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Créer des asiles de data autogérés par les citoyens

Les données personnelles sont l’or noir de la nouvelle économie du numérique. Les infos, les traces et les saisies de nos pérégrinations digitales, livrées de façon plus ou moins consenties, servent de carburant à de nouveaux paradis de l’économisme dominant. Ces data de nos moindres transactions et interactions via nos outils digitaux, des cartes bancaires […]

Le génocide des Amérindiens d’Amazonie brésilienne
Les politiciens brésiliens, au nom du « développement », laissent envahir par les forestiers et les nouveaux ruraux les terres dont l’usage est garanti aux Amérindiens par la constitution de 1988. Les violences contre les Amérindiens sont permanentes, et les assassinats, objet d’une recension officielle, sont sous-évalués. Les pratiques génocidaires sont liées au maintien du paradigme colonial qui fait de l’expansion territoriale la condition de la croissance.

The genocide of Amerindians in the Brazilian Amazon
In the name of “development”, Brazilian politicians allow for agro — and timber industries to invade land which has been guaranteed to Amerindians by the 1988 Constitution. Violence against Amerindians is permanent and the killings, while officially recorded, remain under-evaluated. These genocidal policies are linked to the persistence of a colonial paradigm which has made territorial expansion a condition to growth.

Une urgence pour une autre
L’ère du sursis

Le traitement des étrangers, migrants et demandeurs d’asile met en avant la notion d’urgence qui signifie concrètement mise en attente, à durée indéterminée. Ceux qui ont fui une situation autrement urgente sont soumis à ce qui apparaît une chronopolitique, un jeu sur l’assujettissement par les variations du temps. Les urgences propres aux migrants sont nouvelles par rapport à l’époque des migrations économiques ou contrôlées militairement, et vont augmenter avec le changement climatique. Elles ne coïncident pas nécessairement avec les urgences quantitatives et qualitatives des pays d’accueil.

One Emergency for Another
Towards an Era of Suspended-Sentencing

Our dealings with foreigners, migrants and asylum seekers rely on a feeling of emergency, which concretely translates into making people wait endlessly. Those who had to flee a much more dramatic emergency situation are subjected to a chronopolitical form of domination, based on variations in temporality. The type of emergencies specific to migrants are new compared with the past era of economic or military-controlled migrations, but they will increase as global climate change worsens. The emergencies are not in phase with the quantitative and qualitative emergencies of the hosting countries.

Pour un revenu d’existence de pollinisation contributive
Financé par une taxe pollen

Le revenu d’existence sort du ghetto des utopies. Cet article formule sept caractéristiques qui doivent présider aux mises en œuvre de cette nouvelle base d’un système de protection sociale adéquat aux transformations de l’activité, du travail rétribué et de l’emploi salarié – trois notions qui ne se recouvrent que partiellement. Quelques principes peuvent servir de guide pour l’action : un montant bas ou même moyen du revenu de base en ferait volens nolens un auxiliaire d’une politique néolibérale ; un montant élevé qui supprime vraiment la pauvreté est la clé de l’acceptation sociale d’une telle réforme révolutionnaire auprès des principaux intéressés ; le financement du revenu de base serait au mieux assuré par l’instauration d’une taxe Pollen.

For a Basic Income of Contributive Pollinization
Financed by a Pollen Tax

The proposal for an unconditional basic income no longer sounds like a utopia. This paper spells out seven features to frame this new form of welfare adapted to the new conditions of economic activity and waged labor. The main guidelines are the following : a low level of basic income would make it a tool for neoliberal policies ; a high level would not only suppress poverty but would be the key to mak-ing it socially acceptable ; it would be best financed by a Pollen Tax on all financial transactions.

Penser le sécularisme

Ce texte, écrit à la suite des attentats du 11 septembre 2001, tente de redéfinir les notions de laïcité et de sécularisme en marge des grands récits de sécularisation. La modernité laïque n’est ni la simple séparation du politique et du religieux, ni ce qui reste lorsque la religion décline ou s’efface. Dès lors que le concept de « religion » renvoie lui-même à une construction historique qui diffère selon les espaces politiques, l’on doit affirmer que la modernité laïque est la production d’un nouveau partage entre le religieux et le politique, d’une redéfinition de ce qu’est censé être la « religion » et, avec elle, l’éthique et la politique. Le texte discute ensuite le libéralisme politique de Charles Taylor de façon critique. L’unité de la modernité politique n’est pas factuelle, c’est l’unité d’un projet moderne : elle a un but politique dont l’hégémonie se lit dans le fait que les peuples extra-européens sont perpétuellement invités à s’y mesurer. Cette analyse dessine enfin la voie d’une anthropologie du sécularisme défini comme une doctrine qui cherche à émanciper la sphère publique d’un religieux oppressif, mais aussi et surtout comme une forme de vie laïque : un ensemble d’attitudes spécifiques, un certain rapport au corps et à la souffrance ainsi qu’un modèle de subjectivité.

Thinking about secularism

The text was written at the aftermath of 9/11. It tries to redefine secularism without presupposing any narrative of the decline of religion. Secular modernity is neither the mere separation of politics and religion nor what remains after religion has withered away. Insofar that the concept of “religion” is itself a historical construction, secularism can be seen as the production of a new binary division between the secular and the religious, as a redefinition of what religion, ethics and politics are supposed to be. The text critically engages with Charles Taylor’s political liberalism. It then asserts that modernity is a hegemonic political project forcing non-European people to measure themselves to it. It eventually paves the way for an anthropology of secularism defined as both a political doctrine and a form of life – a set of attitudes, a specific relationship to the body and pain, and a mode of subjectivity.

Il y a du soin dans l’air. Robots soignants et environnements de soin

Dans cet article, nous examinons les défis possibles soulevés par l’utilisation des termes « soin » (care) et « prendre soin » (taking care) lorsque le soignant est un robot autonome, ce que nous nommons un « agent artificiel de soins médicaux ». Autrement dit, notre question est de savoir si ces agents artificiels peuvent soigner. En contradiction avec la plupart des arguments de la littérature existante, nous soutenons que oui.

Care in the Air. Caring Robots and Environments of Care


In this article we examine the possible challenges facing the use of the concept of « care » or « taking care », when the carer is an autonomous robot, what we call an « artificial medical care agent ». In other words, we ask if robots can care. Against the majority of arguments in the existing literature, we argue they can.

Matteo Pasquinelli dénonce l’idéologie « digitaliste » qui fait naïvement d’Internet un espace ouvert d’émancipation et d’égalité. Une telle vue ignore les asymétries et les parasitismes dont se nourrissent les nouvelles formes de capitalisme. Copyleft, creative commons et échanges de pair-à-pair doivent entre analysés de façon critique comme contribuant à de nouvelles formes d’exploitation de nos forces productives communes. De nouveaux outils plus discriminants, comme le copyfarleft de Dmytri Kleiner, doivent être mis au point pour rediriger la puissance commune des internautes vers le soin des communs.

Digitalism
The Impasse of Media Culture
Matteo Pasquinelli denounces the “digitalist” ideology which presents Internet as an open space of emancipation and equality. Such a view ignores the asymmetries and parasitic forms of behavior late capitalism feeds upon. Copyleft, creative commons and peer-to-peer exchanges must be analyzed and criticized as inducing new forms of private exploitation of our common intellectual resources. New tools, like Dmytri Kleiner’s copyfarleft, must be developed in order to redirect our common work towards a proper care of the commons.

Dans Réforme et Révolution, que Gorz avait publié en 1969, j’avais appris — et ce n’était pas très facile, dans l’exaltationpost-soixante-huitarde — à me défier du « tout ou rien », du mythe du grand soir par lequel on changerait d’un coup les rapports de production. J’avais appris qu’il y avait d’énormes marges de transformation à l’intérieur même du capitalisme : ce que nous allions montrer, en tant que chercheurs, avec l’approche de la régulation, et ce à quoi je suis toujours resté fidèle en tant qu’homme politique, le réformisme radical.

Gorz’s Reform and Revolution was published in 1969, and it taught me to mistrust the « all or nothing » of the mythical Big Day when the relations of production would be changed all at once (which wasn’t an easy lesson, in the exaltation following 1968). I learned there was an enormous range of possible transformations inside capitalism, as we would demonstrate with the research program of the Regulation School. As a politician, I have always upheld this radical reformism.

Première publication in La Revue Internationale des Livres et des Idées Web, 01.06.2010, http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=535&page=actuEduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, PUF, coll. MétaphysiqueS, 2009, 216 pages. ISBN : 978-2-13-057811-6. Le troisième volet de « Capitalisme et schizophrénie » vient de paraître. C’est ainsi qu’on pourrait qualifier le plus justement cette première parution en français d’un auteur hélas trop […]

Le Monde du 11.07.08On ne lira dans cet ouvrage ni slogan ni formule de calcul pour l’assurance-chômage des artistes et des techniciens du spectacle. Il ne s’agit pas non plus d’un retour sur  » la lutte menée depuis la réforme de juin 2003, entre manifestations et annulations de festivals. Intermittents et précaires rend compte d’une […]

Dans cet article, l’auteur se propose de développer les suggestions d’Althusser pour qui la théorie politique de Locke (de l’état de nature au contrat social) est fondée sur une distinction entre l’humain et l’inhumain. La conception lockienne d’une espèce humaine, avec des droits et des obligations que Dieu lui aurait donnés, relève plutôt de la politique que de la biologie ou de la nature. À l’origine de l’humanité il y a un choix : consulter ou ne pas consulter la raison qui devra gouverner l’action humaine. Ceux qui renoncent à la raison forment une contre-espèce dont l’existence même est une menace absolue pour l’humanité et qui, de ce fait, doit être détruite pour le salut de l’humain lui-même.

This essay attempts to develop Althusser’s suggestion that Locke’s political theory and its central concepts, from the state of nature to the social contract, rest on a heretofore unrecognized distinction between the human and the inhuman. Locke’s notion of a human species with rights and obligations conferred upon it by God is a political rather than biological or natural one. At the origin of humanity is a choice: the choice to consult or not to consult the reason that should govern human action. Those who choose to renounce reason form a counter-species whose existence poses an absolute threat to humanity and as such must be destroyed for the sake of the human itself.

Maurizio Lazzarato proposait dans son dernier ouvrage d’appeler noo-politiques « les nouvelles relations de pouvoir qui prennent comme objet la mémoire et son conatus (l’attention) ». La noo-politique (telle qu’elle s’exerce aujourd’hui à travers « les réseaux hertziens, audiovisuels, télématiques, la constitution de l’opinion publique, de la perception et de l’intelligence collective ») opère « […]

Les transformations simultanées dans la nature du travail, la substance et la forme de la valeur aboutissent à une instabilité fondamentale qui fait revenir le capitalisme dans son ensemble à une situation pré-keynésienne. Il y a du travail partout dans la société de la connaissance, mais de moins en moins d’emplois, si nous entendons par […]

Dans son travail de reformulation des concepts et catégories pour penser le postmoderne, Antonio Negri pose un double impératif : d’une part, la nécessité de reconnaître le changement auquel le capitalisme nous confronte et, d’autre part, l’exigence politique de partir de cette transformation pour déterminer les nouvelles conditions de lutte. Le mouvement est double : […]

André Gorz, l’émancipé

André Gorz a mis fin à ses jours, avec sa femme Dorine, lundi 24 septembre. Ils avaient presque le même âge, 84 ans, et étaient ensemble depuis plus d’un demi-siècle.
De tous les hommes qui m’ont « intimidé », André fut sans doute, après l’Abbé Pierre, le plus impressionnant. Je l’avais d’abord tranquillement connu par ses écrits, dans mon adolescence, quand se formait ma pensée politique : avec Stratégie ouvrière et néocapitalisme, 1964. Et puis bien sûr après 1968, dans ses articles du Nouvel observateur signés Michel Bosquet, dans son livre Réforme et révolution, 1969.

C’était exactement l’homme et la ligne politique qu’il me fallait. Comme tous ceux venus au marxisme à partir d’une tradition religieuse (Henri Desroches, Jean-Yves Calvez) ou humaniste, son problème était l’aliénation et l’émancipation. C’est-à-dire : comment devenir et demeurer une personne humaine malgré l’hétéronomie, la dictature quant aux fins et aux moyens imposée par le capitalisme à notre activité. Cette volonté d’autonomie jusque dans le travail s’appuyait, dans ses ouvrages de l’époque, sur l’émergence de nouveaux travailleurs qualifiés, des techniciens. Mais, quelques années plus tard, sous l’influence de l’ « opéraïsme » italien (Trentin et Foa dans le syndicalisme, Rossana Rosanda du côté de Il Manifesto), il étendrait ses préoccupations à « l’ouvrier-masse », aux OS de la grande industrie qui seront la base du projet de Potere operaio (Negri) et Lotta continua (Sofri, Viale), parents spirituels de la GOP (Gauche ouvrière et paysanne) française.

Justement, en 1970, et sous cette double influence italienne, s’était créé l’organe de la future GOP, L’Outil des travailleurs avec Marc Heurgon et de jeunes ouvriers qui sont restés mes amis, Yves Bucas, Alain Desjardins, Gérard PeurièreŠ J’étais un jeune intellectuel disponible, ils me confièrent le boulot de rédac-chef. Et aussitôt, Marc m’emmena voir André Gorz. Plus terrorisé que moi au seuil de la porte, c’était déjà pas possible. Assis, penché en avant, avec son sourire littéralement ravissant, il plongea dans les miens ses yeux d’une clarté infinie, comme pour me demander « montre-moi si tu es intelligent, montre-moi si tu es un homme ».

Ainsi commença un échange intellectuel qui allait durer plus de vingt ans. Je lisais attentivement Michel Bosquet dans le Nouvel obs, et lui n’hésitait pas à y reprendre les thèmes et analyses de tel éditorial de L’Outil. Lorsque parut Crise et inflation, pourquoi ? en 1979, il écrivit dans le Nouvel Obs une recension ultra élogieuse se terminant par l’étonnant « Un homme, un vrai » qui me combla d’une perplexité absolue : il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’un ouvrage théorique (surtout comme Crise et inflation !) puisse avoir une quelconque valeur humaniste. Inutile de dire que cela n’arrangea pas ma timidité.

Mais cet éloge de l’émancipation n’était pas la seule chose que j’aie apprise de lui. Dans Réforme et révolution, j’avais appris (et ce n’était pas très facile, dans l’exaltation post soixante-huitarde) à me défier du « tout ou rien », du mythe du grand soir par lequel on changerait d’un coup les rapports de production. J’avais appris qu’il y avait d’énormes marges de transformation à l’intérieur même du capitalisme : ce que nous allions démontrer, en tant que chercheurs, avec l’approche de la régulation, et ce à quoi je suis toujours resté fidèle en tant qu’homme politique, le réformisme radical.

La troisième chose que Gorz avait apportée à ma jeunesse, c’est que toute stratégie politique devait dorénavant s’inscrire dans un cadre supranational, et au moins européen. Comme il l’écrivait dès Stratégie ouvrière.., dès 1964 : « La lutte des classes en Europe sera conditionnée par l’intégration économique européenne, quelle que forme qu’elle prenne, et par les bouleversement dont les processus d’internationalisation de la production s’accompagneront sur tous les plans. Ainsi convient-il d’examiner quelles possibilités d’action s’en dégagent pour les classes laborieuses, en commençant par éliminer les développements qui dès à présent doivent être exclus. Premièrement, le retour au protectionnisme national – certaines organisations de la classe ouvrière (le PC, la CGT notamment) répugnaient tout récemment encore à poser le problème d’une lutte supranationale contre le Marché communŠ Un échec de l’intégration européenne n’est pas à exclure, et il offrirait au mouvement ouvrier des possibilités d’intervention réelles quoique dans des positions peu enviables et dans des perspectives de long terme peu séduisantesŠ Le retour au protectionnisme national et au nationalisme économique est donc à exclureŠ Il serait plus fécond de rechercher par quels moyens la classe ouvrière, en s’insérant de manière antagoniste dans cette construction, peut s’emparer du processus d’internationalisation et lui assigner ses propres perspectives. »

Ce combat ouvert en 1964 s’est pour l’instant terminé par la lourde défaite, 41 ans plus tard, du TCE face aux traditions nationalistes de la CGT et du PCF (et de la FSU etc). Mais je garde confiance que l’actuelle équipe dirigeante de la CGT a parfaitement compris le message.

Pourtant, dès le milieu des années soixante-dix, les divergences théoriques entre nous avaient commencé à se développer. Plutôt un chassé croiséŠ La rupture d’André avec le productivisme marxiste s’esquissait et allait prendre des proportions qui jamais ne coïncideraient exactement avec ma position du moment. Déjà, je n’avais pas apprécié son salut d’une défaite de la social-démocratie en Suède qui permettrait « peut-être » à la droite de remettre en cause le nucléaire. Je l’avais laissé entendre dans un article des Temps modernes qui critiquait Serge Christophe Kolm pour désigner Michel Bosquet, sans l’en avoir averti à l’avance, et l’avais ainsi froissé.

Bien sûr, son évolution vers l’écologie (Critique du capitalisme quotidien, 1973, Critique de la division du travail, 1973, Ecologie et politique, 1975) ne pouvait que satisfaire ma filiation avec un des mes autres pères, René Dumont. Mais les Adieux au prolétariat, 1980, me choquèrent. Pourtant, dans la revue Partis pris, nous ferraillions déjà depuis quelque temps contre « la révolution prolétarienne, mythe conservateur » (beau titre de Jean Tercé), mais là, j’eus l’impression qu’André bradait tout. Non seulement la mythification du rôle historique d’un prolétariat, classe-pour-soi, mais à la limite la solidarité envers le prolétariat en-soi (classe exploitée). Et surtout le combat pour une désaliénation du travail, qui ne soit pas un rejet de la valeur-travail.

Cette fois, nous eûmes une explication entre quatre z’yeux. Il me dit « Mais Alain, toi, tu peux t’intéresser à ton travail, aimer ton travail, te réaliser dans ton travail, parce que tu es chercheur, et moi aussi » (argument que je reprendrai plus tard à propos de Dominique Méda !). Je lui répondis « Oui, mais avant même que nous ayons construit une société où l’on pourrait être, le matin, balayeur et l’après midi chercheur, je veux des réformes qui permettent au balayeur, à l’ouvrier à la chaîne, à la caissière de supermarché, de dire quand même leur mot sur le travail qu’il ou elle fait, pouvoir en dire « c’est mon travail ». Car si on ne reconstruit pas la fierté du travail, alors les exploités, qui ont quand même besoin de fierté, n’auront plus que la fierté de leur exploitation, et ça, ce sera terrible. »

Ni lui, ni moi (malgré 15 ans de plaidoyer pour un nouveau modèle de développement capitaliste fondé sur l’implication négociée des travailleurs) ne sommes jamais parvenus à trouver la solution à ce défi. Nicolas Sarkozy, en exaltant, sur les ruines de la valeur-travail à laquelle la gauche avait renoncé, « la France qui se lève tôt », devait, des années plus tard, s’engouffrer dans la brèche.

En réalité, ce que je reprochais à André et ce qu’il pouvait me reprocher, c’était l’ampleur des réajustements qu’exigeaient la prise en compte de l’écologie politique et ce qu’elle impliquait dans la remise en cause du marxisme. Débat très loin d’être clos, et sur lequel nous avons passé ensuite des années, André et moi, en réajustement successifs, y compris dans le débat sur le revenu de citoyenneté. Les dédicaces des livres qu’il m’envoyait étaient du genre : « Pour Alain, ce livre qui va nous rapprocher et nous éloigner encore ». La société en sablier, pages 122 etc., marqua comme une sorte d’armistice, après le Métamorphose du travail, quête du sens (1988) d’André.

J’ai suivi de loin ses ultimes développements sur le capitalisme cognitif, prisonnier que je suis, depuis près de dix ans, d’autres barreaux qui me coupent des échanges intellectuels : l’infernal zapping du Parlement européen.

Et puis, il y eut la maladie de Dorine. André et elle se protégèrent dans leur coin de paradis. À chaque invitation, il me répondait au téléphone « Mais je ne peux pas, tu sais bien, DorineŠ » Pour beaucoup de ceux qui m’invitent, je dois être devenu quelqu’un qui répond toujours « Mais je ne peux pas, tu sais bien, FrancineŠ »

Lorsque parut l’an dernier la Lettre à D., je ne lus que le dernier paragraphe : « Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort l’un de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si par impossible nous avions une seconde vie, nous voudrions la vivre ensemble ». J’y reconnus le test de Milan Kundera dans L’immortalité, l’ange qui passe chaque année voir l’héroïne et lui demande, devant son mari : « Je suis chargé d’organiser votre résurrection, souhaitez-vous revivre ensemble sur la même planète ? » Un test que je me repose régulièrement. Mais j’y lus aussi avec un frisson l’annonce de leur décision de partir ensemble. Et cette décision ne pouvait être que prochaine : encore heureux que le livre ne fût pas posthumeŠ Par superstition, comme pour différer l’inéluctable, j’en remis la lecture à plus tard.

Dorine et André sont morts ensemble. Ils vécurent très vieux et eurent une infinité d’enfants : celles et ceux qui nourrirent leur militantisme des livres d’André, co-élaborés dans son atelier secret, avec Dorine.

Le Capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, Yann Moulier-Boutang, Editions Amsterdam.C’est un livre que tout le monde devrait lire, au moins les économistes, car il fait le point d’études économiques trop méconnues sur les transformations du capitalisme et du travail à l’ère de l’information alors, qu’à part une frange du patronat qui s’y trouve confrontée […]

Si « Le déploiement du religieux bat son plein dans le monde musulman. l’islamisme montre partout des signes d’essoufflement… largement inaperçus dans un Occident focalisé sur la violence djihadiste, ignorant de nouvelles formes de religiosité, un souci de normalisation culturelle et d’intégration à l’espace public global. » C’est ainsi que le chercheur égyptien Patrick Haenni, […]

Pourquoi consacrer à la fois la Majeure et la Mineure de ce vingt-sixième numéro de Multitudes à la question du postcolonial et de l’Empire ? La revue s’est fait largement écho d’Empire et de Multitude, ces deux ouvrages de Hardt et Negri, qui proposent un renouvellement profond de l’analyse du pouvoir, de l’État, de la mondialisation […]

Bien([[Ce texte est extrait de Passages pasoliniens, écrit avec Giorgio Passerone (à paraître).) qu’il soit impossible de voir dans Salò une illustration des Cent vingt journées de Sade, il n’y a pas, toutefois, comme on l’a souvent prétendu, schématisation et trahison. Pasolini se sert de la référence, de « l’outil » Sade, dans son ambiguïté, […]

Francois Furet : l’histoire comme idéologie

Qui dit que la France se transforme, qu’elle renonce à ses traditions les mieux enracinées ? François Furet nous démontre le contraire: grâce à la Révolution, il se taille un empire. Il n’est pas de dictionnaire qu’il ne rédige, d’étude sur la période qu’il ne préface, d’émission de télévision où il ne vienne apporter le point de vue de la science. Cette hégémonie le met en position de chef d’école ; elle lui confère un immense pouvoir symbolique qui fait de lui, de ses associés, de ses disciples d’éminents contributeurs à l’élaboration de la pensée dominante. Répétons le, il s’agit là d’une tradition bien hexagonale : la récompense du savoir dont font preuve les universitaires a toujours été lorsqu’ils étaient en accord avec l’air du temps une position de maîtres à penser, source de gloire et, accessoirement, d’avantages matériels (positions clés dans le monde de l’édition, invitations à l’étranger, etc.).

Opérer un tel constat ne dispense nullement d’étudier l’oeuvre de celui que couronnent les médias. Les écrits de Durkheim qui, en son temps, fut un des théoriciens officieux de la République, ont eu et conservent des mérites intrinsèques. Il en va de même pour les publications de François Furet : ce qu’il dit de 1789 ou de Robespierre doit être pris comme une contribution utile, éventuellement importante, à la compréhension du processus ry 1volutionnaire et, à ce titre, soumis aux normes ordinaires de la critique. Mais comment ne pas se demander en même temps pourquoi ses propos lui valent un tel succès politico mondain ?

Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de savoir qui est Furet. On le peut sans difficulté car lui même ne cache pas grand chose de son évolution. Il fut, dans sa jeunesse, communiste, de la variété stalinienne rigide. Le rejet de cette aberration l’a transformé en libéral, comme ont pu l’être Tocqueville ou Raymond Aron, ses références de prédilection. Cette mutation s’est opérée sans que soit un seul instant quitté le domaine des idées générales. François Furet se meut dans le royaume des concepts[[« Analyse conceptuelle du vécu », « histoire conceptuelle » sont parmi les termes qui reviennent le pus souvent sous sa plume.. Il s’intéresse à l’histoire au travers de l’historiographie et ses écrits historiques sont des oeuvres de synthèse et d’interprétation des données fournies par d’autres plus que des recherches originales.

