Parmi les fils qui se tissent dans Multitudes, il en est un qui est peu visible : l’héritage des psychiatres qui ont révolutionné l’abord de la folie au XXe siècle, Francesc Tosquelles et Jean Oury, et le courant de la psychothérapie institutionnelle qui a suivi leur exemple. Quoique discrète et souterraine, cette inspiration semble avoir repris de la force au cours des dernières années, avec de nombreuses publications et expositions consacrées à cette aventure institutionnelle, dont on va rappeler ici les grandes lignes.

Prendre l’hôpital psychiatrique de revers

Jusque-là, la folie était considérée comme un état-limite, généralement mortifère pour le fou ou pour son entourage, qu’il fallait contenir en l’enfermant, en le séparant du reste de la société. L’hypothèse de Tosquelles, né en 1912, qui avait fréquenté un hôpital psychiatrique par plaisir le dimanche dans son enfance, était au contraire que les fous étaient d’autant plus fous qu’on les traitait comme des fous, en leur imposant des règles de comportement particulières. Il fallait donc prendre l’hôpital psychiatrique de revers1 – comme le conseille Multitudes pour la politique et la culture en général – et instituer au cœur de l’hôpital un lieu autogéré par les patients et ouvert aux soignants, le « club ». Et depuis ce club, on organiserait des ateliers dans plein de domaines, on intéresserait les patients à des activités culturelles, à des fabrications, qui orienteraient leur attention vers autre chose que la plainte sur leurs souffrances. Ainsi l’hôpital deviendrait un lieu de vie animé, où on transformerait sa folie en une nouvelle manière d’aborder la vie.

Car pour Tosquelles, la folie est le propre de l’être humain, une ouverture de l’être vers l’infini qui singularise chacun par rapport à tout autre. C’est cette singularité qu’il faut se rendre capable d’assumer, alors que tous les systèmes de pouvoir cherchent à produire de l’homogène pour faire marcher au pas. Ce n’est pas en faisant exactement comme tout le monde, en n’ayant aucun trait particulier, en étant parfaitement conforme, qu’on se rend désirable à quelqu’un d’autre en particulier. Le psychiatre, en se prétendant non-fou et en prétendant soigner le fou depuis la non-folie, ne fait que lui appliquer avec impuissance sa propre forme de folie. La psychanalyse, au cœur de cette conception de la folie, est présentée par Tosquelles comme un double « déconnage » : enchaînement de propos plus ou moins cohérents côté patient, rêverie autonome côté soignant, et soin quand les deux vont se rencontrer, tels une « machine à coudre dans un champ de blé », une découverte faite ensemble.

Tosquelles a profité du caractère avancé de la psychiatrie et de la psychanalyse dans sa Catalogne natale, où de nombreux Viennois s’étaient réfugiés à cause du nazisme, où on pratiquait de plus l’autogestion dans les usines et à la campagne depuis les années 1930. Engagé dans le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), il envisageait un communisme sans hiérarchie, sans stalinisme, sans dogmatisme, ce qui a valu à son parti d’être combattu par le parti communiste espagnol et abandonné à la répression, comme le décrit George Orwell dans Hommage à la Catalogne.

De Saint-Alban…

Réfugié en France, il organise une consultation psychiatrique dans le camp de concentration de Septfonds où le gouvernement français détenait les réfugiés espagnols. Sa consultation, en bord de camp, est pour certains une antichambre vers la liberté ! Il est appelé ensuite à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère, où il va mener sa révolution tranquille en compagnie des autres internes de l’hôpital, de 1940 à 1967. Cet hôpital, abrité dans un ancien château depuis le XIXe siècle semble une véritable forteresse. Les bâtiments sont séparés par des murs intérieurs que les patients vont démolir à la pioche avec joie, comme on le voit dans le film Politique de la folie réalisé à partir d’archives en 1989 par François Pain, Jean-Claude Polack et Danielle Sivadon.

