100. Multitudes 100. Automne 2025
Articles 100.
Les numéros

Féminismes
Femmes, féminismes, genre

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C’est dans son numéro 7 de 2001 que Multitudes affiche pour la première fois son intérêt pour les mouvements féministes, à travers une mobilisation emblématique dont la forme d’appel à la paix par l’union des femmes de camps antagonistes a essaimé dans le monde entier : le regard est porté sur le cas particulier des « femmes en noir » à Jérusalem qui luttent contre l’occupation israélienne et pour deux États avec les femmes palestiniennes. Puis dans le no 9 de 2022, l’importance des femmes dans l’économie solidaire, leur forte présence à Porto Allègre sont soulignées. Dans le no 11, une perspective critique du féminisme institutionnel débute vraiment avec un article concernant « L’ONU des femmes », ligne d’analyse qui va devenir constante dans la revue et largement nourrie de contributions variées, alors même que le « féminisme onusien » reste jusqu’à maintenant central, peu attaqué et ne fait l’objet que de très peu de travaux.

Trois Majeures vont ensuite être réalisées avec mordant et brillance, appréhendant les transformations sociales décisives qui touchent les sexualités, dans leur diversification et leur marchandisation : la condition des femmes qui bénéficie de nouvelles valorisations, les identités et les statuts sexués qui volent en éclats et se multiplient. Les titres des Majeures illustrent l’état d’esprit des initiatrices et leur volonté de s’écarter des féminismes d’État qui pointent et ne feront que se développer pour absorber la dimension fondamentalement contestataire du féminisme originaire. Féminismes, queer, multitudes pour le no 12 de 2003 montre la multiplication des courants féministes, les contradictions qui germent avec l’incise fondamentale que concrétise la pensée queer. Politiques du care dans le no 37-38 de 2009 introduit une thématique devenue essentielle, inesquivable dans le contexte présent de crise climatique et environnementale, et donne à lire des auteures des USA alors peu accessibles. Le soin depuis la pandémie de Covid 19 devient un mot d’ordre mondial qui se développe à toutes les échelles et s’étend aux règnes animaux et végétaux. Gouines rouges, viragos vertes pour le no 42 de 2010 fait le bilan de 40 années de militantisme après la naissance du Mouvement de libération des femmes et dessine des avenirs multiples.

Entre ces trois numéros phares, qui témoignent d’une avance de la revue sur des problématiques qui vont se publiciser ultérieurement et s’affirmer comme des domaines de réflexion à part entière, une dizaine d’articles mettent en avant en particulier des pièges tendus aux féministes qui deviendront 20 ans après notoires. Prenons en pour exemple les impositions racialisantes de la démocratie sexuelle qui se verront consacrées et amplifiées avec les féministes de droite dont l’audience ne cesse d’augmenter, en raison de leur argumentaire anti-migrants et antimusulman, qui trouve des oreilles favorables dans le gouvernement lui-même en 2025. D’autres articles suivent les femmes à travers leurs grèves, leur précarité, leur position épistémologique avec les savoirs situés à cette époque encore balbutiants en France, les devenirs trans appréhendés dans leurs diverses dimensions symboliques et corporelles, les drogues, les migrations et le travail du sexe, ainsi que la guerre – surtout celle du Moyen Orient que chronique, dans chaque numéro depuis la création de la revue, Giselle Donnard, disparue en 2006.

À partir de 2011, on ne compte plus les articles qui abordent le champ des femmes, des féminismes (au pluriel), du genre, du sexe et des sexualités, tant ils sont nombreux. De nouveaux dossiers anticipent et élaborent des idées appelées à devenir des opérateurs cruciaux d’analyse du présent. Citons le no 47 de 2011 Femmes, ONG, genre, qui décortique la manière dont l’item femmes est désormais un outil déterminant de la bonne gouvernance du capitalisme qui s’appuie de plus en plus massivement sur les Organisations Non Gouvernementales comme relais idéologiques, économiques, politiques et financiers, amoindrissant le pouvoir des États. Le no 67 de 2017 est consacré aux écoféminismes dont il met en scène la pluralité des inspirations et des objectifs et le renouvellement du féminisme des années 70. Le no 79 de 2020 sous le titre Le patriarcat bouge encore interroge les aventures historiques du mot patriarcat, passé de notion à concept et slogan, en dévoilant les différentes conceptions du monde et de la personne qu’il recouvre, entre psychologie, développement personnel, d’un côté, économie et politique, de l’autre, à travers le féminisme matérialiste.