S’il fallait céder à la douce manie de la classification, on rangerait Furet parmi les auteurs de philosophie politique qui appuient leurs définitions sur une vaste érudition historique plutôt que sur la logique du raisonnement. Une telle démarche ne saurait être critiquée dans son principe. Mais il doit être clair que sa nature est avant toutpolitique. François Furet interroge le passé à la lumière du présent et tire de ce contact avec l’histoire des conclusions valables pour l’avenir.[[Rien ne le montre mieux que la permanence, dans l’activité de Furet, d’interventions dans le domaine de l’actualité. Pour ne prendre que quelques exemples, l’institut Raymond Aron, qu’il dirige, travaille principalement sur les problèmes de notre temps ; la République du centre, qu’il a publié avec J. Julliard et P. Rosanvallon, est une analyse politique de la France actuelle.
On ne lui en fera pas grief : tous les historiens, tous ceux qui pratiquent la dite « science sociale » agissent de même et il faut une bonne dose de naïveté pour croire au regard froid du chercheur. Furet, au demeurant, ne cache pas son point de vue.

« Il est clair, en effet, et il en existe bien des exemples, de Tocqueville à Max Weber, que l’interrogation sur le présent peut aider à l’interprétation du passé. À condition, évidemment, que cette interrogation demeure une interrogation, une série d’hypothèses nouvelles et non pas une projection mécanique du présent sur le passé. »[[François Furet, Penser la Révolution française . Paris. Gallimard, 1978, p. 142.

On ne saurait mieux dire. Pourquoi, dès lors, ne pas appliquer à Furet la sage maxime avec laquelle lui même fustige ses adversaires (en l’occurrence Soboul, Mazauric et ceux qu’il qualifie d’historiens de tradition jacobine) ? C’est ce que tentera de faire cet article, en recherchant quelles « hypothèses nouvelles » nous propose notre auteur, en essayant de déterminer si son oeuvre n’est pas fondamentalement une construction idéologique où le concept de transformation globale de la société est nié au nom des idées les plus traditionnelles du libéralisme, revêtues des attributs de la rigueur, grâce à une présentation paradoxale de la Révolution française. Bref, on se demandera si François Furet n’est pas, avant tout, un penseur du consensus par lequel la société politique française cherche à combler la béance qui la sépare de la société civile[[Nous avons été amenés à analyser l’oeuvre de Furet en prenant successivement quelques uns des concepts qu’il met en avant ou qu’il critique : idéologie, organisation et totalitarisme, idée de révolution et démocratie. Cet article est écrit en deux temps par deux auteurs, on découvrira deux approches différentes et complémentaires qui donnent à comprendre les invariants idéologiques de François Furet..

Le totalitarisme absolu

N’hésitons donc pas à partir des réflexions que la conjoncture actuelle inspire à François Furet: nous y apprendrons autant sur le noyau de ses conceptions qu’en nous référant aux commentaires sur la Terreur[[Qu’au demeurant, nous retrouverons au détour de l’actualité, car le propre des constructions conceptuelles du type de celles de Furet est de tirer en permanence des traits d’équivalence entre le passé et le présent pour donner une fondation en apparence diachronique à ce qui n’est que l’élaboration de notions intemporelles.. Récemment[[Le Débat, novembre décembre 1990., Furet a publié une étude sur l’Énigme de la désagrégation communiste. Les remarques intéressantes y abondent, que l’on aimerait avoir la place de citer. Reste l’énigme qui donne le titre à l’article : l’auteur la formule en deux temps :

« À la différence de l’Empire napoléonien, l’Empire soviétique s’est défait de lui même. Sa disparition n’est pas imputable à un quelconque accident ni à un facteur étranger à sa logique interne. »[[Op. cil., p. 168.

Et cette logique interne a été tout à la fois mise en branle et pervertie par une décision venue du sommet, de Gorbatchev si l’on tient à personnaliser le processus en cours : c’est là le deuxième temps de présentation de l’énigme :

« …qu’a voulu faire Gorbatchev ? La seule réponse sûre à cette interrogation me paraiît être qu’il n’a pas voulu faire ce qu’il a fait ( … ) les circonstances ont brisé son projet et il a suivi les circonstances sans avoir de projet de rechange ( … ). Il avance, il pratique même la fuite en avant, mais sans objectif. »[[lbid., p. 176 et 177.

Nous ne chicanerons pas l’auteur sur l’aspect un peu trop systématique de sa présentation[[Il est vrai que l’approndisement de la crise en Union soviétique montre que Gorbatchev louvoie entre les obstacles plus qu’il ne poursuit une orientation clairement définie. Dans ses propos, il est effectivement difficile de déceler les traces d’un projet cohérent. Du moins peut on y trouver un certain nombre de constantes le maintien de l’Union, le renforcement du pouvoir central, la limitation de l’appropriation privée des moyens de production. : dans l’ensemble, le rôle décisif joué par une fraction de la direction bureaucratique est bien indiqué. Mais, au terme du raisonnement de Furet, nous ne voyons toujours pas pourquoi un homme, dont le sens des réalités riest plus à démontrer, a pris le risque d’ébranler les structures du pouvoir alors qu’il pouvait mesurer au moins une partie des difficultés qui allaient découler de ses décisions. Et le plus grave est que l’auteur ne nous ouvre pas de piste sérieuse pour trouver une réponse à cette question de simple bon sens.

En effet Furet nous donne à entendre que la crise de l’U.R.S.S. était trop grave pour que l’immobilisme de l’ère brejnévienne puisse se prolonger longtemps. Constatation indiscutable. Mais cette crise interne n’est pas analysée dans ses formes. Nous n’en avons qu’une définition générale :

« Ni « la guerre des étoiles » de Reagan, ni la guerre, moins futuriste celle là d’Afghanistan, ni les révolutions d’Europe centre orientale ne sont à l’origine de l’effondrement. Ils ont pu l’accélérer un peu, chacun à leur manière, mais la crise leur est extérieure puisque, de l’aveu des Soviétiques eux mêmes, dirigeants et dirigés, elle n’est autre que celle du système social instauré par Lénine et Staline ».[[Ibid., p. 167 168.

Voilà, d’un trait de plume, réglée une question historique qui mériterait plus ample débat : y a t il continuité ou rupture entre l’Union soviétique de la révolution et celle des grandes purges ? Ne conviendrait il pas d’élaborer pour la circonstance une vision, plus concrète parce que plus dialectique, de la notion même de rupture qui ferait le compte exact des éléments de continuité et des facteurs d’innovation de l’ancien et du nouveau régime ?[[Comme nous aurons l’occasion de le voir, le même problème se pose à propos de l’interprétation que donne Furet de l’analyse de la Révolution française par Tocqueville.

Ne discutons pas ici de ce problème pourtant un des plus importants de ceux que pose l’actuelle faillite du communisme historique : il s’agit d’abord de cerner la méthode de François Furet. Il est visible que, pour lui, compte essentiellement la logique propre de ce qu’il appelle le « système social », et qui se résume en fait au système de pouvoir existant en Union soviétique. Question d’une importance cruciale, c’est l’évidence même, mais question qui ne saurait appeler de réponse unilinéaire.

L’étroite fusion du parti unique et de l’État, caractéristique première des « socialismes réellement existants », confère à l’appareil bureaucratique une marge d’autonomie sans réels équivalents dans l’histoire. Ainsi s’explique la capacité de durer dont ont fait preuve des régimes pourtant fragiles dès leur naissance. Cependant, cette autonomie ne s’est pas réalisée d’un coup et les étapes de sa constitution sont indissociables de processus économiques et sociaux dont il faut rendre compte. Analyser le pouvoir bureaucratique comme une totalité englobant efficacement tous les aspects de la vie sociale (parce qu’en fait il les détermine), c’est oublier tous les principes de l’interaction et de la rétroaction. C’est surtout se situer à un niveau d’abstraction indéterminée qui privilégie l’idéologie aux dépens de l’analyse rigoureuse.
François Furet tombe dans ce travers lorsqu’il fait des soixante dix années d’histoire soviétique un unique moment historique. Seules justifient ce découpage les analogies de méthodes entre Lénine et Staline (le monopole politique du parti, l’usage de la répression, etc.). Il faut en tenir compte, tout en sachant qu’elle ne fournissent pas une grille d’analyse suffisante. L’évolution des rapports sociaux qui, comme l’a bien montré Marc Ferro[[Voir en particulier sa récente synthèse : Les origines de la perestroïka, Paris, Ramsay, 1990., ont déterminé des variations considérables de la mobilité sociale en Union soviétique : aux différentes époques, ce ne sont pas les mêmes couches sociales qui forment les élites il en découle une modification des aspirations et des comportements de ceux qui figurent dans la nomenklatura ; du même coup, les assises et les normes de fonctionnement du système politique sont modifiées.

On pourrait multiplier les exemples[[Notons seulement que l’évolution du parti dominant ne constitue pas un facteur négligeable : sociologiquement et idéologiquement, le parti de Lénine diffère de celui de Staline ou de Brejnev. Et cette dissemblance, qui détermine un comportement divergent à l’égard des problèmes de la bureaucratie, influe elle aussi sur le fonctionnement du système.. Nul doute que François Furet les connaisse. Le problème est qu’ils ne jouent pour lui aucun rôle explicatif majeur. L’axe de son raisonnement, c’est le totalitarisme ou, plus précisément, le totalitarisme absolu. Il ne se borne pas à enregistrer l’indiscutable tendance du pouvoir bureaucratique à nier l’autonomie de toutes les couches constituantes de la société. B fait de cette pratique le moteur de l’évolution des pays socialistes et, donc, le principe de toute explication les concernant.

C’est, nous y reviendrons à propos de Tocqueville et de la démocratie, une constante chez Furet d’établir un rapport de domination de l’idéologie ; l’organisation politique détermine la structuration de la société. A ce prix, il parvient à des conclusions politiques très actuelles :

« Il y aurait à écrire, de ce point de vue, une histoire de la gauche intellectuelle française par rapport à la révolution soviétique, pour montrer que le phénomène stalinien s’y est enraciné dans une tradition jacobine simplement déplacée (la double idée d’un commencement de l’histoire et d’une nation pilote a été réinvestie sur le phénomène soviétique … ) … Aujourd’hui, le Goulag conduit à repenser la Terreur, en vertu d’une identité dans le projet. »[[Penser la Révolution, op. cit. pp. 28 29. (C’est nous qui soulignons). François Dosse a été un des premiers à déceler cette démarche de Furet (cf L’Histoire en miettes Des « Annales » à la « nouvelle histoire » Paris, Découverte, 1987. Ce livre peut être considéré comme une introduction à la réflexion sur le flou conceptuel de la pensée actuellement dominante.)

Puisque le social est exclu de l’explication historique, le totalitarisme devient la clé de toute compréhension politique. François Furet, comme tous les adeptes de l’explication par le totalitarisme, n’a retenu que la logique du fonctionnement bureaucratique et l’a crue absolue. Ayant constaté que les régimes dits socialistes entravaient le développement de la société, il a conclu qu’ils étaient en mesure de le stopper. Or, les événements de l’année 1989 le montrent tout particulièrement, ce sont les transformations de la société qui ont entraîné tous les autres processus, y compris le grippage du système bureaucratique. Furet commet une erreur de méthode ; la tendance à l’exclusion du social aboutit ici à une inversion des causalités : le résultat prend la place du déclencheur.

Les acteurs, la parole et l’histoire

François Furet « fait de la politique » mais ne fait pas que cela. Son objectif est plus ambitieux : il est un refondateur du libéralisme. Et, pour justifier, dans leur contenu et dans leur forme, les régimes occidentaux, il lui faut discréditer les concepts de rupture, de révolution, de changement global.

Pour ce faire, il opère une réduction des événements révolutionnaires au seul secteur de l’imaginaire et de la parole, conçus comme domaine de la mystification. Il n’ignore pas les événements, mais il les passe à la lime de son modèle politique. Il reconnaît donc la réalité des changements mais en limite la portée aux domaines de l’idéologie, de l’imaginaire, de la parole. Écoutons ce qu’il dit :

« Mon point de départ (…) tient dans l’hypothèse que les événements révolutionnaires sont, par nature, des événements à très forte « charge » idéologique, et dans lesquels la fonction de masque exercée par l’idéologie par rapport au processus réel joue un rôle maximum. Toute révolution est une bouleversante rupture dans les esprits ; mais aussi dans les faits, une formidable reprise en compte du passé. Le premier devoir de l’historien est de dissiper l’illusion fondatrice et finaliste qui ligote l’immense événement ses acteurs et leurs héritiers. »[[F. Furet, Penser la Révolution française, op. cil., p. 186.
« La Révolution, ce n’est pas seulement le « saut » d’une société à une autre ; c’est aussi l’ensemble des modalités par lesquelles une société civile, subitement « ouverte » par la crise du pouvoir, libère toutes les paroles dont elle est porteuse. »[[lbid., p. 205 (c’est nous qui soulignons).
« La Révolution, c’est l’imaginaire d’une société devenu le tissu même de son histoire. »[[Ibid., p. 206 (souligné par nous).
Augustin Cochin partage du moins avec Marx « cette conviction que les hommes qui font l’histoire ne savent pas l’histoire qu’ils font, et se bornent à rationaliser leur rôle à travers des représentations que le travail de l’historien consiste précisément à critiquer. Bref, il distingue le vécu et la pensée critique du vécu ».[[Ibid., pp. 266 267 (souligné par nous).

Ces citations résument bien ce que François Furet appelle « l’histoire conceptuelle, indépendante du récit des acteurs »[[Ibid., p. 267. et qui constitue l’aboutissement de sa démarche. Si l’on veut bien ne pas prêter une attention trop stricte au vocabulaire utilisé[[Dans quel sens, en particulier, est employé le terme « imaginaire » ? S’agit il d’une référence à la nation, encore vague, d’ »imaginaire social » ? Ou bien, le mot est il pris dans l’acception précise que lui a donnée Lacan? Ou dans un autre sens encore ? On admet sans mal que Furet n’ait pas éprouvé le besoin de préciser ce qui est surtout, semble t il, dans son propos, une antithèse à la notion de discours rationnellement organisé. Un peu de rigueur ne serait pourtant pas inutile., on ne peut qu’être séduit par ce programme. Peut on ne pas apprécier cette définition de la révolution par la parole qui se libère en libérant les gens, comme le fait le gamin d’Andersen lorsqu’il affirme que le roi est nu ? Comment ne pas admettre que la langue de bois des bureaucrates staliniens n’est que le passage à la limite d’une rationalisation qui, toujours, caractérise le discours politique ? Comment, dès lors, ne pas accéder au projet de décryptage méthodique qui nous est proposé ?

Une dernière hésitation nous retient avant d’emboîter le pas à Furet. Pour procéder à « l’analyse conceptuelle du vécu », il faut délimiter précisément son champ d’investigation et faire la clarté sur les concepts que l’on mettra à l’épreuve. De ce point de vue, notre auteur nous laisse démunis. Il reprend, allègrement, en effet, les classements dichotomiques dont il raffole[[Nous le constatons à propos de l’opposition entre rupture et continuité. de façon à opposer radicalement imaginaire et « processus réel ». Pour lui, tout projet révolutionnaire est, par définition, illusoire. Afin de nous en convaincre, il utilise sans nuance, ni scrupule une donnée de fait : le décalage qui existe toujours entre le projet d’une transformation révolutionnaire et les rythmes réels de l’évolution sociale.

La difficulté de s’abstraire, politiquement et intellectuellement, des normes dominantes impose à qui veut définir un au delà du système existant la recherche d’une compensation. Il faut s’imaginer différent, croire son action assurée du succès, être certain d’innover totalement et de devoir l’emporter rapidement… C’est sans doute le prix à payer pour « penser contre ». B en résulte un nombre d’erreurs de jugement qui délimitent la marge de l’idéologie dans la théorie révolutionnaire, queue qu’elle soit, marxiste ou non, orthodoxe ou pas. Cette marge il faut l’explorer et on le ferait à la suite de Furet si celui ci n’extrapolait pas sans retenue. Tout à sa condamnation de l’aberration révolutionnaire, il ne distingue pas entre la démarche purement idéologique d’une secte millénariste et le comportement partiellement délirant des Jacobins en pleine Terreur.

Nous ne saurions reprocher à François Furet ses positions idéologiques. Mais nous sommes en droit de lui demander une rigueur qui lui fait défaut lorsqu’il décrit le discours révolutionnaire comme une « rationalisation ». Ce procédé, qui consiste à donner une forme cohérente et acceptable à des idées ou des comportements dont la motivation réelle n’est pas consciente, est des plus communs. Et, s’il peut caractériser le délire, il est aussi présent dans la pensée dite normale, à tous les moments du vécu ». Il ne sert donc à rien ou à peu près d’en faire un usage général. Il convient au contraire de déterminer, en chaque occasion, la combinaison de rationalisation et d’appréhension du réel que constitue toute conscience historiquement déterminée. La recherche des variables de ce rapport est la seule voie possible pour l’analyse conceptuelle du vécu dans le respect de la logique inconsciente de la parole libre.

Marx dit bien, comme le rappelle Furet, que les hommes ne font pas l’histoire qu’ils croient faire. Mais il affirme aussi et c’est en cela que son oeuvre est révolutionnaire qu’ils peuvent, partiellement au moins, atteindre à une certaine lucidité historique qui leur permet d’influer sur le devenir de la société. Tout ce qu’a écrit Marx à ce propos ne mérite pas d’être retenu sans critique, bien au contraire[[Il est certain que, dans les écrits de jeunesse, une vision téléologique de l’histoire est à l’oeuvre , par son intermédiaire, le prolétariat est investi d’une mission qui transcende ses capacités réelles. Par la suite, Marx est revenu en partie sur cette vision qui, cependant, ressurgit par récurrence.. Du moins pouvons nous accepter la portée méthodologique de son message : 1″‘imaginaire » n’est pas illusoire ; il est au contraire partie prenante du réel dans des conditions et des propositions qui peuvent faire l’objet d’une analyse.

François Furet, qui connaît bien Marx[[Comme le prouvent ses commentaires introductifs au recueil Marx et la Révolution française, Paris, Flammarion, 1986., aurait dû s’inspirer de lui s’il avait eu l’objectif de connaître le processus révolutionnaire plutôt que de le disqualifier pour des raisons idéologiques nullement imaginaires. Une autre approche, plus historique, fondée sur l’idée de révolution repensée par François Furet est tout aussi éclairante.

De l’idée en révolution

Depuis bien longtemps nous avions coutume d’identifier l’histoire politique à l’histoire récit, la recension des faits patiemment récoltés laissait croire à l’objectivité de l’écriture ; la subjectivité de l’écrivain, voilée par la réalité massive des sources, n’apparaissait qu’à travers l’engagement de l’historien dans le présent politique. Il revient à François Furet d’avoir réhabilité l’histoire politique du XIXe siècle en réintroduisant le débat idéologique dans l’historiographie. Il n’est guère contestable que la période révolutionnaire :

« surinvestie de significations politiques communes àà ses acteurs et à ses historiens continue de ce fait à tirer son sens du conflit de valeurs vécu par ses acteurs. L’histoire de droite ou de gauche n’a donc d’autre objet que de restituer les termes de ce conflit, les hommes qui l’incarnent et les actions qui l’entrament. »[[François Furet : Penser la Révolution française, op. cil., p. 263.

En rupture avec une certaine tradition partisane, François Furet se veut un historien critique qui « privilégie » comme on le sait « l’analyse conceptuelle » ; plutôt que de penser la révolution comme un « avènement », il préfère prendre ses distances avec « l’événement ». C’est ainsi qu’il redécouvre l’analyse du pouvoir d’une monarchie défaite bien avant 1789, analyse mise en oeuvre par Alexis de Tocqueville, autre historien qui, las des conflits sociaux où « les désirs cupides » sont engendrés par des « théories fausses »[[Alexis de Tocqueville : Souvenirs, Paris, Folio Gallimard, 1978, p. 213., tente lui aussi de repenser l’histoire de cette Révolution qui ressurgit sans cesse alors que son achèvement ne cesse d’être annoncé. Ce détour recul par l’historiographie permet à François Furet de mettre au jour un de ses enjeux de la révolution : celui du pouvoir, imparfaitement analysé par les historiens qui trop longtemps s’identifièrent à ses acteurs :

« Si la Révolution française vit ainsi, dans sa pratique politique, les contradictions théoriques de la démocratie, c’est qu’elle inaugure un monde où les représentations du pouvoir sont le centre de l’action, et où le circuit sémiotique est maître absolu de la politique. Il s’agit de savoir qui représente le peuple, ou l’égalité, ou la nation : c’est la capacité à occuper cette position symbolique, et à la conserver, qui définit la victoire. »[[Penser la Révolution…, op. cil., p. 84.

Cette lecture critique d’un certain apprentissage de la démocratie aide à mieux comprendre ce moment fondateur de notre système politique ; ce que les historiens idéologues de la révolution ne nous avaient pas donné à lire jusqu’alors, François Furet, par sa relecture de l’historiographie, nous le donne, en nous permettant de suivre la réorganisation du corps souverain : d’un état monarchique centralisé en décomposition, à la reconstitution d’un système politique fondé sur la nation une et indivisible.

Reste que l’historien prend davantage ses distances avec l’école soboulienne, avec l’effet révolution, qu’il ne nous fait connaître les conditions historiques de son avènement. E noie la période révolutionnaire dans la longue durée en mettant l’accent sur l’amont et l’aval de 1789 ; en amont, les changements accumulés tout au long du siècle, changements si décisifs que l’on arrive à se demander si tout ce qui arrive après le 14 juillet ne relève pas de l’effet de conjoncture, voire du hasard ; en aval, c’est sur deux cents ans, pièce à pièce, régime après régime, que se construit la démocratie, jusqu’à l’actuelle « République du centre »[[Olivier Bétoumé et Aglaia I. Hartig ont abordé la question dans Penser l’histoire de la Révolution, deux siècles de passion française, Paris, La Découverte, 1989..

Si l’historien est lucide sur « la surenchère révolutionnaire » dont le but inavoué est de garder le contrôle « du mouvement populaire », si les reproches adressés à ses confrères sont fondés, en particulier sur leur incapacité à rendre compte du façonnement des consciences révolutionnaires, François Furet fait l’économie de l’analyse critique des écrits des historiographes dont il privilégie les idées et dont il accrédite les présupposés par absence de vérification de concepts ; précisément sa pensée critique s’arrête aux pieds de la « doxa tocquevillienne »[[Expression empruntée à Michèle Le Doeuff : L’étude et le rouet, Paris, Le Seuil, 1988. et, comme celle de ses confrères, elle ne dépasse pas les bornes de son idéologie.

En défendant l’autonomie du politique, par rapport à une réalité sociale travestie par la parole « des représentants du peuple ». C’est le primat de l’idée de liberté chère à Hegel qu’il défend, beaucoup plus qu’il ne réhabilite l’histoire critique.

La révolution serait l’enfant de la philosophie[[Cf. La critique implicite de Roger Chartier dans son dernier ouvrage : Les origines culturelles de la Révolution Française, Paris, Le Seuil, 1990 : à propos des « livres philosophiques » : « Cette pluralité, même inscrite dans les textes, interdit de penser que leur lecture est identique chez tous les lecteurs ou qu’elle peut se réduire à un énoncé idéologique simple », p. 110., parce que son idée est née dans un moment de vide du pouvoir, c’est la pensée philosophique de Hegel qui permet à François Furet de repenser la révolution et non l’analyse critique de son avènement:

« C’est l’événement de l’histoire de l’humanité qui donne le plus à réfléchir, dans la mesure où la destruction de l’ancien régime au nom d’une idée de la liberté s’apparente à une pensée philosophique, Hegel saisit profondément le double caractère de 1789, à la fois accomplissement de ce qui s’est passé et nouveauté absolue, affirmation et négation de la liberté. »[[Marx el la Révolution française, op. cit., p. 80.

