien d’autres expressions. Comme les révoltes de jeunesse de 2005 en France ou de 2008 en Grèce, le mouvement contre la profitation de la Guadeloupe et de l’Outremer, mais aussi les actions désespérées des salariés qui kidnappent leurs patrons ou leurs intermédiaires, ou qui menacent de faire exploser leur lieu de travail. Le point commun de toutes ces manifestations est qu’il s’agit de phénomènes de révoltes qui cherchent leurs propres formes démocratiques et qui ne sont plus contenus par les institutions républicaines existantes. C’est cela l’enjeu de l’espace public oppositionnel : permettre l’expression politique des formes qui peuvent échapper à la forme convenue de l’espace public habermassien. Car il y a, me semble-t-il, un travail pour établir une créative bifurcation théorique, avec Negt et le concept d’espace public oppositionnel qui tend à rendre visible ce qui est écarté, mais également à pouvoir inscrire des pratiques, des expériences dites « mineures », voire méprisées, et de les réintroduire dans le champ de la politique. L’intérêt est de repenser dans ses propres possibles cette politique des faibles, ce qui conduit aussi à s’affronter à des limites, et même à des impasses.

Ainsi, la politique des faibles ou des exclus n’est pas toujours l’expression « convenable » du « petit ». Elle peut aussi faire preuve d’archaïsme ou d’aveuglement, par exemple, dans l’usage de la violence, le passage à l’acte et le non-respect de la Loi. S’il y a un enjeu à rendre compte d’une lutte politique avec d’autres formes que celles attendues par « l’espace public bourgeois », cependant il est impossible de considérer les acteurs avec angélisme. Dans le même temps, cette proximité des formes archaïques pose aussi la question de ce qui mène les exclus à l’action politique. Lorsque les jeunes sortent affronter l’appareil de coercition de l’État, lorsque les groupes s’enchaînent et arrêtent de se substanter, lorsque les ouvriers menacent de faire exploser leurs usines, lorsqu’ils séquestrent les intermédiaires des chefs d’entreprise, lorsque les femmes se mettent à tourner en cercle comme des folles (les Mères de la Plaza de Mayo), c’est que le sentiment qui les anime est un sentiment où se mêlent très profondément désespoir et colère. Vouloir ignorer les sentiments profondément négatifs qui sont à l’origine du surgissement, parfois violent, des exclus dans l’espace public est d’une certaine manière un aveuglement.

C’est aussi là que se tient l’écart entre la forme convenue de la politique, qui prend des rendez-vous institués pour lutter, et les acteurs de l’espace public oppositionnel. Car ils sont pris dans l’urgence, la nécessité de briser l’ordre établi, de se rebeller, ils ne peuvent attendre que les partis, les groupes organisés réagissent à ce qui les pousse dans l’action : ces sentiments négatifs face à l’indifférence du pouvoir quant à leurs sorts. Ils échappent ou débordent les formes traditionnelles de la lutte du mouvement social comme les partis ou les syndicats. C’est le cas notamment de la jeunesse des banlieues, mais aussi de certains salariés qui obligent les syndicats à les suivre sur des terrains où la lutte passe par des formes plus violentes, voire illégales.

Cette compréhension des subjectivités peut ainsi désormais venir éclairer cet espace public oppositionnel, lieu d’expression et de manifestation des formes les moins instituées et institutionnalisées de la politique mais aussi les plus désespérées. Ainsi, l’espace public oppositionnel comme concept permet de se déplacer, du champ spécialisé de la politique à un espace hétéroclite et souvent inorganisé de pratiques et d’expériences qui grâce à ce déplacement, cette dé-territorialisation, peuvent être perçues comme politiques.

