Multitudes a publié plusieurs articles de McKenzie Wark introduisant la notion de classe vectorialiste pour désigner celles et ceux qui sont en position de posséder ou de contrôler les vecteurs de communication à travers lesquels passent les discours, récits, sons et images qui circulent entre nous1. Son analyse du pouvoir vectoriel est devenue de plus en plus pertinente au fil des années, en particulier avec le déploiement actuel de la computation générative à partir d’espaces latents.

Les mécanismes de l’assignation vectorielle

L’assignation vectorielle constitue un acte politique fondamental par lequel des entités sociales sont réduites à des vecteurs orientés dans un espace conceptuel. Cette opération cognitive et discursive ne se contente pas de classifier les individus mais les oriente dans une direction prédéterminée, les rattachant à un ensemble de propriétés supposées.

Ce processus s’articule selon plusieurs étapes distinctes. D’abord, l’identification d’une caractéristique observable ou supposée chez un individu. Ensuite, l’attribution de cette caractéristique à une catégorie vectorielle préexistante. Enfin, l’application à cet individu de l’ensemble des propriétés associées à cette catégorie vectorielle, indépendamment de son individualité, qui n’est envisagée que comme une particularité.

Une conséquence majeure de ce processus d’assignation vectorielle réside dans l’indifférenciation qu’elle produit entre les individus assignés à un même vecteur. Par cette opération, chaque étranger est un étranger – c’est-à-dire que tous les individus assignés à cette catégorie sont rendus équivalents, leurs différences individuelles étant subordonnées à leur appartenance vectorielle commune. On peut associer ce vecteur à un autre, par exemple le continent d’origine, pour affiner alors qu’on approfondit les préjugés.

Cette indifférenciation opère un double mouvement : d’une part, elle efface les singularités internes à la catégorie ; d’autre part, elle accentue les différences entre catégories distinctes. Ainsi se construit un système d’identités et d’altérités qui structure l’espace social selon des lignes de démarcation artificielles mais socialement efficaces.

L’indifférenciation ne constitue pas seulement une simplification cognitive mais également un acte de pouvoir qui détermine quelles différences sont considérées comme pertinentes et quelles singularités peuvent être légitimement ignorées dans l’économie générale du discours social.

Le paradigme vectoriel

L’intersection de ces vecteurs multiples génère des positions sociales spécifiques qui ne peuvent être réduites à la somme de leurs composantes. Être simultanément assigné aux vecteurs « femme », « étrangère » et « classe populaire » produit une configuration sociale distincte dont les effets ne peuvent être compris par la simple juxtaposition de ces trois catégories. Cette subordination de l’individuel au catégoriel transforme chaque individu en « exemple » (token) d’une généralité (type) qui le dépasse.

La vectorisation du corps social présente la caractéristique remarquable de traverser l’ensemble du spectre politique. Qu’ils se revendiquent de droite ou de gauche, conservateurs ou progressistes, les acteurs politiques partagent fondamentalement cette même méthodologie vectorielle.

Cette communauté méthodologique révèle une complicité structurelle entre des positions politiques apparemment antagonistes. Les oppositions politiques traditionnelles masquent ainsi une convergence fondamentale dans leur mode d’appréhension du social comme identification, toutes recourant à des processus similaires de catégorisation et d’assignation vectorielle. Cette communauté méthodologique engendre un phénomène paradoxal de renforcement réciproque par la polémique. Les oppositions politiques, loin de remettre en question le paradigme vectoriel, contribuent à le renforcer en naturalisant ses catégories à travers le débat public.

Les controverses politiques portent généralement sur la valorisation différentielle des positions vectorielles plutôt que sur la pertinence même du découpage vectoriel. Les antagonismes apparents masquent une convergence fondamentale qui assure la reproduction du système vectoriel au-delà des alternances politiques.

La matérialité linguistique des vecteurs

La vectorisation contemporaine s’inscrit dans une continuité historique avec des mécanismes plus anciens de catégorisation sociale. À une autre époque on appelait cela des préjugés ou des a priori. Cette continuité révèle la persistance de structures cognitives fondamentales malgré l’évolution des discours et des technologies.

