Depuis les années 2010, chaque fois que la revue Multitudes parle de drogues, un même constat s’impose : les politiques répressives et prohibitives sont nuisibles pour toustes, et il est nécessaire de déployer des politiques alternatives, fondées sur le soin et l’entraide. D’une première Majeure consacrée aux Drogues : Loi, Réduction des risques (no 44) aux récentes analyses, dans la Majeure Justice Handie, des stratégies de pair-aidance « toxicocrip » (no 94), se révèle une trajectoire intellectuelle qui refuse l’alternative mortifère entre criminalisation et médicalisation, pour inventer d’autres politiques du soin. Car il ne s’agit pas seulement de dénoncer les échecs de la « guerre à la drogue » – ce qui serait déjà salutaire – mais de penser depuis les marges des pratiques d’entraide qui préfigurent d’autres manières de prendre soin les un·es des autres.

Cette trajectoire n’est pas innocente. Elle épouse les contours d’une époque où la prohibition révèle ses limites les plus obscènes : explosion de l’incarcération de masse, développement des cartels, multiplication des overdoses par produits frelatés. Face à cette catastrophe sanitaire et sociale, les contributions à Multitudes dessinent les contours d’une autre politique, celle de la « réduction des risques et des dommages » (RDRD) pensée non plus comme simple alternative technique, mais comme pratique de justice transformatrice.

Les premiers diagnostics : prohibition et production de mort

Dès 2011, la Majeure Drogues : Loi, Réduction des risques pose un diagnostic sans complaisance. Pour Dominique Dumand et Gérard Doublet (qui portent cette Majeure en pointant que « le sujet n’a pas, de prime abord, enthousiasmé le collectif de rédaction »), la loi de 1970 qui criminalise l’usage transforme une question de santé publique en problème judiciaire, avec des effets dévastateurs qui perdurent encore aujourd’hui. Cette « norme anti-drogue », adoptée à l’instigation de Raymond Marcellin dans le contexte post-68, révèle son véritable enjeu : « réaffirmer l’autorité de l’État » face à une jeunesse contestataire en prenant pour cible symbolique les consommateurices de substances psychoactives.

Anne Coppel, figure historique de la réduction des risques en France, établit le lien entre cette criminalisation et la « catastrophe sanitaire et sociale » qui s’ensuit. Car « on ne base pas une politique de santé publique sur l’interdit judiciaire et la répression », et « la criminalisation des usager·es de drogues n’est justifiée ni par la sécurité, ni par la prévention et l’éducation, ni enfin par la dangerosité des drogues ». L’expertise de santé publique a depuis longtemps tranché : l’alcool et le tabac, drogues licites, sont plus dangereuses que le cannabis. Mais cette évidence scientifique se heurte aux inerties politiques et aux intérêts économiques de l’industrie carcérale.

Patrick Beauverie, pharmacien de Médecins du Monde, insiste sur la nécessité de « remettre au centre du débat le sujet plus que l’objet, c’est-à-dire [la personne consommatrice] plus que la drogue ». Cette inversion du regard – partir de l’expérience des usager·es plutôt que des propriétés chimiques des substances – constitue le fil rouge de l’ensemble des contributions sur cette question dans Multitudes.

Expérimentation profane et savoirs d’usage

Un détour par la Mineure Expérimentations politiques (no 23) permet d’approfondir cette réflexion à travers l’article de Stany Grelet sur ce qu’« expérimenter veut dire » dans le domaine des drogues. Grelet montre comment les rares victoires emportées sur les prohibitionnistes l’ont été « au nom de la santé, et plus précisément grâce à un nœud étroit entre experience et experiment » – entre savoir d’usage et protocoles scientifiques.

Cette alliance n’a rien d’évident dans un contexte où tout oppose apparemment l’expérimentation profane (« faire l’expérience de ») et l’expérimentation savante (« mener des expériences »). Pourtant, l’exemple de Liverpool entre 1982 et 1995 illustre cette convergence possible : distribution médicalement contrôlée d’une large gamme de drogues, y compris l’héroïne et la cocaïne, avec des résultats indiscutables (aucune contamination par le VIH, pas d’overdose, moins de délits). Le psychiatre John Marks associe directement les usagers à l’expérimentation, renversant ainsi la logique traditionnelle où ces derniers ne sont que les objets passifs du soin.

Plus largement, les programmes de « testing » développés dans les free parties et les initiatives de « clinique des drogues » montrent comment l’expérimentation citoyenne peut s’allier à l’expertise scientifique pour produire de nouvelles formes de prévention. Le « testing » permet ainsi de « lancer l’alerte en direction des usagers lorsqu’un produit dangereux est dépisté », tout en maintenant « nos testeurs au contact des usagers » pour délivrer informations et conseils de réduction des risques.

Géopolitique de la violence prohibitionniste

Les analyses publiées dans Multitudes ne se limitent pas au cas français mais interrogent les dimensions géopolitiques de cette « guerre à la drogue » – qui n’a de guerre que le nom, puisqu’elle vise en réalité les populations les plus vulnérables. Michel Kokoreff documente ainsi le cas du Mexique, où « le chiffre d’affaires des cartels mexicains est estimé à 50 milliards de dollars américains, soit plus de 13 % du PIB ». Cette économie souterraine, produite par la prohibition elle-même, déstabilise les démocraties et nourrit les violences que la répression prétend combattre.