Un animal politique

Il est d’ailleurs intéressant de noter que celui qui introduit l’idée que l’homme est un animal politique n’est pas grec, qu’on lui refuse le droit de s’établir dans la cité pour enseigner, et qu’il ne peut hériter de l’école de Platon, puisqu’il est Macédonien. C’est aussi cet étranger, Aristote, qui fait de la politique une affaire d’hommes, par nature et par culture. Il est d’autant plus intéressant de soulever la poussière de nos vieilles étagères de bibliothèques, que le modèle idéalisé de la démocratie est très largement le modèle athénien, un modèle qui nie le fait que cette si précieuse démocratie en ces temps d’âge d’or était déjà une forme politique fondée sur l’exclusion : le métèque, l’étranger, le barbare, la femme et l’esclave – tous dehors[1]. Et aujourd’hui ? Où en sommes-nous donc ? Où en sont les étrangers? Où en sont les travailleurs précarisés et marginalisés ? Où en sont les travailleurs au noir ? Où en sommes-nous du vivre ensemble avec l’autre ? De la considération de l’altérité ?

Actuellement, les plus hauts représentants de l’État français font des mots d’esprit « un (arabe) ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes », des mesures politiques et des discours détonants du « Karcher » au « Ministère de l’identité nationale et de l’immigration » ; des agents des forces de l’ordre menottent des petites filles de maternelle, des hommes se jettent par des fenêtres pour échapper aux policiers. Les populations Roms et Tziganes subissent une répression et un rejet jusqu’à aujourd’hui inédits. L’appareil de coercition poursuit ses « bavures » : morts de jeunes lors de poursuites, coups de tampons sur la peau pour compter les gens du voyage. La politique des autres pays européens est parfois bien loin des « idéaux républicains » des droits de l’Homme : Berlusconi et la droite extrême ont ainsi mené une action en-deçà du respect des droits les plus fondamentaux européens concernant les Roms ( de libre circulation, de respect du droit des hommes et des enfants, etc). La politique européenne n’offre, elle non plus, pas toujours plus de salut face à l’immigration : désormais on peut reconduire un mineur dans un pays même lorsqu’il n’y a aucun tuteur-référent.

La démocratie rencontre une fois encore sa limite : celle de la place de l’autre. Et de l’attitude à adopter face à l’altérité. Avec la notion d’identité nationale, nous touchons l’exact opposée de la Théorie critique, qui défend tout ce qui résiste à l’identification à une idée totalisante, écrasante, en particulier à la construction historico-mythique de l’identité nationale d’un peuple homogène. Le concept adornien de non-identique, inscrit dans la Dialectique négative, affirme cette opposition véhémente au bloc identitaire. Negt et Kluge la prolongent à travers leur critique de la souveraineté étatique, que l’espace public oppositionnel tend à dissoudre.

Voilà, pourquoi la lecture du seul ouvrage de Negt traduit en français arrive à point nommé. Car il s’agit d’un auteur qui parvient tout à la fois à produire une pensée qui peut accompagner les expériences qui ont lieu sous des formes non instituées de la politique et dans le même temps, d’un auteur qui est en capacité de penser les moments de ruptures. En effet, il ne s’agit pas, grâce à l’élaboration de son concept, de créer les références pour comprendre un monde stable, organisé et institué, il s’agit bien plus pour lui de faire surgir et de rendre visible une série d’expériences – allant de pratiques et d’expression de la subjectivité des êtres vivants à la réflexion concernant les formes et manifestations qui participent à la vivacité démocratique.

La démocratie sauvage

À cet endroit, nous rencontrons l’écart entre la politique et l’institution. Proche de celle de La démocratie contre l’État, écrit par Miguel Abensour, qui développe cette notion de démocratie sauvage, avec l’idée qu’il y a deux courants, mieux, deux agirs politiques[2]. D’un côté, il y a cet agir qui cherche à transformer le régime politique, à intervenir sur la construction du pouvoir et qui va, dans la transformation de l’État, conduire à une conquête et aussi à une réification des formes institutionnalisées de la politique. De l’autre, un second agir, une démocratie sauvage, qui, elle, va chercher à éroder la forme prise par l’État. Avec elle, les formes de la contestation et de la politique se passent et se déroulent en dehors des cercles convenus et attendus de la politique des partis, et notamment des partis qui traditionnellement ont été ceux de « la classe ouvrière ».

