Quelle est la signification de la valeur1 ? De cette valeur que tout le monde semble vouloir créer et défendre ? Cette valeur qui s’exprime essentiellement en argent (gagné), mais qui représente bien une grandeur morale, souvent appelée « le futur » ? On ne le sait vraiment, en fait, que par son négatif : est valeur ce qui n’est pas négation de la valeur.

Pour faire sens, en effet, l’idée de valeur requiert l’établissement d’un périmètre, à la fois sémiotique et politique, permettant de désigner un espace vertueux au sein duquel cette chose appelée « valeur » serait créée et entretenue, espace séparé d’une périphérie qui le menacerait : menace de dilapidation, de diminution, d’extinction ou de destruction de la valeur. L’enquête de Giacomo Todeschini sur les « ennemis de la valeur », c’est-à-dire sur la généalogie des métaphores de la bonne conduite économique, apporte une contribution déterminante à l’élucidation de ce régime de signification2. Mais elle appelle aussi un questionnement actuel, en un temps où le sens de la bonne conduite économique est entièrement, ou presque, contrôlé par une certaine imagination financière : celle du « retour sur investissement » et de la « création de valeur3 ». Quels sont aujourd’hui les « ennemis de la valeur », les équivalents de ces bêtes, plaies, parasites et infections (pauvres, femmes, juifs, étrangers, par exemple) qui menaçaient la santé du « corps économique » au temps de la formation du langage médiéval de la valeur ? Ils sont partout : en haut, en bas, partout.

Mauvaises vertus de la valeur

S’il existe bien un lieu, en bas de la hiérarchie sociale, où opèrent efficacement les métaphores d’un domaine vertueux de la valeur autour duquel il faudrait élever des remparts pour ainsi le protéger d’une menace de déprédation, c’est celui de la « crise migratoire », phénomène dont le nom courant met déjà en évidence le syndrome sémiotique dont il est question ici. Penser la menace migratoire avec la terminologie de l’économie (les migrants comme un « passif », comme un « coût » supplémentaire que devrait supporter une déjà fragile « économie nationale ») contribue certainement à un endossement d’une vieille rhétorique de la valeur : celle du pauvre, de l’étranger, et surtout de l’étranger pauvre comme une infiltration dangereuse au sein de l’espace de la richesse. Mais cette rhétorique apparait encore plus efficacement dans son double vertueux : celle des migrants comme « richesse », comme « valeur ajoutée », voire comme « actif » au sens comptable du terme, c’est-à-dire comme « capital » à cultiver. Dans une campagne initiée en novembre 2014, La Cimade (un organisme de soutien en France aux personnes migrantes, réfugiées, demandeuses d’asile ou étrangères en situation irrégulière) s’empare, par exemple, de la notion de « valeur ajoutée » pour combattre l’idée selon laquelle l’immigration représenterait un problème ou une menace4. Sans pousser pour autant l’argument économique d’une « immigration choisie » (c’est-à-dire, basée sur un tri effectif entre « asset » et « liability »), cet usage bienveillant de la métaphore du capital témoigne bien de l’emprise d’une cosmologie financière dans laquelle l’acceptation ou la répudiation des personnes relèverait d’un principe d’investissement et de « création de valeur ».

D’autres « ennemis de la valeur », bien signalés dans les débats actuels sur la nécessaire prévoyance économique face à ce qu’il est souvent convenu d’appeler « un futur incertain », sont les brutes incapables de penser, par ignorance ou frivolité, l’argent de manière responsable. C’est l’importance croissante de la « financial literacy » qui donne le ton. Divers programmes pédagogiques, destinés aux adultes aussi bien qu’aux enfants, visent en effet à transformer ces ennemis en amis. Il faut pour cela qu’ils finissent par comprendre la centralité de l’acte de responsabilité économique par excellence : non plus l’« épargne », mais l’« investissement ». La clé qui ouvre la voie de cette compréhension est la réalisation du fait que l’argent appelle l’argent. Mais il le fait uniquement quand on consent à une certaine forme de « sacrifice » bien plus astucieuse que celle qui consiste à en mettre de côté pour l’avenir : le placer, l’investir, en déléguant à l’industrie financière le soin de l’insérer dans les circuits de la rentabilisation. En France, l’Institut pour l’éducation financière du public (IEFP), une association d’intérêt général soutenue par les autorités bancaires et l’industrie financière, veille à cette prise de conscience. « Préparer sa retraite » apparait comme un chantier particulièrement marquant, justifié par le fait qu’une viabilité de la vie au-delà du travail rémunéré passe aujourd’hui par une responsabilisation individuelle et une culture de la valeur5. On pourra noter parmi les éléments d’une telle culture, par exemple, le recours à l’« investissement locatif » : obtenir un crédit pour acheter un appartement, le mettre en location et rembourser le crédit avec l’argent du locataire, pour s’assurer ainsi un « futur » grâce, du coup, à cet ignorant utile qui n’a pas encore compris (ou pu comprendre) qu’être locataire était une forme irresponsable de dilapidation.

