La lecture de la petite physique de l’Éthique suggère de définir un corps à partir de ce qui le fait tenir ensemble autour d’un effort commun, de façon toujours précaire, au sein d’environnements qui finiront par le détruire. Si, dès l’origine, la revue a mis le –s du pluriel à Multitudes, c’est pour souligner non seulement que la multitudo n’est jamais vraiment homogène – ni unifiée d’avance, ni véritablement unifiable par quelque « prise de conscience » ou manipulation démagogique que ce soit – mais aussi que les forces qui font Multitudes sont elles-mêmes diverses, partiellement hétérogènes, et occasionnellement incompatibles entre elles1.
Survivre aux divisions internes
Quelques grosses « crises » relationnelles ont taraudé Multitudes, conduisant certain·es des membres du collectif à le quitter et/ou à s’en sentir exclu·e. Si la revue a tenu un quart de siècle, c’est peut-être au prix d’un certain « conservatisme » nécessaire pour faire tenir ensemble une certaine joie de la transformation et le souci d’une certaine conservation de ce corps collectif actif dont nous sommes les membres en faisant vivre une revue. Si un corps résiste à tout ce qui converge à le détruire, de l’extérieur comme de l’intérieur, c’est qu’il affirme quelque chose qui mérite d’être entendu – comme invite à le penser une certaine lecture de la Stratégie du conatus de Laurent Bove.
Derrière la question – théoriquement intéressante – de savoir s’il faut parler de « la multitude » au singulier ou « des multitudes » au pluriel, le défi concret consiste à faire que le corps (singulier) de la revue Multitudes (au pluriel) puisse persister dans son conatus de publication d’une certaine forme (singulière) d’intelligence collective (pluraliste). Nommer une revue Multitudes (au pluriel) implique que les voix qui s’y expriment sont multiples, diverses, potentiellement divergentes voire parfois contradictoires entre elles – à la différence d’intituler un quotidien Pravda pour prétendre asséner « la vérité ». La plupart des auteur·es auxquel·les Multitudes a consacré un dossier (Gabriel Tarde, Gilbert Simondon, Félix Guattari, Fernand Deligny, Vilém Flusser, Lynn Margulis) ont pratiqué et promu une approche multi-perspectiviste des problèmes qui nous divisent, et Matthew Fuller & Eyal Weizman ont récemment mis la poly-
perspectivity au cœur de leur réflexion sur l’esthétique d’investigation2.
Ce multi-perspectivisme peut se revendiquer d’un certain spinozisme, sur la base d’un passage du Traité Politique (TP) IX,14 que Laurent Bove met en valeur pour expliquer en quoi la rationalité de la multitude (entendue comme grand nombre) est enrichie par la diversité des perspectives qui s’entrecroisent (et parfois entrent en désaccord) en elle3. Spinoza parle ici des relations entre les « cités » (urbes), mais cela peut sans doute s’appliquer aux membres d’une même communauté :
« Peu importe qu’il y ait assez souvent des discordes entre eux et qu’ils perdent leur temps dans des discussions. […] Lorsque des gens, en petit nombre, décident de tout selon leurs propres affects (ex solo suo affectu), la liberté et le bien commun périssent. Car les dispositions intellectuelles (ingenia) sont trop faibles pour tout pénétrer d’un coup. Mais elles s’aiguisent en délibérant, en écoutant et en discutant ; c’est en examinant toutes les mesures (omnia media) qu’elles finissent par trouver (invenire) celles qu’elles cherchent (volunt), que tous approuvent et auxquelles nul n’aurait pensé (cogitare) auparavant. » (TP IX, 14)
Cette attitude d’ouverture au dissensus fait bien entendu problème (aucun de nous ne souhaite que Renaud Camus entre dans le collectif de rédaction). La question, ici, est d’ordre pratique, pragmatique : jusqu’où aller dans la divergence ? La réponse est à négocier au cas par cas.