Il y a bien un écart, et il me semble que l’espace public oppositionnel vient palier cette absence de cadre théorique pour comprendre les nouvelles formes d’organisation des luttes politiques. C’est pourquoi il est important de souligner qu’il y a bien une crise de la représentation politique et dans le même temps une invention de la chose politique. En effet, cette démocratie sauvage est en non-coïncidence avec l’État. Les révoltes urbaines et les luttes actuelles sont le signe aussi manifeste d’une démocratie qui se réalise, au moment même où la gouvernance prend en charge les formes archaïques les plus rétrogrades de la société. L’espace public oppositionnel est le fruit et la manifestation, l’expression des formes des minorités conflictuelles et oppositionnelles de la société.

L’intérêt pour ce second type d’agir est dû au fait qu’il vient entraver la réification de la politique en sa forme étatique, ouvrir des brèches et proposer d’autres formes pour le vivre ensemble, avec cette idée sous-tendue d’agir de concert. Mais Abensour signale aussi par ce découpage qu’il y aurait donc aussi dans la révolution et la transformation de l’État la tentation d’aller vers une forme absolutiste, où l’État cesse de protéger les individus pour se protéger contre les individus, « parce que l’État représente pour la démocratie un danger permanent de dégénérescence ». Ce mouvement de la politique instituée vers un durcissement, qui est contenu dans les formes démocratiques modernes mêmes, est alors entravé par ce second agir, un agir plébéin, qui a pour volonté de venir contester cette édification de la forme étatique qui progressivement se coupe de son aspiration et du souffle démocratique qui est à son origine. Imaginer cette démocratie sauvage, pratiquée par les exclus, les vaincus serait alors la modalité par excellence de la conquête démocratique et serait lié au fait que la loi les exclut d’autant – frappés d’inexistence par le droit lui-même.

Habermas et Negt

Ici, se tient la force vitale de Negt, car loin d’écarter ce type d’événements de l’analyse de la politique, son concept d’espace public oppositionnel permet de les inscrire à l’intérieur[3]. En effet, Negt a cette originalité de réinscrire dans un face-à-face, tendu théoriquement avec Habermas, le caractère conflictuel de la démocratie et de l’espace public. À la vision idéalisée et « bourgeoise » d’Habermas d’un espace public comme lieu d’échange de parole et déploiement de la représentativité démocratique, Negt ressent le besoin de construire à son revers un espace public oppositionnel – un espace plébéien de la politique où des révoltes urbaines et les manifestations de rue par exemple trouvent leur place. Dans cette proposition, il n’y a alors pas que l’espace de la représentativité pour être espace de la politique. Grâce à Negt, la subjectivité et les expériences marginalisées ou singulières des exclus et des désespérés connaissent une visibilité. C’est-à-dire qu’elles peuvent enfin être saisies dans leurs portées théoriques.

Le modèle d’espace public habermassien – qui est comme le reflet d’une société idéalisée où la représentativité et ses formes (les Clubs, la Presse, les Associations, l’Assemblée) seraient l’expression de la politique et la forme de la démocratie, est alors totalement caduque pour considérer et comprendre les ruptures et les débordements venus des pratiques des gens et trouvant des modes d’expression plus ou moins audibles pour la sphère instituée. La notion d’espace public oppositionnel qu’il élabore permet de dégager une perception et une compréhension autre de tout ce qui échappe à la norme attendue et bourgeoise qui organise l’ordre du monde et ce faisant il assure à ces catégories des « faibles et des opprimés » si chers à Marx une autre compréhension : celle de reconnaître la pratique politique qui se joue en son sein. Ainsi, avec l’élaboration de ce concept d’espace public oppositionnel, l’auteur rend visibles ceux qui sont traditionnellement exclus du champ politique.

L’enjeu semble simple, mais il est en réalité de taille puisqu’il fait ressurgir ceux qui sont écartés. Il problématise donc les actions, les pratiques et les expressions de ceux qui n’ont pas les moyens de surgir comme il faut dans l’espace public bourgeois si bien analysé par Habermas. Negt a cette richesse du regard qu’il permet grâce à cette notion de reconnaître l’autre, celui qui est différent, celui qui n’a pas l’usage de cette langue de la représentation, celui qui par l’histoire, les connaissances et l’expérience ne peut « structurellement » apparaître comme un représentant de cet univers idéalisé et bourgeois d’Habermas, puisqu’il n’y appartient pas, il est autre. Le geste du sociologue est alors non pas d’imposer par la force ou d’exclure du regard cette multitude qui se manifeste dans son irréductibilité à un non-identique ; son geste est de permettre de saisir cette différence en y apportant une reconnaissance.