Mais il n’y a pas que le « pauvre » qui peut venir nourrir la position rhétorique d’un ennemi de la valeur. Le « riche » le fait très bien aussi. Mais il faut alors que ce riche soit un riche typiquement non méritant, un riche dont la fortune est produite par son maniement de l’art funeste de la spéculation. Ce concept, « spéculation », est souvent assimilé à celui de « finance », mais souvent aussi, paradoxalement, opposé à d’autres concepts parfaitement alignés sur une vision financière des choses : « investissement », « financement de l’économie », « banque de crédit ». Il acquiert en effet davantage de sens, dans le discours critique aussi bien que dans la langue vernaculaire de l’analyse financière, quand il est rapproché de celui d’une « finance mauvaise », négation d’une véritable « création de valeur », et opposé à celui d’une « bonne finance », capable de prendre en compte la « valeur fondamentale » des choses, c’est-à-dire, surtout, le « futur ». C’est ainsi qu’un certain nombre d’économistes (et, partant, de professionnels de la finance) appellent de leur vœux une séparation entre « banques de crédit » et « banques de marché », c’est-à-dire, en gros, entre « investissement » et « spéculation », entre « bonne finance » et « mauvaise finance » (entre les amis et les ennemis de la vraie valeur), pour éviter notamment que le vice de la seconde vienne intoxiquer, par le truchement d’un néfaste « risque systémique », la vertu de la première6. Comme si le confinement du jeu marchand (« casino finance ») devenait l’antidote idoine contre l’empoisonnement d’un système bancaire dont l’art financier serait « au service de l’économie réelle ». Pour cela, rajoute-t-on, il faut que la vertu des régulateurs en charge de la surveillance des banques soit garantie par le fait qu’il s’agisse de fonctionnaires sans « conflits d’intérêts », c’est-à-dire, n’ayant pas été corrompus au contact de l’argent de la mauvaise finance (seulement, si nécessaire, de celui de la bonne).

Plus haut encore dans la hiérarchie financière, aux confins d’une finance dite « globalisée », on retrouve aisément le nouveau visage du vieux fantasme d’une intoxication à la fois sémitique et asiatique de la valeur. C’est souvent un visage chinois. La Chine est en effet unanimement présentée comme la Terre Promise de la richesse financière. Une banque d’investissement digne de ce nom ferait clairement pitié sans son lot d’« expats » à Shanghai, aptes à tisser des liens prometteurs, à courtiser les autorités locales et à s’imbiber de « diversité culturelle ». Une école de commerce occidentale sans un campus en Chine, c’est comme un jardin sans fleurs. Mais la Chine est simultanément signalée comme la Grande Menace, menace sur « nos économies » dont elle viendrait pomper les sucs vitaux, si ce n’est les empoisonner. Le jeu de métaphores aux relents antisémites est fort, mais bel et bien présent, par exemple, dans l’usage renouvelé de la notion de « vampire » : c’est ainsi que des journalistes critiques l’utiliseront, en France, sans scrupules visibles, pour se référer à une Chine qui « aspire à elle toutes les richesses7 ». Voilà ainsi une finance chinoise habile et sibylline dans l’art de l’argent, mais étrangère aux règles d’une « création de valeur » loyale et rationnelle, des règles qui permettraient à tout investisseur d’accéder à cette valeur en la mesurant avec des méthodes « universelles », valeur malheureusement confinée dans la trame inaccessible d’un appareil d’ententes politiques, tantôt « communiste », tantôt tout simplement « chinois ». En Europe comme aux États-Unis, c’est bien la Chine qui vient nourrir de manière retentissante la rhétorique géopolitique de l’ennemi, mais toujours, systématiquement, sur fond de « guerre financière ».

La valeur comme ennemi

Alors, quoi ? Tout cela est un piège. La valeur est un piège rhétorique. C’est le piège tendu par une pensée économique qui, naturalisée et généralisée, imprègne de ses métaphores les tentatives de critique de l’économie en général et, aujourd’hui plus précisément, de la finance. Il existe bien, comme le suggère Giacomo Todeschini, une charge inconsciente dans l’imaginaire de la vertu économique, une charge faite de métaphores de santé et maladie, de salvation et damnation : celles d’un corps économique national que le bon argent devrait irriguer et féconder pour ainsi produire un futur vigoureux, protégé de ces autres flux toxiques qui viendraient en fait l’assécher. Il y a un peu de vrai dans ces métaphores (comme dans toutes). Mais ce qui rend malade, c’est plutôt de les prendre trop au sérieux. Et cette prise au sérieux est certainement d’actualité.

