Si l’Union européenne a pour principal avantage, à nos yeux, de limiter les pouvoirs des États nationaux, ce ne peut ainsi être que dans une situation de paix comme Poutine nous l’a révélé depuis des années. Nous savons tous que nos amis ukrainiens n’intégreront l’UE que dans le temps long, il nous faut temporiser et la seule alternative est de contraindre l’UE à enfin accorder un véritable statut aux migrants, Ukrainiens d’abord, mais aussi à tous les autres. Par les frontières continentales autant que par les mers, une Europe encore immensément riche et relativement tempérée va voir en effet arriver encore et toujours plus de ces migrants. Au-delà, bien sûr, de l’abandon de la question aux minables politiques nationalistes dont se satisfont pleinement chacun des États tout en même temps que la Commission européenne, l’Ukraine est ainsi l’opportunité de contraindre ces institutions à considérer le migrant d’un tout autre point de vue, celui d’un nouveau citoyen de la mondialisation. Une place non plus annexe et subalterne mais tout au contraire, à la dimension de son rôle toujours plus central. Comme on l’a déjà vu ici dans « Les migrants et la mondialisation », les compétences voyagent et s’échangent déjà de plus en plus bien au-delà des frontières, ce sont bien elles qui vont de plus en plus migrer, sans cesse et bien plus que les humains immigrants ou émigrants. Saskia Sassen avait parmi les premières déjà bien pointé des citoyens mondiaux de classe supérieure, totalement insensibles aux frontières et toujours mobiles entre les métropoles. « Cela fait de la ville globale un espace Microsoft Office User intensément politique où se côtoient les nouveaux super cadres des firmes mondiales et tous les précaires des services faiblement rémunérés. »
La mondialité en passe d’être effective génère ainsi des droits transnationaux qui ne dépendent plus du seul critère qui gérait jusqu’ici exclusivement la nationalité, le lieu de naissance, celui sur lequel nous n’avons aucune prise. Il s’agit non pas de Dieu mais du hasard dont, précisément, les migrants tentent de s’affranchir. C’est tout à leur avantage du point de vue de ceux qui prônent la subjectivité et qui ne peuvent supporter de les voir au contraire désignés principalement comme objets, objets d’une répression tant nationale qu’internationale toujours croissante avec l’ultra nationalisme. Gauche et écolos tentent aujourd’hui partout d’adoucir les répressions qu’ils subissent, mais notre ambition semble devoir être plutôt de les valoriser en soi, c’est-à-dire, d’en faire des citoyens d’un type nouveau.
Une citoyenneté définie non plus par une affiliation unique et indéfectible à un espace national mais, plus avant, par les mobilités de plus en plus accentuées de tous dans la mondialisation. Chacun devient un migrant, au moins potentiel. L’ultralibéralisme est parvenu en moins d’un demi-siècle à persuader la quasi-totalité des États à laisser librement circuler partout les marchandises et les services afin qu’ils puissent changer de nature et de valeur selon des processus logistiques complexes. Seul l’être humain reste encore inconditionnellement attaché à son pays de naissance, bien qu’il s’agisse du premier et seul acte de sa vie dont il n’est pourtant aucunement responsable. En dehors de procédures précisément très longues et complexes, et pour disposer à titre toujours exceptionnel du droit de changer de nationalité, ce ne peut être que cet État de naissance qui dispose du droit souverain de se lier à d’autres puissances souveraines pour attribuer à ses sujets une nationalité étendue au territoire de l’ensemble des contractants (Schengen).
Le migrant circule, lui, entre tous les territoires nationaux au sein desquels il décide de séjourner ou non, selon un enchaînement et une temporalité dont il est maître. Il ne s’agit pas d’émigrés ou d’immigrés ayant négocié préalablement leur acceptation mais de sujets mobiles selon leurs propres stratégies autonomes. Beaucoup dénoncent donc les entraves posées par les puissances étatiques à ces migrants à mesure que la quasi-totalité des puissances souveraines réhaussent et électrifient leurs frontières, jusqu’à laisser se noyer les gens. Mais ce nouveau citoyen d’un territoire aujourd’hui mondialisé doit être à présent protégé à ce titre même, c’est-à-dire, au-delà de son affiliation nationale originelle. Nous sommes des citoyens du monde et c’est bien nos potentiels déplacements qui doivent caractériser désormais nos droits, bien au-delà de ceux fixés par une patrie originelle. Dorénavant, les anciens membres des troupeaux des pâtres nationaux se dispersent et doivent être à présent partout protégés, où qu’ils désirent se rendre.
Il est clair que l’obtention de cette exigence sera longue et dure à acquérir, tant les dites patries croient toutes avoir des droits sur leurs citoyens, non seulement chez elles, mais partout ailleurs. S’il est sans conteste reconnu à l’État de régir la vie de l’ensemble de ses résidents selon ses droits et coutumes démocratiques, comment peut-il par contre interdire ou même limiter la circulation des citoyens du monde ?
L’avenir nous est ouvert. De très nombreux accords économiques entre États d’une même zone géographique ont émergé avec la mondialisation (ALENA, MERCOSUR, ASEAN…) permettant le plus souvent une bien meilleure circulation des gens, y compris des migrants. Dès 1997, le no 1206 de la revue Hommes & Migrations traite d’une citoyenneté sans frontières que Philippe Dewitte synthétise dans Immigration et intégration, l’état des savoirs. Déjà aussi, les traditionnelles enclosures nationales s’ouvrent toujours plus largement pour profiter du tourisme de masse et aussi des divers Erasmus. Mais l’ONU serait-elle capable d’agir efficacement, en ce qui concerne au moins tous les États qui se disent libres, pour laisser passer et faire des migrants de nouveaux citoyens du monde ?
Reste que mobiliser les activistes du monde libre est en revanche immédiatement à notre portée si nous savons du moins intéresser partout de multiples compétences. Non seulement des capacités politiques mais aussi juridiques : c’est en effet d’abord dans son propre pays qu’il nous faut tous ensemble lutter pour les migrants comme nouveaux citoyens du monde.

