100. Multitudes 100. Automne 2025
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Europe
L’Arlésienne de la comédie du monde

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L’Europe, quel numéro de téléphone ?

On connaît la célèbre question de Joseph Dougachvili Staline, prononcée deux fois, en 1935 devant Laval et en 1945 devant Churchill : « Le Pape ? Combien de divisions ? ». Celle d’Henry Kissinger qui date de 1970 : « L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? ». Il fallut quarante ans à l’Union européenne pour y répondre en se dotant en décembre 2010, d’un Service européen d’action extérieure répondant au bout du fil, et d’un Haut représentant aux Affaires étrangères, nommé pour cinq ans par le Conseil européen de l’Union européenne depuis 2009. Mais l’idée de la part des super-puissances soviétique et états-unienne était la même : l’Europe n’existe pas comme puissance. Et surtout, elle ne doit pas exister comme telle. Comme union douanière peut-être et encore, est-ce trop pour les États-Unis. Mais jamais comme entité étatique dotée d’une puissance fédérale.

Cela a-t-il changé depuis les années 1980 ? Tant sur l’Ukraine que sur la guerre Israël/ Iran de juin 2025, des Poutrump ou Trumpine et leurs sbires n’auront cessé de railler l’inutilité, la superfluité de l’Europe comme entité politique constitutive des affaires du monde. Les ministres des Affaires étrangères de pays-membres et du fantôme britannique ont reçu à Genève les autorités iraniennes laborieusement extraites via le sultanat d’Oman pour discuter de la paix, de la levée des sanctions économiques, contre une autolimitation nucléaire de la Perse. Quelques heures plus tard, Père Ubu Trump, à la tête rageuse de sa flotte de porte-avions et de B2, une vraie pompe à finance, laisse tomber, impérial, que ce cirque diplomatique compte pour des nèfles. Emmanuel « gesticule », « il n’y comprend rien », quitte, quelques jours plus tard, à chercher par une conversation-onction téléphonique de deux heures avec Poutine à réintégrer « la cour des Grands ».

Depuis son origine1, Multitudes a soutenu contre vents et marées (des vents souvent contraires) deux choses :

1. L’élargissement. L’Europe émerge par une puissante nécessité en raison d’une faille tectonique, la faille transatlantique qui montre que le fossé s’est déjà inexorablement creusé entre la super-puissance de l’OTAN et ses alliés. Depuis la chute du mur de Berlin, la grande réunification européenne des deux côtés de l’ancien rideau de fer en 1989 est en œuvre. Elle a été suivie par le grand élargissement de l’Union européenne (2004, 2007 et 2017 pour la Croatie). Ne manquent plus actuellement que la Serbie, le Kosovo, la Macédoine du Nord, l’Albanie. On peut y ajouter la Moldavie, la Géorgie, et l’Europe géographique est redevenue la base de référence des limites et des frontières, au sens nord-américain du terme. Si l’on ajoute la candidature turque, véritable serpent de mer depuis 1966, le penchant très fort de l’Ukraine depuis les événements de la place Maïdan qui ont rendu Poutine fou (car s’y ajoute, derrière, la Biélorussie), l’Europe de l’Atlantique à l’Oural de De Gaulle devient une réalité.

2. La fédéralisation. L’accroissement continu de l’Union européenne – qui n’a d’équivalent que celui de la construction des États-Unis d’Amérique, de 1776 au rattachement de Porto-Rico et de Hawaï, et qui a entraîné le passage de six États-membres à vingt-sept, sans compter les pays candidats, Turquie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie, Géorgie – a complètement modifié le régime de fonctionnement de l’ancien Marché commun de 1957 en entité actuellement confédérale sur le plan formel, puisque les domaines régaliens (comme la défense ou la fiscalité) restent le monopole apparent des nations membres de l’Union. On peut dire « apparent » seulement car, dans les faits, il devient de plus en plus difficile de quitter l’Union (les Britanniques en ont fait l’expérience in vitro).

L’hypothèse qu’a faite dès sa création Multitudes est que, réellement et de façon rampante, l’Europe se fédéralise. Cette hypothèse – considérée par certains comme une lubie de fédéralistes un tantinet illuminés – rend beaucoup mieux compte de la transformation continue des institutions et des pratiques de l’Union européenne, et surtout de la direction qu’elles dessinent. Et cela à plusieurs niveaux. Les traités de Maastricht, les réformes continuelles des institutions, la création de l’euro, le sauvetage de la Grèce en 2008, le dépassement des critères de Maastricht bloquant la création d’un Trésor européen (c’est-à-dire la possibilité pour l’UE d’emprunter en tant que telle et non pas sur les possibilités limitées nationalement) ont été dépassées par plusieurs crises qui ont créé des conditions totalement nouvelles de l’exercice d’une souveraineté européenne et d’un peuple européen, bref d’une puissance en puissance.