Les termes qui désignent les catégories vectorielles – « étranger », « homme », « femme », « blanc », « noir », etc. – ne constituent pas de simples désignateurs linguistiques, mais des opérateurs sociaux dotés d’une efficacité propre. Ces mots-vecteurs dépassent leur fonction référentielle pour acquérir une fonction performative.

Ces termes fonctionnent comme des vecteurs orientés qui ne se contentent pas de décrire une réalité préexistante mais contribuent activement à la constituer. Leur énonciation dans l’espace social ne reflète pas simplement des distinctions objectives, mais produit et reproduit ces distinctions à travers leur circulation discursive.

Les mots-vecteurs tirent leur légitimité sociale de leur ancrage dans des dispositifs statistiques qui leur confèrent une apparence d’objectivité. Cet ancrage statistique constitue un élément crucial de leur autorité discursive. Les statistiques sociologiques, criminelles et autres fournissent le substrat empirique qui justifie les catégorisations vectorielles. Les médias jouent un rôle crucial dans ce processus en répétant les vertus de ces statistiques pour dévoiler la réalité. Cette circulation médiatique transforme des constructions statistiques contingentes en vérités sociales apparemment indiscutables.

La convergence entre vectorisation sociale et intelligence artificielle

Une convergence méthodologique profonde s’établit entre la vectorisation sociale traditionnelle et le développement de l’intelligence artificielle contemporaine. Cette convergence repose sur des procédures similaires de réduction, de quantification et d’orientation des entités traitées.

Cette perspective permet de comprendre l’intelligence artificielle non comme une révolution exogène mais comme l’approfondissement endogène d’une logique vectorielle déjà présente dans l’organisation sociale. Les technologies d’IA apparaissent ainsi comme une matérialisation algorithmique de processus sociaux préexistants.

L’aboutissement logique de cette convergence réside dans la vectorisation, l’anticipation et la surveillance de toutes choses. Cette trilogie définit l’horizon partagé de la vectorisation sociale et du développement de l’intelligence artificielle.

Cet horizon combine trois dimensions complémentaires : a) la réduction des entités à des vecteurs manipulables (vectorisation), b) la prédiction de leurs trajectoires futures sur la base de ces réductions (anticipation), c) le contrôle permanent de ces trajectoires pour assurer leur conformité aux prédictions (surveillance). Cette combinaison définit un projet global de gestion prédictive du social qui trouve dans les technologies d’intelligence artificielle son instrument privilégié.

L’indifférence aux positionnements politiques

Cette situation produit une crise d’identification politique pour ceux qui rejettent le paradigme vectoriel : comment même nous nommer ? Nous ne le savons plus… Cette difficulté à se nommer révèle l’hégémonie du paradigme vectoriel qui structure jusqu’aux termes dans lesquels peut s’énoncer sa contestation.

L’hégémonie du logos vectoriel produit ainsi une forme particulière de clôture du débat politique où certaines questions fondamentales – notamment celle de la légitimité même des assignations vectorielles – sont structurellement exclues du champ des questionnements politiques légitimes2.

Contrer le paradigme vectoriel

Face à l’hégémonie de ce paradigme vectoriel qui traverse l’ensemble du spectre politique, les réponses doivent s’orienter vers une déconstruction fondamentale des processus d’assignation identitaire et vers l’élaboration d’un logos alternatif, structurellement ouvert au doute et aux dynamiques de rétroaction.

1. La déconstruction de l’identité constitue une première voie pour échapper à l’emprise du paradigme vectoriel. Cette approche ne consiste pas à substituer de nouvelles catégories identitaires aux anciennes, mais à questionner le principe même de l’identité stable et univoque qui sous-tend toute vectorisation. Au niveau théorique, cette déconstruction implique une critique systématique des présupposés essentialistes qui sous-tendent les assignations vectorielles. Au niveau pratique, elle se traduit par l’élaboration de dispositifs sociaux et institutionnels qui refusent de fonder leur fonctionnement sur des assignations identitaires préalables. Ces dispositifs privilégient les interactions contextuelles sur les catégorisations abstraites et reconnaissent la légitimité des auto-définitions fluctuantes plutôt que d’imposer des identifications externes fixes.