Penser à partir des infrastructures
Le multi-perspectivisme n’est pas tant une affaire d’attitude cognitive personnelle que d’appareils de médiation. La multitudo, « le peuple », « les gens », « les électeurs », « la classe ouvrière » restent des entités terriblement abstraites tant qu’on ne cherche pas d’abord comment ces entités sont « intra-structurées » par les flux médiatiques qui les traversent et les animent. Multitudes a monté plusieurs dossiers au fil des années pour mieux comprendre ce travail d’intrastructuration médiatique. Cela a commencé dès les premiers numéros avec des articles de Geert Lovink sur le premier internet, avec une majeure sur « l’ère post-média » de Guattari, avec une attention portée aux automédias ou au libre. Cela a continué avec les dossiers consacrés aux « Envoûtements médiatiques », aux « Luttes de classes sur le web », aux « Subjectivités computationnelles », aux « Tyrannies de la transparence », à « Faire publics » ou aux « Conspirations sans complots ».
Tarde, Flusser, Guattari sont des grands penseurs des media. La notion même de mode, au carrefour de Spinoza et de Tarde, ainsi que la présence révélatrice du terme media (pour « moyen », « mesure », mais aussi peut-être « médiation » dans le passage du TP cité plus haut) invite à approcher tout ce qui existe comme à la fois médié et médiant, insubstantiel par soi-même et ne pouvant affirmer son être que par un travail de médiation et à travers des structures de médialité. Si les multitudes sont constituées de modes, leur pouvoir constituant ne saurait être étudié en dehors des media qui intrastructurent ces modes. En y projetant le type de médiation accompli par ce que nous appelons « média » depuis McLuhan, on pourrait relire de façon très suggestive des phrases programmatiques de Spinoza, comme celle du TP I,3 qui évoque « les genres d’État (genera Civitatum) qu’on peut concevoir pour assurer la concorde parmi les hommes, ainsi que les media par lesquels la multitude doit être dirigée et par lesquels elle doit être contenue à l’intérieur de certaines limites ». C’est précisément ce qu’ont tenté de faire les dossiers de Multitudes évoqués plus haut.
Remettre au premier plan de notre attention les appareils médiatiques qui les conditionnent, c’est faire le geste pratiqué par les Infrastructure Studies depuis une vingtaine d’années dans le champ anglo-saxon, en ne rencontrant en France que des échos très lointains. De même qu’on ne regarde jamais vraiment nos écrans (comme appareils), mais les images qui se projettent en eux, de même utilisons-nous quotidiennement des infrastructures qui restent invisibles, en arrière-fond (background) de nos usages. Faire remonter ces fonds, tirer ce que l’anglais appelle base (pour désigner l’infrastructure marxienne) des bas-fonds où elle demeure cachée, voilà un geste qui traverse les dossiers de Multitudes mentionnés ci-dessus.
Aussi bien le spinozisme que la psychothérapie institutionnelle offrent des outils particulièrement précieux pour analyser ce que l’on peut considérer comme des « infrastructures mentales4 » : tous deux invitent à aborder ces dernières à la fois sur le plan des forces productives matérielles en jeux (ressources physico-chimiques, force de travail humaine, technologies) et sur le plan de l’économie des affects qui tout à la fois alimentent et sont conditionnés par ces dispositifs. Même s’ils en arrivent à des conclusions politiques très différentes et parfois antagonistes entre elles, des auteur·es comme Yann Moulier Boutang, Frédéric Lordon, André Orléan, Brian Massumi, Erik Bordeleau, Michel Feher, Eva Illouz, Fabian Muniesa ou Melinda Cooper approchent par exemple la finance comme un appareil de médiation intrastructurant la constitution de nos croyances et de nos désirs, sous le double point de vue collectif de nos besoins-capacités corporelles et de nos imaginations cognitivo-affectives.