Arnaud Simon, de l’association AIDES, révèle la situation en Russie où « la peur de la police et de ses pratiques brutales et extrajudiciaires domine le quotidien des personnes qui consomment des drogues ». Les témoignages qu’il recueille décrivent un quotidien fait d’arrestations arbitraires, de torture et de viols commis par les forces de l’ordre. Cette « lutte contre la drogue » devient ainsi un prétexte à l’oppression systématique des populations marginalisées.

Ces analyses convergent vers un même constat : la prohibition produit exactement les effets qu’elle prétend combattre. Pire encore, elle révèle sa véritable fonction : maintenir un état d’exception permanent qui justifie l’extension du contrôle social et de la violence d’État.

Vers d’autres politiques : justice transformatrice et RDRD toxicocrip

Face à ces échecs documentés, Multitudes s’intéresse aux alternatives émergentes. Anne Coppel salue ainsi la « rupture du consensus international » sur la guerre à la drogue lors de l’assemblée générale de l’ONU en 2016 (no 65). Pour la première fois, cette assemblée place la protection de la santé comme objectif prioritaire des politiques de drogues, abandonnant explicitement la rhétorique guerrière.

Plus récemment, l’évolution vers des stratégies de « dissuasion ciblée » montre qu’il est possible de réduire drastiquement la violence en changeant de paradigme. L’exemple de « l’opération Cessez le feu » à Boston – qui obtient une baisse de 66 % des homicides en ciblant les gangs les plus violents plutôt que les consommateurs – illustre cette voie alternative.

Parallèlement, la légalisation du cannabis progresse en Europe, avec l’Allemagne en tête. Ces expérimentations montrent qu’« il est possible de mieux protéger la santé en acceptant l’usage de drogue », renversant ainsi la logique prohibitionniste fondée sur l’abstinence comme seul horizon désirable.

Dans la Majeure dédiée aux études et aux activismes handis (Justice handie pour des futurs dévalidés, no 94), la notion de « réduction des risques et des dommages » (RDRD) est investie depuis un horizon toxicocrip, qui tente de ruiner les politiques de la pureté prétendant débarrasser le monde des personnes handies comme des personnes toxico. Cet article propose de penser la RDRD non plus seulement comme alternative sanitaire à la prohibition, mais comme pratique de « justice transformatrice » qui articule les luttes antivalidistes, antiracistes et anticarcérales.

La RDRD devient ainsi « la manière dont nous prenons soin les unes des autres en-deçà de l’idée que nous pourrions nous en sortir ». Face aux épidémies d’héroïne des années 1970, de crack des années 1980 et d’opioïdes contemporaine, elle rappelle que ces crises s’inscrivent dans « une économie politique de la souffrance sociale, permettant ainsi la criminalisation des populations les plus précaires et majoritairement noires ».

Cette approche intersectionnelle révèle comment la RDRD « circule : des espaces militants aux pratiques sociales, de la résistance à l’État jusqu’aux meilleures pratiques des SAMU et des services sociaux ». Elle ne se contente pas de pallier les manquements de l’État-providence, mais invente de nouvelles formes de soin communautaire qui préfigurent d’autres manières de vivre ensemble.

Perspective : dévalider la guerre aux usages

Au-delà des évolutions législatives et des réformes institutionnelles, l’enjeu tel qu’il ressort de vingt-cinq ans de contributions dans Multitudes est de repenser radicalement les rapports entre soin et contrôle social. La RDRD, pensée depuis les études crip et les luttes pour la justice transformatrice, révèle que la question des drogues n’est jamais dissociable des autres formes d’oppression.

Car qui sont les « toxicomanes », sinon des figures de la déviance, que le capitalisme produit pour mieux les éliminer ? Qui sont les « petits dealers », sinon des personnes précarisées par le néolibéralisme et transformées en boucs émissaires d’une économie souterraine que l’État organise par sa prohibition même ? La guerre à la drogue révèle ainsi sa vraie nature : une guerre aux pauvres, aux personnes racisées, aux Fols, aux queers, à toustes celleux que le système désigne comme « indésirables ».

Face à cette logique de mort, les perspectives toxicocrip proposent une politique du soin qui refuse le tri entre les existences « méritantes » et les autres. Elle affirme : qu’importe que tu sois toxico/Folx/migrant·e ou pas, on veut juste que tu restes vivant·e, et il y a des outils pour ça. Cette universalité inconditionnelle du soin constitue peut-être l’horizon le plus radical des politiques de drogues : non plus gérer la déviance, mais inventer des formes de solidarité qui rendent la déviance elle-même impossible à isoler.

Reste que cette transformation suppose d’aller bien au-delà des questions de drogues, pour interroger les fondements mêmes d’une société qui produit structurellement de la souffrance sociale. Tel est le sens de la RDRD toxicocrip : puisque personne ne prend soin de nous, alors nous devons le faire nous-mêmes. Mais cette auto-organisation du soin, loin d’être un pis-aller, pourrait bien constituer l’esquisse d’une société où prendre soin les un·es des autres ne serait plus un privilège mais une pratique partagée par toustes.