Converger vers l’effondrement
Trajectoires et perspectives

Ce texte est un témoignage rendant compte, à travers quatre trajectoires biographiques, de la façon dont nous, trois enseignants-chercheurs en sociologie et une étudiante aux parcours très différents, avons été amenés à travailler ensemble sur l’effondrement. Notre coopération prendra notamment la forme d’une journée d’études intitulée « Questionner l’effondrement », prévue pour novembre 2019 à l’Université de Lille.

Après avoir chacun.e expliqué quel parcours nous a conduit.e à nous confronter avec la pensée de l’effondrement, nous poserons quelques jalons d’analyse pour expliquer la faible appréhension du sujet dans les sciences sociales et à l’université, avant d’esquisser des perspectives en matière de recherches et d’actions.

De la critique du développement à l’effondrement

Paul Cary : Les thématiques de l’effondrement occupaient, sous d’autres noms, une place dans la bibliothèque de mes parents. En particulier, ce sont les publications, par l’Encyclopédie des Nuisances, de textes de René Riesel, Baudoin de Baudinat ou encore les rééditions de Gunther Anders qui ont certainement aiguisé mon intérêt pour la question dès la fin des années 1990. Du point de vue de ma trajectoire intellectuelle, j’ai eu le privilège d’assister en 2002 au colloque chapeauté par Serge Latouche à l’UNESCO à Paris, « Défaire le développement, refaire le monde ». S’en sont suivi des lectures de la littérature post-développementiste, en particulier les ouvrages de Gilbert Rist et Arturo Escobar et une première publication sur ces questions1.

Cependant, c’est au début des années 2010 que les questions écologiques ont commencé à prendre de l’importance dans mes recherches. Ma participation à un projet interdisciplinaire et international lié à la gestion des ressources en eau dans la métropole de Recife (Brésil) a renforcé ma conscience du fait que l’effondrement était désormais moins une hypothèse qu’un processus en cours, dont le rationnement en eau dans les grandes métropoles était l’un des symptômes visibles. Un autre terrain brésilien autour des systèmes alimentaires alternatifs en août 2017 dans l’État du Minas Gerais a joué un rôle de détonateur : au détour d’une visite de terrain, la violence de l’exploitation minière dans un contexte social très tendu et avec des pressions anthropiques considérables sur l’environnement m’a proprement sidéré. Mes travaux ont alors approfondi la question du déni des sociétés par rapport aux processus qu’elles connaissent. En particulier à Recife, j’ai tenté, avec d’autres, de montrer comment la sédimentation de pratiques permettant de « faire avec » un manque structurel permettait au système métropolitain d’être résilient, quand bien même ces solutions ne font qu’accroître le problème, en particulier par la salinisation des aquifères profonds2.

Sur ce terreau fertile, deux textes importants doivent être mentionnés. Le premier est l’ouvrage de Jared Diamond de 20063 et en particulier son chapitre sur l’île de Pâques. Le second est la tribune écrite par Yves Cochet dans Libération en août 20174. J’ai d’ailleurs donné aux étudiants de L3 Sociologie le texte de Diamond à lire depuis de nombreuses années.

Si les thématiques de l’effondrement m’ont intéressé de longue date, je n’ai identifié les « collapsologues » sous cette appellation que récemment – à la demande d’une étudiante, co-auteure de ce texte, qui souhaitait travailler sur cette thématique dans la lignée des ouvrages de Servigne et al.5 et des réseaux comme Transition 2030. Les collapsologues ont le grand mérite de vulgariser les enjeux en développant une vision systémique – mais ils ne représentent pas de rupture nette par rapport à Anders ou à Dupuy6.

De la vitesse du changement

Yann Le Lann : Comme beaucoup, ma rencontre avec l’effondrement a pris la forme d’une rupture avec la façon dont j’appréhendais l’avenir. Cette mutation a été dans un premier temps extérieure à ma pratique de recherche. En tant que sociologue du salariat, la question écologique n’était pas présente jusqu’à récemment dans mes travaux. Mon intérêt pour la question de l’effondrement est lié à une réflexion sur la façon d’appréhender la possibilité d’un changement politique de société loin de mes préoccupations scientifiques.