Ce primat de l’idée de liberté incarnée par l’État éclaire toute son analyse de la Révolution, vue dans sa longue durée du XIXe siècle ; idée non interrogée dans son émergence et sa production, mais idée « vainqueur », idée qui triomphe peu à peu et dont les hommes éclairés, hommes d’État disent le contenu en incarnant l’esprit immanent du peuple; et lorsque l’événement s’impose, ce n’est que pour mieux coller à l’idée guide, à l’idée maîtresse : « La Révolution retrouve là encore une idée qu’avait annoncée Sieyès à la fin de Qu’est ce que le Tiers État ? »[[François Furet : La Révolution 1770 1880 ; Histoire de France, Paris, Hachette, 1988, p. 86. ; la Révolution devient elle même idée vivante, idée agissante :

« La Révolution de 1789 a voulu refaire la société et le corps politique sur l’idée que l’essence de l’homme commune par conséquent à tous les hommes est la liberté. Elle a émancipé l’individu des contraintes séculaires de la dépendance ( … ), repensé la société sur la base des droits de chaque contractant et le corps politique sur le consentement libre des commettants à travers la représentation. « [[La Révolution, op. cit., p. 96.

L’idée court, se précise tout au long du XIXe siècle : de la liberté des individus, à la mise en oeuvre de la démocratie, on approche l’idée républicaine sans que jamais les discours des autorités politiques, porteurs de l’idée en marche, soient questionnés par la raison critique de l’historien : « l’idée de raison plus encore que celle de vertu sert de base au civisme républicain »[[Ibid, p. 199. des thermidoriens, tandis que l’idée de capacités fonde le gouvernement de la Monarchie de Juillet. Bientôt tout un siècle, dont les êtres incarnent les idées ou leur sont assujettis, devient une entité qui se pense :

« À travers cette pensée tumultueuse, le XIXe siècle continue et réunit à la fois la philosophie des Lumières. Il en conserve l’idée de régénérer l’homme par la raison, mais en organisant son existence sociale au lieu de l’imaginer dans l’anarchie des droits individuels. La raison cesse d’être dans le surgissement des principes abstraits pour constituer le produit du développement historique, la figure finale du gouvernement des hommes devenue à la fois une science et une morale. »[[Ibid, p. 311.

Enfin l’idée triomphe sous le Second Empire:

« ce moment de la société a un nom au XIXè siècle : la démocratie. Son origine peut être datée : 1789 ; l’égalité civile. Il appartient tout entier à ce qui a commencé à cette époque, sur les ruines de la société aristocratique : un monde où il n’y a plus que des individus égaux devant la loi, en compétition pour l’appropriation des biens et la réalisation d’eux mêmes. Cette démocratie est triomphante sous le Second Empire, bien plus que sous aucun des précédents régimes : c’est un effet naturel du temps qui passe, c’est aussi une volonté expresse de Napoléon III, au moment même où il a privé les Français de liberté politique »[[Ibid, p. 451 (souligné par nous)..

Qu’importe que l’idée d’égalité soit pensée formelle par la grande majorité de la population, que l’inégalité visible soit régulièrement dénoncée, qu’importe que la composante féminine de la nation française soit mise sous tutelle par le Code civil, depuis son avènement « le monde social nouveau ne comporte plus que des individus égaux soumis aux mêmes textes, qui fixent leurs droits et leurs obligations »[[Ibid, p. 238.. Inférieures en droits, les femmes ne sont pas des individus sociaux ; l’idée de démocratie pensée par des historiens comme Tocqueville s’est réalisée, où plutôt s’est incarnée dans un Second Empire unificateur et uniformisateur.

L’histoire de l’idée

En effet c’est bien de cette démocratie dont il s’agit, démocratie où l’idée d’égalité engendre trop souvent le despotisme[[« Les sociétés démocratiques qui ne sont pas libres peuvent être riches, raffinées ( … ) ; mais ce qui ne se verra jamais, j’ose le dire, dans des sociétés semblables, ce sont de grands citoyens, et surtout un grand peuple », L’Ancien Régime et la Révolution, op. cit., p. 52., démocratie qui est « davantage une culture égalitaire », comme l’écrit François Furet, « bien plus qu’un état de Société »[[Penser la Révolution, p. 127. ; mais ce qu’écrit Tocqueville en 1836,’dans un ouvrage dont le succès est salué par les républicains d’opposition[[Tout particulièrement par la Revue Républicaine. ce qu’il continue de croire en 1856, ce que ne dit pas François Furet, c’est que sa démocratie doit être une démocratie réglée selon un ordre qui respecte les autorités .naturellement » supérieures ; sa démocratie n’a pas pour vocation de bouleverser les rapports sociaux, mais de les modifier en changeant « l’esprit des hommes »[[Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, Paris Folio, Gallimard, 1961, vol. Il, p. 247. ; de son point de vue les révolutions attentent à la propriété et ne sont point profitables aux sociétés démocratiques[[Ibid, p. 348. :

« On n’a point encore vu de sociétés où les conditions fussent si égales, qu’il ne s’y rencontrât point de riches ni de pauvres ; et par conséquent, de maîtres et de serviteurs. La démocratie n’empêche point que ces deux classes d’hommes n’existent. »[[Ibid, p. 246.

C’est donc à « l’ordre naturel » de la famille qu’Alexis de Tocqueville se réfère, famille devenue paradigme de l’ordre social pour tous les libéraux :

« (les Américains) ont pensé que toute association, pour être efficace, devait avoir un chef, et que le chef naturel de l’association conjugale était l’homme. Ils ne refusent donc point à celui ci de diriger sa compagne ; et ils croient que, dans la petite société du mari et de la femme, ainsi que dans la grande société politique, l’objet de la démocratie est de régler et de légitimer les pouvoirs nécessaires et non de détruire tout pouvoir »[[Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, op. cit., t. II, p. 293..

Aussi, bien que François Furet signale un reste : « l’idée républicaine », encore inaccomplie, « dépositaire d’un vaste éventail de sens, dont les deux pôles sont la citoyenneté politique d’une part et l’égalité sociale de fautrc »[[La Révolution, p. 416., il généralise une idée forgée dans un parcours individuel sans interroger les conditions historiques de la formation du concept; l’idée de liberté qui prend forme de démocratie d’un point de vue singulier devient, par l’entremise de l’historien a critique, la démocratie qui triomphe sous le Second Empire.

« La vérité, disait Cassirer ne peut être érigée sur de purs concepts ; elle doit être fondée sur des perceptions car c’est par la perception seule que nous pouvons entrer en contact avec la réalité »[[Emst Cassirer L’idée de l’Histoire, Cerf, 1988, p. 3.. François Furet n’analyse pas le rapport dialectique entre cette idée et la perception qu’en ont les individus, tout simplement parce que les acteurs de la révolution sont pensés en individus soumis aux discours, discours~qui font la révolution et ne sont pas portés par son mouvement. A l’instar de celui dont il donne à comprendre l’interprétation, les idées de quelques uns sont le moteur des actes de la plupart des autres.

« Le réformateur d’avant la révolution est devenu le conservateur d’un ordre si coùteusement rétabli »[[Penser la Révolution…, p. 230 231., nous dit François Furet à propos du Tocqueville d’après 1848, celui qui écrit l’Ancien Régime et la Révolution précisément pour trouver « le sens de son présent »[[Ibid, p. 209.. Or, Tocqueville, homme politique, homme de son rang, homme de son temps, reste en 1856 celui qui pensa De la Démocratie en Amérique, c’est à dire un partisan d’un ordre social respectueux des supériorités « naturelles où de fortune »[[De la Démocratie en Amérique, op. cil., livre II, p. 93., qui ne pouvait concevoir « une société où tous les hommes soient très éclairés » pas plus « qu’un État où tous les citoyens soient riches », parce que le peuple qui ne peut vivre sans travailler manque de temps pour développer son intelligence ; il est destiné à obéir ; il doit faire confiance aux hommes d’élite seuls susceptibles de le guider, lui, peuple qui restera cette masse d’individus sous éclairés aussi longtemps qu’il s’occupera « des soins matériels de la vie »[[De la Démocratie en Amérique, Gallimard, livre I, p. 299.. Si Tocqueville privilégie « l’esprit de la Révolution » pensé en guide de l’événement, parce qu’antérieur à celui ci afin de comprendre son « présent », c’est qu’il ne peut penser « l’explosion populaire » dans sa spontanéité ; non seulement, elle « le remplit d’horreur »[[Penser la Révolution…. p. 230., mais les acteurs ne peuvent être mûs que par des idées imposées à un peuple crédule par des théoriciens manipulateurs ; Tocqueville, tout en manifestant une remarquable lucidité, interprète aussi la révolution de 1789, à l’aune de sa perception des événements de 1848 :

« Ce qui distingua (la révolution de 1848) encore parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédé depuis soixante ans parmi nous, c’est qu’elle n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d’altérer l’ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique ( … ) mais un combat de classe, une sorte de guerre servile. Elle caractérisa la révolution de Février, quant aux faits, de même que les théories socialistes avaient caractérisé celle ci, quant aux idées ; ou plutôt, elle sortit naturellement de ces idées, comme le fils de la mère. »[[Tocqueville, Souvenirs, publiés pour la première fois en 1893, éd. Gallimard, 1978, p. 212 213.

Négligeant l’historicité de la pensée tocquevillienne, François Furet, qui privilégie l’historiographie, identifie le discours sur la Révolution à la révolution elle même. Entre le discours de l’acteur, source principale des historiens du XIXe siècle et la Révolution en actes, l’historien ne lit que césure ; victimes de l’illusion du politique, les masses ne sont pas mises en mouvement par « la misère et l’oppression » mais par l’idée de liberté dont parlent les orateurs[[Cf. Penser la Révolution, op. cil., p. 47.. L’irruption des masses en révolution se réduit à un nouveau public pour les professionnels de la parole:

« D’ailleurs, l’irruption des masses populaires sur la scène de l’histoire offre à la pédagogie politique un public nouveau et immense, dont l’attente transforme les conditions de la communication sociale. Discours, motions, journaux ne sont plus destinés en priorité à l’attention des gens instruits mais soumis à l’arbitrage du peuple. » [[lbid, p. 80.

Les expériences de démocratie directe sont dissoutes dans « l’idéologie de la démocratie pure »[[Ibid, p. 92.

Les masses sans idée

Le rapport dialectique n’est pas perçu entre la réalité vécue par des individus et les représentants du peuple dont la légitimité est contestée quand elle ne s’inscrit pas dans un ordre pré conçu par d’autres qui, bien que minoritaires, ont établi les règles du mode d’expression de la liberté, règles auxquelles tous doivent se soumettre parce qu’elles sont conformes à l’idée. Dans l’interprétation de François Furet, la dialectique s’arrête aux portes de « l’imaginaire du pouvoir »[[Ibid, p. 92. . Entre la « légitimité des assemblées représentatives » et la « légitimité révolutionnaire », François Furet choisit la première, arguant de la non représentativité de la seconde, sans questionner celle de l’Assemblée Constituante, par exemple, qui sans conteste s’est auto proclamée Assemblée Nationale. Dans la mesure où pour l’historien, la Révolution est « l’espace historique qui sépare un pouvoir d’un autre » et qu’elle n’est que cela, ce pouvoir est comblé dès 89 91 par le triomphe de l’idée de liberté, pensée par les philosophes ; la suite n’est que glissement généré par l’idéologie de « la démocratie pure »[[Cf. L’étude de François Furet sur Augustin Cochin dans Penser la Révolution., où des représentants populaires, auto proclamés, se disputent un pouvoir au nom de la légitimité d’un peuple mythique. François Furet, à l’instar de son maître, mais moins prescient que lui ou moins conscient des réalités sociales[[L’aristocrate libéral, qui était mort socialement à l’époque où il rédigeait l’Ancien Régime el la Révolution, pouvait prévoir l’irréversibilité du processus révolutionnaire parce qu’il savait que toute richesse est insupportable au regard du pauvre., ne peut penser les acteurs de la révolution, tous les acteurs, particulièrement les individus qui composent le peuple, en sujets de leur propre cause, en sujets d’une histoire qui les a précédés et qu’ils intègrent par besoin ou par nécessité il ne peut penser le vivant de l’histoire ou la convergence, même momentanée, entre une fraction d’un peuple qui exprime de multiples frustrations, qui se libère des oppressions ancestrales, et des représentants d’un moment qui disent, comme Marat par exemple, cette haine longtemps contenue.

François Furet ne peut croire que la légitimité de représentants, élus par une minorité, puisse être contestée par d’autres qui souhaitent bénéficier des bienfaits de la révolution. Il considère que cette contestation est manipulée. C’est la raison pour laquelle il réhabilite l’historien monarchiste Augustin Cochin : celui ci a tenté de montrer que les « sociétés de pensée » menaient à la tyrannie du Social, religion de la Révolution française et du XIXè siècle.[[Penser la Révolution, op. cit., p. 274.

« Ainsi, le jacobinisme n’est pas pour Cochin un complot ou la réponse politique à une conjoncture, ou même une idéologie : c’est un type de société, dont il faut découvrir les contraintes et les règles pour les interpréter indépendamment des intentions et des discours de ses acteurs. »[[Ibid, P. 274.
« La clé secrète du jacobinisme, c’est la machine cachée dans l’ombre du « Peuple. »[[Ibid, p. 277.

Il manque au bien fondé de la réflexion de l’historien sur les enjeux de pouvoir cette analyse du mouvement révolutionnaire en marche. Mouvement dont il est impossible de réduire l’avancée à un combat d’idée, quand on sait qu’une fraction active de la population percevant concrètement le vide, l’abstraction de principes égalitaires, maintenue dans une différence visible de plus en plus insupportable, s’est mobilisée, insurgée au XIXe siècle, précisément au nom des principes de liberté qu’elle aurait voulu rendre vrais pour elle même. Mais François Furet, qui a si bien intégré la doxa tocquevillienne »[[« C’est ainsi que les institutions démocratiques, qui forcent chaque citoyen de s’occuper pratiquement du gouvernement, modèrent le goût excessif des théories générales en matière politique, que l’égalité suggère » Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, op. cit., p. 35., s’interdit de prendre en compte le mouvement subversif qui va à l’encontre de l’idéologie dominante, de l’idéologie qui triomphe au XIXe siècle, et dont les racines puisent leur source dans la pensée d’un XVIIIe siècle monocorde. La révolution, non prise en compte dans sa dimension sociale, n’est pensée que dans une continuité politique dont l’origine n’est pas inscrite dans le faire des hommes et des femmes, mais dans le dire d’individus « supposés savoir ». Par là même, François Furet esquive une réflexion essentielle pour toutes les « sciences » sociales : lorsqu’ils mettent en mouvement des masses importantes, les événements expriment la combinaison d’influences purement conjoncturelles, où les rapports sociaux peuvent être bouleversés, avec les structures pensées stables de la société, structures réactivées pour les besoins d’une cause ou représentées dans des comportements collectifs.

Comprendre l’histoire révolutionnaire, c’est rechercher la formule exacte de cette combinaison originale. C’est voir comment elle donne naissance à des anticipations créatrices qu’elles prennent la forme de projets politiques constitués ou d’utopies sociales à caractère mythique. Dans une période de bouleversement historique, ces moments d’innovation sont décisifs. En les analysant, on se donne les moyens d’échapper à la pesante opposition entre synchronie et diachronie.

Aussi Furet est il en désaccord avec la démarche de pensée d’un Marc Bloch[[« La Liberté, l’Égalité, la Fraternité n’ont pas seulement une prédominance historique, mais une prédominance normative qui garde toute son efficacité chaque fois qu’une bastille est prise. » Droit Naturel et dignité humaine, Paris, Payot, 1976, p. 73., ou celle d’historiens contemporains qui parlent d’une révolution encore inachevée[[« Il est temps par exemple qu’en prenant appui sur la Constitution de 1973 qui ouvrit largement aux étrangers l’accès à la citoyenneté française, la France de 1989 reconnaisse la citoyenneté de résidence à toutes les élections locales » Madeleine Rebérioux : lis ont pensé les droits de l’homme, avec Antoine Baecque et Dominique Godineau, E.D . I. Ligue des Droits de l’Homme, 1989, p. 14.. François Furet qui élabore sa réflexion historienne, à l’aune de la démocratie libérale actuelle, tente comme les historiens du XIXe siècle de légitimer celle ci par l’histoire de la mise en oeuvre d’une idée qui incontestablement s’est imposée. L’histoire est, si on la considère au niveau le plus global, déterminée par les projets idéologiques des acteurs et par les dispositifs organisationnels qui en découlent. Les classes sociales et leur évolution, les modes collectifs de perception de la réalité, les conflits et les conséquences qu’ils entraînent ne sont pas oubliés ; ils sont placés au second rang dans le grand bal glacé des concepts.

C’est pourquoi, plus que tout autre, Furet est rétif à l’analyse des conditions historiques du concept d’universalité ; l’exclusion des femmes n’ébranle jamais les certitudes de l’historien dont l’esprit est rivé à sa propre masculinité : il donne à lire comme vérité universelle les discours des autorités politiques qui nient l’individualité sociale de cette moitié de l’humanité.

Ne percevant aucun décalage entre le mot et le fait, il ne peut intégrer dans son analyse du politique les rapports sociaux qui démentent ou subvertissent les discours.

Retour au centre

Tirons un bilan provisoire de ce périple en transfuretie. Nous y avons rencontré les révolutions d’aujourd’hui et d’hier mais desséchées par l’ablation de leur foisonnement social. Nous nous sommes heurtés aux grandes idées qui font encore bouger le monde la démocratie, la liberté mais elles étaient réduites à l’ombre de l’idée que se sont faits d’eux des théoriciens d’un libéralisme qui oublie de situer le lieu d’où il parle. Au terme du voyage, nous n’avons pas découvert le roi d’une histoire révolutionnaire que nous présente du Nouvel Observateur au Débat une certaine presse de la néo modernité. Nous avons seulement rencontré un prince de l’acceptation raisonnée de l’ordre intellectuel occidental. Lui même nous le confie : la Révolution (française) ne comporte plus d’enjeu politique réel; c’en est fini de l’exceptionnalité de la France qui s’est nourrie, deux siècles durant, des joutes dépassées de l’année 93 ; à l’heure de la grande Europe, l’Hexagone voit ses angles émoussés et ses populations ressemblent à celles des autres pays : elles se définissent au centre. Comme à l’ordinaire, François Furet touche partiellement juste dans ses analyses. La grande mutation des sociétés européennes, conjointement à l’effondrement des .socialismes réellement existants », modifie les données du jeu politique. Malheureusement, on ne saurait en bonne méthode s’arrêter à ce constat qui équivaut de fait à l’évocation d’un retour à la normale.

Peut être François Furet conclurait il différemment ses réflexions s’il ne répétait ici l’erreur que nous avons mise en évidence dans ses études historiques : il soumet le social à la tyrannie des idées abstraites. La France dont il nous parle, les pays européens qu’il évoque sont soumis à des contradictions qui minent leurs assises politiques. Il ne sert pas à grand chose de constater que l’idée de révolution est en crise si l’on ne souligne pas en même temps que la démocratie libérale, avec le cortège d’inégalités criantes qui l’accompagne, est menacée dans ses fondements mêmes. Dans La République du Centre, les idéologues du libéralisme sont rois, même quand ils sont myopes.

L’Etat, les dépenses publiques : problèmes et perspectives

In Critique de l’économie politique, n°3, Maspéro, 1978.

Pour des raisons de place, les parties IV et VII qui concernent l’analyse du problème des dépenses publiques en Italie ne figurent pas dans la traduction française, ainsi que les notes qui s’y référaient. L’abondance de références nous a conduit à limiter les notes à l’usage des lecteurs français à des éclaircissements de traduction. (L’auteur et le traducteur.) Cet article[[Traduction par Yann Moulier-Boutang d’un article paru dans la revue italienne Critica del diritto, n° 5-6, mai-décembre 1975. (N.D.T.) prolonge le type d’analyse entamée dans l’article publié précédemment dans cette même revue[[Cf. en italien Critica del diritto, n° 3, p. 84 et s. Traduction française de Y. Moulier, dans « Matériel préparatoire du colloque sur l’État de l’A.C.S.E.S. n, des 8, 9 et 10 décembre 1976 à Nice (ronéoté) ; paru dans Sur l’État, A.C.S.E.S.-Contradictions. Ces deux articles se trouvent aujourd’hui inclus dans La Forma Stato – Per la Critica dell’economia politica delta Costituzione, Feltrinelli, Milan, 1977. (N.D.T.), « Sur quelques tendances les plus récentes de la théorie communiste de l’État : revue critique », en prenant l’exemple des dépenses publiques.

Il prend par conséquent le caractère d’une revue bibliographique : bon nombre des matériaux qui n’avaient pas fait l’objet d’une recension dans le premier article, et dont nous avons eu connaissance depuis, s’y trouvent présentés. Nous entendons simplement qu’ils fournissent matière à débat.

Cette analyse plus approfondie n’échappe pas à un renforcement de la polémique qui la soustend ; contre ceux qui font des discours marxistes sur l’État sans avoir jamais lu un budget de l’État, contre ceux qui philosophent sur l’État et sur l’« autonomie du politique » sans agir marxiennement contre les modalités concrètes de l’exploitation organisées et garanties par l’État.

I. La problématique générale : situation de l’état de la question et situation réelle

Dans les principaux pays capitalistes, les dépenses publiques (de l’État et du secteur public) atteignent ou dépassent la moitié du produit national brut. Le taux de croissance des dépenses publiques par rapport à celui du revenu national définit un trend impossible à freiner et qui va en s’accentuant. « Toutefois, il n’y a eu de la part des marxistes que des études isolées examinant les causes et les conséquences de cette croissance sans précédent[[Ian Gough, « State Expenditure in Advanced Capitalism », New Left Review, n°92, juillet-août 1975, p. 53.. » Et quand études de ce type il y a, elles ne saisissent que rarement la spécificité nouvelle de la situation globale elles renvoient au contraire à l’explication du vieil objectivisme de la théorie du capitalisme monopoliste d’État, ce qui donne des résultats assez peu satisfaisants.

En effet, dans la théorie du capitalisme monopoliste d’État, les dépenses publiques n’apparaissent que comme un simple financement du capital privé ou de ses émanations publiques directes. Les effets de la crise liée à l’expansion des dépenses publiques restent inexpliqués et inexplicables.

Aussi les interprétations de la crise dans les pays capitalistes avancés qui évitent d’aborder le problème des dépenses publiques, dans leur indiscutable particularité, nous semblent-elles totalement incompréhensibles.

Pourtant, la théorie communiste de l’État, dans la mesure où elle repoussait les thèses de la théorie du capitalisme monopoliste d’État et ses versions parallèles, ne s’est pas refusée ces derniers temps d’aborder le problème du nouveau rapport qui est en train de s’établir entre l’État (en tant que centre d’affectation réellement collective du capitalisme idéal) et les contorsions critiques de l’économie capitaliste : il ne semble guère faire de doute désormais que l’État agisse à la fois en tant que force politique et économique au cœur du procès de circulation du capital, et ce de façon non pas subalterne mais essentielle. Le procès tendanciel indiqué par Marx et Engels est désormais en train de se réaliser. Quant à la composante complémentaire de cette tendance, elle est également en cours de réalisation : l’action de la classe ouvrière a pour conséquence de déséquilibrer définitivement le système.

Plus le double caractère de la marchandise et du procès de production des marchandises se manifeste, dans l’antagonisme qui le constitue, plus le mécanisme circulation (production + reproduction) du capital se développe pour prendre un caractère global dans l’État du capitalisme avancé.

C’est ici toutefois que s’arrête la conscience théorique. Si l’État revêt le caractère central que l’on dit, ses dépenses, c’est-à-dire les dépenses publiques, devraient être en conséquence considérées comme les dépenses salariales de l’État-usine.

Et si la critique de l’économie politique doit violenter l’économie politique (comme c’est le cas pour des communistes), la lutte sur les dépenses publiques devrait être envisagée comme un terrain d’affrontement fondamental. Ce n’est pas le cas. La mythologie étatique de la tradition social-démocrate et révisionniste reprend le dessus, et quand elle ne parvient pas à éviter la critique, elle l’intimide et la force à se plier aux fétiches capitalistes du budget et de son équilibre. Marx fait place à Schmitt et Gotha triomphe de la critique !

Ainsi Jim O’Connor – qui a poussé plus loin que quiconque l’équation dépenses publiques = salaire[[Jim O’Connor, The Fiscal Crisis of State, New York, 1973. – tergiverse-t-il sur la distinction entre l’État comme capital social et l’État comme dépenses sociales, distinction sans doute utile d’un point de vue analytique, mais totalement abstraite, voire erronée, si l’on cherche à affirmer ce faisant que la production et la reproduction des éléments du capital variable (tel est aujourd’hui en effet le rôle principal des dépenses publiques) doivent être considérées comme des dépenses improductives.

