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Mineure 99. Moyen-Orient, soulèvements transnationaux

Une troisième voie au Moyen-Orient
Les luttes populaires face à d’immenses défis

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Entretien avec
Gilbert Achcar

Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini : La « nouvelle guerre froide » constituait le cadre analytique que vous avez élaboré en pionnier pour analyser la reconfiguration de lordre mondial depuis la fin des années 19901. Dans vos récents articles, vous évoquez une « redéfinition de la carte politique mondiale » et soulignez la convergence entre « laxe néofasciste sioniste-américain » et la Russie de Poutine. Dans ce contexte, comment les luttes de libération, en particulier au Moyen-Orient, se redéfinissent-elles ?

Gilbert Achcar : Depuis la fin des années 1990 – qui ont constitué une période de transition entre l’ancienne et la nouvelle guerre froide – j’ai défendu l’idée que nous étions entrés dans une nouvelle configuration géopolitique, où il ne s’agissait plus d’un affrontement bipolaire, mais d’un jeu triangulaire entre les États-Unis, la Chine et la Russie post-soviétique. Tandis que la Russie est nettement affaiblie, la Chine s’est affirmée comme une puissance économique et militaire majeure, bien plus influente que la Russie.

Ce cadre d’analyse a prévalu pendant les vingt premières années du XXIe siècle, avant le basculement que j’ai décrit dans un texte précédent publié sur mon blog Mediapart2. J’y propose le concept d’« ère néofasciste », qui est à la fois comparable avec le fascisme classique du XXe siècle, et différente de celui-ci.

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est une convergence idéologique surprenante entre les États-Unis, la Russie de Poutine et les forces d’extrême-droite à l’échelle mondiale – en Europe, en Inde, en Argentine, en Israël, etc. Cette dynamique néofasciste globale reconfigure les rapports de force, au point de redéfinir les termes mêmes de la nouvelle guerre froide. On a vu, par exemple, l’administration Trump chercher à séduire Vladimir Poutine, réduisant ainsi la tension historique entre les deux pays.

En revanche, l’affrontement avec la Chine demeure central. Aux yeux des États-Unis et d’une bonne partie de cette mouvance néofasciste, la Chine reste l’ennemi principal. La Chine n’appartient pas à ce courant idéologique néofasciste. C’est une dictature issue d’un héritage stalinien-maoïste, qui ne s’appuie pas sur une mobilisation nationaliste ou raciste. Washington sous Trump souhaiterait détacher Moscou de Pékin. On assiste à des manœuvres diplomatiques en ce sens, y compris en direction de l’Inde, également convoitée comme alliée contre la Chine. Nous sommes donc toujours dans une logique de guerre froide, mais redessinée à la lumière de cette poussée néofasciste globale.

Malgré ces convergences idéologiques, il ne faut pourtant pas omettre des divergences d’intérêts entre grandes puissances. Même l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie n’étaient pas d’accord sur tout. Il en va de même pour la Russie de Poutine et les États-Unis de Trump. La Russie, de son côté, ne prendra sans doute pas le risque de rompre avec la Chine, tant que rien ne garantit que les forces néofascistes resteront au pouvoir aux États-Unis sous le régime électoral en vigueur.

Dans ce contexte, les pays du Moyen-Orient, comme l’Iran, tentent toujours de tirer parti des rivalités entre grandes puissances. Ils essaient de jouer la Russie et la Chine contre les États-Unis – et c’est le cas pour pratiquement tous les États de la région. Chacun essaie d’utiliser le triangle stratégique à son avantage.

Quant aux mouvements populaires, la situation est différente. Ils n’ont jamais vraiment pu compter sur un soutien extérieur – sauf exceptions pendant l’ancienne guerre froide, où certains mouvements de libération ont été appuyés par l’URSS. Aujourd’hui, aucun État ne prétend les soutenir comme Moscou pouvait le faire par le passé. Les mouvements populaires doivent donc compter avant tout sur leurs propres forces. Ils peuvent espérer gagner une solidarité populaire internationale, et si jamais ils accèdent au pouvoir, il leur restera une marge de manœuvre étatique : ils pourront jouer sur les rivalités internationales pour se construire en force géopolitique.

A. K. & B. P. : À la suite des soulèvements survenus au Soudan et en Algérie en 2019, vous avez proposé de les inscrire dans la continuité des révoltes arabes de 2010-2012, en évoquant lidée dun « long Printemps arabe3 ». Que signifie pour vous cette durée ? Et, dans cette perspective, quel horizon peut souvrir pour les luttes de libération au Moyen-Orient ?