Relever le défi des infrastructures mentales multi-perspectivistes
Une des spécificités de Multitudes au cours des vingt-cinq dernières années a été son attitude déstabilisante à l’égard de l’anti-capitalisme. La revue a tenté de garder de la tradition marxiste l’exigence de mener une analyse résolument critique des dynamiques capitalistes, davantage soucieuse de comprendre ces dynamiques plutôt que de les dénoncer (la primauté du premier n’excluant bien entendu pas une participation au second). L’inspiration spinoziste – via Toni Negri – est sans doute à trouver dans l’appel du TP I,4 à intelligere plutôt qu’à ridere (se moquer), lugare (déplorer) ou detestari (maudire) les actions humaines. Comme le soulignaient les Latouriens, « le capitalisme » (au singulier) n’existe que dans les simplifications (souvent utiles, voire nécessaires) de ceux qui en font un épouvantail partiellement leurrant : il y a des capitalismes, sensiblement différents entre eux, et c’est en faisant l’effort d’analyser ces différences et les spécificités de chacun de ces régimes, non pas successifs mais superposés (marchand, industriel, cognitif, affectif, plateformisé), qu’on se donne une chance d’en combattre et neutraliser les pires nuisances.
Si Multitudes continue à occuper une place résolument marginale, mineure, à la limite de l’invisibilité, dans le paysage intellectuel des revues françaises, c’est en grande partie parce que les gens sérieux nous prennent pour des marxistes invétérés (et ils ont raison) et parce que les gens de gauche nous accusent de complaisance envers certaines logiques libérales ou libertariennes (et ils n’ont pas complètement tort). Même s’il est difficile de ne pas être frustré par le manque de résonances médiatiques autour de nos travaux, après vingt-cinq ans de prêche dans le désert, force est pourtant de revendiquer cette position d’esquive envers les polarisations campistes.
L’un des nombreux défis auxquels tente de s’élever Multitudes est de mettre en place – et de faire tenir debout dans la durée – un exemple d’infrastructure mentale multi-perspectiviste. L’enjeu est de fournir un espace relativement pérenne permettant à des perspectives non seulement différentes, mais parfois opposées entre elles, de négocier leur cohabitation au sein de cet espace, malgré les contradictions et les incompatibilités constatées entre leurs perceptions, interprétations et valorisations du monde. Ce défi nous semble être celui de nos sociétés multiculturelles – mais aussi celui de coalitions progressistes qui ne seraient pas condamnées par leur divisions internes à perdre toutes les joutes électorales.
Une inspiration majeure pour relever ce défi est sans doute à chercher du côté de la psychothérapie institutionnelle – associée aux noms de François Tosquelles, Jean Oury et Félix Guattari, et incarnée dans Multitudes par la présence d’Anne Querrien – qui s’est fixé pour objectif éminemment concret d’agencer un espace de vie commune et ouverte permettant la coexistence pacifique et créative entre divers types de perspectives-folies réputées incompatibles entre elles : celles des schizophrènes, dépressifs et autres paranoïaques, mais aussi celles des médecins qui sont assez fous pour se croire en charge de soigner et régimenter les autres5. Si l’histoire de Multitudes est certainement celle d’une nef des fous, elle pourrait servir de modèle à ce grand paquebot de dingues que sont devenues nos sociétés mondialisées – faisant du droit d’asile (de fous) notre principale cause commune.
1Cette contribution doit beaucoup à Laurent Bove, Jacques-Louis Lantoine et Yann Moulier Boutang, dans le cadre d’une discussion parue dans le no 48 du Bulletin de l’Association des Amis de Spinoza, octobre 2024.
2Voir Matthew Fuller et Eyal Weizman, L’art de la contre-enquête – Esthétiques de l’investigation – Politiques de vérité, Dijon, Presses du réel, 2025, et l’article « L’esthétique d’investigation », Multitudes no 91 (2023), p. 84-89.
3Laurent Bove, La Stratégie du conatus, Paris, Vrin, 2001, p. 277.
4Voir sur ce point Enrico Campo & Yves Citton, « A Minoritarian Approach to Mental Infrastructures », Journal of Classical Sociology, 25-2, 2025, p. 188-205.
5Voire l’entrée Vivre avec la folie ici même.