J’ai longtemps été confiant en une forme de « solutionnisme » construit hors de toute réflexion écologique. Il ne s’agissait pas d’un solutionnisme technologique, mais plutôt d’un optimisme qui m’assurait que l’humanité pouvait dépasser le système d’exploitation et de dévalorisation que subit le genre humain. Ma patience politique était rendue possible par une critique inaboutie du système capitaliste, qui n’a pas saisi la rapidité de son action sur les systèmes climatique et biologique. C’est la rencontre avec la possibilité de l’effondrement, qui a profondément restructuré mes questions sur la temporalité de l’action collective.

La conscience de la catastrophe en cours, et de son caractère en partie irréversible, a dû emprunter de multiples voies. Comme pour beaucoup, les rapports du GIEC, ou du moins leurs traductions médiatiques, ont formé une sorte d’arrière-plan indispensable à ma prise de conscience. Mais je crois que ma conscience s’est ouverte à cette possibilité plus par des romans (La route) et des documentaires (Cash investigation) que par des lectures savantes, que j’ai longtemps laissées de côté.

Paradoxalement, c’est l’émergence des activités écologiques parmi mes amis et voisins (veganisme, agriculture urbaine, refus des usages du plastique, etc.) qui a achevé de crédibiliser l’hypothèse de l’effondrement. La faiblesse des échelles, et du nombre de personnes qui se mobilisait, venait renforcer les doutes issus de ma propre difficulté à changer de mode de vie. Ces constats remirent profondément en cause une partie des certitudes sur notre capacité à réagir « à temps » face au désastre écologique en cours. Sans que je comprenne totalement comment, les questions de mutation écologique sont devenues fondamentales alors qu’elles étaient éloignées de mes recherches sur les systèmes de protections sociales et le rapport salarial.

Les dimensions psycho-sociales
de l’effondrement : l’impossible persistance
du monde et de l’individualisme optimiste

Nadia Garnoussi : Ma « rencontre » avec la pensée de l’effondrement est tout à fait récente. Elle s’est d’une part « naturellement » accrochée à un ensemble de convictions personnelles, relevant de ma sensibilité libertaire, et d’autre part elle est venue réactiver des réflexions issues de mes travaux sur la culture psycho-spirituelle, puis sur la santé mentale. Il me semble que l’entrée dans cette pensée de l’effondrement ne peut qu’entremêler des logiques relevant de ces deux plans, personnel et scientifique, voire déstabiliser la distinction que nos mondes académiques entretiennent entre les deux.

Ma thèse a porté sur le développement d’une offre de culture mêlant la spiritualité, la psychologie, la philosophie pratique et le développement personnel à partir des années 1990. Je m’intéressais ainsi à un objet quelque peu méprisé, car recouvrant des formes de vulgarisation, de bricolage, de simplification, portées par des personnalités médiatiques marginalisées par les orthodoxies académiques. Aujourd’hui, le regard porté sur ce type d’objet a nettement évolué, tant cette culture psycho-spirituelle est devenue centrale. Pour ma part, je n’avais pas d’affinité avec elle mais je la prenais « au sérieux », car j’y voyais une expression forte de la transformation du régime des utopies dans nos sociétés « libérales-progressives ».

En particulier, cela permettait de fournir un éclairage sur un certain rapport au monde, surtout présent parmi des classes moyennes intellectuelles – au sens d’A. Gouldner – dont les valeurs s’étaient forgées au sein des mouvements de libéralisation des mœurs et de la contre-culture des années 1960-1970. Représentées au sein des professions de l’éducation, de la santé, du social, elles ont construit un style de vie où l’idéal d’émancipation individuelle s’est redessiné via la lecture psychologique et relationnelle des rapports sociaux, ramenant ces derniers à des enjeux de bien-être et de droit des personnes à se réaliser suivant leurs aspirations profondes.

L’optimisme qui avait accompagné l’essor de cette culture psycho-spirituelle dans les années 1990 s’est considérablement tassé, à mesure que sa valorisation de la perfectibilité individuelle se heurtait aux malaises croissants, imputables à l’affaiblissement des solidarités et des protections collectives, ainsi qu’à la conviction d’une dégradation inévitable du monde. Par exemple, dans une recherche récente sur les récits du vécu dépressif parmi les classes moyennes intellectuelles, j’ai cherché à mettre en évidence les manières dont ces acteurs, revendiquant pour la plupart leur engagement dans un travail de compréhension et de transformation de soi, formulaient en même temps une critique des impasses de l’individualisme et des contraintes de productivité et de performance.