G. A. : Je n’ai jamais parlé de « long printemps arabe » (le titre auquel vous vous référez n’est pas de moi, mais de la rédaction du site). Un printemps, ça ne dure pas. Une situation ne peut pas rester dans une condition « printanière » sur le long terme. J’ai parlé quant à moi d’un processus historique, d’un processus révolutionnaire de longue durée. C’est ainsi que j’ai caractérisé le mouvement qui a commencé en 2011. Il s’agit en effet d’un processus dialectique qui comprend révolution et contre-révolution, des phases successives et parfois contradictoires.

Il en va de même dans les grands processus révolutionnaires historiques : la Révolution française, la Révolution chinoise, la Révolution russe. Prenons la Révolution française : un seul pays a connu un processus révolutionnaire qui s’étend quasiment sur un siècle, de 1789 à 1875. Une comparaison plus pertinente pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, ce serait plutôt l’Europe au XIXe siècle, avec le basculement progressif des systèmes monarchiques ou féodaux vers la modernité. Les révolutions de 1848, qu’on a appelées à l’époque « printemps des peuples », n’étaient qu’une étape dans un long processus ponctué de défaites et de nouvelles avancées. C’est de cela qu’il s’agit quand je parle de processus révolutionnaire de longue durée.

Et ce n’est pas une vision optimiste. C’est le constat que l’explosion de 2011 révélait une crise structurelle profonde, que j’ai analysée dans Le peuple veut 4. Cette crise est à l’origine de ce bouillonnement, de cette instabilité. La région est entrée depuis 2011 dans une déstabilisation durable. J’ai toujours insisté sur le fait que ce ne serait pas un épisode court. L’idée que le Moyen-Orient pourrait revenir à la stabilité despotique des trente années précédant 2011 est une illusion totale. Le processus va continuer, avec de nouvelles crises, de nouvelles explosions. On les voit déjà : guerres civiles, effondrements étatiques, etc. Regardez la Syrie par exemple. Tout cela confirme l’analyse d’une déstabilisation structurelle profonde.

Mais ce chaos n’exclut pas la possibilité de l’émergence de mouvements progressistes. Il y a un terrain pour cela au Moyen-Orient, sauf que ces mouvements font face à des obstacles énormes. Le Moyen-Orient est une des régions les plus hostiles aux mouvements progressistes : régimes répressifs, idéologies religieuses mobilisées de façon contre-révolutionnaire, et une gauche historiquement en faillite.

Dans les pays arabes, il y a un vent de défaite depuis l’échec de la deuxième vague du « printemps arabe » survenue en 2019. Cela a profondément démoralisé la région. En Tunisie, dernier bastion où subsistaient des acquis de 2011, on est retombé dans la dictature. En Algérie, les militaires ont repris le contrôle. Partout, les élans populaires ont été étouffés.

Pour l’instant, un véritable mouvement porteur d’alternative n’a pas émergé. Il y a eu des débuts, parfois plus que des débuts. L’expérience la plus aboutie, c’était le Soudan à partir de 2019, avec un remarquable mouvement de jeunes, des dizaines de milliers, organisés en « comités de résistance » – véritable fer de lance de la révolution soudanaise. Malheureusement, le pays a sombré depuis deux ans dans une guerre entre deux factions militaires qui ravage tout. Mais ces comités de quartier continuent à jouer un rôle essentiel, même en temps de guerre, pour organiser la vie quotidienne et la survie. Il faut espérer que la guerre s’arrête pour que ces comités puissent reprendre leur rôle. Et surtout, il faut espérer que cette expérience puisse inspirer d’autres pays. C’est un modèle d’organisation moderne, démocratique, horizontale, voire allergique au centralisme et fonctionnant en réseau par le moyen des « réseaux sociaux ».

A. K. & B. P. : Malgré les échecs et les répressions, certains mouvements – tels que Jin, Jiyan, Azadî (Femme, vie, liberté) en Iran, les expériences dautogestion au Rojava, ou encore la mobilisation populaire à léchelle mondiale en solidarité avec Gaza – semblent porter une dynamique susceptible de relier et dinspirer les luttes progressistes. Pensez-vous que ces exemples peuvent nourrir un espoir ou déclencher une forme de contagion révolutionnaire dans la région ?

G. A. : Malheureusement, il y a dans la région des cloisonnements idéologiques et ethniques très forts. Le Rojava, par exemple, a eu zéro impact en dehors du Kurdistan syrien. Pire encore, il est souvent perçu non comme une expérience progressiste, mais comme une tentative de prise de pouvoir kurde au détriment des Arabes. C’est une vision nationaliste étroite qui domine et qui bloque toute circulation des idées. Je ne fais pas partie de ceux qui idéalisent le Rojava ou le comparent à la Commune de Paris, mais il est indéniable qu’il s’agit d’une expérience progressiste dans le contexte régional, en particulier en ce qui concerne le rôle des femmes.