2. Le paradigme vectoriel repose par ailleurs sur un logos affirmatif qui prétend à la certitude et à l’exhaustivité dans sa catégorisation du social. Face à cette prétention, l’élaboration d’un logos structurellement troublé par le doute constitue une seconde voie alternative. Ce logos alternatif intègre le doute non comme une insuffisance provisoire à dépasser mais comme une dimension constitutive et productive de la pensée. Ce logos du doute se manifeste dans des pratiques discursives spécifiques qui intègrent systématiquement la modalisation, la relativisation contextuelle et l’explicitation des limites de leur propre validité. Ces pratiques ne conduisent pas à un relativisme indifférencié mais à une rigueur plus exigeante qui reconnaît ses propres conditions de possibilité et ses inévitables angles morts.

3. Le paradigme vectoriel fonctionne enfin selon une logique linéaire et unidirectionnelle, de l’assignateur vers l’assigné, sans véritable mécanisme de retour susceptible de modifier l’assignation initiale. L’incorporation systématique de boucles de rétroaction dans nos modes de conceptualisation du social constitue une troisième voie alternative à cette logique vectorielle. Au niveau épistémologique, la vectorisation sociale ne se contente pas de décrire une réalité préexistante mais contribue activement à la produire, et cette production doit être réintégrée dans le processus cognitif lui-même. Au niveau social, les boucles de rétroaction se traduisent par l’élaboration de dispositifs institutionnels qui permettent aux individus et aux groupes de contester les assignations qui leur sont imposées et de faire valoir leurs auto-définitions dans l’espace public. Ces dispositifs ne visent pas simplement à substituer une assignation à une autre mais à instituer un processus continu de négociation des définitions sociales. Au niveau technique, l’incorporation des boucles de rétroaction implique le développement de systèmes algorithmiques qui intègrent structurellement la possibilité de leur propre révision sur la base des réactions qu’ils suscitent.

Pour une politique de la désorientation scalaire

Cette rationalité non-vectorielle (ou scalaire car on garde l’intensité en abandonnant l’orientation) ne renonce pas à l’intelligibilité du social mais la recherche par d’autres voies que l’assignation catégorielle. Elle ne conduit pas à un relativisme indifférencié, mais à une exigence cognitive plus haute qui reconnaît simultanément la nécessité des catégorisations pour penser le social et l’inadéquation fondamentale de toute catégorisation définitive. Elle institue ainsi un régime de vérité alternatif qui n’est plus fondé sur l’adéquation entre les catégories et leurs référents mais sur la capacité des dispositifs cognitifs à maintenir ouverte la possibilité de leur propre révision.

L’élaboration d’une pensée non-vectorielle comporte des implications politiques fondamentales. Elle implique d’abord une reconfiguration des rapports de pouvoir, substituant aux relations asymétriques d’assignation vectorielle des relations dialogiques où les définitions sociales font l’objet de négociations continues. Elle implique ensuite une transformation des institutions, qui doivent être conçues non plus comme des dispositifs d’assignation identitaire mais comme des espaces de circulation et de confrontation des auto-définitions. Elle implique enfin une redéfinition de la citoyenneté, conçue non plus comme l’appartenance à une catégorie prédéfinie mais comme la participation à un processus continu d’élaboration collective des définitions sociales.

Cette reconfiguration politique ne vise pas l’élimination impossible de toute catégorisation sociale mais l’instauration d’un régime de catégorisation radicalement différent. Ce régime se caractérise par le caractère provisoire et révisable des catégories, par la multiplicité des instances légitimes de catégorisation, et par la reconnaissance du droit fondamental des individus et des groupes à contester les catégorisations qui leur sont imposées.

Une telle politique non-vectorielle ne constitue pas une utopie abstraite mais une orientation concrète susceptible d’informer des pratiques institutionnelles alternatives dans de multiples domaines : éducation, santé, justice, sécurité, etc. Face à l’hégémonie du paradigme vectoriel, le développement d’une telle alternative non-vectorielle constitue peut-être la tâche politique et intellectuelle fondamentale de notre temps.

1McKenzie Wark, « Nouvelles stratégies de la classe vectorialiste », Multitudes no 54, 2013, p. 191-198 et « Et si ce n’était même plus du capitalisme, mais quelque chose d’encore bien pire ? », Multitudes no 70, 2018, p. 76-81.

2Voir l’entrée Vectofascisme ici même.