Je crois que la percée de la pensée de l’effondrement n’est pas étrangère à l’épuisement des formes et des supports de l’individualisme libéral-progressif, tel que j’ai pu l’étudier au travers de la culture psycho-spirituelle. En effet, cette pensée dégage un espace pour exprimer l’impossibilité du maintien ou de la persistance du monde tel qu’à la surface il apparaît encore.

De la nécessité de comprendre
à la découverte du catastrophisme

Alexandra Célié : Deux années après le baccalauréat, lorsque j’ai effectué un BTS Commerce International, j’ai constaté que le modèle financier et économique mondialisé n’était pas soutenable vis-à-vis des quantités de ressources disponibles sur Terre. J’ai donc décidé de m’orienter vers des études longues afin de comprendre davantage les processus régissant les individus entre eux en faisant de la sociologie et de l’histoire. En 2016, lors d’un cours de Licence 3 Sociologie Histoire, « Économie solidaire et développement durable » donné par Paul Cary, j’ai découvert les textes de Serge Latouche7 sur la décroissance et de Jared Diamond sur l’Île de Pâques. J’ai ensuite assisté à une conférence vidéo animée par Jared Diamond présentant les facteurs déterminant l’effondrement ou non des civilisations antérieures. C’est à ce moment que le rapprochement entre l’état actuel de notre civilisation et la perspective d’un effondrement imminent m’est apparu. La perspective d’un effondrement de notre société a été difficile à encaisser.

J’avais laissé de côté cet objet d’étude, avant de rencontrer un étudiant ingénieur en juillet 2018, lors d’une réunion organisée par l’association Générations Cobayes. Nous échangeons donc autour du fonctionnement des sociétés modernes et, alors que je lui parle de Jared Diamond, il me conseille la lecture du livre de Pablo Servigne et de Raphael Stevens, intitulé Comment tout peut s’effondrer. La lecture de ce livre m’a donné envie d’effectuer, cette année, un mémoire sur le sujet. En effet, l’étude de ces bouleversements en cours et à venir me semble primordiale afin d’envisager avec lucidité l’avenir. De plus, la prise en compte de ces informations modifie grandement mes projets de vie. Au départ, ce choix de sujet de mémoire m’a beaucoup affectée psychologiquement et je me suis interrogée alors sur la pertinence d’étudier une thématique si anxiogène. L’impression d’être au plus proche des causes premières de dysfonctionnement des sociétés humaines a déterminé l’intérêt intellectuel grandissant que j’ai éprouvé au contact de cet univers effondriste. Cette découverte bouleversante a participé à une transformation profonde de mon rapport au monde et à la mort.

Ma famille, mes amis et mes camarades de classe n’assimilaient pas, pour la plupart, les enjeux liés à la thématique de l’effondrement. Je pense que, de manière générale, étant tous davantage sensibilisés à l’écologie par les médias classiques que par des écrits scientifiques, ils ne mesuraient pas l’ampleur des conséquences catastrophiques liées au fonctionnement de la civilisation industrielle.

Quelques obstacles à l’émergence
d’une pensée de l’effondrement.

Cary, Célié, Garnoussi, Le Lann : Du point de vue de l’université et particulièrement au sein de la sociologie, les obstacles à la prise au sérieux de l’effondrement sont nombreux.

Premièrement, la sociologie s’est constituée comme discipline scientifique dans la lignée du positivisme du XIXe siècle. En particulier, et cette défiance s’est accrue à la fin du xxe siècle, la sociologie a rejeté les approches liées à la philosophie et leurs prétentions totalisantes, au profit d’un savoir empirique objectivé. Dans ce cadre, les questions de philosophie morale ne constituent pas le premier plan de la discipline, plus occupée à souligner le sens différencié donné par les acteurs aux différents phénomènes auxquels ils sont confrontés dans les différentes sphères de leur existence. En outre, et dans un parti pris constructiviste, nombre de sociologues n’ont guère considéré la nature ou l’environnement que comme un arrière-plan ou un construit social, en relativisant la portée des phénomènes écologiques loin derrière les questions de représentations, de dominations ou d’identités. Enfin, la défiance des sociologues à l’égard de toute prévision ou projection est notoire. Dans ce cadre, tout discours eschatologique est étudié en tant que phénomène social, indépendamment d’ailleurs des données objectives qui le soutiennent. D’une certaine manière, en reprenant le raisonnement de Martuccelli8, on pourrait résumer en disant que, puisque les sociétés se fixent des limites imaginaires, actuellement pensées en termes de « seuils », et que ces seuils sont des construits sociopolitiques, la question des limites physiques de la planète n’est pas une question sociologique.