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », de son côté, a émergé en Iran en faisant suite à une série de soulèvements populaires qui a commencé en 2018. Le régime iranien a peur de ces mouvements. L’une des raisons pour lesquelles il redoute une frappe militaire israélo-américaine, c’est que cela pourrait déstabiliser le pays et déclencher un nouveau soulèvement populaire.

Si le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’a pas eu d’écho plus large dans la région, c’est que, dans beaucoup de pays du Moyen-Orient, la situation des femmes est perçue comme moins contraignante qu’en Iran. Même en Arabie saoudite, sous le nouveau prince héritier Mohammed bin Salman, dit MBS, il est désormais plus facile pour une femme de sortir sans voile qu’en Iran – une inversion étonnante. Dans des pays comme la Syrie, l’Égypte ou la Tunisie, les femmes sont encore libres de choisir de porter le voile ou non, en zone urbaine en particulier. C’est pourquoi le mouvement iranien a été vu comme une lutte spécifique au régime des mollahs, qui est profondément anti-femmes – un totalitarisme islamique comparable à celui des talibans, bien que dans une moindre mesure. On retrouve une logique similaire chez les Houthis au Yémen : trois régimes différents, mais avec des caractéristiques théocratiques communes.

En revanche, les soulèvements populaires en Iran contre la cherté de la vie résonnent davantage dans le monde arabe. Cela est perçu comme une lutte plus universelle, plus proche des préoccupations quotidiennes des peuples de la région. Un mouvement populaire qui parviendrait à renverser le régime en Iran aurait probablement un impact aussi important que la révolution dite « islamique » de 1979, qui avait déjà bouleversé toute la région.

Mais l’Iran est un cas très dur. Ce pouvoir ne tombera pas pacifiquement, comme en Syrie ou en Libye. Et si un grand soulèvement devait avoir lieu, je crains fort qu’il ne débouche sur une guerre civile. Dans d’autres pays comme l’Égypte, la Tunisie, l’Algérie ou le Soudan, il y avait une séparation entre l’appareil d’État – l’armée en particulier – et le chef de l’État et son entourage. Ce n’était pas le cas en Syrie ou en Libye, et ce ne l’est pas dans les monarchies du Golfe, où l’État est littéralement possédé par une famille. Dans le cas spécifique de l’Iran, ce n’est pas une dynastie, mais un appareil théocratique qui contrôle tout.

C’est donc un contexte très difficile. Mais il n’y a aucun doute que les femmes sont à l’avant-garde des mouvements progressistes dans la région. Si on veut rester un peu dans le positif, on peut dire que ces mouvements populaires, ces surgissements récents, n’existaient pas il y a quinze ans. Il se passe quelque chose. Des jalons sont posés dans la bonne direction, et il y a encore de la place pour l’espoir dans cette région. Aujourd’hui, il y a une émergence de forces progressistes en Turquie face à la dérive néofasciste d’Erdogan. Le Parti démocratique des peuples (HDP) kurde représente une vraie expérience inspirante de gauche ; en Égypte, malgré la dictature de Sissi, les conditions sociales deviennent intenables et une nouvelle explosion paraît inévitable. Elle pourrait s’inspirer du modèle d’organisation de la jeunesse soudanaise.

En ce qui concerne ce qui se passe en Palestine, il existe un sentiment d’impuissance dans la région. On aurait souhaité une mobilisation régionale forte ou un véritable mouvement populaire, qui aurait pu, par exemple, exiger un boycott pétrolier régional des soutiens d’Israël, comme lors de la guerre israélo-arabe d’Octobre 1973. Or, aucun État de la région, pas même l’Iran, n’a sérieusement appelé à une telle mesure. L’attitude irrationnelle du Hamas complique également la situation. Il aurait dû accepter de retirer ses combattants de Gaza, comme l’OLP l’avait fait de Beyrouth en 1982, afin d’arrêter les combats, faire revenir l’aide humanitaire et libérer les otages – les dizaines d’otages israéliens contre des milliers de Palestiniens détenus ou pris en otages par Israël. Mais le Hamas accorde peu d’importance à la vie des civils. Il a construit ses tunnels pour abriter ses combattants, sans offrir de protection à la population.