Ces trois dossiers – soulignons-le car c’est important – regroupent des auteur·es aux points de vue variés, éventuellement opposés ; ils permettent au lecteur et à la lectrice de forger sa propre réflexion sans être trop matraqué·e par un monisme idéologique fréquent sur le terrain sensible des féminismes et de leurs déchirures de plus en plus grandes et visibles, que la revue affronte directement, voire devance en laissant se développer des options idéelles rivales. Le féminisme décolonial, le féminisme islamique, la prostitution sont en effet quelques-unes des questions qui, sous l’influence des medias et des partis politiques, ont considérablement divisé les féministes en France mais aussi dans le monde entier. En prenant position avec des titres parfois provocants comme Prenons soin des putes en 2012 dans le no 48, la revue continue à briser les conformismes d’un féminisme bienséant, acceptable par les autorités, convenant aux progressistes modérés. Affirmer la liberté de choix des femmes jusque dans la prostitution, soutenir que l’usage de leur corps leur appartient, y compris dans sa mise en vente, cela casse une morale féministe univoque qui s’oppose dans le même moment aux formes de jouissance transgressive du BDSM et d’autres pratiques sexuelles.

Parce que les féminismes ne constituent pas des isolats intellectuels, parce qu’ils s’inscrivent dans des conjonctures nationales et internationales spécifiques, ils sont donc imbibés des enjeux qui traversent une période donnée. La moralisation de la société – qui semble croître avec ce qui se donne à interpréter comme une immoralité flambante de la financiarisation du capitalisme – se répercute dans les fractions des féminismes sous des formes à la fois de conservatisme et d’ouverture aux altérités. Décoloniser le féminisme, le sortir de sa gangue initiale apparait d’autant plus nécessaire que les crimes enfouis de la colonisation sont de plus en plus dévoilés.

Dans le même moment sont ignorés certaines mobilisations féministes dans des pays non-occidentaux, tandis que d’autres sont placées sous le feu des projecteurs. Les projections sont contradictoires et la revue évolue au rythme des défis intellectuels les plus saillants. Les attentats islamistes et leur contrepartie étatique de rigidification de la laïcité à travers des lois de plus en plus restrictives, l’islamophobie qui grandit avec l’extrême droite conduit Multitudes à vouloir déblanchir le féminisme – comme d’ailleurs l’ensemble des visions coutumières en jeu – le colorer en mettant en évidence certains de ses aspects de blanchité, à épouser son hétérogénéité intrinsèque. Les féminismes, y compris religieux, sont tous légitimes dès lors qu’ils entendent sortir les femmes des carcans comportementaux et psychiques socialement imposés, les en libérer, ce qui – doit-on le rappeler ? – va à l’encontre des tendances réactionnaires d’extrême droite, qui se revendiquent comme féministes en prônant la famille, la différence complémentaire et naturelle des hommes et des femmes, l’hétérosexualité et autres normes archaïsantes.

Portée par sa dynamique actuelle, Multitudes devrait dans l’avenir poursuivre sur sa lancée d’un féminisme fondamentalement critique et internationaliste, ouvert à toutes ses nouvelles germinations minoritaires. En démasquant avec vigilance les embuscades que dressent les gouvernements, les États, les agences internationales, les associations qui entendent parler au nom des femmes et les soutenir, la revue entend continuer à documenter la situation des femmes où qu’elles se trouvent et à faire connaitre leurs révoltes et leurs soulèvements. Les ornières qui guettent les femmes n’ont jamais été aussi nombreuses, car les féminismes sont devenus une marque et une ressource de marché, non seulement économique et financière mais aussi politique. Le nationalisme, l’identitarisme (avec leurs variantes fémonationalistes et homonationalistes) convoquent les femmes à des spécifications qui les ré-enferment dans des inégalités séculaires. Sous des revendications qui semblent si justes, la renaturalisation de la condition féminine pointe souvent, et les focalisations victimaires accentuent des processus de revalorisation apparente qui in fine ramènent les femmes à leurs fonctions reproductives. Le care, de ce point de vue, peut constituer un véritable guet-apens pour les femmes, tant cette prescription aujourd’hui déterminante leur est présentée comme consubstantielle. L’appel à un revenu universel, cher à la revue, n’est pas sans danger latent pour les femmes non plus, comme l’équipe de la revue, consciente des risques, l’a déjà mentionné à plusieurs reprises.

Une attention permanente aux contradictions internes aux logiques et aux processus, un regard contextualisé et replacé dans la configuration globale, des analyses politiques sur le rôle des femmes et la manière dont l’item femme est agité comme un hochet, continueront à guider Multitudes. Dans le monde présent où les attaques contre le genre et les LGBTQ+ se multiplient et où la guerre menace partout, tandis que la place des femmes est louangée sur un mode traditionnaliste ou déplorée dans une éternité de souffrances, et tandis que les stéréotypes sont amplifiés par les réseaux sociaux, obligatoire est le combat contre l’essentialisation de la féminitude, quelle que soit sa couleur.