Deuxièmement, le mode de fonctionnement de l’université est en soi assez peu compatible avec l’engagement dans la sobriété. La mobilité des enseignants-chercheurs est extrêmement valorisée : colloques internationaux, invitations comme professeur invité, présences en de multiples instances (comités de sélection, jurys, comités de rédaction) hors de son université sont autant de bons points dans l’évaluation des carrières, sans parler des séjours de terrain réalisés bien souvent à la va-vite dans des pays étrangers. En outre, la forte individualisation que symbolisent le publish or perish ou la quête individuelle des distinctions (et notamment des primes) n’est pas de nature à faciliter le travail collectif. Enfin, les consommations matérielles semblent bien souvent un indicateur de puissance, indépendamment des besoins, et les montagnes de déchets (plastiques, restes de repas lors des buffets sous-traités, etc.) s’accumulent aux portes de nos bureaux. Troisièmement, les réactions des étudiants ou plutôt leur absence ont parfois été déconcertantes. La lecture du texte pourtant frappant de Cochet depuis deux ans dans des cours de plusieurs dizaines d’étudiants n’a pas déclenché d’effets particuliers : tout au plus quelques sourires gênés et de rares signes de malaise, l’indifférence dominant. On peut interpréter ces (non-) réactions de deux manières. D’une part, on y voit les signes d’un déni, certainement alimenté par la multiplication des messages d’alerte médiatique alors même que, au quotidien, les étudiants perçoivent peu les transformations de l’environnement. D’autre part, l’enseignement universitaire et son fractionnement disciplinaire tend certainement à découpler les textes étudiés du monde réel. Tous les matériaux deviennent alors des supports équivalents, qu’ils traitent des raffinements de la notion de socialisation ou de la fin du monde. Malgré cette double déréalisation, des étudiants, plus nombreux que par le passé, s’orientent vers des formes de déconnexion (valorisation de la transition, de la permaculture entre autres).

Perspectives

La pensée de l’effondrement ouvre de nouvelles perspectives en matière de luttes sociales. En effet, en raison de son hétérogénéité, elle conduit à des postures politiques et à des conceptions de notre prise sur le monde très différentes voire antagonistes, dès lors qu’il s’agit par exemple de penser le capitalisme et les formes de résistance, de luttes, ou de fuite, qu’il faudrait lui opposer. Et si l’effondrement est une manière de rompre avec l’évidence des droits dont l’homme dispose sur la nature et sur le vivant, cela n’élimine pas la question des postures individuelles ou, de manière plus générale, du sens que l’on donne à l’individualité.

C’est là tout un domaine à explorer. En effet, l’hypothèse de l’effondrement se heurte à des résistances profondes, liées à l’attachement aux sécurités individuelles, lesquelles maintiennent l’adhésion minimale au modèle économique et politique dominant. Simultanément, et ce sera sans doute un aspect déterminant dans l’évolution de cette pensée, elle signale de nouvelles manières d’impliquer l’individu, en rendant visible des expériences de type traumatique, notamment via la prise de conscience des processus destructifs dans lesquels les sociétés humaines se sont engagées.

Penser l’effondrement conduit à repenser l’articulation entre les cheminements biographiques individuels et l’engagement dans une dynamique collective très diffuse, qui a décroché des luttes sociales traditionnelles et des corps intermédiaires sur lesquels elles s’appuyaient. Cela suppose également de mesurer la diversité des options pratiques que les interprétations politiques de l’effondrement produisent. Avec des renouveaux de pensées révolutionnaires plus anciennes mais aussi des hybridations idéologiques qui voient s’articuler des aspirations et des propositions forgées dans différentes cultures et alternatives politiques.