Ainsi, une crise majeure des finances publiques d’un État membre (comme la crise grecque), la crise du Covid, puis la crise ouverte par la guerre en Ukraine ont accéléré la transformation de l’Union. Nous avons parlé de moment hamiltonien2, avec la limitation des pouvoirs de la Cour suprême allemande de Karlsruhe par la Cour européenne de Luxembourg quand la première a voulu déclarer inconstitutionnelle la garantie allemande apportée à des emprunts directement européens au motif que cela porterait atteinte aux intérêts du contribuable allemand. Ce qui est frappant est que la Cour allemande a été renvoyée par la Cour européenne à son statut de Cour de rang inférieur en droit à la Cour supranationale européenne et fédérale. Deux ans plus tard, l’Allemagne s’engageait à co-garantir des emprunts européens avec les autres États membres, bousculait la sacro-sainte règle de l’équilibre budgétaire et finalement annonçait un réarmement allemand avec l’arrivée au pouvoir du Chancelier actuel Friedrich Merz.

Nostalgies souverainistes à l’échelle interne des États membres

Les souverainistes nostalgiques à la française (on adore le patrimoine en France) – comme de Villiers, Le Pen père et fille, Zemmour, liste plutôt d’extrême-droite mais dorénavant extensible aux archéo-gaullistes, de Villepin, Insoumis et autres Chevénementistes – raillent l’absence de consistance de l’Union européenne, quand ce n’est pas la tyrannie insupportable de ses normes et préconisations écologistes (Retailleau). Le mouvement est général : une véritable Gilet-jaunisation de la pensée et des estrades électorales.

On peut dire que sa première expression institutionnelle a été le Brexit, avec le débordement par les conservateurs de droite d’un mouvement populiste largement attisé et financé par des capitalistes pré-trumpistes. Disons que, fidèles aux préconisations de l’Heritage Foundation, ils voient dans la montée en puissance de l’Union européenne le principal ennemi à abattre en attisant ses divisions. Donald Trump n’a pas mâché ses mots, disant que cette entité avait été créée pour « baiser » les États-Unis – ce qui n’est au reste qu’à moitié faux, la grossièreté mise à part, lorsqu’on retrouve dans les textes fondateurs de Jean Monnet, de Maurice Schuman et de De Gaspari une volonté quasi obsessionnelle, de s’affranchir de la tutelle pesante de l’Oncle Sam bien plus tenace et méthodique que les sorties brouillonnes des Marchais, Mélenchon et autres anti-impérialistes.

Ne nous faisons pas d’illusions béates : au fur et à mesure que la perspective d’une fusion des vieux États-Nations dans l’Union européenne se fait plus concrète aujourd’hui avec les questions de défense militaire, n’en déplaise à l’âne bleu et à l’éléphant rouge outre Atlantique3 – la revendication d’un localisme réactionnaire et cocardier va se faire plus forte. La renaissance d’une extrême-droite qui déstabilise la droite classique partout en Europe du Nord au Sud et de l’Atlantique à l’Oural, au-delà des très nombreux différends qui la traversent comme l’illustre son incapacité de s’unifier dans un même groupe au Parlement européen, est essentiellement due à cet effacement de plus en plus tangible de l’État-Nation et au deuil mal assumé qu’il engendre. L’extrémisme européen – maintenant que la Gauche a fait le deuil du socialisme soviétique – ne se situe pas dans la reprise des dogmes des années 1930, largement écornés et battus en 1945. Le vrai danger des divers Fronts, Rassemblements, Fraternités, Patriotes est le culte de nations moribondes qu’on cherche à transformer en zombies.

Alors que faire ? Probablement as usual, poser la réalisation de la tendance, vieille méthode pour miser sur l’impuissance de la réaction et s’appuyer sur l’effet de cliquet désormais bien installé au cœur de la mécanique institutionnelle. L’Europe a cessé d’être une pelote que l’on peut détricoter au grès de ses humeurs et de ses envies. Pourtant les sceptiques n’ont de cesse de nous opposer que l’Union européenne, c’est carrément l’Arlésienne

L’Union européenne, c’est carrément l’Arlésienne

L’Europe-puissance appelée par le président français, Emmanuel Macron, dans son célèbre discours de la Sorbonne ? Aux calendes grecques – autant dire jamais, les Grecs anciens, contrairement aux Romains n’ayant pas coutume d’inscrire une date dans un agenda.

Dans le Dictionnaire des personnages du cinéma, Yann Tobin définit ainsi la notion d’Arlésienne : « Seront désignés sous ce nom les personnages décisifs d’une intrigue qui, pour une raison ou une autre, n’apparaissent pas à l’écran ». On pourrait dire que l’Europe a fait mieux, autrement : elle apparaît partout comme un personnage principal, même dans les sommets mondiaux ; elle est visible sous toutes les coutures, sans jamais apparaître en chair et en os, justement comme l’Arlésienne d’Alphonse Daudet. Comme Kaja Kallas ou Ursula Von Der Leyen ?