Dès les années 1940, l’hôpital est ouvert aux villageois et les patients vont les aider dans les champs en échange du supplément de nourriture que cela permet par rapport aux rations officielles. Il n’y aura pas de surmortalité à Saint-Alban pendant l’Occupation. Certains patients vendent à l’extérieur les objets qu’ils confectionnent. Tosquelles et Jean Oury, qui le rejoint comme interne en 1947, poursuivent leur réflexion sur les rapports entre la folie et la création au vu des productions artistiques de plusieurs patients. Ils sont en relation avec Jean Dubuffet qui crée le concept d’art brut pour valoriser ces productions2.

À partir de l’exemple du poète Gérard de Nerval, Tosquelles met en avant le concept d’« existence esthétique » : la recherche toujours plus exigeante que mènerait celui qui est pris par sa folie, par son désir, rencontrerait des obstacles sociaux qui le conduisent à une fin catastrophique. Tosquelles souligne que, plus Gérard de Nerval va mal d’un point de vue social, plus il écrit bien, sa production culminant dans Aurelia, son dernier livre. Le vécu de la fin du monde dans la folie (titre de la thèse de médecine de Tosquelles) serait un vécu moteur, initiant cette recherche, et non un objectif. On rejoint là une remarque de Gilles Deleuze à propos des peintres dans son cours Sur la peinture.

Jean Oury, qui fut l’un des successeurs les plus remarquables de Tosquelles, était né en 1924, à la Garenne-Colombes en banlieue de Paris, commune marquée par la présence de l’usine d’automobiles de luxe et de moteurs d’avion Hispano-Suiza, originaire de Catalogne. Le lieu est marqué par les terrains vagues et les fortes inégalités entre les produits de l’usine et le statut des ouvriers, dont fait partie son père. Sa vocation de psychiatre vient lentement. Il entend une conférence de Tosquelles sur le marxisme dialectique à l’Ecole normale supérieure en 1947 et décide de faire son internat à Saint-Alban.

… à La Borde

En 1951, un psychiatre ami de Tosquelles lui demande quelqu’un pour diriger la clinique psychiatrique de Saumery près de Chambord. Il n’y a plus d’hôpital psychiatrique départemental depuis la guerre. Oury n’arrive pas à obtenir le matériel qu’il demande pour rendre ces vieux bâtiments aptes à sa pratique de la psychiatrie ; il menace de partir. Et il part effectivement – mais avec une trentaine de soignants et patients. Ils logent quelques temps dans des hôtels et trouvent le château de La Borde, dans un grand parc, qui peut faire l’affaire. Un accord est trouvé avec les propriétaires. Les soignants collaborant avec Oury sont pour certains des amis qu’il connaît depuis la fin des années 40 par la fréquentation des auberges de jeunesse, modèles d’organisation collective de la vie quotidienne à l’époque. Parmi eux Félix Guattari, qui est encore étudiant à Paris, et qui va devenir l’administrateur de La Borde.

À La Borde se met en place la pratique inventée par Tosquelles. Psychanalyse avec les patients et les soignants au cœur de la clinique, ateliers de fabrications diverses, invitation d’artistes, d’intellectuels, de militants politiques à participer à la vie de la clinique. Oury et Guattari s’attachent à ce que ne s’institue pas une routine, et pour cela, dissocient les rôles, les fonctions, les statuts par un système de roulement intitulé la grille : en abscisse, toutes les fonctions à remplir au jour le jour ; en ordonnée, tous les noms des soignants et des patients ; et on organise la coïncidence chaque jour. Certaines fonctions demandent des compétences particulières comme la cuisine : on veillera à ce que le cuisinier ne soit pas de cuisine tout son temps mais participe à une autre activité de son choix.

