Ces vingt-cinq dernières années, la face du monde a énormément changé, même si sa géographie n’a pas grandement muté, si ce n’est la création de quelques pays, dont le plus récent est le Soudan du Sud, et quelques centimètres de déplacements des plaques tectoniques. Cette année Multitudes fête son vingt-cinquième anniversaire, la revue a donc une histoire, pour autant a-t-elle une géographie, ou plutôt des géographies ? Quand on regarde les 99 derniers numéros, on est obligé de constater qu’effectivement Multitudes possède un ensemble de géographies imaginaires se dessinant au gré des numéros et montrant comment elle se situe dans le monde, et surtout ce qu’elle en voit. Alors que les réunions de rédaction se tiennent principalement à Paris, le collectif de rédaction est rhizomatique et situé dans d’autres villes de France ou d’autres pays, les discussions étant permises, entre autres, grâce à des mailing-list et des dispositifs de visioconférences. De plus, indépendamment de l’ancrage territorial, ce sont de multiples affiliations culturelles, acquises par les histoires personnelles de chacun et chacune, ou par des expériences académiques et professionnelles qui viennent remplir les pages des numéros de la revue de perspectives géographiquement hors de France. Ce multiperspectivisme a des incidences concrètes, dessinant une carte du monde que l’on pourrait s’amuser à reprendre, tels des cartographes du dimanche, en coloriant des fonds de cartes au gré des sujets abordés dans nos numéros.
Géographies croisées des multitudes : politique, physique, humaine, urbaine
Multitudes ne se définit en aucun cas par une défense absolutiste des frontières étatiques, comme le montre le numéro 97 questionnant plutôt leurs ambiguïtés et leurs préférant le concept de « lisière » plus trouble, ou le no 70 qui interroge sur la manière de sauter à pied joint sur et hors des lignes. Néanmoins, la division westphalienne permet de dresser certains tropismes géographiques de la revue et de constater quels sont les pays ou les régions du monde focalisant son attention. Bien que la rubrique À chaud permette de balayer un ensemble de situations géopolitiques à travers le monde au gré de l’actualité des vingt-cinq dernières années, c’est dans les dossiers des Majeures et des Mineures que l’on constate davantage quel monde la revue tente d’habiter. Sans prétendre à l’exhaustivité, les 99 numéros laissent entrevoir au moins quatre géographies principales de Multitudes qui ne cessent de se reconfigurer, et qui restent ouvertes à d’autres analyses et recoupements.
1) La première géographie historique de Multitudes est européenne, c’est dans cet espace culturel (qui n’est pas seulement géographique) que la revue s’est constituée. Il ne s’agit pas seulement de parler d’une « culture » commune, dont la rhétorique ne permet pas de rendre compte de la multitude des cultures et des pratiques, mais plutôt de défendre un projet politique post-national : le fédéralisme européen. Bien que la revue ne cache pas ses critiques face à la politique des institutions européennes, c’est un projet perçu tant politiquement qu’économiquement (Euro, les illusions souveraines, Mineure no 62) qui est analysé, et souvent défendu. Alors que les nationalistes mortifères hors de l’Europe et en son sein vont bon train et tentent de déstabiliser le projet européen en menant des guerres à ses frontières ou en minant de l’intérieur ses institutions, infusant un poison tentant de nous faire douter de la possibilité même d’une émancipation postnationale, il nous faut aujourd’hui, peut-être plus que jamais, toujours plus d’Europe. Ainsi, on pourra consulter, entre autres, les numéros : 3, 14, 19, 74, 95 (ainsi qu’un ensemble de « À chaud » qu’il serait trop long d’énumérer) de la revue afin de constater que le premier port d’attache de la revue est l’Europe fédérale.
2) Si cette première géographie est une géographie politique, Multitudes dialogue également avec la géographie physique qu’elle réinterprète à travers un cadre différent, influencé en autres par les travaux de Bruno Latour ou de Lynn Margulis et sa conception de Gaïa (no 93). La géographie de l’espace vivant est considérée comme cette mince « zone critique » où la vie a émergé et qui, plutôt que de considérer la toute-puissance humaine, s’intéresse davantage à la manière dont nous faisons partie d’un écosystème en lien avec les autres espèces vivantes non-humaines, qu’elles soient animales ou végétales, mais également avec les forces terrestres et technologiques. C’est ainsi l’idée d’une planéarité (no 85), en opposition avec la conception économique de la mondialisation, qui est mise en avant et qui nourrit les réflexions de la revue sur un certain nombre de thématiques comme les Communs (no 41, 45, 93), le Territoire (no 86), ou encore, l’Effondrement (no 76).
3) Une troisième géographie de Multitudes est mouvante, ou plus précisément migrante. C’est une géographie humaine, celle qui s’intéresse non pas aux constructions politiques ou aux caractéristiques géologiques, mais aux êtres humains habitant et traversant les territoires. Les espaces d’entre-deux, mais aussi les expériences de migration sont abordés par la revue qui s’interroge sur la condition des personnes migrantes et sur les politiques d’accueil, ou plutôt de non-accueil européen. L’étude des mouvements de populations, ou la démographie, ne sont alors pas pensés hors-sol mais au plus près des vécus migratoires. On peut ainsi se référer aux no 49, 64, 97 ou encore 19 de la revue.