L’Europe est-elle un leurre ? Le fantôme passé de l’hyperpuissance des nations européennes suicidées dans les deux guerres mondiales du siècle passé ? C’est ce que laissent clairement entendre trop d’hommes politiques hexagonaux (d’Hubert Védrine à de Villepin en passant par Lellouche) pour lesquels l’État-Nation est l’horizon indépassable de l’Histoire, alors que la théorie et sa mise en pratique, avec l’absolutisme capétien et la Révolution française, n’ont eu qu’une durée très courte au regard des diverses formes d’Empire. On veut bien de l’Europe chevauchant le taureau et poussée dans les buissons crétois. Mais pas à découvert. Personnage trop existant, clé de l’intrigue, présente partout ou carrément figure inexistante quand on veut conjurer son avènement ? Très longtemps, l’Europe s’est réfugiée dans la sphère « non politique » de l’économie.

Après l’échec de la Communauté européenne de défense (la CED) qui impliquait de faire face, en pleine guerre de Corée, à la perspective du réarmement allemand, les fédéralistes européens se sont abrités derrière le fait qu’ils ne faisaient pas de politique, mais de l’économie. Tour de passe-passe qui a marché parfaitement jusqu’à ce que Britanniques et gaullistes finissants s’aperçoivent que l’anodin principe qui sert de préambule au Traité constitutionnel européen lancé en 2000 et rejeté par la France et les Pays-Bas en 2005 – « Résolus à poursuivre le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe, dans laquelle les décisions sont prises le plus près possible des citoyens, conformément au principe de subsidiarité4 » – ouvrait la porte à une Europe ouvertement fédérale prenant l’échelon national en étau entre les régions et l’UE.

Le rejet par la France de la CED avait ouvert une crise sans précédent du projet d’unification européenne. Le rejet du projet de réforme constitutionnelle de 2005 a, lui, été rapidement contourné par les traités de Nice et de Lisbonne. Le rejet souverainiste qui place le suffrage universel du référendum dans un pays au-dessus de toutes les formes de limitation du pouvoir (dans sa version outre-Atlantique qui contamine le débat à l’extrême-droite européenne) y compris celui de la Cour constitutionnelle nationale, a fortiori celui de la Cour de Luxembourg – n’a pas été tenu pour rédhibitoire, et la caravane européenne a poursuivi son bonhomme de chemin malgré les aboiements indignés de « mépris du suffrage populaire ». Avec la crise grecque et la Covid, l’Union européenne a conquis le droit de faire du déficit budgétaire en empruntant. Et ce droit est un attribut essentiel d’une institution fédérale et non plus confédérale. Mais c’est avec l’Ukraine et la guerre que les deux autres attributs régaliens des États-membres, les Affaires étrangère et la Défense, ont entamé une fédéralisation qui est sans doute l’évènement le plus important de l’histoire de l’Union. En ce sens, la guerre en Ukraine déclenchée par Vladimir Poutine comme une contre-révolution censée mettre un point d’arrêt au cancer européen beaucoup plus dangereux que l’OTAN, et rétablir la Russie après son effondrement de 1989, a eu l’effet rigoureusement inverse. On peut dire que c’est la coalition des armées des « Ci-devant » qui envahissent la France et déclenchent Valmy. La tentative de reconquête réactionnaire de l’Ukraine, c’est le Valmy de l’Union européenne. Les pays de l’ex-Est ont pris conscience de leur vulnérabilité, au Nord comme au Sud. Les pays frugaux de la Baltique, Danemark, Scandinavie, Allemagne incluse, comprennent (merci Trump, l’idiot utile) qu’il faut se préparer à la guerre et compter sur l’Union européenne et non plus sur l’OTAN exclusivement. Bien joué vieille taupe ! La ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne fait l’objet d’un mandat d’arrêt russe, symétrique grotesque du mandat d’arrêt international à l’encontre de Vladimir Poutine.

« L’arlésienne » aux calendes grecques ou à la Saint Glinglin ? Vraiment ? Ne nous trompons pas. L’Union européenne, c’est maintenant la question dominante qui devrait être au cœur de la recomposition des forces « politiques ».

1Voir en particulier les dossiers Europe et empire, no 3, 2000 ; Europe Constituante, no 14, 2003 ; Euro : les illusions souveraines, no 62, 2016 ; Pour l’Europe, no 74, 2019.

2Yann Moulier Boutang, « Défendre l’Europe en commun », Multitudes no 94, 2024, p. 7-17.

3Référence à l’âne bleu représentant le Parti démocrate et à l’éléphant rouge symbolisant les Républicains.

4https://eur-lex.europa.eu/resource.html?uri=cellar:
2bf140bf-a3f8-4ab2-b506-fd71826e6da6.0002.02/DOC_1&format=PDF