Une centenaire peut-elle encore se projeter dans l’à venir ? A-t-elle encore la ferveur, le décalage et l’ouverture d’esprit suffisants pour imaginer des mondes alternatifs au nôtre, où il ferait bon vivre entre humains et autres qu’humains dans quelque natureculture à la Donna Haraway ? Car, même si Multitudes n’a que vingt-cinq ans, cette revue fête tout de même son centième numéro.
Fouiller dans cette centaine de sommes touffues à la recherche de ses imaginaires du futur ? Voilà une mission impossible, tant les imaginaires, entre le dit et le non-dit, semblent partout dans ses pages depuis son numéro inaugural de l’année 2000.
L’important, lorsqu’on se décide à ausculter le passé, n’est pas de s’auto-congratuler, mais de s’interroger sur ce qui, dans l’hier, pourrait encore avoir du sens aujourd’hui et demain. Le meilleur que l’on souhaiterait au stock d’au moins deux cent cinquante articles de Multitudes, ne serait-ce pas de constituer, malgré ses inévitables ratés, une sorte de mémoire intellectuelle et parfois sensible de nos plus remarquables futurs potentiels ? Et si, demain, les nouvelles générations en quête d’émancipation terrestre et non surplombante pouvaient plonger dans ces sources pour se réinventer un monde ? Ne serait-ce pas le plus beau des rêves pour une revue comme Multitudes ?
Le pari, dans ce court article, n’est pas d’oser une réponse à ces questions dont seuls les lecteurs et lectrices ont les clés, mais d’identifier sans trop de sérieux sept familles d’imaginaires du futur que la revue a effleurés, ayant – peut-être – aujourd’hui encore de la pertinence et de l’impertinence au regard de la société comme elle va ou ne va pas.
1. La famille des contre‑fictions
Contre-fictions politiques : tel est le titre de la Majeure du no 48 du printemps 2012. Le programme ébauché dans son introduction, que Multitudes a concrétisé au fil du temps en publiant elle-même de nombreuses contre-fictions ou extraits de pareils textes littéraires, en particulier d’auteurs et d’autrices de la science-fiction la plus contemporaine, pourrait dater d’aujourd’hui :
« Se réclamer des vertus positives de la fiction devient un lieu commun de notre époque écrasée sous la chape de plomb d’un “réalisme” politico-économique qui constitue lui-même la plus massive et la plus néfaste de nos fables actuelles. Qu’on revendique ses propres “délits de fiction”, qu’on théorise la puissance d’un “fictionnaire” à inventer, qu’on analyse savamment les enjeux des “mondes possibles” ou des fonctions anthropologiques de la fictionnalité, nous sentons l’urgence de concrétiser en d’autres fictions ce cri selon lequel un “autre monde est possible”. Sauf que la plupart d’entre nous s’époumonent à répéter ce même cri sans parvenir à le faire déboucher sur autre chose qu’un vœu pieux – une vaine fiction. Est-ce par manque de lucidité face à la puissance de confusion mais aussi d’habile divertissement des fables qui dessinent les contours béats de notre soumission ? Comment, dès lors, nous repérer dans la jungle de nos fictions, dont on ne sait si elles nous appartiennent ou si elles ont été plantées discrètement dans notre cuir chevelu ? Comment choisir, s’inspirer, créer et faire partager les fictions les plus justes et décapantes de cet “autre monde”1 ? »
2. La famille des êtres artificiels
À l’été 2009 (no 36), Multitudes analyse « la mutation androïde de Google » au travers d’une radiographie de son imaginaire.
Au printemps 2015 (no 58), la revue affirme, sans doute pour secouer ses puces, que « les robots sont des personnes comme les autres ».
Un an plus tard (no 62), dans une Majeure Subjectivités numériques, Luciana Parisi interroge l’intelligence alien de nos machines algorithmiques en devenir, tandis qu’un autre article montre à quel point nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction.
À l’été 2019 (no 76), sous le titre « Apprentissage – Extinction – Résurrection », les Icônes de Grégory Chatonsky explorent (déjà) les imaginations artificielles des IA.