Mais, selon la seconde section du schéma marxien de la structure de la reproduction[[K. Marx, Le Capital, chap. 20 et 21., ces dépenses en vue de la reproduction des éléments du capital variable sont au contraire indirectement productives et donc productrices de plus-value[[I. Gough, art. cité, p. 57., et ce d’autant plus que le mécanisme de la production capitaliste s’étend à l’ensemble de la société. Le gap (fossé) qu’O’Connor enregistre à juste titre entre les investissements de l’État directement productifs et les dépenses indirectement productives ne détermine pas en lui-même le déséquilibre économique (comme cela semble être le cas à partir de son schéma) ; il le devient dans la mesure où l’action de la classe ouvrière et du prolétariat déséquilibre le rapport sous la forme d’une force de pression constante, insatiable, et d’une lutte continuelle.

Pour aborder le thème de l’État et des dépenses publiques, il faut par conséquent éliminer d’emblée toute simplification qui ressort dans tous les cas de l’objectivisme du type « théorie du capitalisme monopoliste d’État », accepter une bonne fois pour toutes que l’État est à la fois le terrain et le sujet de la contradiction fondamentale que le développement capitaliste enregistre face à l’émergence sociale de la classe prolétaire et enfin reconnaître que les mécanismes de la crise sont marxiennement les conséquences de l’« explosion » (comme dit Marx) de la relation qui constitue le capital, c’est-à-dire entre les deux classes en lutte ; puisqu’en dernière instance tout repose sur « la proportion entre le travail nécessaire et la plus-value ou, if you please, entre les différents moments du travail objectivé et du travail vivant[[Karl Marx, Grundrisse…, Fondements de la critique de l’économie politique, trad. Dangeville, Anthropos, Paris, 1968. », bref que tout tourne autour du problème de l’exploitation et de ses proportions. Les dépenses publiques constituent la forme publique et étatique dans laquelle se trouve mystifié le rapport d’exploitation que l’État exerce sur la société ouvrière du travail productif : les dépenses publiques sont du salaire social, et c’est sur celui-ci qu’il convient de développer l’analyse du rôle déséquilibrateur de la classe ouvrière.

Aborder le thème de l’État et des dépenses publiques signifie enfin débarrasser le terrain de toute réminiscence de l’étatisme social-démocrate ou révisionniste, toute illusion sur une prétendue double nature de l’État. État qui serait « bon » lorsqu’il prend un visage d’assistance et « méchant » quand il finance les capitalistes privés ! Malheureusement, l’État n’est pas manichéen! Il est en revanche la structure organique du pouvoir de la classe dominante. « Quelle que soit sa forme, l’État moderne est un outil essentiellement capitaliste, l’État des capitalistes, le capitaliste collectif idéal[[F. Engels, Anti-Dühring, M.E.G.A., XX, p. 260.. Le chapitre du Capital sur l’État que Marx n’a pas écrit, c’est le développement capitaliste qui a suivi qui s’est chargé de le faire en suivant au demeurant les indications de la tendance marxienne[[Cf. mon compte rendu dans Sur l’État.. A nous l’obligation de la critique !

Il en va de même pour les dépenses publiques. La classe ouvrière connaît depuis toujours l’usage révolutionnaire du salaire indirect et du salaire relatif[[Sur le salaire relatif, cf. plus loin (N.D.T.).. « La lutte contre la réduction du salaire relatif veut dire également la lutte contre le caractère de marchandise de la force de travail, c’est-à-dire contre la production capitaliste considérée dans son ensemble. La lutte contre la baisse du salaire relatif n’est plus une bataille sur le terrain de l’économie marchande, mais une offensive révolutionnaire contre les fondements de cette économie; c’est le mouvement socialiste du prolétariat[[Rosa Luxemburg, Aussgewählte Reden und Schriften, I, p. 720.. » Il est toutefois un chapitre sur une lutte inconnue, ou trop peu présent à la conscience des militants qu’il faudrait écrire, quoi qu’il en soit : c’est celui du salaire social contre l’État.

C’est un programme qui concerne l’essentiel de la force de travail socialement productive, à un stade de développement capitaliste que Marx décrit comme une phase au cours de laquelle le potentiel de l’ensemble de la communauté du travail s’oppose au capital comme simple médiateur de la circulation-réalisation. La critique de l’économie politique se transforme immédiatement en « critique de la politique », puisque l’offensive prolétaire sur le salaire social investit les dépenses publiques comme étant le terrain capitaliste de l’organisation du rapport entre la production et le consensus, entre le développement et la domination et entre la constitution politique et les luttes sociales du prolétariat.

Ici, la pratique théorique du capital procède par anticipation sur un terrain que le prolétariat n’affronte qu’épisodiquement et spontanément en termes de lutte.

Les mécanismes d’autorisation de crédits et de contrôle, qui constituent l’une des clés de la rationalisation administrative de la domination étatique du capital, ont été partout mis en crise par des vagues de lutte d’appropriation. Mais plus la lutte ouvrière est intense et puissante, plus le travail de réajustement, de concentration du contrôle de la planification administrative comme des dépenses est continuel de la part du capital. Plus exactement, le capital et sa science ne devancent pas les problèmes, mais ils l’emportent lorsqu’il s’agit de passer de la détermination de la crise par les ouvriers à sa conclusion… capitaliste. « Eux », ils sont tous en train de travailler sur ce problème : refermer l’écart qui se creuse entre le budget de l’État et les dépenses publiques. Éviter cette crise est devenu le problème fondamental ; une réarticulation unitaire des différences et des asymétries qui existent entre les mécanismes de contrôle financier et le caractère urgent de l’intervention politique représente le second problème essentiel, corollaire du premier. Ensuite, là où le principe de légitimation bureaucratique et rationnelle est insuffisamment ancré, on recourt à la légitimité charismatique de la pression politique et aux mystifications participationnistes des « juntes locales ou régionales rouges[[Allusion à la réforme régionale en Italie et à la formation de pouvoirs locaux tenus par la gauche (N.D.T.). » afin de comprimer le niveau des inputs requis par les dépenses publiques.

II. Première approche analytique : éléments d’évaluation de la tendance à l’unification sociale du travail productif

Lorsqu’on discute des dépenses publiques, il faut probablement plus que dans tout autre cas se déplacer solidement sur le terrain marxien de l’analyse du procès de circulation du capital – comme sphère de production et de reproduction (et innovation) non seulement des marchandises mais également de rapports sociaux – et partant, au sein de la tendance marxienne, du sujet de l’antagonisme révolutionnaire. Cela s’avère difficile lorsque, comme c’est le cas y compris chez les auteurs les plus proches à coup sûr d’un point de vue de classe, les mystifications néoclassiques et keynésiennes persistent dans l’horizon de la problématique.

Prenons l’exemple de la nomenclature des dépenses publiques proposée par J. O’Connor[[J. O’Connor, op. cit., p. 7.. Les dépenses publiques consisteraient selon cet auteur en : « 1) des investissements sociaux constitués de biens et services qui augmentent la productivité d’une quantité donnée de travail et augmentent le taux de profit, les autres facteurs restant inchangés : c’est le capital social constant; 2) la consommation sociale formée des biens et services qui diminuent le coût de reproduction de la force de travail en augmentant le taux de profit, les autres facteurs demeurant inchangés : c’est le capital social variable ; 3) la dépense sociale formée des biens et services qui sont requis pour le maintien de l’harmonie sociale[[O’Connor s’inspire probablement, dans les distinctions qu’il opère, du travail d’analyse des structures politiques de l’État accompli par Offe. Pour un prolongement sur ces thèmes de l’œuvre de C. Offe, voir surtout Strukturprobleme des kapitalistischen Staates, Suhrkamp,, Francfort, 1972, en particulier p. 27 et s. et p. 123 et s. Également « Krisen des Krisenmanagement : Element einer politischen Krisentheorie », dans M. Janicke (sous la direction de), Herrschaft und Krise, Köln und Opalden, 1973, p. 116 et s.. » Soit, mais cette distinction, incertaine du point de vue analytique, bien qu’utile, devient dangereuse lorsqu’on y recourt unilatéralement pour définir les gaps et les facteurs de déséquilibre entre les différents secteurs des dépenses. Car, de la sorte, les déséquilibres, la crise et – surtout – l’inflation sont considérés comme surgissant objectivement et keynésiennement de dysfonctionnements dans l’organisation de la distribution. Le regard ne dépasse pas cette mince barrière : il s’autolimite sans avoir la hardiesse de toucher la matérialité et la force des rapports sociaux qui président à la diversification des secteurs et à la disproportion des dépenses (de distribution) qui en découlent. « Il est inéluctable, remarque Hirsch[[J. Hirsch, art. cité, p. 87, 91 et 93. à propos du travail d’Offe, que de la sorte le concept de « société » soit réduit au concept phénoménologique d’une « structure » et que l’on ôte à l’État son caractère de classe qui préside à son intervention structurelle (et politiquement telle) dans la société pour dominer les rapports de production. »

C’est par la question du sujet prolétaire et de sa place dans la circulation capitaliste des marchandises que l’on attaquera au contraire le problème. Car c’est là que les modifications ont été si grandes qu’elles ont détruit la possibilité d’interpréter les asymétries ou les déséquilibres des dépenses publiques en termes néo-classiques ou keynésiens. Notre hypothèse en somme est que ceux-ci ne consistent pas simplement en des déséquilibres de la distribution, mais révèlent une structure bien plus profonde et essentielle qui se manifeste en première instance par la transformation du lieu et de la nature du travail productif dans la société du capitalisme avancé, en seconde instance par un degré de lutte et de revendications de pouvoir exprimé par le nouveau protagoniste prolétaire. Voyons la démonstration.

A la base de la théorie des disproportions des dépenses publiques et de la théorie de l’inflation comme la conséquence de l’augmentation des dépenses publiques (surtout dans le secteur qu’O’Connor nomme la « dépense sociale»), il y a la conviction que « tous ou la plupart des emplois créés par l’État sont improductifs[[D. Yaffé, art. cité, p. 52.. »

Mais quel est le sens désormais d’une telle compartimentation, au stade d’intégration capitaliste de la société civile (à travers l’État) auquel nous sommes parvenus ? Sont-ils vraiment improductifs les travailleurs qui concourent à la production de l’ « harmonie sociale » ? Ou n’est-ce pas plutôt le concept même du travail productif qu’il faut modifier par rapport à la définition marxienne[[La définition marxienne du travail productif parcourt toute l’œuvre de la maturité de façon remarquablement cohérente. Cf. Grundrisse ; Le Capital; Un chapitre inédit du capital; Théories sur la plus-value. La cohérence de définition de la pensée de Marx sur le travail productif (définition répondant sans aucun doute à un propos de lutte de classes; cf. Friedrich BEHRENS, Produktive Arbeit und teknische Intelligenz) aboutit toutefois à des conclusions très réductives. L’ouvrage de Altvater et F. Huisken, Travail productif et travail improductif, ne fait guère avancer le débat., mais dans le sens de la tendance indiquée par Marx (« Avec le caractère de coopération du procès de travail, les déterminations du travail productif et du véhicule de celui-ci, le travailleur productif, s’élargissent nécessairement. Pour être productif, il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’œuvre : il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou de remplir une fonction subalterne quelconque[[K. Marx, Le Capital. »), de telle sorte que ce concept puisse mieux correspondre – par un élargissement de sa portée conceptuelle – à l’extension de la domination et du mode de production capitaliste actuel ?

Résumant les résultats d’une longue discussion ayant eu lieu parmi les économistes anglais à ce propos[[Cf. I. Gough, « Marx’s theory of Productive and Unproductive Labour», New Left Review, n°76, 1972; J. Harrison, « Productive and Unproductive Labour in Marx’s political Economy », C.S.E.B, automne 1973; B. Fine, « A note on Productive and Unproductive Labour », C.S.E.B., automne 1973; P. Bullock, « Categories of Labour Power For capital », C.S.E.B., automne 1973 ; « Defining Productive Labour for capital », C.S.E.B., automne 1974., I. Gough conclut : « Tous les travailleurs employés par l’État qui produisent soit des composantes du salaire réel, par exemple des services sociaux, soit des éléments du capital constant, par exemple le travail de recherche et de développement, sont directement productifs pour le capital » ; et par conséquent producteurs de plus-value[[I. Gough, « State Expenditure in Advanced Capitalism », art. cité, p. 83..

L’augmentation gigantesque de la dépense publique ne s’oppose pas au développement du capital; , elle est au contraire organiquement nécessaire à la forme productive que prend aujourd’hui le capital. Il n’y a pas que cela : la dépense publique constitue aujourd’hui la condition essentielle de toute phase d’accumulation. Partant, parler dé dépenses publiques comme inflationnistes en elles-mêmes n’a aucun sens : la loi de la valeur pourrait, en effet, y voir une preuve essentiellement positive de son fonctionnement à un tel degré de socialisation de la production et du commandement. Si elle ne fonctionne pas et si se déclenchent des mécanismes inflationnistes qu’on ne peut arrêter, cela ne dépend pas du rapport organique qui se trouve établi entre les dépenses publiques et la composition du capital (composition où prévaut actuellement la maîtrise de l’État), mais bien plutôt de la rupture de ce rapport organique imposée par les luttes ouvrières et prolétaires, par l’antagonisme qui se révèle à ce stade entre la composition organique du capital et la composition politique de la classe prolétarienne (à un degré d’unification de la force de travail qui est de toute façon productive).

La crise ne consiste pas dans la disproportion entre les trois types de dépenses identifiés par O’Connor, ni surtout dans la contradiction entre les dépenses directement productives ainsi que les dépenses reproductrices de la force de travail (et donc indirectement productives) d’un côté et la dépense politique de l’État de l’autre, dépense productrice non pas de plus-value mais de consensus et d’harmonie sociale. Cette contradiction n’existe pas, car s’il y a consensus et harmonie sociale, ceux-ci n’existent que pour autant qu’ils remplissent un rôle à l’intérieur du rapport de production direct et/ou indirect. La crise tient à l’incapacité capitaliste de contrôler les diverses composantes de la composition du capital à un tel stade de la lutte de classes et du développement capitaliste ; elle tient à l’irréductible présence antagoniste de la classe ouvrière et prolétaire.

Au fur et à mesure que les motivations privées et individuelles du profit disparaissent (pour des raisons familières à quiconque étudie le processus de concentration et les réformes capitalistes continuelles de la composition organique dans le sens d’une intensification du capital constant[[K. Marx, Grundrisse (fragment sur les machines).), le capital organise des niveaux de productivité sociale, extorque la plus-value à la coopération productive et remplace la valeur perdue par l’assimilation permanente et directe de toutes les forces productives (et leur réduction à du capital constant), autrement dit par la valeur produite par la productivité sociale moyenne des sujets prolétaires au moyen de l’intégration de l’ensemble de la société à l’usine du capitaliste collectif[[K. Marx, Le Capital, 1. 1 (conclusion de l’analyse sur la législation de fabrique).. De ce point de vue, la dépense publique représente le cash-flow de l’État-entreprise et se joue entièrement dans le gap (fossé) structurel qui sépare la chute du taux de profit des entreprises de la pression en vue d’une augmentation de la productivité générale du système. Qu’ensuite, à l’intérieur de ce gap, il puisse exister des faits inflationnistes, cela est secondaire : le gap structurel de la dépense publique n’en détermine pas l’actualisation effective, mais seulement la possibilité, possibilité qui se réalise exclusivement en fonction de l’intensité et du niveau des luttes ouvrières et prolétaires.

Si tel est le cas, on peut en tirer immédiatement quelques conséquences. Celle-ci en premier lieu : la dépense publique se manifeste comme un moment de dépense bel et bien productive ; aussi, lorsqu’on l’étudie, convient-il de la renvoyer entièrement aux niveaux de circulation du capital dans la société contemporaine. Seconde conséquence : la dépense publique dans son mode de constitution, en tant que quantité d’argent (moyen) à la disposition de l’État pour la production (directe ou indirecte), pèse comme une plus-value extorquée à la communauté de la force de travail sociale, prise dans son acception globale, et en fonction de la spécificité de la valeur extorquée de la coopération sociale. On déduira en troisième lieu que la dépense publique ainsi constituée représente un fonds d’exploitation asocial pour l’accumulation capitaliste, et qui, comme tel, doit faire l’objet d’une dépense en tant que source salariale, et en même temps d’une destruction en tant que source de financement du capital : aucun des deux moments ne peut être séparé de l’autre à moins de faire mentir les considérations de Marx sur le salaire relatif[[Voir à ce propos les conclusions de Rosdolsky, op. cit., t. II.. Quoi qu’il en soit, c’est là un terrain fondamental de la lutte des classes à ce degré de développement de l’exploitation capitaliste.

Ce n’est donc pas un hasard si c’est sur ce terrain que la « théorie » du réformisme cherche une lourde justification, prenant les devants pour se prémunir contre la critique marxienne. Comme toujours, c’est ici le cas également, dans les positions les plus intelligentes et donc les plus dangereuses[[Par exemple, F. Galgano, Le Istituzione delle economia capitalistica, Zanichelli, Bologne, 1974, en particulier p. 33-38., la dépense publique est considérée à juste titre comme une plus-value sociale extorquée par le capitaliste collectif.

III. Seconde approche analytique : sur l’accumulation sociale, la gestion étatique et les contradictions du fondement capitaliste de la légitimité

Au bon vieux temps, l’entreprise accumulait et l’État légitimait (mieux valait à tout prendre l’« État du droit », mais cela marchait quand même lorsque ce n’était pas le cas). L’État comme « conseil d’administration de la bourgeoisie » a vu historiquement le jour dans les avatars du développement capitaliste, et il suffirait des pages de Marx sur l’utilisation de la dette publique dans les phases initiales de l’accumulation et dans les phases critiques du développement pour le démontrer plus qu’amplement[[K. Marx, Le Capital, 1. I, et plus particulièrement 1. III.. Légitimer veut dire, au stade du développement capitaliste dont nous parlions, fonder ses titres (sur la base desquels s’établit un rapport effectif et légal entre l’exercice du pouvoir et le consensus civil) à partir des forces représentatives de l’entreprise capitaliste, à partir des valeurs du développement économique et sur la mystification directement capitaliste de l’intérêt général : l’État légitime en tant qu’il garantit l’accomplissement de l’intérêt général en vue du développement[[Cf. l’analyse surtout chez Altvater, « Zu einigen Problemen des Staatsinterventionismus », Probleme des Klassenkampfs, n° 3, 1972, p. 1 et s..

Au stade actuel du développement capitaliste, la situation semble avoir changé. La socialisation totalisante de la production capitaliste, les processus rampant d’abstraction et de tertiairisation du travail, l’absorption générale de ce que l’on appelle les « forces productives » (coopération sociale, science, technologie, etc.) dans le capital total, l’incitation à rendre l’infrastructure des services inhérente à la production directe déterminent une accentuation structurelle du rôle de l’État comme intermédiaire du procès de production dans son ensemble. Que ce soit en termes de fonctions organisatrices ou en termes de masse de plus-value socialement extorquée, la part qui est du ressort direct de l’État s’est accrue énormément. Comme nous l’avons noté, ce processus va dans le même sens que lé fonctionnement de la loi de la chute tendancielle du taux de profit au niveau de l’entreprise[[K. Marx, Le Capital, 1. III. ; mais il est un second niveau où ces nouvelles fonctions de l’État revêtent une importance de plus en plus déterminante : l’État commence à prendre l’aspect d’une force hégémonique dans la sphère du mode de production capitaliste; il accumule de façon prédominante et déterminante[[J. Hirsch, dans l’article cité, insiste très bien et de façon tout à fait pertinente sur le caractère continuellement inhérent des processus de socialisation par rapport à la structure de l’État contemporain (cf. en particulier p. 89, 91, 93 et 103). Dans cette direction, voir également la contribution récente de J. Agnoli, Ueberlegungen zum bürgerlischen Staat, Wagenbach, Berlin, 1975, en particulier l’article inclus « Der Staat des Kapitals »..

Comment le principe de légitimité se forme-t-il à un tel stade du développement capitaliste ? Dans le processus général de baisse du taux de profit, l’accumulation de l’État n’apporte pas de contribution, sinon celle (traditionnellement dévolue à son rôle de contre-tendance) d’augmenter la masse du profit. C’est-à-dire qu’elle ne peut plus représenter un principe de légitimité : l’exploitation capitaliste a pour caractéristique fondamentale de tendre vers l’intérêt général en aspirant au développement. La masse du profit ne suffit pas à conférer une légitimité, c’est le taux de profit qui donne, dans le mode de production capitaliste, le pouvoir de commander et impose le devoir d’obéir. Aujourd’hui même, si l’État capitaliste avancé a largement dépassé son rôle keynésien de régulateur du marché, s’il est devenu directement productif et s’il cherche à atteindre des régimes de haute productivité dans la gestion des services par le biais d’investissements quasi oligopolistiques des dépenses publiques, s’il s’efforce de réorganiser le prélèvement de la plus-value sociale en termes de fiscalité progressive et rationnelle (selon la loi de la valeur), eh bien, même lorsqu’il s’avance sur ce terrain, il est loin de pouvoir se fixer une appréciation correcte du taux de profit[[On trouvera chez Offe une contribution utile à l’analyse des difficultés que rencontre l’administration de l’État sur ce terrain. On regardera pour faire le point, un point pédagogique, les articles recueillis par Wolf Dieter Narr et Claus Offe, Wohlfahrts-staat and Massenloyalitat, Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1975. On trouve désormais une contribution équilibrée à la critique de l’objectivisme structuraliste et sociologique d’Offe et une évaluation adéquate des apports positifs de la Krisentheorie par rapport aux autres positions qui sont apparues en Allemagne, chez J. Esser, Einführung in die materialistische Staatsanalyse, Campus Verlag, Francfort-New York, 1975.. La nature même du travail social dans sa diffusion et son abstraction, dans la nature spécifique qui est la sienne à ce stade de développement, y fait obstacle. C’est-à-dire qu’en l’occurrence la possibilité même de calculer (en termes de loi de la valeur) est d’une part empêchée – comme Marx l’a démontré – par la valorisation qualitative spontanée qui en résulte[[Le renvoi est de nouveau à K. Marx, Grundrisse (fragment sur les machines), t. 11, p. 222., comme c’est le cas dans la coopération, et d’autre part elle est dépassée lorsque le temps de travail devient une base misérable pour mesurer tout ce qu’expriment ses très hautes capacités productives[[Ibid.. En outre, le travail indirectement productif, qui est en grande partie rattaché à l’État, prévoit la possibilité d’une planification extrêmement différenciée et complexe[[Sur ce thème, voir essentiellement l’essai de Bob Rowthorn, « Skilled Labour in the Marxist System ». C.S.E.B., printemps 1974, p. 36.. A ce stade, l’intervention de l’État pour soutenir la masse du profit est totalement « arbitraire » en termes de loi de la valeur. Mais ce n’est pas tout : l’arbitraire économétrique (au demeurant fondamental du point de vue de la planification du capital global) apparaît comme totalement irrationnel du point de vue de classe; le recours à la loi de la valeur, dans ce dernier réduit de la résistance capitaliste, se réduit (semble se réduire, et c’est ce qui importe du point de vue prolétaire) à un simple exercice de commandement. Et ce d’autant plus si l’on considère que si le capital est essentiellement la catégorie du rapport de forces entre les classes en lutte, la chute du taux de profit et l’accumulation de sa masse signifient en termes de classe une chute de la part de valorisation du capital vis-à-vis d’une manifestation implacable des luttes prolétaires.