La population civile est donc doublement otage : de la guerre menée par Israël et de la stratégie du Hamas. Le 7 octobre, le Hamas a même appelé les Palestiniens de Cisjordanie et d’Israël à attaquer Israël avec tout ce qu’ils avaient sous la main, y compris des couteaux de cuisine… Évidemment, personne n’a suivi. Les gens ne sont pas fous. La répression israélienne est féroce, et la société israélienne, prise de rage, s’est radicalisée encore davantage à l’extrême droite. Le 7 octobre a ouvert la voie à la tentation génocidaire de l’extrême droite israélienne, et Gaza s’est retrouvée seule et abandonnée.

Le véritable mouvement de solidarité aujourd’hui vient de l’extérieur de la région, en particulier d’Europe et des États-Unis. Aux États-Unis, le soutien à la Palestine est étonnamment fort chez les jeunes, y compris chez une grande proportion des jeunes d’ascendance juive. Les sondages montrent une majorité critique vis-à-vis d’Israël parmi cette jeunesse judéo-américaine. C’est très positif, mais cela ne compense en rien l’horreur en cours.

A. K. & B. P. : La dernière question concerne le campisme. Une partie de la gauche, en adoptant le prisme de la « nouvelle guerre froide », en vient parfois à justifier des régimes autoritaires au nom de la résistance à limpérialisme. Quelles seraient selon vous les conditions dun véritable internationalisme non-campiste, ou une troisième voie, au Moyen-Orient ? Autour de quelles idées ou slogans pourrait-on dépasser cette logique défensive pour construire une alternative positive et mobilisatrice ?

G. A. : J’ai abordé cette question notamment dans un article publié dans The Nation, intitulé par la rédaction How to Avoid the Anti-Imperialism of Fools5 (Comment éviter l’anti-impérialisme des idiots) – le titre que j’avais proposé était Their Anti-Imperialism and Ours (Leur anti-impérialisme et les nôtres). J’y définissais ce que j’ai appelé le néo-campisme. La différence entre le campisme classique – celui de la guerre froide – et ce néo-campisme de la nouvelle guerre froide, c’est que le premier reposait sur un alignement systématique derrière l’URSS. Une partie importante de la gauche internationale, notamment les partis communistes et certains mouvements nationalistes du tiers monde, se positionnait automatiquement aux côtés de Moscou. Ainsi, toute révolte dans le camp dit « socialiste », comme celle des ouvriers polonais en 1981, était immédiatement dénoncée comme un complot occidental.

Avec la fin de l’Union soviétique et l’émergence d’un nouvel affrontement global – ce que j’ai qualifié de nouvelle guerre froide – on a vu renaître cette logique, mais sous une forme inversée : un campisme négatif. Le néo-campisme ne s’aligne plus positivement sur un État, mais négativement contre les États-Unis. Il s’agit d’un rejet systématique de toute position américaine, ce qui revient à soutenir les adversaires des États-Unis, quels qu’ils soient, en appliquant la logique simpliste de lennemi de mon ennemi est mon ami. Peu importe qu’il s’agisse d’Assad, de Maduro ou d’Ortega – des régimes profondément autoritaires – leur simple opposition à Washington suffit pour qu’ils soient présentés comme des forces de résistance.

Face à cela, la véritable gauche ne saurait se contenter à mon sens d’un simple « ni Washington, ni Moscou, ni Pékin ». Cette posture défensive, purement négative, ne suffit pas, elle non plus. Il faut reconstruire une alternative internationaliste affirmative, fondée sur des principes clairs et assumés : l’autodétermination des peuples, la démocratie, la justice sociale et l’égalité.

Si nous sommes anti-impérialistes, c’est parce que l’impérialisme est incompatible avec la démocratie et l’autonomie des peuples. Soutenir des régimes tyranniques sous prétexte qu’ils s’opposent à l’Occident n’a rien de progressiste. Ce n’est pas de l’anti-impérialisme, d’autant que cela exonère l’impérialisme russe en particulier. La base d’un véritable internationalisme existe depuis longtemps. Elle est inscrite dans l’histoire de la Première Internationale, du temps de Marx et d’Engels. Une gauche fidèle à ses valeurs fondamentales – l’émancipation, la démocratie, la solidarité entre les peuples – devrait formuler une vision internationaliste renouvelée, bien plus radicalement démocratique que celle qui a prévalu au XXe siècle.

Propos recueillis par Amir Kianpour & Behrang Pourhosseini

1La nouvelle guerre froide : le monde après le Kosovo, Paris, PUF, 1999.

2https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/050225/
l-ere-du-neofascisme-et-ses-particularites

3https://jacobin.com/2019/05/sudan-algeria-uprising-bouteflika-al-bashir

4Le peuple veut ; une exploration radicale du soulèvement arabe, Paris, Actes Sud, 2013.

5www.thenation.com/article/politics/anti-imperialism-syria-progressive