Au printemps 2020 (no 78), le dossier « Cultivons nos intelligences artificielles » invite l’IA du taxile des Furtifs d’Alain Damasio ; sa sœur psychologue Sun du roman Résolution de Li-Cam ; Le Multivac d’Isaac Asimov qui vote à notre place grâce à son génie statistique ; un androïde de Philip K. Dick en simulacre de Lincoln ; ou Hal 9000 pour une discussion avec le fantôme de l’astronaute Dave Bowman de 2001 L’Odyssée de l’espace.
À l’automne 2024 (no 96), l’IA Dislessia de Fabien Zocco bégaie dans ses traductions, alors que l’avocat et écrivain Jean Baret constate que ses IA sont des autrices de SF minables mais des lectrices épatantes.
En résumé, Multitudes n’a jamais séparé les fictions du réel de l’IA, concrétisant à sa façon des mots du mathématicien Cédric Villani en introduction de son très officiel rapport au gouvernement français de mars 2018 : « C’est probablement cette alliance entre des projections fictionnelles et la recherche scientifique qui constitue l’essence de ce qu’on appelle l’IA2. »
Et si les imaginaires de l’IA étaient des antidotes à ses poisons ?
3. La famille des bifurcations
La mère de la famille des bifurcations, des transformations et des révolutions en minuscules est sans aucun doute l’autrice hybride aux mains multiples Cora Novirus, qui a signé à l’automne 2020 l’Abécédaire des bifurcations du no 80 de la revue.
De la « Politique des multitudes » et du blocage de l’Organisation mondiale du commerce par Starhawk et ses amies au no 1 de la revue, jusqu’au remarquable feuilleton des rêves en partie déçus du « réveil chilien » qui court en plusieurs articles du no 81 au no 96 sous la plume de Millaray Lobos Garcia et d’autres parties prenantes du mouvement, c’est peu dire que Multitudes a relayé les imaginaires ô combien pluriels des bifurcations.
4. La famille queer
Le queer est bizarre. Le queer est décalé. Le queer est décalqué. Le queer est tout et surtout son contraire. Les imaginaires queer ont illuminé d’étranges et de magnifiques manières les pages de Multitudes, et pas toujours là où nous les attendions.
Et si le futur de nos sexualités non normatives, transgenre peut-être, se nichait dans les mots d’Emma Bigé au sein de la Mineure Lynn Margulis, planète symbiotique du printemps 2023 (no 93), au sein de l’article « “Nous sommes la contre-nature qui se défend” – Du sexe et des symbioses » ? Extrait d’une écologie queer assez folle, dont l’imaginaire est pourtant issu de notre réel ici et maintenant :
« Des mouettes gouines, des pingouins pédés et des trouples d’oiseaux qui font des enfants à plusieurs ; des colibris drag king qui arborent des couleurs chatoyantes (à l’instar de la plupart des oiseaux) tout en pondant des œufs (à l’instar de la plupart des oiselles) ; des plantes à fleur qui se rencontrent à distance avec des dildos transespèces (appelés poliment des “insectes pollinisateurs”) ; des espèces de lézards entièrement femelles ; des limaces léopard intersexes et des étoiles de mer qui se reproduisent asexuellement ; des espèces de champignons dotées de pas moins de 27 000 sexes et des protistes capables de produire 500 sortes différentes de cellules sexuelles3. »
5. La famille extraterrestre
Et si toute personne refusant de se soumettre aux diktats de l’économie dominante, choisissant un mode de vie queer, vert ou solidaire, était une sorte d’extraterrestre ? Comme nous l’écrivions au printemps 2024 (no 94), dans la Mineure Eutopie extraterrestre :
« L’eutopie extraterrestre n’est pas une utopie au sens du “lieu de nulle part”, mais une eutopie, ouvrant les perspectives d’un “lieu du meilleur”. Et ce lieu, c’est la Terre. Symbole d’une altérité radicale, la figure de l’extraterrestre nous parle en effet moins de l’espace intersidéral ou de la conquête spatiale d’un Elon Musk que de notre quotidien et de nos avenirs “terrestres”. Elle nous permet de poser un regard neuf et empathique sur des êtres vivants que la modernité scientifique a trop souvent maltraités. Elle nous ouvre à l’inconnu. L’extraterrestre est un terrestre extra : un Extra-Terrestre. »
« L’alien peut être vécu tel un envahisseur, un ennemi, un danger pour notre identité humaine, mais il représente tout à l’inverse, et de plus en plus souvent dans les imaginaires contemporains, la nécessité d’un contact avec l’ailleurs. Quel est le sens de sa présence, en une époque d’urgence environnementale mais aussi de régression xénophobe ? L’extraterrestre est l’Autre absolu, figure clé de toute transformation de société4. »
6. La famille contre l’emploi
Autre thème récurrent de Multitudes : les servitudes dommageables et désillusions du travail, religion à laquelle les gouvernants semblent pourtant tenir plus que jamais, en confondant d’ailleurs la notion de travail et celle d’emploi, vide de sens puisqu’elle positionne au même niveau toute activité salariée, même destructrice des êtres et des mondes.
