Le thème des villes et des métropoles a été abordé dès le début de la revue Multitudes par différentes entrées, tant dans les problématiques du travail que de la ville prise comme territoire productif, ainsi que dans son inscription au sein de la mondialisation.
L’originalité des premières approches sur la ville et la métropole dans la revue part de la question du travail dans les transformations du capitalisme post fordiste, question portée par des chercheurs, militants et activistes du collectif de rédaction liés aux mouvements sociaux – par exemple autour du Mouvement des précaires et des chômeurs – issus pour la plupart du courant marxiste opéraïste. Le lien était fait entre l’intermittence, les coordinations et les métiers au territoire de la ville dans le no 17 par des auteurs et autrices comme Maurizio Lazzarato, Antonella Corsani, Laurent Guilloteau, Thierry Baudouin, Yann Moulier Boutang ou Arnaud Lemarchand. La revue y interrogeait les nouvelles formes de travail et de luttes, le passage de l’ouvrier masse fordien à l’ouvrier social. Elle critiquait la notion d’unité de la classe ouvrière, interrogeait les nouvelles compositions de classes, avec la généralisation de la précarisation, le travail autonome, l’intermittence, l’impact de l’immatériel, de l’auto-entreprise, etc.
Le passage du capitalisme fordien aux nouvelles formes de développement, analysées sous diverses appellations (capitalisme cognitif, nouvelle économie de la connaissance, économie pollen) a marqué la mise en productivité de l’ensemble des forces de vie, non seulement des dits travailleurs hors de l’usine, mais de toutes celles et ceux qu’on appellera désormais les multitudes, fortement hétérogènes mais présentes sur un même territoire, celui de la ville. Ces multitudes étaient analysées comme porteuses de nouvelles formes de lutte et de revendications dans et sur la cité, notamment par des textes théoriques de Yann Moulier Boutang et de Toni Negri.
La ville productive et démocratique
Face à la doxa marxiste séparant la production de la reproduction, mais aussi face aux milieux tant étatiques que de recherche sur l’urbanisme centrés sur la seule planification urbaine autour de la notion de projet urbain, a ainsi été développé le concept de ville productive.
Avec l’idée que la ville elle-même devient un territoire productif essentiel, investi tant par les nouvelles dynamiques du capitalisme que par de nouvelles pratiques d’appropriation des territoires de vie et de travail, tant au plan des luttes micro que macro, participant de la constitution même des nouvelles dynamiques sociales et urbaines. C’est ce qu’a développé par exemple le dossier « Ville productive, luttes et subjectivités » coordonné par Thierry Baudouin, Michèle Collin, Barbara Szaniecki dans le no 33 ou celui intitulé « Une micropolitique de la ville : Agir urbain » coordonné par Anne Querrien et Brian Holmes dans le no 31.
La notion de métropole y est discutée tant dans ses dynamiques territoriales, économiques et sociales que dans ses pratiques d’appropriation, comme c’est le cas dans « Devenirs Métropoles », coordonné par Thierry Baudouin, Michèle Collin, Giuseppe Cocco dans le no 43 ou dans « Disputations territoriales » coordonné par Priscilla De Roo dans no 86, où l’on interroge le système français qui limite la métropole à un angle purement institutionnel.
Multitudes a en même temps intégré les débats sur la mondialisation dès son premier numéro en mars 2000, après le premier grand Forum Mondial anti-mondialisation de Seattle, mais en considérant aussi et surtout la mondialisation comme le nouveau stade du développement du capitalisme après l’ère industrielle, déjà en acte depuis la fin des Trente Glorieuses. C’est dans cette optique qu’est questionné le rôle des villes et grandes métropoles comme nouveaux terrains de luttes dans la mondialisation. Les grands projets urbains du passage de l’ère industrielle à la mondialisation ont été interrogés dans leur rapport aux habitants, dans leurs revendications et dans leurs pratiques. Le regard comparatif sur les grands projets de transformation des friches industrielles des villes et métropoles mondiales, de Barcelone à Amsterdam, Hambourg, Londres, New-York, Rio ou Buenos Aires a marqué l’importance des luttes et pratiques démocratiques sur la fabrique même des villes, sur leur renouvellement et sur la mise en valeur de leurs spécificités face aux acteurs de la mondialisation – par exemple dans « Devenir-Brésil post-Lula » par Giuseppe Cocco, Barbara Szaniecki et Alexandre Mendes (no 56) ou dans « Marseille » par Priscilla DeRoo et César Centi (no 81).
Quelles alternatives dans les villes aujourd’hui ?