En fonction de quel principe de légitimation (de pouvoir et de consensus, à la fois de force discriminatrice et de force de participation) le développement capitaliste peut-il se diriger actuellement ? Dans le domaine de l’accumulation sociale de l’État, il est certain qu’il n’y a pas de principe de légitimité implicitement afférent. Il n’y a accumulation de la plus-value sociale par l’État que sur la base d’un antagonisme croissant : le capital mystifie cette prise de conscience dans sa propre structure en donnant aux conséquences de cet antagonisme le nom de problèmes de priorité et de sélectivité de l’intervention des pouvoirs publics. En réalité, la fiscalité est détestée ; l’exploitation de la coopération sociale, du travail indirectement productif, la mise à l’écart des capacités d’innovations scientifiques des masses, tout cela est odieux. Et la couche capitaliste au pouvoir en a bien conscience. Et c’est alors que, dans cette crise générale de crédibilité, le seul moment de légitimation réelle est à nouveau renvoyé au principe de l’entreprise, à ce plus haut degré d’extorsion de plus-value et de production de productivité par le capitalisme. L’extension du mode de production capitaliste sous la forme de l’État doit se plier à ces niveaux de productivité, comme une phase essentielle de la mise en valeur de la reproduction capitaliste. Reconquérir des taux de profit élevés (de productivité, d’exploitation mystifiée en profit) devient la condition et le critère du développement de l’accumulation sociale par le truchement de l’État. Ici, la situation qui caractérisait la phase initiale du développement capitaliste se trouve renversée : à l’État l’accumulation, à l’entreprise la légitimation, ce qui entraîne (en termes de productivité) le consensus, ce facteur fondamental de légitimation de l’État capitaliste parvenu à son stade de développement le plus avancé. Ici, l’entreprise devient Träger (« porteur » en allemand), au sens marxien, du développement; elle en constitue la nature qualitative. La productivité, en tant qu’élément qui valorise le rapport social de production, tel est le terme qui légitime l’ensemble du processus.

Revenons à la dépense publique. Si celle-ci est une forme – sans doute la forme fondamentale – de l’appropriation capitaliste de la plus-value sociale, elle doit alors se plier aux normes de productivité de l’entreprise. Certes, nous l’avons remarqué, cela est impossible pour des raisons structurelles ; mais ce n’est pas ainsi que l’on résout le problème. Et, au cœur de ce problème, la contradiction que présente le processus : la faillite de New York au nom de la productivité d’entreprise ne signifie pas une augmentation de la capacité productive directement récupérable pour la masse de l’accumulation et reproduction du capital, elle signifie simplement la réaffirmation d’une règle de domination – répressive, exclusive et terroriste – contre la qualité irréprimable du travail associé, intellectuel et novateur. Les niveaux et la qualité des dépenses publiques doivent être déterminés autoritairement par l’entreprise à ce stade de développement capitaliste, non pas parce que cela modifierait la productivité moyenne du système (qui se trouve désormais enfermé dans l’antagonisme qui met aux prises la masse de l’accumulation – et des luttes sociales – avec la chute du taux de profit), mais parce que cela impose, réaffirme et sanctionne légitimement la règle de la domination capitaliste.

Comme toujours, toutes les contradictions du développement capitaliste présentent une double face. Ce renversement du rapport accumulation/légitimation tel que si la première se trouve dévolue à l’État, la seconde se trouve en revanche fixée par l’entreprise, ce renversement du rapport révèle donc, du côté ouvrier, de nouveaux aspects des luttes prolétaires et de nouvelles possibilités pour elles. Au moment même où l’entreprise offre au salaire simplement de garantir la productivité et le taux de profit pour renvoyer à l’État la responsabilité de garantir socialement l’effectivité du salaire lui-même et de le récupérer dans la circulation sociale des marchandises, un énorme espace de rupture s’ouvre pour la lutte prolétaire. C’est l’espace, le gap qui se creusent entre la productivité d’entreprise, le projet de légitimation du capital développé et le terrain réel de l’accumulation, celui, contrôlé par l’État, de la coopération sociale dans son ensemble.

On peut approfondir et accentuer de différentes façons la contradiction que nous présente à ce propos le plan capitaliste lui-même, jusqu’à la reconduire à l’antagonisme entre la classe ouvrière et le développement capitaliste : ou bien en abaissant la productivité de l’entreprise, comme les ouvriers l’ont toujours fait, ou bien en accentuant les dysfonctionnements de l’accumulation sociale du capital/ État, comme les prolétaires commencent spontanément à le faire.

Ou alors on peut faire les deux choses à la fois. Telle semble en effet la voie royale pour l’analyse ouvrière. On ne compte plus les quiproquos, les ambiguïtés, les crises dans la tendance de la force de travail ouvrière à se reconnaître comme l’unité prolétarienne du travail insurgé. L’analyse ouvrière dialectise et unifie le processus des contradictions au sein du prolétariat à l’antagonisme de classes.

Aujourd’hui, le salaire d’usine et le salaire social constituent les deux aspects opposés à travers lesquels la classe ouvrière est médiatisée et subsumée sous la forme sociale et étatique du capital : ce dernier tend à séparer les deux aspects, à jouer le salaire d’usine comme élément de légitimité de l’État capitaliste contre l’émergence de l’unité productive du travail social. A l’opposé, l’articulation de là lutte du salaire d’usine avec le salaire social acquiert une puissance dévastatrice pour la contradiction capitaliste (qui est fonctionnelle à la domination du capital).

Reconnaître la société comme étant une usine, l’État comme étant un patron, briser le fétichisme de la productivité comme légitimation et ramener la légitimité aux besoins généraux du prolétariat, telle est quoi qu’il en soit la tâche subversive. Et il se peut que cela suffise, car lorsque la relativité du salaire est détruite, lorsque les raisons de la division et de la domination au moyen de la division se trouvent ébranlées par la force, alors le roi se montre tel que la fable le décrit magistralement : tout nu et fou ! […

IV. Le nouveau sujet prolétaire dans la crise et clans la restructuration

Dans certaines pages essentielles des Grundrisse[[K. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique., Marx développe quelques remarques sur le concept de composition de classe. L’homme, en tant que producteur, souligne-t-il, doit être considéré lui aussi « du point de vue du procès de production immédiat, comme production de capital fixe », comme accumulation de capacités productives et comme leur perfectionnement : progressivement, le sujet qui entre dans le procès de production est transformé par ce dernier, si bien que le procès de production immédiat lui-même « est à la fois une discipline si on le considère en rapport au devenir de l’homme, et un exercice, une science expérimentale réellement créatrice et s’objectivant si on la considère sous le rapport de l’homme devenu dont le cerveau comprend le savoir accumulé par la société ». « Au fur et à mesure, conclut Marx, que le système de l’économie bourgeoise se développe, on a aussi le développement de sa négation qui en constitue la conséquence ultime. Pour l’instant, nous n’avons eu affaire qu’au procès de production immédiat. Si nous considérons maintenant la société bourgeoise dans ses grandes lignes, comme résultat ultime du procès de production sociale, c’est la société elle-même qui apparaît toujours, ou si l’on veut l’homme lui-même dans ses relations sociales. Tout ce qui a une forme définie, comme le produit…, ne se présente que comme un moment, un moment transitoire de ce mouvement. Le procès de production immédiat ne représente ici qu’un moment. Ses conditions et ses objectivations sont elles-mêmes, au même titre, des moments de celui-ci, et ses sujets sont seulement les individus, mais les individus en relation réciproque que ceux-ci reproduisent et même produisent ex novo. C’est leur mouvement qui se produit incessamment et de façon particulière où ils se renouvellent eux-mêmes ainsi que le monde de la richesse qu’ils créent. »

Nous ne voulons pas discuter ici la pertinence philosophique des définitions matérialistes de Marx : ce qui nous intéresse, c’est d’actualiser ses considérations et d’insister sur la dialectique déterminée entre l’être mu et le se mouvoir du capital qui se fonde sur l’émergence de la classe ouvrière. Car c’est ici que se jouent la nouvelle quantité du salaire ainsi que la nouvelle qualité des besoins, des désirs et des comportements ouvriers. Et s’il est vrai que, dans tous les cas, on trouve toujours le système des besoins dans le développement capitaliste et dans la forme de la valeur d’échange, et que seule l’utopie peut espérer briser sous une forme immédiate cette relation aliénante, c’est sans doute la socialisation progressive du travail, son abstraction et sa productivité croissante qui peuvent et doivent rompre l’exploitation sous sa forme déterminée. Le capital pousse lui-même la classe ouvrière sur ce terrain et s’y trouve poussé par elle à son tour : tel est le sens de l’extraordinaire développement du potentiel socialement productif. De ce point de vue, par conséquent, plus la forme de l’exploitation devient sociale et plus la forme de la mystification salariale de l’exploitation devient elle aussi sociale, plus la négation s’approfondit dans le corps de la société capitaliste et devient déterminante.

Si nous passons maintenant à des considérations plus spécifiques, il semble bien que, derrière le développement des dépenses publiques en tant que dépenses de salaire social, il y ait des comportements qui renvoient à un niveau supérieur – au sens marxien – de la composition de classe. De façon de plus en plus répandue dans les pays capitalistes avancés, work et pay ne coïncident plus, de même que la conscience ouvrière a atteint une maturité telle dans son niveau de présence salariale qu’elle en est indélogeable même si ce niveau n’est pas organisé politiquement[[Sur ce sujet, on consultera au minimum les ouvrages fondamentaux de J. Goldthorpe, D. Lockwood et autres, The Affluent Worker, 3 vol., Cambridge, 1968-1969; W.G. Runcinam, Relative Deprivation and Social Justice, Harmondsworth, 1972.. Le processus de « formation de la classe ouvrière » sur lequel le révisionnisme et le néo-gramscisme ont produit tant de littérature[[Cf. O. Negt, Coscienza operaia nella società tecnologica, trad. italienne, Laterza, Bari, 1973, et en général les ouvrages de cet auteur sur la « formation », ainsi que la masse d’idéologie qui a été produite, y compris sous son inspiration, sur la question des « 150 heures » de formation permanente. n’est certes pas resté entre les mains du capital et du réformisme. Il s’est réorganisé dans les luttes, il s’est enraciné structurellement dans des comportements et des besoins que seul un niveau de salaire social généralisé et de garanties politiques peut aujourd’hui reprendre à son compte pour les satisfaire[[On remarquera avec intérêt la reprise du thème de la « composition de classe » par les auteurs allemands; cf. en particulier C. Eckart et autres, « Arbeitbewusstsein, Klassenzusammensetzung und ökonomische Entwicklung. Empirische Thesen zum instrumentellen Bewusstsein », Gesellschaft…, 4, p. 7-64.. La dialectique de plus en plus socialisée entre le capital et la classe ouvrière a forgé un niveau politique de composition de classe qui caractérise notre époque d’une façon totalement nouvelle et irréductible.

Toutefois, à ce stade, la politique capitaliste des dépenses publiques veut refuser ce que précisément elle manifeste. Elle est contrainte de le faire, comme nous l’avons vu. Sans grand succès s’il est vrai que, au lieu d’arriver à supprimer certains niveaux de revenus et de parvenir à marginaliser par la répression, l’action de l’État ne réussit au mieux qu’à ventiler de nouvelles différenciations relatives à l’intérieur de niveaux de revenus garantis stables au demeurant. Jouant pour ce faire sur le rapport – comme nous le reverrons – entre les fonctions de l’accumulation sociale et les fonctions de légitimation de l’entreprise (la mythologie de la productivité et/ou de la coopération « communiste » contre le laxisme, l’absentéisme et… la « faculté de jouir » dont parlait Marx)[[Pour quelques éléments sur le sujet, cf. le vieux livre de C. Offe, Leistungsprinzip und industrielle Arbeit, Europäische Verlagsanstalt, Francfort-Cologne, 1970, surtout l’« Einleitung ».. Mais l’effort déployé pour nier la nouvelle réalité de la composition de classe par le jeu d’une compression des dépenses publiques est néanmoins bien réel.

Et ce d’autant plus lorsque entrent en jeu, outre le travail vivant consommé directement dans le procès de travail (ou momentanément non consommé sous cette forme), le travail tertiaire indirectement productif, le travail scientifique et, en somme, toutes les composantes du savoir social. Une énorme littérature nous a désormais fait prendre conscience du fait que la tendance marxienne s’est réalisée dans ce domaine[[Sur ces thèmes, comme contributions récentes (en plus de celles indiquées dans Théorie communiste de l’État, A.C.S.E.S.-Contradictions), cf. U. Rödel, Forschungsprioritäten und technologische Entwicklung, Suhrkamp, Francfort, 1975; Carl Rolshausen, Wissenschaft und gesellschaftliche Reproduktion, Suhrkamp, Francfort, 1975; J.H. Mendner, Technologische Entwicklung und Arbeitsprozess, Fischer, Francfort, 1975.. C’est-à-dire que le travail social entre de plus en plus nettement et sûrement dans la synthèse d’une formation historiquement déterminée; le mécanisme de la reproduction sociale tend à devenir scientifique dans toutes ses structures fondamentales, qu’elles soient économiques, infrastructurelles ou informatives et politiques. C’est dans la continuité du procès de reproduction sociale du capital que la connaissance et le savoir social réalisent leur progression. Mais ce cumul de l’activité humaine indirectement productive, cet ensemble de travail vivant qui va s’échanger avec des marchandises sur le terrain de la production et de la reproduction du capital, se trouve dominé, divisé, différencié, déchiré par le commandement capitaliste : il est assumé comme un tout du point de vue de l’exploitation, c’est-à-dire de la réalisation de la circulation sociale des valeurs d’échange, mais il est en revanche repoussé dans les marges de l’insignifiant d’un point de vue social en tant qu’il se représente en lui-même, per se, comme du travail productif. Certes, le capital doit aussi se donner certaines conditions de reproduction « spontanée » de cette accumulation de travail socialement productif; mais il le fait de plus en plus sous la forme d’une « condition naturelle » de production dont la valeur se trouve mystifiée et en même temps sucée avidement dans la réorganisation capitaliste du commandement (et seulement au profit de ce dernier)[[M. Cacciari, « Lavoro valorizzazione e « cervello sociale » », Aut Aut, n°145-146, janvier-avril 1975, p. 3-40.. Le fait est que l’opposition, totalement objectiviste et reflétant une seule phase du développement des rapports de production capitaliste, entre forces productives et rapports de production (si par force productive l’on entend « la science, le savoir social en général, la qualité du travail, la socialité du travail, la nature, le machinisme, l’organisation du travail, etc.[[. Romano Alquati, Sindicato e Partito, Stampatori, Turin, 1974, p. 165. »), cette opposition par conséquent est entièrement résolue par la subordination totale des forces productives aux rapports de production et de commandement capitalistes. Dans ce cadre, la dépense publique est entièrement une dépense capitaliste, un investissement pour la reproduction capitaliste. Le refus capitaliste de l’ensemble créateur de la force de travail ne saurait être plus profond. Et c’est pour cette raison que, dans la dimension salariale du secteur de reproduction de la force de travail en tant que telle, nous retrouvons les caractéristiques de l’action capitaliste sur le salaire en général : la tentative continuelle de réduire le travail nécessaire, une sollicitation permanente d’extraire la plus grande masse possible de plus-value sociale. Avec la même avidité et la même monstrueuse cruauté que nous retrouvons dans chaque usine.

C’est là, sur ce terrain, que recommence la lutte sur le salaire relatif, depuis la lutte ouvrière sur le salaire direct jusqu’à la lutte ouvrière sur le salaire social. Et là, sur ce terrain, toute une série de divisions traditionnelles des luttes – lutte politique/lutte économique, lutte syndicale/ lutte pour le pouvoir – s’effondrent encore plus lourdement que d’habitude si cela est possible. Mais on a là en jeu également quelque chose de plus : la réponse à la demande urgente des ouvriers de se réapproprier la productivité sociale contre l’expropriation de cette même productivité sociale par l’État, le besoin de reconnaître le nouveau sujet de la production comme sujet révolutionnaire.

Ce terrain de lutte se manifeste à la fois comme une articulation et comme une totalité des deux points de vue : celui du commandement capitaliste et celui du prolétariat. Sur le premier point, il convient de se poser la question : existe-t-il, du point de vue ouvrier, « la possibilité pour la classe ouvrière d’utiliser les forces productives pour se valoriser contre le capital, en tant que classe adverse » ? Existe-t-il « la possibilité de se servir autrement des forces productives hautement développées[[R. Alquati, Sindicato e Partito, op. cit., p. 165-166. » ? On peut se demander encore plus intensément si, à ce stade, le concept de composition de classe peut se traduire, autrement que comme catégorie descriptive et analytique, en catégorie opérationnelle, en schéma d’organisation d’une réappropriation consciente des forces productives, par la classe. Mais, comme toujours, on ne fournit et ne. peut fournir à ces questions que des réponses partielles : ce processus est en acte, mais il ne revêt un sens que sur le terrain de l’ensemble des rapports de forces. Car contre la réappropriation progressive des forces productives par la classe ouvrière se déchaîne tout le pouvoir capitaliste de destruction des avant-gardes ouvrières et des articulations de la lutte. Les dépenses publiques, leur organisation, leurs tendances, leurs priorités planifiées et la rationalité du commandement qui les parcourt constituent une des armes essentielles du capital. La dépense publique porte au sein de l’accumulation sociale (et de la lutte sociale des ouvriers) la légitimité de l’entreprise capitaliste fondée sur le taux de profit, la garantie étatique d’une accumulation en vue du profit. La dépense publique organise la communauté du travail pour lui ôter la possibilité de prendre une forme politique, pour l’assujettir entièrement à la légitimité du taux de profit; un monde ouvrier nouveau capable de communisme se trouve piégé dans le fétichisme moribond d’un taux de profit qui chute.

C’est seulement sur un terrain d’ensemble que l’on peut combattre les effets de l’action de l’État contre la recomposition révolutionnaire du nouveau sujet de la production. La seule riposte à la légitimité de l’État capitaliste qui opère la restructuration, c’est la légitimité collective de la réappropriation communiste des forces productives par le prolétariat, par la seule force productive indépendante qu’est le travail vivant. Et lorsque la légitimité de l’État capitaliste s’articule nécessairement autour de la terreur et du pouvoir de destruction de la classe ouvrière, seule la lutte pour le pouvoir – pouvoir contre pouvoir, terreur contre terreur – peut rendre sa dignité à la lutte ouvrière et prolétaire. Toute la restructuration capitaliste est centrée (quel qu’en soit le prix) sur le projet de dévaster la nouvelle composition du travail socialement productif, ainsi que son potentiel politique. Toute la restructuration institutionnelle est dirigée de façon tout aussi cohérente dans le but d’opérer une médiation entre les vieilles instances formelles de la légalité et les nouvelles nécessités fonctionnelles qui émergent et qu’il faut faire passer dans la réalité à tout prix. L’âme normative de ces procès de redéploiement capitaliste est la loi de la baisse du taux de profit, la prise de conscience que « sonne le glas pour la société du capital », pour employer l’expression de Marx. […

V. Derechef, sur les fonctions d’accumulation et de légitimation de la dépense publique

Planning is done by business for big business ; cela n’est pas plus vrai aujourd’hui que ce ne l’était hier. Ni l’économie concertée ni les différentes formes d’économie mixte ne se sont jamais réduites à cela. Que la raison d’entreprise domine et légitime les processus de planification ne signifie pas que ceux-ci aient jamais été de simples projections de l’intérêt immédiat du grand capital. Planifier, c’est plutôt opérer la médiation entre forces sociales, déterminer la matérialité des infrastructures de la production, stimuler la production globale du système, imputer centralement au pouvoir d’État le pouvoir (actif et passif) d’organiser la circulation sociale des marchandises. Les dépenses politiques représentent le coût des opérations d’ensemble, et celles-ci, en tant que contrepoint salarial de l’activité de l’État dans le domaine de la programmation, ne peuvent certes pas être soumises à la volonté du grand capital[[Pour une définition d’un modèle de planification qui prenne en compte les termes de la science politique, cf. S.S. Cohen, Modern Capitalist Planning : the French Mode, Cambridge, Massachusetts, 1969. La discussion a été ouverte sur ce modèle par H.G. Haupt et S. Leibfried dans Leviathan, n°2, 1974, p. 313 et s. On y trouve une abondante bibliographie sur le thème de la planification.. Planifier veut dire avant tout reproposer, à travers une médiation et une organisation, un terrain de recomposition des conflits de classes, une fois acquis qu’à ces niveaux de luttes de classes le développement s’affirme comme complètement duel et intrinsèquement lié à la rationalité capitaliste[[Il est sans doute utile de rappeler à ce sujet les contributions fondamentales de N. Kaldor, Causes of the Slow Rate of Economic Growth of the U.K., Cambridge, 1966; M. Morishima, Marx’s Economics. A Dual Theory of Value and Growth, Cambridge, 1973..

Il y avait bien l’espoir réformiste que les conflits seraient réellement médiatisables, et que la réorganisation du marché du travail grâce à une médiation opérée entre les fonctions socialement productives et le « welfare » pourrait fonctionner dans des limites prévisibles et contrôlables. De fait, il n’est aucun pays capitaliste hautement développé qui n’ait pas vérifié la crise de ce projet. Le potentiel économique que représente le nouveau sujet prolétaire ne s’est en aucun cas laissé « embringuer » dans le plan projeté, et là où il n’est pas parvenu à se manifester sous la forme d’une lutte continuelle, il a fait preuve quoi qu’il en soit d’une insubordination qualitative et quantitative sur le plan salarial. Le keynésisme, l’utopie keynésienne et l’« alternative » proposée par la gauche keynésienne ont été brûlés sur l’autel de la lutte des classes[[Il suffit de rappeler à ce sujet les pathétiques propositions du Cambridge Political Economy Group (leur document, « La Crise anglaise, causes et remèdes », nous est parvenu dans la traduction allemande de Leviathan, n°3, 1975).. Accumulation sociale et légitimation venant de l’entreprise en viennent à se distinguer comme deux blocs hostiles : les dépenses publiques financent les luttes sociales, au lieu de financer la médiation entre l’accumulation sociale et la légitimation de l’entreprise.

C’est à ce stade, et dans ces conditions, que le capital traduit la crise en restructuration, plus exactement joue la première en vue de la seconde. L’élément essentiel de la stratégie capitaliste consiste à briser le lien entre accumulation et légitimation, partant à transformer les dépenses publiques en schéma de destruction (quand il le peut, à défaut de la contenir) de la présence prolétaire massive dans la société et en stimulants pour des modèles productifs répondant aux taux de profit requis. Le projet consiste à bloquer l’augmentation du coût du travail social, à l’exploiter sans le payer, ou plus exactement à payer les simples frais de reproduction « naturelle » du travail social en comprimant le travail social nécessaire et en rehaussant la plus-value sociale. Dès lors, les dépenses publiques, qui étaient sorties, stimulées et extraordinairement amplifiées dans ces conditions, de la pression de classe et en même temps de la reconnaissance par les capitalistes du caractère essentiel de la « laboriosité » (industriousness) sociale générale, brisant elles-mêmes leur ambiguïté, doivent progressivement se transformer en expression non pas de la théorie de la valeur mais de sa destruction capitaliste ; elles doivent constituer un élément cohérent de la pratique du commandement capitaliste.

Reprenons plus concrètement les termes de l’analyse. Ce qui signifie la porter à son maximum d’abstraction, et montrer le passage dialectique essentiel qui est le dépassement ouvrier (et capitaliste) de la barrière de la loi de la valeur au moment même où elle est en train de se réaliser. La socialisationdutravailproductifet ladomination complète de la loi de la valeur sur la société déterminent en effet historiquement un ensemble d’activités étatiques qui nient la valeur spontanée de la loi de la valeur, ce qui se retrouve aussi bien dans les sociétés « socialistes » que dans les sociétés capitalistes hautement développées. Dans les premières comme dans les secondes, il n’y a pas de fonctionnement de la loi de la valeur qui soit donné sinon sous un enforced control de l’État : que nous appelions cela « bureaucratisation » des sociétés socialistes ou « autoritarisme » dans les sociétés capitalistes, le résultat reste le même. On n’admettra pas non plus les illusions wébériennes : comme si l’intrusion d’une innovation charismatique pouvait fluidifier le fonctionnement de la loi de valeur et garantir le plan. Le fait est que, dans la dialectique des rapports productifs et des forces productives, la loi de la valeur agit comme terme fondamental de l’organisation de l’exploitation ; sa réalisation réalise l’exploitation et détermine des conditions de surgissement d’insubordination tout à fait particulières.

C’est-à-dire telles que le fonctionnement spontané de la loi se trouve lourdement corrigé, car elle ne représente pas la baisse définitive de la production, mais un obstacle à l’expansion de la force productive que sa réalisation même crée. Seul le commandement, sans ressemblance aucune avec l’expression du travail social, représente par conséquent à ce stade le maintien de la loi de la valeur, là où toute l’action du nouveau sujet prolétaire exprime au contraire spontanément sa rébellion et le refus de supporter cette barrière mise en travers de la force productive.