Avec cette notion d’espace public oppositionnel, il réintroduit dans le champ de l’analyse le caractère conflictuel du social. Qui se trouve du côté de la démocratie. Ce faisant, il ne s’agit pas pour lui de gommer le premier des deux espaces, mais plutôt de lui associer un acolyte. Ce point est particulièrement intéressant et complexe chez Negt, car il ne s’agit pas de faire table rase de l’espace public bourgeois. De fait, cet espace public traditionnel est aussi à son origine dans une quête révolutionnaire, et dans une quête de liberté, comme Habermas l’a bien souligné. Negt insiste d’ailleurs sur la nécessité que tous saisissent et défendent cet espace public, alors même qu’il leur est désormais, en grande partie, défavorable et aliénant, puisque cette partie de la population n’a pas de place réelle en son sein. Nous sommes à cet endroit dans une dialectique entre espace public bourgeois et espace public oppositionnel.

Cependant, il insiste sur le fait que cet espace public bourgeois ne permet pas d’organiser et de tirer parti des expériences des couches populaires, ou de fédérer leurs intérêts. Cet espace public bourgeois est de fait occupé par l’État et non par le rebelle. Ainsi, il y règne donc une exclusion des couches sociales qui ne peuvent saisir ce mode bourgeois d’expression et de politique, et qui n’ont pas non plus les moyens d’y participer, ou même de celles qui n’en font pas usage dans un phénomène précis. L’espace public habermassien est donc un espace qui ne peut pas accueillir ou recueillir les expériences venues des sphères oppositionnelles. Car « il faut accepter le fait que l’État occupe l’espace public, et non pas le rebelle ». Cet aspect de l’espace public habermassien explique aussi l’impossibilité de saisir les phénomènes de débordements et de violence par exemple, car ils ne prennent pas les formes de la sphère instituée.

L’espace public oppositionnel est en effet comme une partie qui vient compléter l’espace public traditionnel. Negt nous permet ainsi de saisir que ce qui se joue dans et par l’espace public bourgeois n’est pas la totalité ni de la politique, ni de la démocratie. Il fait surgir dans le champ théorique un élément complémentaire qui participe à la politique tout en étant constamment nié par le premier espace. Cette négation entraîne ainsi et participe à l’occultation des expériences et à l’isolement des individus qui dès lors ne peuvent pas, par le biais de l’espace public traditionnel, saisir et comprendre leur propre expérience. Cette action d’isolement et d’appauvrissement de l’expérience par l’espace public traditionnel est un des moyens de maintenir un ordre établi tourné vers la productivité et écarte l’authenticité du domaine de l’expérience humaine.

Penser avec Negt et son concept, c’est également le moyen de réintroduire le dépassement dans la compréhension des situations de troubles, et des expériences de débordements démocratiques. En effet, il est impossible alors de ne pas saisir les phénomènes de la rue comme autant de manifestations de l’aspiration à saisir sa vie, à comprendre sa propre expérience. Surtout lorsqu’il y a une forte mobilisation spontanée contre les forces de l’ordre suite à un abus, elles expriment ce désir d’équité et de justice, et une aspiration à une autre vie, à autre chose. Et dans cette re-formalisation du social, il y a la possibilité d’articuler les agirs des individus, de sortir d’interprétations clivées qui nient la complexité de la société et de la catégorie des « petits », en pensant la politique avec les exclus, les précarisés, ainsi que les classes moyennes toujours potentiellement « marginalisables » par une société axée sur le capitalisme qui détruit ce sur quoi elle repose.

Sagradini Lucia

Docteur en sociologie, coordinatrice et membre de la revue Multitudes. Après avoir entrepris un travail de recherche autour de la question de l’espace public oppositionnel : Au bord du Kiaï, subjectivités rebelles, démocratie sauvage et espace public oppositionnel (UQAM), souhaite poursuivre une réflexion autour du concept de non-identique.