Les imaginaires se levant contre l’emploi et ce sacerdoce du labeur se sont multipliés dans la revue. Pour n’en citer que deux références parmi des dizaines, ils piquent forts dans « La lune de la grande démission, le doigt de la valeur travail », texte « À chaud » du printemps 2023 (no 90), comme ils sont explorés un an plus tôt (no 86) par Alain Damasio, Catherine Dufour et Norbert Merjagnan, plumes de SF qui nous racontent, dans cette conversation débridée comme dans leurs contre-fictions : « Le revenu universel, ce n’est pas que de la science-fiction ».
7. La famille planétaire
Parler de famille planétaire me permet de mentionner ici de nombreuses familles dont j’aurais pu rappeler la persistance imaginaire dans Multitudes.
Je pense à la famille décoloniale.
À la famille européenne aussi.
Ou à la famille des « conspirations hors complots » de l’été 2023 (no 91), pleine de fictions qui, lorsqu’elles s’assument comme telles, ne sont pas toujours complotistes.
Sur leur versant écologique, pouvant aller jusqu’au post-apocalypse, les imaginaires permettent de comprendre que la « fin de notre monde » n’est pas la « fin du monde ». C’est l’un des messages sous-jacent au texte de l’écrivaine Ketty Steward : « L’effondrement vu d’en bas et la science-fiction d’Octavia Butler » dans la Majeure de l’automne 2019 (no 76) Est-il trop tard pour l’effondrement ?
Enfin, des « Politiques de Gaïa » selon Bruno Latour à « L’existence capsulaire » de Ségolène Guinard, de « L’Afrofuturisme féministe » d’Elara Bertho à la « Vie, manifestation planétaire » de Kim Stanley Robinson, nos Planétarités (no 85 de l’hiver 2021) sont et resteront demain indissociables des imaginaires des futurs de la planète, que l’on espère plus verts que rouges martiens.
Quoi qu’il en soit de sa pluralité d’imaginaires autant dans le réel que parfois au-delà du temps, aucun des rêves de Multitudes ne verra peut-être le jour.
Mais est-ce grave, tant que des graines de visions et d’actions alternatives, plus émancipatrices, ont bel et bien été semées ?
1« Réalités, fictions, contre-fictions », introduction non signée, Multitudes no 48, printemps 2012, p. 70-71.
2Rapport de Cédric Villani, Donner un sens à l’intelligence artificielle (IA), « Pour une stratégie nationale et européenne », Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, 28 mars 2018, p. 9.
3« “Nous sommes la contre-nature qui se défend”, Du sexe et des symbioses », par Emma Bigé, Multitudes no 93, hiver 2023, p. 185. L’autrice cite aussi « le zine anonyme Zoologie queer, infokiosque.net, 2020, et Fahim Amir, Révolutions animales, (2018), traduit de l’allemand (Autriche) par Samuel Monsalve, Paris, Divergences, 2022. »
4Citations légèrement revues du chapô et du début de l’article « Pour une eutopie Extra-Terrestre », par Dominiq Jenvrey et Ariel Kyrou, Multitudes no 94, printemps 2024, p. 151 et 155.