Le capital et son cerveau collectif savent tout cela et agissent en conséquence. C’est là que les dépenses publiques se réforment pour prendre la forme de l’irrationalité répressive du commandement capitaliste. Mais c’est là aussi que la critique de l’économie politique (qui dépérit avec le dépérissement de la loi de la valeur) laisse la place à la « critique de la politique » tout court. Non pas une critique qui concerne simplement les forces politiques, mais une critique qui affronte le problème du commandement, de son organisation institutionnelle, fonctionnelle à la production sociale. Et c’est là qu’il est possible de montrer les contradictions fonctionnelles et structurelles que la chute de la loi de la valeur et le remplacement du calcul de marche[[Sur le sujet, voir les contributions de C. Offe, « Rationalitatskriterien und Funktionsprobleme politischadministrativen Handelns », de G. Schmid et D. Freiburghaus, « Techniken politischer Planung : vom Marktkalkül zum Plankalkül », de W. Ehlert, « Politische Planung und was davon übrig bleibt », de V. Ronge, « Entpolitisierung der Forschungspolitik », publiées dans Leviathan, respectivement n°3, 1974, p. 333 et s. ; id., p. 346 et s. ; n°1, 1975, p. 84 et s. ; n°3, 1975, p. 307 et s. par les lois publiques du plan ouvrent à la lutte ouvrière.

Et c’est là que la problématique des dépenses publiques devient un terrain de critique ouvrière, dans la mesure où la lutte sur le salaire relatif social peut jouer un rôle immédiatement opératoire pour approfondir les contradictions institutionnelles et pour lutter contre les institutions. Critique de l’économie politique versus critique de la politique versus critique de l’administration, de la planification et de la restructuration, tel est le chemin que nous empruntons.

C’est dans une telle situation que toute opération réformiste, quelle qu’en soit la conception, perd sa crédibilité en l’espace d’un matin. En effet, il n’y a plus là de quoi mettre en contradiction l’État et les objectifs ouvriers sur le terrain social : cet espace a été liquidé par la soumission totale des dépenses publiques au critère de légitimation d’entreprise. Chaque tentative de réforme a pour résultat l’offensive capitaliste contre la socialisation ouvrière, l’essai de dévaster la forme de production sociale. Tous les défauts de fonctionnement et les désarticulations de l’administration, dans lesquels l’action réformiste s’embourbe de plus en plus profondément, ne sont pas à définir sur un terrain abstraitement rationnel, mais sur un terrain fonctionnel en tant qu’il est produit par des nécessités structurelles spécifiques qui sont exclusivement déterminées par des rapports fixés par la lutte des classes[[Dans le dernier livre de Clauss Offe, Berufsbildungsreform. Eine Fallstudie liber Reformpolitik, Suhrkamp, Francfort, 1975, la conception structuraliste de l’auteur et les tensions de classes semblent atteindre un nouveau palier d’équilibre où les moments de l’antagonisme propre au procès de socialisation réussissent à trouver plus de poids. ; l’action de l’administration est définitivement irrationnelle en tant que sa rationalité ne peut pas résider dans le fonctionnement social de la loi de la valeur, mais simplement dans la puissance pratique du commandement capitaliste. La rationalité administrative ne devient pas la terreur, elle est la terreur. Enlevez à la société capitaliste sa seule rationalité qui est celle qui est fondée sur la soif de l’exploitation, vous aurez ce monstre baroque de provocation et de dévastation.

La restructuration accentue sans la résoudre la crise capitaliste. L’analyse des dépenses publiques le démontre dans les termes les plus nets : le rapport entre le besoin de répondre de toute façon aux exigences salariales d’une force de travail sociale de plus en plus puissante, entre l’urgence de récupérer sous la forme de salaire des processus d’accumulation sociale, et la règle capitaliste de la possibilité de faire du profit – et c’est au sein de ce rapport contradictoire que les dépenses publiques se situent, c’est-à-dire entre la chute de la barrière historique de la loi de la valeur et la détermination capitaliste de faire valoir la loi coûte que coûte et dans des proportions déterminées -, c’est donc ce rapport qui ne fonctionne pas quels que soient les soutiens chancelants que puisse offrir le réformisme. Entre l’émergence d’un mode de production nouveau intériorisé dans une nouvelle composition de la classe ouvrière et du prolétariat et la permanence renforcée de la règle capitaliste du commandement, il y a de moins en moins de possibilités de médiation entre ces deux termes.

On privilégiera la crise des dépenses publiques parce qu’elles présentent en même temps les facteurs positifs (ouvriers, collectifs) et négatifs (le commandement patronal) de la crise générale. Mais il est évident qu’ici l’analyse de la crise renvoie directement à la forme de l’État, au déclin de sa dignité, médiateur de la production capitaliste. Y compris dans ce cas de réalisation du paradoxe marxien : plus l’État résout en lui-même totalement la société et la force de commander la production sociale, plus cette résolution se montre peu sûre dialectiquement, plus la classe ouvrière démontre réellement son hégémonie sur la société. Le projet révolutionnaire pour le communisme vit de cette contradiction et de cette possibilité. […

VI. Une vieille tactique au service d’une nouvelle stratégie

Pourquoi choisissons-nous cette topique pour définir un terrain de discussion générale ? Parce que, sur le thème des dépenses publiques, l’analyse des conditions objectives auxquelles la restructuration capitaliste et l’État du réformisme se trouvent acculés peut se transformer en un terrain subjectif : il est en puissance un terrain de luttes salariales avec toute la charge politique que l’on doit attribuer d’une façon luxemburgiste à la lutte sur le salaire relatif. Les dépenses publiques équivalent d’un côté à un terrain socialement productif, de l’autre au terrain du salaire social. En somme, elles correspondent à la façon de plus en plus significative dont le capital social se déploie dans sa dialectique interne. Elles amènent donc à poser le problème de l’antagonisme ouvrier sur le rapport société/État. C’est à la fois l’indicateur d’une forme de division capitaliste du travail et d’un tissu sur lequel l’antagonisme peut trouver sa détermination subjective.

Il ne suffit donc pas d’insister, comme le fait par exemple – et très bien – Alfred Sohn-Rethel dans un écrit récent[[Alfred Sohn-Rethel, Die ökonomische Doppelnatur des Spatkapitalismus, Luchterhand, Darmstadt-Neuwield, 1972. Toujours de Sohn-Rethel, voir également pour leur apport à la discussion qui nous intéresse Warenform und Denkform, Aufsätze, Europa Verlag, Vienne-Francfort, 1971 ; Geistige und körperliche Arbeit, 2° éd. augmentée, Suhrkamp, Francfort, 1972 : Materialistische Erkenntnistheorie und Vergesellschaftung der Arbeit, Merve Verlag, Berlin, 1971., sur l’opposition qui est en train de se creuser dans la société capitaliste développée entre la base des rapports de domination requise pour l’exploitation et la « société ouvrière » qui crée de façon de plus en plus permanente et complète la totalité de la richesse sociale, entre l’économie formante et l’« économie formée ». Il ne suffit même pas non plus d’insister sur l’énorme progrès accompli par la « laboriosité » sociale, directement et indirectement productive, ni de la reporter contre le procès de l’accumulation sociale qui est solidement détenu par les capitalistes. Déjà Marx avait vu tout cela d’une façon on ne peut plus lucide. « Il y a des pages, commente Rosdolsky à propos de ce que contiennent les Grundrisse sur le sujet[[Cf. à nouveau le fragment sur les machines des Grundrisse., qui (bien qu’écrites il y a plus d’un siècle) nous coupent le souffle car elles contiennent une des visions les plus hardies de l’esprit humain. » Fin de la barrière matérielle de la loi de la valeur, automation de la force productive et libération de la force inventive, la vision de Marx, sa description, ses projets s’appuient sur tout cela comme conditions matérielles et immédiates de la construction du communisme.

Il y a plus : il y a la subjectivité qui devient la clef de voûte du processus, qui doit le devenir, qui ne peut que le devenir. A l’intérieur de la possibilité du compromis, il y a un ensemble de besoins et de désirs qui commence à se libérer : nous ne pouvons en avoir individuellement que des préfigurations « grossières », suggère Marx[[Se reporter aux chapitres « Propriété privée et communisme » des Manuscrits de 1844 et au chapitre « Communisme » de L’Idéologie allemande., la seule préfiguration qui puisse se mettre en oeuvre collectivement passe par la lutte. Accepter un terrain de lutte ne veut pas dire renvoyer à un ensemble significatif de besoins réalisés, ni ne peut en épuiser la totalité. Accepter la lutte, c’est assumer avant tout la négativité du besoin de destruction. Le salaire est un terrain de lutte qui, repris à ce niveau, peut faire exploser tout le potentiel des besoins. C’est alors, et seulement alors, que la quantité se meut marxiennement en qualité, que l’invention, les propositions, l’anxiété désirante se déchaînent; notre tâche ne peut pas consister à prophétiser le futur, mais à identifier les contradictions à partir desquelles le futur se réalise. A une dimension et avec une intensité qu’aucun individu ne peut égaler, mais que les masses en revanche savent produire. « Le salaire social contre l’État » n’est pas par conséquent une stratégie, mais la reconnaissance pratique d’un terrain de lutte à partir des déterminations de contradictions impossibles à résoudre pour le réformisme comme pour le pouvoir. C’est la certitude théorique que toute lutte de classe ouverte et consciente est aujourd’hui immédiatement et nécessairement lutte pour le communisme. Sur le terrain des dépenses publiques, la vieille tactique de la lutte sur le salaire relatif ouvre la proposition voulue par la stratégie du communisme : tout espace de masse gagné par la lutte aujourd’hui ne peut être qu’une brèche par laquelle s’engouffre la masse des désirs contenus et réprimés par le mode de production social en vue de l’accumulation capitaliste. Nous voyons dans la vie quotidienne combien ces désirs sont nombreux et intenses, quelle impatience réside dans leur force d’expression, à quel point elle est communicative. Tout cela est dû à la forme même de la production capitaliste, à la socialisation de l’exploitation, au caractère lourdement totalitaire du procès de reproduction des rapports sociaux; mais c’est aussi dû à la prise de conscience du caractère global de l’exploitation, à la résistance contre elle qui sont désormais répandues parmi la grande masse des travailleurs. Le salaire est la catégorie au sein de laquelle le capital rassemble en les mystifiant sous une forme fondamentale l’ensemble des espoirs politiques et sociaux, historiques et humains du prolétariat. Aujourd’hui, le capital a été contraint de recueillir le salaire ou une bonne partie de ce dernier – sous la forme des dépenses publiques -, et c’est surtout là que les contradictions peuvent réexploser : le salaire social contre l’État.

Au fur et à mesure que la conscience de classe progresse, la connaissance de nouveaux terrains de lutte sur le plan social global progresse aussi. La réappropriation par les ouvriers du temps de travail et de liberté qui s’est développée de tout temps dans les usines se transforme aujourd’hui en lutte de réappropriation sociale, en lutte sur le salaire social. L’autoréduction est la première forme revêtue par la lutte de l’ouvrier-masse, la plus accomplie ; elle représente la première forme que prend la réappropriation sociale de richesse à partir du nouveau sujet prolétaire de la lutte des classes, la négation et la sublimation de l’ouvrier-masse.

Tout cela vaut a fortiori à mesure que l’ouvrier social voit son rôle s’accroître, que la socialisation capitaliste se renverse en une recomposition sociale du prolétariat et que le travail abstrait devient un sujet. Mais les grandes usines, les niveaux les plus conscients et les plus actifs de la lutte prolétarienne, nous offrent aussi une série d’exemples de la façon dont la lutte communiste opère sur le salaire social. Ici, le rapport entre la puissance sociale de la production et le commandement capitaliste parcourt toute l’organisation du travail et la structure du capital fixe. Même durant les dernières luttes, dans les grèves à rebours, la volonté collective de l’appropriation a su s’exprimer en termes de pouvoir, reprendre en main les installations, les remettre en route non pas pour produire, mais pour vérifier positivement la puissance productive associée de la classe afin de préparer de meilleures possibilités de sabotage et de lutte dans le futur immédiat, tel est tout ce qui a été fait.

Lorsque ces épisodes particuliers atteignent le stade de l’appropriation, la lutte sur le salaire social montre la tendance ouvrière à transformer en lutte de pouvoir et en lutte pour le communisme l’utilisation des nouvelles contradictions spécifiques du mécanisme capitaliste d’accumulation sociale.

Un autre élément extrêmement important en ce qui concerne les contradictions politiques et structurelles des dépenses publiques, au terme de cette analyse des fonctions de l’État et de l’administration de sa gestion, c’est-à-dire d’un approfondissement de la critique de l’économie politique de l’administration : s’il est exact, comme cela a été souligné plus d’une fois, que le rôle de l’État devient de plus en plus structurel et interne au développement de l’accumulation, il faut examiner la nature des contradictions du capital social. En effet, d’un côté le caractère productif de ces fonctions est déjà montré paradoxalement par les pressions pesantes qui s’exercent pour leur rôle productif, de plus en plus rationnellement productif. Simple rationalisation bureaucratique ? Il ne semble pas que ce soit le cas : là, le caractère fonctionnel devient indirectement productif au sens propre du terme, c’est-à-dire producteur de plus-value – car, à travers le caractère fonctionnel de l’administration, on retrouve réunis les procès d’accumulation sociale et ceux de légitimation de l’entreprise. A ce stade, le rôle de l’employé de l’administration devient immédiatement contradictoire, parce que d’un côté il est un moment du procès de travail social, et de l’autre il est invité à le gérer pour le profit. Augmenter la productivité de l’administration publique, la garantir, cela veut dire en dernière instance résoudre le caractère contradictoire en termes d’efficience totalement capitaliste. Mais la contradiction est grande. En effet, d’un côté le fait de savoir qu’on participe au tissu productif social se répand de plus en plus – poussé en cela par le perfectionnement de l’appareil d’État -, de l’autre le manque complet de rationalité du commandement capitaliste sur l’appareil d’État crée des motifs de crise et d’insubordination effective. Certes, l’idéologie de la participation, de la technocratie, du socialisme réformiste et bureaucratique a un impact non négligeable sur ces couches sociales ; mais elle n’est sans doute pas encore décisive et elle est susceptible de toute façon d’être affrontée et battue avec le développement ultérieur des conséquences des contradictions et des antagonismes de la socialisation capitaliste. Quoi qu’il en soit, cet impact est susceptible d’être contré et en certains cas de se voir répondre par l’activité d’agitation et d’organisation prolétaires.

Dans quel sens ? Parler encore en ce cas de réappropriation est dépourvu de sens, cela signifierait pencher pour la proposition « alternative », tomber dans l’illusion d’une alternative dans la direction de l’État ! Ce que l’on tiendra en revanche pour acquis à ce stade, c’est la prise de conscience que certaines fonctions de l’administration participent à la communauté sociale de la production ouvrière – et par conséquent le fait de savoir qu’il y a des possibilités de lutte y compris sur le terrain de l’ennemi. Francs-tireurs, indicateurs sur les mouvements de l’ennemi, provocateurs, telles sont les formes de l’ironique alternative que la conscience de classe peut provoquer parmi les fonctionnaires de l’administration productive et qu’elle peut opposer à l’utopie socialiste des utilisations alternatives de la direction de l’État, aux délirantes propositions de « révolution par en haut », dernière mystification frénétique de la « théorie des rondelles » (le pouvoir se prend en tranches) de la tradition social-démocrate classique.

« La dimension stratégique du refus et la dimension tactique du détournement » sont ici proposées comme terrain de lutte de classes dans l’administration et sont possibles si ce type de lutte s’insère dans la perspective que le rôle de l’administration devient souvent spécifiquement productif – indirectement productif certes, mais producteur de plus-value[[« Dimension stratégique du refus et dimension tactique du détournement », telles sont les consignes qui circulent depuis longtemps parmi les chercheurs employés dans les établissements de recherche à un travail indirectement productif de plus-value..

L’unique chose certaine qu’on puisse ajouter, c’est que le potentiel destructeur des luttes contre le capital de la part de certains employés de l’administration productive de l’État se manifestera très fortement à la lumière de la critique de l’économie politique de l’administration. Ce n’est donc pas par hasard que la volonté d’intégration du réformisme tourne aujourd’hui vigoureusement vers la captation du consensus des « couches moyennes », avec la volonté surtout de réprimer la reconnaissance de classe qui s’était produite sans aucun doute parmi certaines professions durant les dernières phases de luttes.

Last but not least, c’est à partir d’un examen des dépenses publiques que l’on peut par conséquent unifier les indications tactiques et les directions stratégiques de lutte, mais surtout que l’on peut commencer à relancer l’analyse de la composition politique de la classe en prêtant une attention particulière aux nouvelles couches qui se trouvent investies à la fois par la socialisation du mode de production et par la prolétarisation de leurs conditions de vie et de lutte. Plus la politique des dépenses publiques s’étend comme un système de contrôle social, plus elle investit d’un côté de nouveaux secteurs sociaux, les amenant potentiellement à un affrontement avec l’État, plus elle provoque des contradictions de classes dans l’appareil d’État parmi les exécutants de son administration. Voir cela lucidement et mener là-dessus une recherche et une agitation bien plus analytiquement qu’on n’a su le faire jusqu’à présent peut amener des innovations notables dans la science de classe. Les termes marxiens d’une discussion possible sont là plus ou moins. Il y reste encore entièrement à développer la recherche, à l’approfondir de façon créatrice. La poursuite de ce discours revient nécessairement aux sujets eux-mêmes de l’administration étatique, aux camarades qui se trouvent y travailler – et par conséquent être les sujets de l’exploitation et les relais du commandement capitaliste.

Recension av Multitude

Den österrikiska tidskriften Malmoe (ingen vet varför de tagit sitt namn efter en skånsk stad) har recenserat Multitude, alldeles nya boken av Michael Hardt och Antonio Negri. Snarare än att polemisera för eller emot teser diskuteras på vilka sätt man kan eller inte kan ha en praktisk användning för denna uppföljare, som verkar förutbestämd att bli en storsäljare.
Här en hastigt sammanslängd översättning av recensionen:Nu har Empire av Hardt/Negri till och med utkommit på ryska. I kommunismens moderland mottas denna den nya Kapitalet med en blandning av nyfikenhet och förundran. Författaren till två recensioner i den ledande ryska näringslivstidskriften Vedomosti och livsstilsmagasinet Afisha berättar roat om « sanna skatter » som kan hittas i boken, såsom « den förunderligt precisa marxistiska formuleringen av grunden till USSR:s kris: det sovjetiska proletariatets vägran att arbete », och den lika beundrandsvärda agitationsförmågan i att i våra dagar göra utsagor som « den absoluta glädjen är kommunismen ». Vart man idag skulle vilja komma med något sådant, är uppenbarligen inte klart för honom.
I « Västvärlden » låter sig däremot Empire användas på mycket mångsidigt vis, vilket inte bara visas av försäljningssiffrorna och all mediell uppmärksamhet om verket sedan 2000: Som erbjudare av identitet, som världsförklaringsmodell, som inspirationsgivare, som studiecirkelslektyr, för alla radical chic, som teoretiskt initiatieringsprov, som bashing-objekt etc.
På senare tid har det närmast sett ut som om författarna dömts till one hit wonder-ödet: Den nya ekonomins sammanbrott gjorde det möjligt att sticka hål på trovärdigheten i tesen om det immaterialla arbetets centrala roll, och efter 9/11 och de neoimperialistiska tendenserna framträdande i USA skedde detsamma med tesen om det nätverksartade, världsomspännande « Imperiet ».
Med märkliga offentliga apeller till världseliten, vilka skulle övertygas om att upprättandet av ett Imperium är överlägset den unilaterala krigföringen (bland annat i en publikation tillhörande World Economic Forum i Davos!), lämnade författarna spelrum för misstanken att de egentligen strävar efter rådgivning åt de härskande, snarare än efter motstånd.
Nu har « fortsättningen » på Empire kommit ut: Multitude. War and democracy in the age of Empire. Så som det sig bör för uppföljaren till en hit, har väsentliga formella element övertagits från föregångaren: En ettordstitel, bestående av ett glimrande, redan infört begrepp; dramaturgisk uppbyggnad inklusive instuckna kortare texter med litterära, historiska och denna gång även popkulturella analogier; variation och ny remix av några centrala riff ur Empire. Så till vad kan man använda detta verk?
1. För förståelsen av det härskande geopolitiska läget
På olika sätt görs idag kriget till ett permanent tillstånd och fungerar som en maktmekanism, enligt Hardt/Negri. Det tjänar som försvarsmekanism och konfliktdämpare gentemot rättvisekamper inom de bestående världsvida hierarkierna, och förhindrar demokrati. Önskan efter demokrati sammanfaller därför idag med önskan efter fred.
Författarna erkänner visserligen att USA:s unilateralism eller neoimperialism inte följer analysen i Empire, men står fast vid att dessa tendenser inte är möjliga att upprätthålla och till slut, på grund av interna motsättningar och motståndet från företrädare för andra intressen inom världsordningen, måste ersättas av en kooperativ, nätverksformad maktmodell. En « Magna Charta » står på tur, med vilken fred, samarbete och bredare medverkan återställs. Detta är också chansen för att genomdriva vidare krav. För en enligt egen utsaga filosofisk bok, som uttryckligen vill överlåta svaret på frågan « Vad bör göras? » till rörelserna, ett inte helt genomförbart strategiförslag med alltför många drag av traditionell politisk rådgivning.
2. För övervägandet av nya demokratimodeller
Som förespråkare för dessa krav fungerar Multitude (myllret) – den mångfaldiga mängden människor, som idag producerar utan att kunna reduceras till en enhetlig gestalt som « arbetarklassen ». Vad myllret producerar är idag (i « postfordismen ») allt mer « immateriellt » (tjänster i bredaste bemärkelse). « Immateriella komponenter » slinker in i de mest skilda arbetsformer från industri till lantbruk. Immateriellt arbete erfordrar främst samarbete och kommunikation och organiseras allt mer i former av nätverk. Tesen som Hardt och Negri driver är att dessa ständigt aktuella organisationsformer som dominerar näringslivet, får stå modell för andra områden (krigföring, politik, demokrati).
Likt produktionen idag organiseras nätverksartat, försöker också avancerad militärstrategi att utnyttja nätformen med gerillan som historisk förebild. Även i aktuella motståndsformer såsom globaliseringsprotesterna dominerar decentraliserat, nätverksartat samarbete.
Hardt och Negri föreslår nu framarbetandet av en ny demokratimodell som även den kan avledas från produktionens organisering: Likt myllret producerar gemensamt, producerar det gemensamma, så kan myllret producera politiska avgöranden, i analogi med produktionen av fri mjukvara. Myllret producerar inte bara produkter och tjänster, utan även samarbete, kommunikation, levnadsformer, sociala kopplingar. Sättet på vilken myllret kan fatta sina avgöranden blir satt i analogi med hjärnans funktionssätt och en insektssvärms koordination.
Medan den moderna nationalstatliga demokratin utgick från en egendomsindividualism, måste en förnyad demokratiuppfattning som är anpassad till globaliseringen utgå från att inte privategendom utan « det gemensamma » i sina mångfaldiga former utgör den centrala källan utav värde. På motsvarande vis riktar sig kravet efter demokrati idag även mot konfiskerandet av det « gemensamma » i form av intellektuell egendom och privatisering.
I stället för att som i Empire låta migranterna vara den gemensamma figuren, är det nu « de fattiga » som får tjäna som karaktäristisk för de som runt om i världen under skilda förutsättningar är underkastade makten. I motsättning till Empire tas visserligen denna gång även högerpopulism och fundamentalism upp, men en analys av de frigörande och reaktionära delarna av myllret uteblir fortfarande.
3. För att motsäga invändningarna mot Empire
Väsentliga delar av boken är ägnade en diskussion av kritiken av Hardt och Negris centrala koncept: Immateriellt arbete, myllret, imperiet. Det är ibland mer övertygande, ibland mindre, ibland rätt så beskedligt och defensivt, men ändå nyttigt.
4. För en kritik av förslagen för reformerad globalisering
I deras överblick över det offentliga « klagandets » diverse ansatser mot missförhållanden såsom bristande representativitet hos internationella organisationer, bristande mänskliga rättigheter, fattigdom och skuldsättning, miljöproblem och röveri av biomaterial finner Hardt/Negri en demokratisk potential. Blott reglering är dock för lite, då det inte förändrar orsakerna till de flesta problem.
Styrkan med Multitude är liksom i Empire syntetiseringen av de mest skilda fenomen och teorier i en samlad bild, som visserligen inte alltid är rund och sammanhängande, men som erbjuder tolkning och överblick, och det hela i ett emancipatoriskt perspektiv, där annars teknokratiska och enkelspåriga perspektiv överväger. Gentemot Empire är Multitude uppenbarligen riktad till en bredare publik: Ett större förlag, bemödandet om ett enklare språk och användandet av fler aktuella exempel och belägg i stället för bara glimrande begrepp tyder på det. Det flitiga användandet av citat från aktuell marxistisk och feministisk litteratur är väl tänkt som gester till « the community », hur mycket mindre det än här talas om « kommunism » jämfört med i Empire. Därför mycket från historiska förelöpar-figurer – och slutligen om kärlek som politiskt koncept.
Michael Hardt/Antonio Negri: Multitude. War and Democracy in the age of Empire (Penguin Press 2004) (fler relaterade texter

N° Printemps : Philosophie de la biologie

Recension dans Recherches internationales . Le dossier propose une série de contributions sur l’état des lieux de cette « discipline aux contours flous », la philosophie de la biologie considérée en tant que discipline universitiaire constituée.On notera également en ensemble sur les formes contemporainesz du Jazz( dimensions ociales , rapports de musiciens , viabilité économique …) et […]

« Multitudes » paraitra quatre fois l’an, en octobre, en decembre, en mars et en mai, aux editions Exils. C’est egalement un site web  » « Multitudes » On Line  » (www. samizdat. net/ »Multitudes »). « Multitudes » ne sera donc pas simplement une revue, mais aussi un lieu electronique original, dont le contenu evolutif enrichira la lecture de la revue. Plus […]

La sociologie des sciences est-elle de gauche?