L’impératif d’une « croissance verte », avec son exigence d’investissements qu’il faudrait « attirer » pour rendre ainsi financièrement viable « le futur », sonne bien. Mais il exclut que sonne mieux encore celui d’esquiver la logique de la valorisation, puis de tout simplement arrêter, là, dans le présent, de produire autant de choses, de consommer autant de choses, de sortir encore du carbone de partout pour le mettre dans l’atmosphère de cette planète. C’est bien en parlant de « transition » – et donc de la viabilité proprement financière d’une modification douce des paramètres de la « création de valeur » (et du « retour sur investissement ») – que l’on empêche ce qu’il faudrait, en fait, vraiment faire : rouer de coups ce « corps économique » pour qu’il arrête de remuer dans tous les sens. Pour son bien, car c’est seulement ainsi qu’il pourra vivre.

En réalité, c’est la logique (aussi bien sémiotique que politique) des « ennemis de la valeur » qui l’emporte dans cette affaire de réponse aux enjeux de la révolution climatique. Quand elle est soumise à une forte pression, elle prend assez naturellement une tournure fasciste : c’est-à-dire, grosso modo, d’abord nationalisme, puis protectionniste, puis tournée vers un rassemblement identitaire, une communauté d’amis de la vraie valeur (enfin, de plusieurs communautés, ennemies entre elles), communauté qui devient évidemment un « espace vital », puis guerre (avec son lot d’efforts d’investissement), puis élimination des autres, et élimination de tout (sauf de la célèbre valeur).

C’est la notion même de valeur qui est le véritable poison. Elle intoxique, en particulier, la critique de la finance : une critique qui voit bien le problème d’une logique destructrice du capital, mais qui finit par contrer le capital avec la ruse que le capital a lui-même secrétée. La valeur arme la critique avec l’instrument qu’elle est censée critiquer. La critique du capitalisme financier cherche (devrait chercher) à affranchir le discours politique d’une perspective financière dont le trait fondamental est, précisément, de tout voir en termes de valeur : une valeur issue du futur, une valeur qu’il faut créer et espérer, et qu’il faut surtout protéger des agents imaginaires qui viennent la consommer sans soin, la violenter, la gâcher, la parasiter. Ce qu’elle devrait essayer de faire davantage, cette critique de la finance, c’est d’aimer un peu plus les ennemis de la valeur : ce sont ses alliés. Le vrai ennemi, c’est la valeur.

1Merci à Yves Citton, Diane Delaurens, Clément Lenoble et Giacomo Todeschini pour leurs remarques et commentaires. Ce texte résume les propos tenus dans le cadre de la séance sur « Les modèles économiques de la valeur et leurs langages du Moyen Âge à nos jours » du séminaire interdisciplinaire d’histoire économique de Lyon (CIHAM-HiSoMA-IAO-LARHRA-Triangle), tenue le 8 novembre 2018.

2Voir notamment : Giacomo Todeschini, « “Au ciel de la richesse”. Le cœur théologique caché du rationnel économique occidental », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 74 (1), 2019, p. 3-24 ; ainsi que Giacomo Todeschini, Come lacqua e il sangue. Le origini medievali del pensiero economico, Rome, Carocci, 2021.

3Voir : Fabian Muniesa, « On the political vernaculars of value creation », Science as Culture, 26(4), 2017, p. 445-454 ; ainsi que Fabian Muniesa, Paranoid Finance, Cambridge, Polity Press, 2024.

4Sur cette campagne, voir : La Cimade, 2014, « Valeur ajoutée, le manifeste de La Cimade », Le Club de Mediapart [https://blogs.mediapart.fr/la-cimade/blog/201114/valeur-ajoutee-le-manifeste-de-la-cimade].

5Voir : La finance pour tous, 2012, « Préparer sa retraite », Lafinancepourtous.com [www.lafinancepourtous.com/pratique/retraite/preparer-son-depart-a-la-retraite/preparer-sa-retraite].

6Voir : Laurence Scialom, « La réforme de la structure des banques : un enjeu démocratique majeur », Terra Nova, 2012 [https://tnova.fr/economie-social/finances-macro-economie/la-reforme-de-la-structure-des-banques-un-enjeu-democratique-majeur/] ; Gaël Giraud, et Laurence Scialom, « Pour une réforme bancaire plus ambitieuse : vous avez dit Liikanen ? Chiche ! », Terra Nova, 2013 [https://tnova.fr/economie-social/finances-macro-economie/pour-une-reforme-bancaire-plus-ambitieuse-vous-avez-dit-liikanen-chiche/].

7Voir : Philippe Arnaud, « Le Vampire du Milieu, de Philippe Cohen et Luc Richard », Le Monde, 17 mai 2010 [www.
lemonde.fr/economie/article/2010/05/17/le-vampire-du-milieu-de-philippe-cohen-et-luc-richard_1352646_3234.html].