4) Enfin, une dernière géographie de Multitudes est urbaine. Les questions d’urbanisme ont été centrales pour le collectif de rédaction qui a appuyé la réalisation d’un ensemble de numéros sur ce sujet. La thématique fait l’objet d’une Mineure dès 2004 avec le numéro 17 intitulé Ville : fractures et mouvements. Suivront ensuite d’autres numéros questionnant les subjectivités construites par la vie urbaine à travers le monde (no 33), quand d’autres ont vu dans la ville l’espace (micro-)politique des multitudes (no 31, 43, 45) cristallisant les mutations de la mondialisation tout en laissant place à des lieux de résistance politique comme l’ont montré les mouvements des places après la crise économique de 2008.
Saillances et creux des géographies de Multitudes à l’ère de la reconfiguration de l’ordre mondial
Parallèlement à ces différentes géographies, Multitudes a dédié des numéros à deux continents (en plus de l’Europe), le continent africain (no 53, 69, 76) et le continent américain, avec un focus sur les Amériques hispanophones et lusophones (no 35, 56, 81). On peut se demander ce que la dynamique continentale apporte en plus à l’analyse tant ces continents sont divers et tant Multitudes a aussi pris le temps de faire des numéros sur des pays en particulier comme le Brésil (no 56), le Chili (no 91), le Japon (no 13), le Liban (no 90), la Colombie (no 40), l’Inde (no 75) ou encore, la Chine (no 54). L’Iran est le seul pays ayant fait l’objet de deux numéros (no 43 et 83), ce qui résonne tout particulièrement avec la situation actuelle, car au moment où nous écrivons ces lignes, l’Iran est entrée dans un conflit de haute intensité avec Israël et les États-Unis. D’autres numéros ont naturellement, dans la suite de la géographie urbaine de Multitudes, été consacrés à des villes singulières comme Le Caire (no 60), Khinshasa (no 81) ou encore Fukushima (no 48).
Bien qu’on ne puisse pas demander à une revue de s’intéresser à tous les pays ou les espaces possibles – on pourrait d’ailleurs se questionner sur l’intérêt tant scientifique que politique d’un tel atlas à la Bouvard et Pécuchet, on peut néanmoins s’interroger sur les absences révélées en creux par ce rapide état des lieux. On peut constater par exemple une faible représentation des pays d’Asie du sud-est et centrale, de l’Océanie, et des pays slaves. On peut aussi se demander si d’autres États feront l’objet d’un numéro tant ils semblent concentrer aujourd’hui une géopolitique mondiale cruciale à analyser à l’instar, par exemple, de Taïwan, de l’Ukraine, de la Palestine, voire du Groenland ou du Soudan.
De manière plus générale, on peut s’interroger sur l’absence d’intérêt pour des structures géographiques postnationales hors de l’Union européenne de la part de la revue. Si l’Union européenne est originale par sa structure, on aurait pu aussi s’interroger sur les alliances stratégiques qui se jouent à l’échelle internationale aujourd’hui. Que reste-t-il d’une possible gouvernance mondiale de l’ONU au moment où la réélection de Donald Trump piétine les principes les plus fondamentaux du droit international et plus largement l’ordre mondial (certes fait d’un ensemble chaotique de désordres) tel qu’il fonctionnait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Une reconfiguration du monde se joue aujourd’hui et laisse entrevoir un ensemble de ce qu’on appelle en géopolitique des « unholly alliances » (alliances impies, contre-nature) à étudier tant le contexte international nous oblige à changer nos cadres de pensée. Des institutions et des projets (géo)politiques exigent aujourd’hui une analyse approfondie, que l’on pense aux BRICS+ qui fera l’objet d’un prochain numéro de la revue, aux Nouvelles routes de la soie chinoises ou de la Nouvelle route des épices indienne, qui sont en train de former une certaine géographie du monde concurrençant directement le commerce et les valeurs démocratiques du projet européen. Analyser ces projets et ces institutions permettrait de comprendre un ensemble de dynamiques transnationales, mais également nationales, à travers lesquelles résonnent les questions de guerres informationnelles et commerciales, de post et de néocolonialisme, ainsi que l’émiettement des principes démocratiques.
Dans le monde de plus en plus fragmenté dans lequel nous vivons, pris en étau entre les délires scabreux et guerriers de Donald Trump, et les projets anti-démocratiques de régimes autoritaires, il nous faut de plus en plus défendre la politique européenne comme une troisième voie de régulation, de protection des libertés fondamentales, et de garantie du principe démocratique d’autogouvernement. La démocratie et une Europe ouverte comme géographie de survie de la revue à l’ère de la reconfiguration de l’ordre international.