Nos perspectives de recherche et de militantisme empruntent maintenant trois voies complémentaires.

La première renverrait à une forme de pessimisme qui ne cède pas à la résignation. D’un côté, l’analyse du déni ouverte par Jared Diamond s’est confirmée tellement abruptement dans les enquêtes de terrain que le pessimisme prévaut. La gravité de la situation n’a que peu d’effets sur les mesures adoptées, et ce d’autant plus que les populations sont résilientes. Le « schisme de réalité9 », ce décalage entre les mesures annoncées dans les sommets internationaux et l’absence de transformation des modes de vie, semble s’accroître avec le niveau des connaissances objectivées. Certes, l’ensemble des mobilisations, en particulier autour des questions de justice environnementale ou d’écologisme des pauvres10, ont pu produire des effets. Certes, on observe dans le développement de systèmes alimentaires alternatifs des potentialités évidentes. Pour autant, face au verrouillage institutionnel actuel et aux tensions géopolitiques sur les ressources, ces mobilisations semblent bien trop petites et fragmentées. D’une certaine manière, si la nécessité d’une relocalisation de la production et des formes de décision apparaît impérieuse, on voit mal comment elle pourrait s’articuler avec des États de plus en plus autoritaires. De l’autre, dans une perspective finalement assez proche de celle de la transition défendue par Hopkins, et à défaut de croire en la possibilité d’une transformation d’ampleur, ce sont les questions autour de la relocalisation et du ré-encastrement – au sens de Polanyi – des activités économiques (coopératives de consommateurs, systèmes alimentaires alternatifs), qui occupent certains d’entre nous. En ce sens, il s’agit d’étudier et de participer aux expériences qui tentent collectivement de construire des modes de coopération ancrés localement, dont on suppute qu’elles peuvent préfigurer une réponse certes incomplète à l’effondrement en cours.

Une autre perspective est de s’intéresser aux mouvements sociaux liés à ces questions, tout en réinterrogeant les cadres intellectuels qui leur sont rapidement imposés. Suite à la manifestation du 17 septembre 2018 pour agir contre le réchauffement climatique, l’un d’entre nous a décidé de reconfigurer une partie de sa pratique de recherche pour tenter de comprendre la manière dont la conscience de la catastrophe présente et à venir pourrait déboucher sur des mouvements sociaux nouveaux. La représentation donnée par les médias d’un mouvement citoyen « interpellant » le politique posait en effet problème. La question de l’identification des qualités sociales et politiques des personnes mobilisées était écrasée par les figures du citoyen engagé face à l’inertie des représentants ou du jeune face aux adultes irresponsables. Outre la négation des identités sociales et salariales, classique dans le traitement de ce type de mobilisations, c’est aussi la mise en scène d’une opposition interne au mouvement écologiste qui interrogeait. La gestion de l’urgence climatique prenait des horizons d’action extrêmement différents. Ils étaient souvent réduits à un antagonisme entre les soutiens d’une politique des « petits pas », pour lesquels les mutations des pratiques des consommateurs seraient l’horizon privilégié, et les partisans d’un grand soir écologiste. En rejouant l’opposition du xxe siècle entre réforme et révolution, ce dualisme semblait faire l’impasse sur de nouvelles articulations naissantes qui, loin d’opposer l’initiative individuelle et la conscience des enjeux globaux, les font entrer dans une relation de renforcement mutuel. Pour comprendre comment des éthiques de la consommation, de la production et du déplacement se mêlent désormais à une pratique de la manifestation et de la grève, s’est mis en place un collectif de chercheurs qui tente de recenser les rapports au temps et à l’action politiques quand des mouvements sociaux se proposent de conjurer l’effondrement.

Enfin, l’exploration sur le terrain des mouvances effondristes peut mener au dépassement du simple statut d’observateur. La participation à des actions concrètes peut aller de pair avec l’observation, dans une perspective d’alerte des populations à propos de l’effondrement d’une part, pour constituer un mouvement à même de redéfinir le rapport de force avec les pouvoirs publics, de l’autre. Au-delà de la recherche universitaire, l’envie de s’engager collectivement a pu prendre le dessus et l’un d’entre nous a contribué au lancement d’un groupe local lillois du mouvement Extinction Rebellion.