La sociologie des sciences a-t-elle une politique ? Elle serait mal venue de le dénier. Après avoir étudié en détail les diverses politiques de la chimie, de la physique, de la cosmologie, de la bactériologie, sans parler de l’histoire, de l’économie ou de l’anthropologie, comment pourrait-elle prétendre qu’elle seule échappe à la définition d’une politique et qu’elle pratique la science pour le seul amour de la science ? Pourquoi d’ailleurs tenterait-elle de se dérober[[Voir le livre capital enfin traduit en français de Steven Shapin et Simon Schaffer, Le Léviathan et la pompe à air -Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, Paris, 1993. ? C’est elle qui nous a appris que l’on ne diminuait pas la qualité d’une science en déployant sa politique. Le monde social n’est pas une pollution dont un savoir scientifique devrait se méfier, mais à la fois la ressource et la cible de toute discipline savante. Pourtant, il faut reconnaître que les sociologues des sciences restent remarquablement muets sur les tenants et les aboutissants de leur projet politique[[Il suffit pour s’en convaincre de lire le récent ouvrage d’Andy Pickering, (ouvrage dirigé par), Science as Practice and Culture, Chicago University Press, Chicago, 1992 qui fait le bilan des débats actuels.. Or si, comme nous l’affirmons, « à toute répartition des êtres naturels correspond une répartition des êtres sociaux », quelles institutions, quelles formes d’action, quelles lignes de clivage préparons-nous, que ce soit de façon ouverte ou cachée ? On m’a demandé de réfléchir à cette question en me référant en particulier à la tradition issue de mm.

La filiation marxiste subvertie

Par son attention portée à la pratique des chercheurs et aux lieux de production du savoir, par l’accent mis sur la matière et sur le travail, sur les liens de la science et du marché, la sociologie des sciences – anglaise du moins – s’inspire évidemment de Marx[[Le lien est explicite à l’origine chez J.D.Bémal. Aujourd’hui certains se réclament ouvertement de cette tradition comme Donald A. MacKenzie, Statistics in Britain. 1865-1930, The Edinburgh University Press, Edinburgh (1981) et Donald MacKenzie et Judy Wajcman, (ouvrage dirigé par), The Social Shaping of Technology, Open University Press, Milton Keynes, (1985).. Pourtant, cette tradition s’est transformée au point de rendre sa filiation méconnaissable.

On ne peut simplement définir la sociologie des sciences par le recours aux intérêts afin de comprendre les scientifiques[[Voir l’excellente recension de Steve Shapin (1982), « History of Science and ils Sociological Reconstruction », History of science, vol. 20, p, 157-211 traduit en français dans Michel Callon et Bruno Latour, Les Scientifiques et leurs alliés, Editions Pandore: Paris, (1985). ouvrage malheureusement difficile à trouver.. Si par marxisme on entend l’analyse du comportement des agents par référence à leurs intérêts économiques, alors tout le monde est devenu marxiste et il n’est pas un homme politique, pas un journaliste, pas un élève d’HEC, qui n’en suive les règles de méthode. Le décryptage des intérêts comme celui de l’inconscient sont devenus des pratiques si communes qu’elles se sont banalysées à l’excès. Le marxisme, en ce sens, a été victime de soif succès, aussi disponible dans les moindres hameaux et chaumières quo le téléphone ou l’électricité.

Autant ce succès le banalise, autans. l’effondrement de sa politique-tirée-de-la-science le discrédite. Si par marxisme on entend une certaine façon de répartir les tâches entre science et politique, alors on peut dire que la sociologie des sciences s’en est complètement éloignée.

Pour comprendre cette opposition radicale, il faut se souvenir que le ressort critique du marxisme dépendait de deux opérations conjointes qui faisaient toutes deux appel au scientisme le plus extrême : comment lutter, grâce à la connaissance que nous fournissent les sciences naturelles, contre les fausses représentations que les acteurs se font du pouvoir ; comment distinguer la fausse idéologie de la vraie science grâce aux connaissances sur la société que nous donnent les sciences sociales. La première ressource permet de lutter par la science contre l’obscurantisme et la seconde permet de lutter contre l’obscurantisme éventuel de la science. Un marxiste se trouvait donc attaché deux fois aux certitudes absolues que procurent les sciences. Ce qu’il appelait « critique de la science » consistait au mieux à faire le partage entre l’idéologie contaminée par les intérêts de ses ennemis d’une part et la véritable science émancipatrice d’autre part. A chaque fois qu’une sociologie des sciences a tenté d’abandonner cette tâche de distinction, elle fut critiquée par les marxistes sous le nom odieux. de « relativisme » -je reviendrai sur ce terme. En minant la solidité finale des sciences, on affaiblirait, d’après eux, le combat contre l’obscurantisme, contre l’idéologie, et l’on saperait les bases qui permettraient d’établir une politique enfin scientifique[[Voir les critiques que Robert Young et The Radical Science Journal adressent aux « sciences studies » et les vifs débats dans Social Studies of Science sur l’apolitisme supposé de la sociologie des sciences.. Dans le tenace rejet par les Français de la sociologie des sciences et dans leur peur panique du relativisme, on retrouve cette attitude intellectuelle presque intacte alors qu’il n’y a plus, politiquement, de marxistes. En France, l’idéologie peut et doit toujours être; critiquée, alors que la science ne doit jamais être touchée[[Dans la tradition marxiste française, l’analyse des sciences est d’autant plus impossible qu’elle s’est fondue, à travers Althusser en particulier, avec le rationalisme de Bachelard. Pour cette génération, il fallait défendre la science, celle de Marx y compris, de toute trace de contamination par le social ! Difficile, on le comprend, d’accueillir à bras ouvert le collectif humain au travail dans les sciences….

Or toute cette critique marxiste demeurait, au fond, idéaliste, en ce sens qu’elle faisait des sciences un ensemble d’idées reliées entre elles par une série de connexions à des représentations sociales, elles-mêmes reliées, par une série de transformations, à des conditions matérielles. Débusquer une idéologie consistait à montrer comment une fausse science pouvait servir les intérêts d’un ennemi politique. A l’inverse, on défendait une science en montrant comment elle échappait à toute contamination sociale ou comment elle servait les tâches d’émancipation en accompagnant le mouvement de l’histoire.. Les « idées », les « représentations », le « contexte » matériel global, la distinction des amis et des ennemis, le « progrès », voilà quels étaient, les ingrédients de cette critique de la science qui forme aujourd’hui encore le bagage intellectuel d’un « homme de gauche » intéressé par les sciences.

Nous avons un peu oublié la formidable arrogance des marxistes, mais il faut comprendre que leur conception de la science en était la cause principale. En tenant les sciences naturelles, on pouvait renverser toutes les illusions des puissants et des prêtres. En tenant les sciences sociales, on pouvait dicter à la politique son comportement. Enfin, en tenant la différence entre science et idéologie, on pouvait attaquer les faux savants partout où ils dépassaient les bornes de la vraie scientificité pour s’aventurer dans la politique… Difficile dans ces conditions d’accepter de véritables enquêtes sur la façon dont se fabrique pratiquement la science ! On avait trop besoin des certitudes absolues qu’elles offraient pour accepter le risque de les voir s’affaiblir au cours d’études trop empiriques. Pour qu’une bonne critique puisse se développer, il fallait que la production même des sciences demeure hors-jeu – sauf, encore une fois, l’idéologie des adversaires que l’on devait, au contraire, débusquer impitoyablement[[Sur les ressorts de la critique voir ma tentative Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991..

Pourtant, comme je l’ai dit, la transformation de la science en un travail comme les autres, dans des lieux originaux, les laboratoires, à partir d’une matière particulière, sur un marché spécifique, en connexion avec d’autres activités, transformant un collectif, étendant son influence par une traduction des intérêts et la stabilisation de ses réseaux, tout cela pourrait être d’inspiration marxiste[[Voir pour une synthèse de ces études Michel Callon, (ouvrage dirigé par), La science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, La Découverte, Paris, 1989, Bruno Latour, La Science en action, La Découverte, Paris, 1989 et les autres ouvrages publiés dans la même collection « Anthropologie des sciences et des techniques ».. En effet, la sociologie des sciences est bien matérialiste, empirique, réaliste. Marxiste aussi l’idée de construction qui permet voir dans le monde naturel lui-même le résultat d’un travail qu’un autre travail peut donc modifier. Marxiste également l’intérêt pour l’univers technique et les transformations du travail comme de la société qu’il induit. Marxiste enfin la prodigieuse extension de l’histoire, ou mieux de l’historicité, au cœur des lois scientifiques les plus universelles[[C’est toute l’importance du travail de Simon Schaffer et de son équipe à Cambridge. Voir un exemple entre dix dans Simon Schaffer, « A Manufactory of OHMS, Victorian Metrology and its Instrumentation », in S. Cozzens et Bud R. (ouvrage dirigé par), Invisible Connections, Spi Press, Bellingham Washington State, 1991, p. 25-54.. Mais en appliquant ces modes d’analyse classiques à la science même, à cette ressource qui devait demeurer hors-champ, la sociologie des sciences a précipité le marxisme dans un maelström d’accusations qui l’oblige à repenser non seulement ce qu’est une science, mais aussi en quoi consiste une explication historique, ce qu’est une société et, enfin, comment se lient les sciences et les politiques. Issus peut-être de la tradition marxiste, les problèmes actuels n’y ressemblent plus guère. La question devient dès lors plus brutale : la sociologie des sciences est-elle « de gauche » ou, pour employer une expression encore plus datée, est-elle « foncièrement réactionnaire »[[C’est l’opinion à la fois de la tradition féministe, par exemple de Donna Haraway, des scientifiques « radicaux », par exemple Young, de la gauche libérale, par exemple Langdon Winner, de sociologues intéressés par les aspects macrosco piques, par exemple Stewart Russell et d’une grande partie des doctorants américains qui ne voient pas dans les « science studies » de quoi nourrir un projet politique. En France, le domaine n’a pas été discuté, Bachelard et Canguilhem servant toujours d’unique source de réflexion sur les sciences, avec un peu de Popper et, plus récemment, de philosophie analytique, ce qui oblige à s’éloigner plus loin encore de toute analyse empirique et réaliste des sciences. ? En prenant des termes plus choisis, est-il possible de dresser la liste des désaccords qui rendent les « science studies » aussi peu assimilables pour la politique telle qu’elle va ? Plus généralement, la sociologie nouvelle manière peut-elle aider à définir un projet politique qui ne tirerait plus ses ressorts de la critique et de la dénonciation[[Sur le passage de la sociologie critique à la sociologie de la critique et sur l’épuisement de la dénonciation, voir Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Paris, 1991. ?

Les principaux désaccords

Le premier point de clivage porte sur la localisation et l’historicisation du savoir. La connaissance devient un savoir-faire, les savants des artisans, les idées des pratiques, l’universalité un lieu circonstanciel, la nécessité une contingence. Si l’inspiration réaliste et concrète des études empiriques peut sembler marxiste, on sent bien que l’esprit en est tout différent, beaucoup plus proche de l’ethnométhodologie[[Lien explicite chez Karin Knorr, The Manuacture of Knowledge. An Essay on the Constructivist and Contextual Nature of Science, Pergamon Press, Oxford, 1981 ; Michael Lynch, Art and Artifact in Laboratory Science. A Study of Shop Work and Shop Talk in a Research Laboratory, Routledge, London, 1985 ; Bruno Latour et Steve Woolgar, La vie de laboratoire, la Découverte, Paris, 1988.. Pourtant, cet enfouissement des connaissances dans leur réseau de production coupe l’herbe sous le pied à tout usage absolutiste des savoirs – et c’est bien ce qui gêne la tradition marxiste prête au relativisme pour les seules idéologies. Difficile de faire appel aux lois d’airain de l’économie, du développement historique, à celles de la biologie, de la physique, de la génétique, dès qu’il faut trimbaler, en même temps que ces ci-devant lois, un tel équipement de réseaux, de localités, de controverses, d’institutions et d’instruments. Pourtant, en matérialisant le savoir, on l’empêche de se balader n’importe où sans payer le prix de son extension. Ce que les uns trouvent réactionnaire est justement ce que d’autres trouvent émancipateur ou, pour le dire plus justement, civilisateur. La gauche, on s’en doute, n’en demandait pas tant. Elle voulait bien « situer les sciences dans leur contexte social », « critiquer l’usage idéologique qui dévoie la vraie science » mais elle ne souhaitait pas perdre la possibilité de brandir des savoirs enfin purgés de tout lien avec le contexte, de toute idéologie, de toute trace de controverse, pour servir le développement de ses projets économiques ou sociaux.

L’existence même d’un contexte social fournit le deuxième point de clivage. Ah, ce fameux contexte, comme il est utile pour critiquer les idéologies, pour les ramener au jeu des intérêts, pour dépasser les étroites limites des circonstances, des contingences et des individus Or, par un retournement qui ne surprend que ceux qui oublient les liens étroits qui associent toujours épistémologie et philosophie politique, en touchant à la science nous avons touché aussi au contexte, à sa définition même. En effet, la sociologie, l’économie, l’histoire, la géographie, la démographie, bref toutes les sciences humaines et sociales, ne sauraient échapper à la sociologie des science[[Voir par exemple, sur le cas des statistiques, la somme d’Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, Paris, 1993.. Il serait vraiment bizarre de critiquer la chimie et la physique pour leur prétention à l’universalité, tout en laissant intacte la prétention des sciences sociales à la scientificité. Si les premières sont performatives, les secondes le sont aussi bien. Comme la nature, le contexte social n’est pas la donnée de base, l’évidence première dont il faudrait partir, mais le résultat complexe du travail des sciences sociales et des institutions qui les maintiennent en existence. Là encore, la gauche trouve que la sociologie des sciences en fait trop. On avait le droit d’étudier les savoirs et de ramener les sciences exactes dans leurs réseaux, comme le ferait au fond tout bon positiviste, mais si l’on se met à étudier également les sciences sociales, alors, où va-t-on ? Quelle certitude nous resterait-il pour appuyer notre métier de critique, s’exclame l’ancienne gauche, assez peu habituée aux acrobaties de la réflexivité[[Les recherches de Steve Woolgar, Knowledge and Reflexivity. New Frontiers in the Sociology, Sage, London, 1988 et Science The Very Idea, Tavisiock, London, 1988 irritent prodigieusement les « militants » – autant d’ailleurs que les défenseur, d’une science transcendante. ?

Cette disparition du contexte social, après celle de l’universalité, amène à la question du relativisme, troisième point de clivage. Curieusement, le marxisme a inventé les outils intellectuels du relativisme – pour distinguer l’idéologie de la science – mais l’a constamment rejeté comme le suprême danger, celui qui sapait la possibilité même d’un véritable combat pour l’émancipation. La simple étiquette de relativisme vermet depuis vingt ans, en France du moins, de se débarrasser de la sociologie des sciences en l’associant au nazisme, aujourd’hui au négationnisme et, plus directement encore, à l’affaire Lyssenko, véritable scène primitive de l’épistémologie à la française[[La figure de l’astronome Evry Schatzman à la fois grand scientifique, rationaliste, de gauche, brûlé par l’affaire Lyssenko, passionné par la vulgarisation et grand pourfendeur de la sociologie des sciences dans laquelle il voit l’anti-science symbolise assez bien l’état des débats.. Or, quel est le contraire du relativisme ? L’absolutisme. Loin d’être un péché, une perversité funeste, le relativisme permet seul de montrer le prix que nous devons payer pour acquérir des certitudes. Loin d’affaiblir les savoirs, il déploie, au contraire, leurs moyens et leurs notes de frais. Depuis toujours, la mise en relation: l’établissement de correspondance entre perspectives, l’évaluation et la mesure des écarts, la variation des points de vue, la construction provisoire des ensembles synoptiques, toutes ces pratiques qui forment la matière même du relativisme sont liées aux tâches d’émancipation. Jusqu’ici, le relationnisme a toujours réparé ses propres excès. Pourquoi serait-il dangereux dans le seul cas des sciences ? N’est-ce pas justement par là que le marxisme a péché, en voulant l’absolutisme en politique, à la façon de ce qu’il croyait exister « en science » ? N’est-ce pas ainsi qu’il a inventé « la politique enfin scientifique », ce mortifère outil[[Quant au nazisme, puisque le spectre des chemises brunes vient toujours hanter ceux qui osent parler des sciences, il va de soi qu’il n’est pas connu pour son relativisme, son respect des relations et des points de vue, mais pour son noir absolutisme. Il en est de même des négationnistes, justement condamnés par la loi, dont l’épistémologie, si l’on ose employer ce mot prestigieux, ne se nourrit que des faiblesses de celle des scientistes qu’ils combattent. ?

C’est justement la définition même de la politique qui constitue le quatrième point de clivage. Concevoir le déplacement d’un message politique sous la forme d’une information scientifique, c’est plus qu’un crime, c’est une faute. Le travail même de la politique exige la construction provisoire et toujours recommencée du rapport entre une multitude et ses représentants. Par définition, en se déplaçant d’un locuteur à l’autre le message se transforme, se traduit, se trahit, mais se charge aussi, par sa circulation même, de ce qu’il doit performer. Son contenu n’est pas assignable, comme celui d’une référence scientifique, il varie même considérablement, mais ses conditions de félicité peuvent se repérer avec précision : il faut que, par le parcours même de l’énoncé, un rapport de fidélité s’établisse entre ce que disent, ou diraient, les mandants et ce que dit le mandataire. On peut bien sûr étendre cette pratique aux sciences, mais on voit aussitôt la transformation qu’il leur faut subir : les savants deviennent les représentants des multitudes non-humaines au nom desquelles ils se mettent à parler. Ce lien des sciences et des politiques sous la notion de porte-parole ne ressemble nullement à la « politique enfin scientifique » de la terreur marxiste Au contraire, il faut maintenant étendre les précautions, les lenteurs, les procédures, la patience la continuelle reprise du débat politique à ces représentants d’un genre à peine différent que sont les chercheurs, porte-parole des choses.

Il y aurait beaucoup d’autres points de clivage – la notion de révolution, le temps, le progrès, la définition de la matière, le rôle des non-humains, la conception des techniques, l’épouvantail de la religion, les rapports du micro et du macro, la contre-révolution copernicienne, le rôle de l’agent historique -, mais on aura déjà compris comment la théorie des réseaux diffère dans son esprit, dans son allant, dans ses concepts, dans ses programmes de recherche, de la tradition marxiste avec laquelle pourtant elle se reconnaît un passé commun ainsi qu’une certaine connivence d’intentions (contrairement, par exemple, à l’ethnométhodologie ou à l’interactionnisme symbolique, deux mouvements volontairement apolitiques). On comprend pourquoi il est si difficile de répondre à la question de la politique impliquée dans la sociologie des sciences et pourquoi, dans une France très inspirée par le rationalisme et par le marxisme, terrorisée par le danger de « l’anti-science », la sociologie des sciences demeure quasiment inconnue, indiscutable, impossible à situer, comme si elle était faite par des Martiens.

On aura compris également qu’il est difficile de situer la théorie des réseaux dans une politique traditionnelle, toujours définie en fin de compte par une certaine idée de la science, de la société, du temps et de l’action politique. Non pas que cette théorie rechercherait une échappatoire en voulant prétendre à la neutralité selon le slogan « ni droite ni gauche », mais simplement parce que chaque discipline, nous l’avons assez montré, redéfinit en partie le contexte dans lequel elle se situe. La nôtre ne fait pas exception à la règle. Sommée de décider si elle est « réactionnaire » ou « émancipatrice », elle exigera de redéfinir les termes de la question. Ne pouvant s’insérer dans une politique définie « sur fond de science », il lui faudra bien tenter de définir sa politique à elle, et chercher, en tâtonnant, ses propres critères lui permettant de décider pour elle-même de la réaction et de l’émancipation. Changer aussi radicalement la définition des sciences ne peut que modifier de fond en comble la définition de la politique, puisque les deux, comme je l’ai montré ailleurs, ne son que les deux branches d’une même Constitution[[Voir le livre cité note 7 qui n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucun compte rendu approfondi.. L’opération peut paraître d’autant plus délicate que la théorie des réseaux considère souvent comme des vertus les défauts dont l’accusent ses adversaires « de gauche » : l’accent mis sur l’échelle micro, le rôle des non-humains, la position de l’agent individuel, la dissolution du contexte, le relativisme ; mais aussi ses adversaires « de droite » : le constructivisme, l’historicisme, l’universalité par réseaux, la politisation extrême des controverses techniques.

De nouveaux critères de démarcation

Peut-on malgré tout repérer quelques thèmes communs qui permettraient de tracer la filiation entre l’ancienne gauche et la nouvelle politique ?

D’abord le constructivisme commun à toute une longue tradition qui refuse de voir dans la naturalisation autre chose qu’une forme de domination. Ce constructivisme, la sociologie des sciences l’étend très loin puisqu’il va maintenant jusque dans les sciences, dans leurs résultats universels et bien sûr dans les techniques. Le thème de la naturalisation ne devient plus une idéologie, une déviation, un dévoiement, puisque c’est la « mise en nature » qu’il devient possible de suivre. Si notre monde est construit, il peut être modifié, déconstruit, reconstruit. Cette certitude étendue de la politique aux sciences mêmes permet bien d’établir une filiation avec l’ancien projet moderne, tout en limant les griffes au scientisme qui prétendait, par une étonnante contradiction, laisser les sciences hors champ. « L’anti-destin », il y a longtemps que cette formule sert de pierre de touche.

Ensuite, la confiance dans le modèle de la représentation politique. C’est l’aspect très « social-démocrate » de la sociologie des sciences et qui exaspère tant ses adversaires qui n’imaginent pas de livrer la science aux aléas d’un parlement étendu. Pourtant l’ancien modèle qui séparait l’expert et le décideur a fait faillite et il faut bien imaginer de nouveaux forums dans lesquels se rencontrent en droit, et non plus en fait, les porte-parole de diverses obédiences et légitimités. On sent bien la bizarrerie d’un mouvement qui exige à la fois d’élever le politique à la hauteur du savant, de rabaisser le chercheur au niveau du politicien et d’obtenir pour tous les deux une nouvelle place, éminente, aux côtés du bureaucrate, détesté par tout le monde, mais qu’il convient au contraire de traiter avec le plus grand respect puisqu’il gère l’expérimentation commune de science et de politique. On voit pourquoi la sociologie des sciences n’a pas bonne presse ! Et pourtant l’extension de la démocratie à un nombre toujours plus grand d’agents ne fournit-elle pas une autre pierre de touche ?

