100. Multitudes 100. Automne 2025
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Littératures francophones
Pour une histoire décentrée

et

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Le français est désormais une « langue-monde », comme se plaisent à le chanter les rapports sur l’état de la francophonie dans le monde, euphémisant ou niant la violence avec laquelle la langue se serait soudainement retrouvée sur tous les continents : c’est bien l’expansion coloniale qui est la matrice de cette expansion. Certains de ses locuteurs ont néanmoins chanté cette langue, en tant que langue littéraire, comme « butin de guerre » gagné contre le colonisateur lui-même, comme le disait Kateb Yacine1.

En dehors de la francodoxie

Les littératures « francophones », sont nées de la colonisation, et Onésime Reclus qui forge le terme en 1886, dans son ouvrage La France et ses colonies, entendait opérer une géographie des peuples qui ne soit non plus fondée sur la race, mais sur les langues parlées par les populations, promouvant l’expansion coloniale française et singulièrement appelant à « lâcher l’Asie pour l’Afrique2 ». Ainsi naît la francophonie, paradoxalement antiraciste mais farouchement pro-coloniale.

Le français est donc une langue plurielle qui parcourt le globe avec le venin de la colonialité impériale. Et dans son sillage, les lignes de classes et de races. Les perceptions qui en naissent restent tenaces, et les littératures francophones restent irrémédiablement marquées du sceau de l’altérité : il y a un grand partage qui perdure, sur cent quarante ans, entre les littératures « françaises » et ses autres, « francophones », reléguées dans une fabrication de l’exotisme.

Opérer une histoire littéraire de ce grand partage, et de la colonialité qui perdure dans nos histoires littéraires, c’est appeler à décentrer les histoires littéraires, et faire de Paris un centre qui puisse dialoguer avec Nouméa, Abidjan, Montréal, à « parts égales3 ». C’est réécrire, en dehors de la « francodoxie4 », des histoires plurielles qui accordent une égale dignité aux lieux de fabrication de récits et à leurs poétiques.

Il ne s’agit pas d’être iconoclaste pour être iconoclaste : il est certain que Paris reste un pôle primordial, de par sa centralité éditoriale, de par le marché du livre francophone africain singulièrement extraverti vers Paris, de par le poids économique des maisons d’édition françaises. Simplement, Paris ne peut plus aujourd’hui être considéré comme le seul pôle de valeur littéraire, ni dans la création, ni dans la fabrication, ni dans la réception des littératures.

La présence de l’empire sous la surface du grand partage

Réécrire une histoire littéraire décentrée, ce serait donc repenser fondamentalement la notion de valeur littéraire, et reprendre les manières d’envisager le canon : pourquoi Paul Claudel ne dialoguerait-il pas avec Bakary Diallo ? Leurs pensées de l’universel, via la poésie, intensément nourries d’un dialogue des cultures qui se fait dans la religion, pourraient opérer des rencontres poétiques inattendues.

Car il ne s’agit pas seulement, à notre sens, d’ouvrir toutes grandes les portes littéraires, en étudiant sur un pied d’égalité Michèle Lalonde, Yambo Ouologuem, Ahmadou Kourouma et Claude Simon – les littératures francophones ne cessent de gagner en légitimité depuis plusieurs années. Il reste surtout à penser les croisements entre ces deux champs qui se sont pensés comme autonomes l’un de l’autre, celui de la littérature française, celui de la littérature francophone5.

Il s’agit aussi, donc, de s’autoriser à relire le canon littéraire français en montrant comment il est aujourd’hui impensable de l’étudier en vase clos, en montrant comment il s’est intensément nourri, de manière parfois souterraine, de l’empire qui a été depuis, discrètement oublié. Marcel Proust aurait-il pu écrire La recherche s’il n’avait eu une tasse de thé dans laquelle tremper sa madeleine ? Georges Pérec aurait-il pu écrire Les choses s’il n’avait commencé par se rendre en Tunisie ? Partout, les objets (et les lieux) de l’empire affleurent : le thé, comme une boutade, mais pas uniquement, puisque l’empire a des effets retours sur le centre. Les circulations ne vont pas uniquement du centre vers la périphérie : le « centre » est également colonisé par ses propres colonies pour le dire comme Joseph Tonda6, ou peut-être plus prosaïquement, les matières premières, les goûts, les épices, les objets de l’empire fabriquent un quotidien qui cherche à gommer sa propre colonialité. Ainsi de notre contemporain : nous voudrions oublier l’empire, mais il est toujours là, tapi dans nos représentations, qui consacre toujours un grand partage entre les littératures.

Montrer le colonial dans le canon français ; faire advenir d’autres centres littéraires ; se défaire d’une « valeur » francodoxe – voilà, en somme, un programme de déconstruction des histoires littéraires et de reconstruction joyeuse de nouveaux partages, résolument décentrés.

Pour reprendre les mots de Michèle Lalonde, nous pourrions suivre les « parlures pas très propres », pour les faire résonner autrement :

Rien ne vaut une langue à jurons

Notre parlure pas très propre

Tachée de cambouis et d’huile7.

1« La langue française est mon butin de guerre », dit-il, en interview, Kateb Yacine, écrivain public, 1971, INA, réalisation Isidro Romero, https://madelen.ina.fr/content/yacine-kateb-ecrivain-public-80524

2Onésime Reclus, France, Algérie et colonies, Paris, Hachette, 1886. Et Onésime Reclus, Lâchons lAsie, prenons lAfrique : Où renaître ? et comment durer ?, Paris, Librairie universelle, 1904.

3Pour gloser et jouer avec Romain Bertrand, Lhistoire à parts égales : récits dune rencontre Orient-Occident, (XVIe-XVIIe siècle), Paris, Seuil, 2014.

4François Provenzano, Vies et mort de la francophonie : une politique française de la langue et de la littérature, Réflexions faites, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2011.

5Comme appellent également à le faire Maxime Del Fiol, Travaux de littérature : Francophonie, plurilinguisme et production littéraire transnationale en français depuis le Moyen Âge, Genève, Droz, 2022 ; Ninon Chavoz, « Entretien avec Maxime Del Fiol », Études littéraires africaines (2023/55), Association pour l’Étude des Littératures africaines (APELA), p. 136‑142. ; Anthony Mangeon, Abdoulaye Imourou, « Pour une histoire littéraire intégrée (des centres aux marges, du national au transnational : littératures françaises, littératures francophones, littératures féminines) », in La littérature africaine francophone, mesures dune présence au monde, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2015, p. 87‑104.

6Joseph Tonda, Limpérialisme postcolonial : critique de la société des éblouissements, Paris, Karthala, 2015.

7« Speak White », 1968, publié ultérieurement, Michèle Lalonde, Speak white, Montréal, L’Hexagone, 1974.