Dans quelles directions regarder aujourd’hui ? Après s’être positionnées au niveau mondial – chaque cité voulant devenir un nœud européen et global – et avoir transformé aussi leurs friches de l’époque industrielle en « nouveaux quartiers », les villes se sont engagées, dès les années 2000, dans une nouvelle étape de développement en mettant des objectifs de « ville durable » et de smart city au cœur de leurs discours et de leurs actions. Aidées par tout un marché d’expertise, par leur État et par l’Union européenne, les villes ont développé des programmes technologiques de modernisation de leur gestion en usant des nouveaux systèmes centralisés d’information et de données numériques, en introduisant les entreprises privées dans ces nouveaux dispositifs. In fine, ces politiques publiques ont concerné en priorité les secteurs de l’énergie et de la sécurité. Cette ville technologique smart s’est faite sans implication des habitants, appelés à y participer a minima, souvent a posteriori quand tout est décidé, la participation se voyant réduite à une gestion vidée de la citoyenneté.
Une partie de la littérature actuelle, particulièrement la science-fiction, nous donne à voir une ville totalement sous contrôle numérique, avec des individus connectés, portant généralement tous des puces permettant d’accéder (ou pas) à certains quartiers. Nos données personnelles y sont alors exploitées et mises en productivité pour le bonheur des multinationales devenues souvent propriétaires de nos territoires en les revendiquant nominalement. Bref, Big Brother contrôle tout, avec quelques ilots de résistance bien sûr.
Notre point de vue est tout autre, il vise à dépasser ce déterminisme en regardant ce qui se passe réellement dans les territoires aujourd’hui. À la ville totalement déshumanisée se superpose la ville de la débrouille et des détournements : la ville des livreurs, des « debout-payé », des hackers, des multitudes connectées. Ce territoire productif appelé « ville » ressemble aussi surtout à un flux de navigations.
Les enjeux sont énormes et urgents : ils concernent les rapports entre les choix de développement et l’impératif de démocratie, entre territoires productifs et voix politiques. Si la ville est un territoire productif, de quelle production s’agit-il ?
Ses dernières qualifications de « durable », « écologique », « métabolique », impliquent un changement de point de vue intégrant nature et culture, humain et non humain, qui réinterroge le vivre ensemble à partir d’une multiplicité d’expériences et d’acteurs. Ce qu’on appelle les « tiers lieux » – au départ occupations, aujourd’hui soutenus par nombre de collectivités qui donnent souvent des friches en bail précaire à des travailleurs également précaires – sont des lieux de prises de parole, de soutien à des projets et d’actions dont les sujets sont infinis, porteurs d’affirmations et de dynamiques démocratiques. Ce territoire productif appelé « ville » peut alors ressembler à un milieu de pollinisation.
Ces initiatives locales sont-elles l’avenir des villes ? Les municipalités essaient d’agir avec les « végétalisations », ou la création de « potagers urbains » ou sur la question des mobilités urbaines, objet de multiples conflits. Mais les questions hard de mobilités, de logistique et de flux de marchandises et de personnes ne sont pas de l’ordre du seul local et des initiatives alternatives. Quelles sont les forces en présence ?
Quid de la ville démocratique ?
Les procédures de démocratie participative, mises sur pied tant par les municipalités que par les États, ont montré leurs limites, se résumant souvent à de simples consultations plus qu’à une concertation réelle. Elles ont découragé nombre d’habitants, poussés à se tourner vers d’autres formes d’intervention. Quid, aujourd’hui, de la prolifération de ces initiatives sur les territoires, sous différentes formes et divers objets ? Territoire productif, milieu de pollinisation, flux de navigation : toutes ces différentes territorialités ou façons de « faire territoire » se superposent et s’entremêlent. Et ça ne s’arrête pas là.
Aux crises du climat et de la sécurité est venue s’ajouter une crise sanitaire. La pandémie a intensifié des mouvements d’aller-retour entre villes et campagnes. Au-delà des seules politiques de métropolisation de l’État français, ces aller-retours peuvent constituer d’autres territoires existentiels, peuvent « faire métropole » autrement. Certains bifurquent pour de bon et quittent leur logement et leur travail en ville définitivement ; d’autres s’organisent dans une navigation entre ville centre et campagne, à la faveur du travail à distance, gagné et défendu après le Covid. D’autres hésitent et louent leurs appartements en ville ou leur maison à la campagne, y gardent un pied à terre au cas où. Le développement de plateformes comme Airbnb, qui chasse les habitants pour profiter de la manne touristique, entraîne des résistances remettant en question les paramètres marchands de l’habitation.
Dans quelle économie se trouve-t-on aujourd’hui ? Parle-t-on encore de fracture territoriale ou de nouvelles pratiques territorialisées qui se font et se défont dans des dynamiques encore à appréhender ? En tout cas, pour le meilleur et pour le pire, le rapport entre villes et campagnes est bousculé tous les jours par ces néo-nomades, mais aussi par les Gilets Jaunes, par les camionneurs et par les Soulèvements de la Terre, parmi d’autres mouvements. Par les migrants aussi, au cœur du système productif des villes.
Voici donc un ensemble de devenirs, de démocraties, d’alternatives, de désobéissances et de nouvelles pratiques qu’il nous faut impérativement saisir avec ces acteurs productifs et ces sujets politiques, au plus près de leurs luttes qui font la ville aujourd’hui.