La difficile question de l’universalité vient ensuite. En découvrant le ressort des « universels relatifs » de la science et de la technique, la sociologie des sciences a probablement mis la main sur l’un des moyens de redéfinir la différence gauche droite. En effet, c’est de l’épistémologie que la politique de gauche avait tiré sa conception du droit, de l’empire et de la domination universelle. En changeant la conception de la science, on change aussitôt la définition de la tâche politique. Or la notion d’un réseau de métrologie passe exactement au milieu du combat traditionnel entre universalistes et localistes. Supposer un universel qui serait donné d’emblée et qui ne conterait rien, un universel abstrait, paraît aussi improbable que d’accepter l’existence définitive d’une localité, d’un groupe, d’une race, d’une ethnie. Or, la théorie des réseaux traite à longueur de journée d’intermédiaires qui établissent justement à grands frais des connexions entre des lieux et des points. L’universalité ne s’oppose pas aux circonstances locales. Elle en sort pas extension des connexions, et par stabilisation des relations. Si ce modèle permet d’expliquer la croissance et la diffusion des « vrais » universaux comme la pesanteur ou 2 + 2 = 4, alors il doit être possible de l’utiliser pour des universaux dont tout le monde a toujours reconnu la plus grande fragilité : lois, droits, formes politiques, règlements, marchés. Le critère de démarcation devient alors la volonté de s’en tenir à la localité d’une part ou de croire en un universel abstrait d’autre part- ce qui redéfinirait la droite dans ces deux composantes localistes et universalistes – et la volonté de construire les universaux en payant le prix de la transformation progressive des circonstances ce qui redéfinirait peut-être la gauche.

Le rôle de la médiation devient prépondérant dans une théorie où le travail productif se trouve redistribué en un nombre toujours plus grand d’agents, d’actants, d’acteurs qui ne sauraient être pris pour de simples intermédiaires déplaçant des forces ou des informations. Dans le respect des médiateurs, des « corps intermédiaires », des procédures, des moyens, on retrouve évidemment le thème classique du respect du droit, ainsi que l’argument moral de la supériorité des moyens sur les fins, mais on trouve aussi beaucoup d’autres épreuves en science, en technique, en administration, en art même. Malheureusement, cette insistance sur la médiation paraît « foncièrement réactionnaire » aux yeux de ceux qui ont appris à concevoir le monde social à la façon de ce qu’ils imaginent fonctionner mécaniquement – transposant d’ailleurs une conception elle-même très improbable de la machine[[Voir la thèse de Madeleine Akrich, 1993. Inscription et coordination sociotechniques. Anthropologie de quelques dispositifs énergétiques, École Nationale Supérieure des Mines de Paris, et également Bruno Latour, Aramis, ou l’amour des techniques, La Découverte, Paris, 1992.. La domination, la répartition des richesses, la durée de l’action à travers l’espace et le temps, la passivité silencieuse des structures, toutes ces grandes questions, se trouvent redéfinies tout autrement dès que les médiations, ces étranges situations qui ne sont ni causes ni conséquences, ni moyens ni fins, occupent le premier plan. La position qu’occupent les médiateurs, voilà donc une autre pierre de touche autrement plus fine que de savoir si l’on a le cœur à gauche ou si l’on est pour ou contre l’intervention de l’État…

Autre pierre de touche qui exige là encore une profonde redistribution des cartes, c’est la question de la modernisation, du rapport au temps qui passe et aux autres cultures-natures. L’anthropologie des sciences oblige à une redéfinition complète des notions de progrès, de front temporel, de la modernité même, afin d’éviter à la fois la critique moderne auquel le marxisme est totalement lié et le postmodernisme, forme déçue de l’esprit critique. Comme le précédent, elle peut apparaître troublante aux yeux de ceux qui avaient associé la gauche avec un front continu et cumulatif de modernisation. Or, la négociation planétaire sur les valeurs, les formes politiques, les accès à la nature, le rôle des prémodernes, dépendait étroitement d’une certaine définition des sciences, de leur universalité, de leurs révolutions et de leur caractère cumulatif. Modifier cette conception revient à altérer la répartition des êtres et des valeurs en « réactionnaires » et « progressistes », tout en définissant un autre critère de démarcation qui permette de définir ce qu’il faut appeler une seconde modernisalion mais qui ne repose plus sur la même conception du temps. Le triage auquel nous assistons aujourd’hui ne peut plus se faire autour de la notion de progrès ou d’avenir, et pourtant nous voulons toujours trier, mais beaucoup plus finement.

Dernier critère, peut-être plus facile à aligner avec la tradition « progressiste » parce qu’il départage plus aisément des attitudes psychologiques répertoriées depuis longtemps : le rapport de l’ensemble et de son complémentaire. Lorsque l’on dessine un ensemble quelconque, s’intéresse-t-on davantage à ce qui réside à l’intérieur de cet ensemble ou se pose-t-on aussitôt la question de son complémentaire et du travail continu de démarcation nécessaire pour l’obtenir ? La politisation de l’écologie se retrouve dans cette question, mais aussi les questions plus classiques de l’identité ou de l’appartenance. Lié bien sûr au thème de la naturalisation et à celui de l’universalité « relative », ce critère permet de conserver l’élan, l’allant , le souffle attaché naguère à l’idée de progrès sans acheter pourtant l’énorme bagage moderniste qu’il traînait derrière lui.

J’en ai assez dit pour que le débat soit amorcé. Vouloir situer la sociologie des sciences, discipline si neuve, si diverse, si radicale, à l’intérieur de la distinction droite/gauche, n’a de sens que si l’on accepte de tirer pour elle la leçon qu’elle tire de tous les autres imbroglios de science et de politique. Une discipline ne s’insère pas dans un contexte, elle le spécifie autrement. De plus, puisque pour chaque conception de la science, il existe une conception correspondante de la société, de l’action politique, du temps, du progrès, de l’acteur, modifier aussi profondément l’épistémologie courante ne peut que bouleverser la politique qui allait de pair avec elle. S’imaginer que l’on peut rester « de gauche » tout en conservant l’épistémologie, ou que l’on pourrait jauger la sociologie des sciences à l’aune de l’ancienne politique me paraît impossible, de même qu’il me paraît contradictoire d’exiger pour cette seule discipline qu’elle « ne fasse pas de politique ». Qu’il faille, en redéfinissant les sciences et les techniques, inventer les critères originaux de démarcation pour répartir à nouveau la droite et la gauche, me parait, au contraire, urgent et, de plus, faisable après l’auto-dissolution du post-modernisme[[J’espère que la parution en français du livre capital cité en note 1 permettra de continuer ce que cet articulet ne pouvait que brièvement amorcer..

Middle-class confusion de terme, confusion de concept

Si le débat sur les classes moyennes renvoie d’une part à la question de la représentation politique et à la modification de ses mécanismes institutionnels, de l’autre il reflète l’intérêt renouvelé d’une analyse du concept même de classe, de la survie ou non des classes dans la société postindustrielle[[Nous nous référons par exemple à la discussion développée par la revue International Sociology (septembre 1993) autour de l’intervention de T.N. Clarke et S.M. Lipset de 1991 : Are social Classes Dying ?. La question dès lors est de savoir si la « fragmentation de la stratification », la crise du régime fordiste de la croissance économique et l’atomisation de la société qui résultent de la transformation des modes de production et de consommation, ainsi que l’apparition de nouvelles agrégations sociales qui demandent à être représentées sur le terrain de leur spécificité (race, sexe, ethnies, etc.), nous permettent d’utiliser encore le dispositif marxiste classique en vue d’interpréter et de « produire » des comportements politiques, des valeurs, des formes de conflit et d’organisation.

Les termes de cette question rappellent ceux de l’ancienne « controverse » entre les socialistes utopistes et Marx, en particulier lorsqu’il s’agissait de distinguer la composition technique de la composition politique des classes, la division du travail, les différenciations internes de rôles et de qualifications et le processus de composition-homogénéisation politique de la force-travail. Autrefois comme aujourd’hui, les processus de restructuration technologique créèrent de nouveaux métiers en supprimant une quantité considérable de métiers traditionnels et le problème politique concernait (et concerne) l’analyse du type de rapport entre capital et travail qui était en train de s’affirmer, du type de commandement du capital sur le travail qui intégrait et socialisait ses propres fonctions et surtout les effets sur le plan politico-institutionnel de ces processus de réarticulation de classe. Rappelons que ce furent les ouvriers des cotonneries anglaises, guidés par leurs « aristocraties » fortement imprégnées des valeurs du travail (de son autonomie et de son autodétermination), qui demandèrent le suffrage universel, et la victoire de 1832 fut celle du petit entrepreneur et de la classe moyenne artisano-professionnelle menacée par le processus d’industrialisation en cours, par la massification du mode de production. Dans son ouvrage Memories of Class (1982), Zygmunt Bauman affirme justement que « ce qui fit de la période en question une époque de conflits aigus, d’alliances fluctuantes, de renforcement des nouvelles divisions et, dans l’ensemble, une époque de changement social accéléré (pour reprendre la terminologie efficace de Barrington Moore), ce fut, en définitive, le sentiment d’une « justice offensée » chez ceux qui se sentaient justement privés de leur statut et menacés sur le plan de la sécurité. Paradoxalement, la plus profonde réarticulation de la société dans l’histoire de l’humanité tira son impulsion de l’hostilité au changement qui poussa les perdants et les menacés à une action défensive (c’est-à-dire subjectivement conservatrice). L’intensité du militantisme ne réfléchit pas le niveau absolu de misère, mais bien plutôt l’écart entre les attentes et la réalité. La pauvreté n’était que faiblement liée à la contestation sociale. Les rebelles étaient parfois pauvres, mais dans la plupart des cas ils agissaient pour conjurer le spectre de l’indigence ». L’année qui suivit la réforme électorale conservatrice de 1832, en effet, inaugure l’ « époque des inspections »: la classe ouvrière de masse, les couches ouvrières « privilégiées », les conditions et les revendications de la force-travail générique, sont désormais mises en avant – elles deviennent le problème du rapport politique entre capital et travail, le problème du contrôle politique sur le terrain de la lutte salariale et du temps de travail. Ce passage historique voit se consommer définitivement la crise de l’autonomie productive du petit entrepreneur, du patron-directeur, du capitaliste surintendant, en somme la crise socialiste du « travail autonome ». Ce fut une crise durant laquelle la mémoire historique, le souvenir d’une autonomie de l’esprit et du corps vécue dans le métier, créèrent les conditions de résistance à la diffusion du système de l’usine, une crise qui permit également d’utiliser rationnellement l’éthique du travail pour construire les systèmes d’un contrôle sur la force-travail déqualifié, pour affirmer l’ « éthique de la discipline ». La classe moyenne naît avec le passage de l’autonomie économico-productive vers l’autonomie du commandement capitaliste sur les processus de valorisation. Elle naît comme catégorie sociale complexe, chargée de ressentiment, de rappel à la tradition, de volonté de dédommagement.

Quoi qu’il en soit, notre intervention n’a pas pour objet la reconstruction historique du concept de classe moyenne[[Très utile à ce propos l’essai de Mariuccia Salvati « Ceti medi e rappresentanza politica tra storia e sociologia », in Rivista di storia contemporanea, 1988, 3.. Il s’agit en revanche de souligner comment l’intérêt politique renouvelé et les tentatives pour produire une représentation de la « classe moyenne » sont davantage rattachés à la construction des nouveaux dispositifs institutionnels de gouvernement capitaliste qu’à la consistance quantitative de la classe moyenne à l’intérieur du bipolarisme de classe. Il est vrai, en effet, que l’utilisation même du terme de « classe », en particulier dans le cas de la classe moyenne, ne se limite pas à la seule étude de la distribution des revenus, mais doit être en mesure de montrer les valeurs et les modèles des comportements communs. Mais, de toute façon, ces derniers doivent être définis à l’intérieur de la réarticulation économico-productive des classes sociales.

S’il existe un point sur lequel les années 80 ont réussi à créer un accord (de toute façon a posteriori) entre des économistes de différentes tendances, c’est précisément sur la diminution quantitative de la classe moyenne : « the big squeeze »[[Philip Mattera en donne largement la preuve pour les États-Unis dans son Prosperity Lost, How a Decade has Eroded Our Standard of Living and Endangered Our Children’s Future (Addison Wesley, 1990), en anticipant le consensus général entre les économistes américains qui devait se produire au début des années 90, après toutes les controverses des années 80 sur l’enrichissement ou l’appauvrissement des classes moyennes. Ce consentement, il est bon de le noter, a été atteint au moment où la réduction de la consommation qui a suivi la compression des revenus et l’augmentation de la dette privée a révélé ses effets négatifs pendant la récession économique. de l’économie domestique située au niveau des revenus intermediaires, la mobilité vers le bas des « cols blancs », les dumpies (downwardly mobile professionals selon la définition de Business Week) ont remplacé les yuppies plus connus du début des années 80. Si au début des années 80, aux USA, 90 % des cols blancs retrouvaient un emploi après leur licenciement, à la fin de cette même décennie ce pourcentage tombait à 50 % et au début des années 90 il baissait à 25 %. Comme le montre l’Economic Report of the President élaboré par le Council of Economic Adviser de l’administration Clinton, la récession du débuts des années 90 est en effet une « white collar recension ». Le rapport entre le taux de chômage des cols blancs et celui des cols bleus a systématiquement augmenté depuis le début des années 80, au point qu’en 1992 80 % des licenciements annoncés concernaient déjà les cols blancs.

Ces tendances, identiques dans tous les pays économiquement avancés, s’expliquent à la lumière des processus de réorganisation-miniaturisation (la lean production) et de relocalisation productive, ainsi que des processus de restructuration dans l’optique de la production juste à temps et du caractère flexibilité du marché du travail. A la réduction quantitative du volume de l’emploi, qui avait frappé initialement l’ouvrier de masse fordiste puis la catégorie des employés, a succédé une redéfinition qualitative de l’organisation de l’entreprise qui relève de ce que l’on appelle le re-engeneering, c’est-à-dire de l’utilisation rationnelle des technologies informatisées. Le caractère central du travail communicationnel, la digitalisation des processus de transmission des services, frappent précisément le secteur intermédiaire des employés et des techniciens d’entreprise, en faisant sauter les segments du processus du travail entre direction et exécution. C’est un processus qui traverse tous les secteurs productifs, indépendamment de la distinction (totalement arbitraire) entre biens et services, car ce qui est central dans ce processus c’est l’augmentation de la productivité du travail selon un nouveau paradigme organisationnel, la production à réseau à travers la communication[[Le toyotisme japonais, analysé avec précision par Benjamin Coriat dans son Penser à l’envers (C. Bourgois, 1991), faisait référence à une forme d’organisation de l’entreprise où la communication interne, absolument décisive dans le mode de production du « juste à temps », était encore fondée sur le transport physique des informations. La crise de l’économie japonaise du début des années 90 a révélé le caractère arriéré de ce toyotisme par rapport à l’informatisation de la communication en acte depuis quelques années aux États-Unis, avec des conséquences dramatiques pour la stabilité de l’emploi japonais. Pour un traitement du mode de production à réseau nous renvoyons à Federico Butera, Il Castello a rete. Impresa, Organizzazione e Professioni nell’Europa degli anni 90 (F. Angeli, 1991)..

En ce qui concerne la middle class, les effets sur la distribution des revenus, évalués correctement, révèlent une nette réduction du nombre des économies domestiques avec des revenus compris entre 68 et 190 % du revenu moyen annuel. On doit, en effet, l’utilisation de ce critère d’évaluation de la consistance numérique de la classe moyenne à Michael Horrigan et Steven Haugen[[Michael W. Horrigan, Steven E. Haugen, « The declining Middle Class Thesis : A Sensitivity Analysis », Monthly Labor Review, mai 1988.. Ce critère, contrairement aux autres qui définissent habituellement en termes de revenus absolus les limites de la classe moyenne, permet de montrer comment la mobilité vers le bas est à l’origine de la compression de la classe moyenne. Par ailleurs, toutes les études sur la nouvelle pauvreté, fondées elles aussi sur l’analyse des seuils de pauvreté relative, montrent qu’au cours des quinze dernières années, le phénomène de la polarisation des revenus s’est aggravé et combien la sensibilité des seuils de pauvreté, autrement dit la précarité, est particulièrement élevée à la moindre variation des seuils.

Il convient de remarquer que, quoi qu’il en soit, le phénomène de l’appauvrissement et de la précarisation des classes moyennes se transforme avec la fin des années 80 et 90. Durant les années 80, il s’agit essentiellement de politiques qui ont comme objectif l’État social et la déréglementation des marchés. Les années 90 sont toutefois traversées par une restructuration qualitative du mode de production à l’échelle mondiale : dans la logistique les investissements de l’entreprise ont pris le dessus par rapport aux investissements en capital fixe. Il s’agit d’une stratégie qui vise moins la concurrence sur les marchés internationaux, que la concurrence à l’intérieur de la production à réseau mondial[[En un certain sens, le livre de Robert Reich, L’Économie mondialisée (Dunod, Paris, 1993), dans lequel l’auteur insiste sur la dénationalisation du capital et sur la redéfinition du pouvoir à partir du contrôle sur le réseau d’information mondial permet de comprendre la vraie nature du clintonisme, et donc aussi le fait que Reich ait été nommé ministre du Travail dans la nouvelle administration Clinton., autrement dit à l’intérieur de l’organisation mondiale des flux informationnels.

C’est seulement à la lumière de ces modifications du contexte mondial que nous pouvons interpréter certaines particularités de l’après-récession. Comme le montrent les États-Unis, la reprise est tout d’abord lente en raison de l’influence des taux d’intérêt sur la relance de la consommation autant en ce qui concerne les biens durables que les biens d’investissement. Après une décennie d’augmentation des dettes privées spécialement dans la classe moyenne, la dynamique de l’épargne, contredit en effet, toutes les théories précédentes. La réduction des taux d’intérêt ne relance pas la consommation, mais elle est utilisée pour réduire les dettes accumulées dans la phase expansive. Si on ajoute à cela la peur du licenciement et la perte de valeur des biens patrimoniaux provoquée par la déflation, on comprend comment la classe moyenne ne peut jouer le rôle de stimulateur de la création de la demande. La consommation par l’endettement, spécialement dans un milieu social où l’image compte beaucoup pour rester sur le marché du travail, semble constituer une caractéristique indépassable du développement du cycle économique.

Depuis le début des années 90, si l’on considère la dynamique émergente du cycle économique, l’augmentation de la consommation, ainsi que la croissance de l’emploi, ne pourra être qu’une conséquence de l’augmentation de la productivité du travail. L’idée est que l’augmentation de la productivité, dans la mesure où elle fait augmenter les revenus des employés, accroît la consommation des biens et des services en induisant ainsi la création des emplois. La séquence, selon la théorie émergente, devrait être la suivante: d’abord les profits, puis la consommation de la classe moyenne et, enfin, l’emploi des chômeurs.

Le problème de cette « théorie » du cycle économique, qui, quoi qu’il en soit, est à la base des politiques économiques occidentales actuelles, est qu’elle ne tient pas compte du fait que les revenus n’augmentent pas. De 1993 et 1994 la réduction aux U.S.A.du taux des chômeurs, en dessous du taux naturel du chômage (équivalent aux 6,25 % de la population active), n’a provoqué aucune augmentation de salaires réels. Dans l’inefficacité du rapport entre le niveau de l’emploi et l’augmentation des pressions salariales, il est possible d’identifier une nouvelle donnée, c’est-à-dire la croissance du self-employment et du travail de sous-traitance dans le système de production à réseau[[Voir de Sergio Bologna, qui travaille depuis longtemps sur le travail dit autonome, l’article « Wenn immer mehr Menschen aus Gesichter Arbeit herausfallen » paru dans la Frankfurter Rundschau du 16 février 1994. Cf. aussi « Downward Mobility, Corporate Castoffs are struggling just to stay in the Middle Class » in Business Week, March 23, 1992,. La croissance de l’emploi reprend durant la phase finale de la récession, mais son augmentation n’est pas suivie d’une augmentation des salaires, ni par conséquent d’une augmentation des prix, car, à part le fait de se concentrer dans les petites et moyennes entreprises à faibles salaires (pendant que les grandes entreprises continuent à licencier) et d’être constituée d’environ 30 % de travail à temps partiel, il suppose une composante toujours plus remarquable de travail de sous-traitance. Ainsi s’explique le paradoxe d’un taux de chômage en baisse dans la phase de reprise mais avec un nombre d’emplois par chômeur nettement inférieur (au moins de 25 %) à la moyenne des années 80.

Les secteurs dans lesquels on constate une création d’emplois au début des années 90 comme conséquence de l’augmentation de la consommation et de la productivité du travail (en particulier aux États-Unis, en ordre décroissant industrie cinématographique, soins médicaux, services informatiques, TV câble, consulting et recherche, associations d’assistance et musées, éducation, loisirs) constituent une véritable galaxie des formes d’emploi et des niveaux de revenus. Il s’agit souvent de formes d’auto-emploi, de petits entrepreneurs, d’emplois temporaires sur mandat, avec toutes les caractéristiques négatives en matière de durée de la journée de travail, l’insécurité et la couverture sociale des risques[[« Jobs, Jobs, Jobs, Eventually » in Business Week, June 14, 1993. Cf. l’encart du Monde, Initiatives, du 23 février 1994, consacré à « L’emploi de demain vu en noir ».. C’est de toute façon à travers cette constellation d’emplois que la classe moyenne a subi les effets de la restructuration qui se redéfinit sous le profil de l’emploi, capitalisant son propre stock de connaissances et de créativité, avec une forte dépendance par rapport au développement de la demande effective.

S’il est vrai que l’analyse de la classe moyenne ne peut se réduire à la seule dimension de la distribution des revenus, mais qu’elle doit savoir considérer les valeurs et les comportements distinctifs de cette classe[[Comme le soutiennent A.J. Mayer, « The Lower Middle Classes as Historical problem », in Journal of modern History, n° 3, 1975, et P.N. Stearns, « The Middle-Class : Toward a Precise Definition », in Comparative Studies in Society and History, July 1979., il reste le fait que la classe moyenne comme expression du progrès économique et de l’intermédiation étatique, comme « milieu social fordiste », est aujourd’hui nettement en crise. Ce serait de toute façon une erreur de croire à sa disparition, à une « prolétarisation » présumée, comme ce serait une erreur de présumer une homogénéité de comportement et une communauté d’objectifs. La classe moyenne qui émerge de la transformation du mode de production et de consommation se construit certes comme image, comme milieu chargé de regrets pour une stabilité perdue, pour les droits et les garanties habituelles supprimés par l’écroulement des institutions de la représentation politique. Le changement des alliances politiques, qui contraste avec la fidélité politique de la période fordiste, reflète non seulement l’insécurité comme condition misérable, mais aussi la perte de la sécurité qui transparaît à la suite de l’érosion des institutions protectrices.

Il est de toute façon légitime de supposer que (même si tout semble contredire l’existence d’une classe moyenne numériquement consistante, avec une distribution et des niveaux de revenus récurrents, si ce qui prévaut c’est l’hétérogénéité la plus absolue) c’est précisément de cette base même qu’est en train de naître la nouvelle classe moyenne. Celle-ci naît comme revendication d’un pouvoir politique, reflet de l’exclusion des centres de la décision économique et de l’exclusion des garanties sociales étatiques ; elle naît en somme de la nouvelle forme de production à réseau. Au sein de ce processus l’idéologie unit ce que le marché sépare, la certitude de l’image prend la place de l’insécurité existentielle, le ressentiment mesure la non-reconnaissance de son propre rôle dans la production de la richesse.

En examinant soigneusement la ville de El Paso-Ciudad Juárez, nous sommes en mesure de corriger quelques incompréhensions répandues relatives à la frontière entre les États-Unis, et le Mexique. Sans doute les « Fronterizos » nous fournissent-ils un nouveau modèle positif pour les relations transnationales. Des forces économiques et politiques antiques (pré-colombiennes), ainsi que la géographie […]

Article prévu pour rub8, rub69, et non publié faute de place disponible. Depuis la fin des années 80, émergent au sein de la société civile française de nouveaux groupements protestataires orientés vers la défense de groupes à faibles ressources (pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus médiatisés : AC!, Act Up-Paris, CDSL, DAL, Droits […]

Homo Sacer, de Giorgio AgambenVersion longue de art206, rub4, rub61 Homo Sacer [[Homo sacer, le pouvoir souverain et la vie nue, Giorgio Agamben, trad. Marilène Raiola, éd. du Seuil, coll. L’ordre philosophique, Paris, 1997. Ouvrage que nous citerons désormais sous la forme abrégée : HS. ne laisse à son lecteur que deux attitudes possibles : […]

Les deux ouvrages de Giorgio Agamben qui constituent respectivement les tomes I et III de Homo Sacer[[Giorgio Agamben, Homo sacer, Le pouvoir souverain et la vie nue, traduction Marilène Raiola, Éditions du Seuil, collection « L’ordre philosophique », Paris, 1997. Ouvrage désormais cité sous la forme abrégée: HS. Ce qui reste d’Auschwitz, traduction Pierre Alferi, […]