C’est assez compliqué de faire la grille, car le contrat avec la sécurité sociale implique une série de compétences bien précises. Le nombre des infirmiers diplômés par exemple est défini, et certains infirmiers ont de la difficulté à s’appeler moniteurs pour se fondre dans le lot de tous les soignants. C’est pourtant cette appellation qui a été gardée, et celle de pensionnaires plutôt que patients. Tous les ans au mois d’août, une kermesse fait venir des amis de nettement plus loin, et élargit le soutien. L’administration de la clinique implique de ruser avec toutes les règles, interdictions, obligations que produit à profusion l’Agence régionale de santé. Le dernier exemple en date est celui de la cuisine. Théoriquement il faut acheter des plats individuels préparés sous cellophane pour que ce soit hygiénique ! Fini la cuisine ouverte aux patients, où certains viennent proférer des choses très intéressantes. Plus possible l’atelier pâtisserie que j’y avais fait en 1970. Fini du moins dans la cuisine. Un atelier pizza s’est reconstitué un peu plus loin. C’est le règne de la ruse, de la métis, comme on dit en grec, du tissage entre obligation et liberté.

L’équité dans un monde en folie

Saint-Alban et La Borde ont essaimé dans toute la France, tissé avec la politique de secteur qui prévoit maintenant peu d’hospitalisations et beaucoup d’activités de jour, tissé aussi avec les pratiques médicamenteuses (les neuroleptiques ont été découvert dans les années 1950 et se perfectionnent), qui ont raccourci les séjours et donné moins d’importance à la vie collective. L’ensemble des institutions psychiatriques qui se réfèrent à la psychothérapie institutionnelle se caractérisent par l’existence d’un club soignants-patients ; ces clubs sont fédérés dans le TRUC, Terrain de rassemblement pour l’utilité des clubs, qui se veut un espace collectif « fondé sur l’esprit club et garant de l’équité soignants-soignés : chacun a les mêmes droits de parole, de décision avec le souci d’une transversalité du “pouvoir” située en dehors des statuts. C’est un espace imaginé pour faciliter la rencontre mais qui n’est pas décisionnaire » (extrait du manifeste du TRUC)3.

La politique gouvernementale de ces dernières années a tendu à étouffer l’initiative des clubs, par une réduction progressive des moyens, des rémunérations, et surtout, de la taille des équipes, tout en faisant un appel public croissant à la santé mentale et à la répression des déviants. La psychothérapie institutionnelle a été muséifiée, exposée comme caractéristique d’un autre monde que nous aurions quitté. Mais si l’on suit Tosquelles, la folie propre à tout humain domine le monde plus que jamais. Elle anime de nombreux gouvernants. Comment dans ce cas la traiter ?

Trois revues publient les réflexions des soignants, patients, personnes quelconques qui se réfèrent à la psychothérapie institutionnelle : Institutions, née en 1986, qui fédère les associations culturelles créées dans les institutions psychiatriques à l’initiative de la psychothérapie institutionnelle ; Les nouveaux cahiers pour la folie, nés en 2010, qui ont une « fonction de passerelle entre des personnes impliquées dans différents bords de la folie » ; Chimères, créée en 1987 par Félix Guattari et Gilles Deleuze, avec le souci de déborder le problème du soin pour dévisager les folies dans le monde.

Vivre avec la folie, cela avait été l’expérience de François Matheron aux côtés de Louis Althusser, et ce qu’il nous a donné à lire après son AVC dans le texte L’homme qui ne savait plus écrire. François Matheron, qui avait été au cœur de la revue à ses débuts, est décédé en 2021 à la fin de la crise Covid.

Vivre avec la folie n’est pas seulement notre destin à toutes et tous. Comme le soulignait Tosquelles, cela semble chaque jour davantage être notre horizon commun, pour lequel nous sommes encore bien peu préparés.

1Prendre la politique et la culture de revers est ce que se propose la revue Multitudes dans sa définition. Au tennis on gagne par le revers et le service. S’il n’y avait que le coup droit il n’y aurait que de gentils échanges et pas de sport.

2Voir le dossier Icônes consacré par Multitudes à l’art brut dans le no 69 (2017) et la galerie parisienne de Christian Berst, qui s’est spécialisée dans l’Art brut mondial.

3Le numéro 95 de la revue Chimères, « Folies en partage », a été réalisé avec le TRUC.