Quatre grandes exigences énoncées en 2019 pour la France structurent le mouvement : « la reconnaissance de la gravité des crises écologiques et une communication honnête sur le sujet » ; « la réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée » ; « l’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant » ; « la création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable11 ». Les militants, pour parvenir à leurs fins, ont décidé d’opter pour la désobéissance civile non violente pour faire masse et sont prêts à aller en prison si nécessaire. En France, le mouvement est soutenu par des figures publiques de la sphère effondriste comme Pablo Servigne, Corinne Morel-Darleux, Jean-Baptiste Fressoz12. Résolument inclusif (« nous accueillons chaque personne » ; « nous ne tenons pas de discours moralisateur »), le mouvement prône un changement socioculturel d’ampleur (« une culture régénératrice ») et parie sur une action décentralisée, laissant de l’autonomie aux groupes locaux.

1 Cary Paul, 2003, « Les développements ambigus de l’après-développement », Géographie Économie Société, Paris, vol. 5, n° 3-4, p. 421-436.

2 Cary Paul, 2018, « Un déni public » in Cary Paul, Giglio Armelle et Melo Ana (dir.), Affronter le manque d’eau dans une métropole, Villeneuve d’Ascq, Presses du Septentrion, p. 141-152.

3 Jared Diamond, 2006. Effondrement, Paris, Gallimard.

4 Yves Cochet, De la fin d’un monde à la renaissance en 2050, Libération, 23 août 2017.

5 Pablo Servigne et Raphaël Stevens, 2015, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Seuil, Collection Anthropocène.

6 Par exemple Gunther Anders, 2002. L’obsolescence de l’homme, Paris : Éditions de l’encyclopédie des nuisances et Jean-Paul Dupuy, 2004. Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, Points.

7 Serge Latouche, 2015, « Une société de décroissance est-elle souhaitable ? », Revue juridique de l’environnement, vol. 40(2), p. 208-210.

8 Danilo Martuccelli, 2014. Les sociétés et l’impossible. Les limites imaginaires de la réalité, Paris, Armand Colin.

9 Stefan Aykut, et Amy Dahan, 2015, Gouverner le climat ? Vingt années de négociations internationales, Paris, Presses de SciencesPo.

10 Joan Martinez Alier, 2014, L’écologisme des pauvres, Paris : Institut Veblen / Les petits matins.

12 Même si ce dernier a publié une tribune critique de certains dangers de la « collapsologie ».

Yann Le Lann

est maître de conférences au CERIES. Ses recherches se développent à la croisée de la sociologie du salariat et des mobilisations sociales. Il coordonne le collectif Quantité Critique qui recense les qualités sociales et politiques des participants aux actions collectives comme les marches contre le réchauffement climatique ou les Gilets Jaunes.

Paul Cary

est maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille, chercheur au CERIES (Centre de recherches individus, épreuves, sociétés). Ses travaux s’intéressent aux alternatives économiques et politiques en prêtant une forte attention aux territoires dans lesquels elles s’inscrivent, en particulier au Brésil et dans la métropole lilloise. Il vient de publier en 2018 (avec Armelle Giglio et Ana Melo), Affronter le manque d’eau dans une métropole. Le cas de Recife (Brésil) aux Presses du Septentrion.

Nadia Garnoussi

est maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille, membre du CeRIES. Elle mène des recherches sur le champ de la santé mentale, au travers des politiques publiques, des pratiques thérapeutiques, des expériences des troubles mentaux et de leur mise en récit. Au travers de ces différents angles, elle cherche à mettre en évidence les évolutions des normes et des valeurs liées à la construction de l’individualité positive, ainsi que le changement des régimes de sens qui répondent et/ ou résistent à la rationalisation de la vie sociale et de la conduite de l’existence individuelle.

Alexandra Célié

a 26 ans. Originaire de la banlieue parisienne, elle a grandi à Lille. Après un BTS commerce international, elle est partie vivre à Berlin puis a réalisé un service civique avant de valider une licence de Sociologie parcours histoire. Actuellement en master Intervention et développement social à l’Université de Lille, elle s’investit en parallèle auprès d’associations militantes et de mouvements écologistes.