La Majeure du no 5 de Multitudes, daté de mai 2001, avait pour titre : Propriété intellectuelle – Logiciel libre – Des subjectivités de l’internet. Il y avait notamment dans ce dossier deux articles de Richard Stallman, initiateur du mouvement du logiciel libre qui a lancé avec d’autres en 1983 la licence publique générale GNU, connue aussi sous le sigle GPL.
Avec le recul, ces deux papiers d’il y a presque une génération n’ont aucunement perdu de leur justesse. Car ce que disait à l’époque Stallman, il continue plus que jamais à le clamer, alors que les géants de la tech s’abritent derrière une version partielle et partiale de l’open source pour justifier de leur emprise sur les données et autres contenus de la toile et des réseaux sociaux, sans contreparties ni respect des auteurs et autrices.
L’open source, dit-il aujourd’hui comme hier, est en effet « un substitut amoral et dépolitisé du mouvement du logiciel libre1 ».
Choisir le libre contre l’open source
Le libre cultive une dimension sociale et politique, un enjeu de liberté, d’égalité et de responsabilité. Permettant d’utiliser, d’étudier, de modifier et de redistribuer des copies, modifiées ou non, d’algorithmes ou d’œuvres numérisées, il défend une philosophie du partage et de la coopération.
À l’inverse, l’open source n’a qu’une dimension opérationnelle : s’il autorise gratuitement un usage, notamment des développeurs, c’est par souci pratique, pour permettre aux maîtres et possesseurs des outils du numérique de déréguler leurs marchés et de s’accaparer l’or noir des données personnelles.
Dans le dossier de mai 2001, suivi dans les numéros suivants de Multitudes par des sujets allant dans le même sens, l’article « Richesse, propriété, liberté et revenu dans le “capitalisme cognitif” » de Yann Moulier Boutang donnait déjà les clés de cette différence de philosophie fondamentale : « C’est précisément parce qu’elle ne se contente pas d’ouvrir l’accès au code source d’un logiciel que la licence GPL (copyleft) mise en place par la fondation pour le Freesoftware par Richard Stallman innove. Elle produit de la propriété sociale et collective en utilisant le droit commercial. Le copyleft n’est pas un régime d’ouverture du code source (open source), mais un droit de propriété particulier, un droit qui installe au cœur du droit privé, en utilisant les prérogatives que confère ce droit, un élément crucial du droit public : l’interdiction de privatiser à usage marchand les produits dérivés d’un logiciel laissé en copie libre. Ceci peut s’interpréter comme l’invention, dans le domaine du copyright et du brevet, d’un équivalent du droit moral de suite. »
Défendre les abeilles et les apiculteurs de la toile
Cette facette du numérique, d’une diffusion et d’une transmission des savoirs et créations sans aucune appropriation exclusive, n’a pas disparu. Malgré les jeux de dupe de l’open source tel que le pratiquent à discrétion les géants du net et de l’IA, elle se maintient dans le logiciel libre, les licences Creative Communs ou la licence Art Libre que portent l’artiste Antoine Moreau (Icônes du no 98 de la revue) et l’association Copyleft Attitude.
Ces dispositifs reconnaissent pleinement le droit d’auteur tout en imposant aux œuvres dérivées, copiées ou transformées, de respecter les mêmes règles de copyleft que leur original. Cette logique et cette esthétique du libre ne sont pas anticapitalistes, mais déconnectées d’un certain type de capitalisme prédateur : celui qui, au lieu de faciliter les usages, le partage et la diffusion des objets comme des connaissances, privatise systématiquement tous les biens matériels ou immatériels qu’il contribue à mettre en forme ou qu’il se contente de positionner dans ses vitrines commerciales sans possibilité de réparation hors de son imprimatur.
En 2001, juste après l’explosion de sa « bulle », le net restait indissociable d’une revendication de neutralité, d’accessibilité à toutes et tous sans frontières ni passe-droit commercial pour obtenir une meilleur bande passante ou quelque autre privilège payant. L’hypertexte, les forums ouverts et le peer to peer transformaient à nos yeux ce nouvel espace social en un immense territoire de connaissances librement partagées.
Et ce d’autant que lorsque nous transmettons une connaissance, nous ne la perdons pas. C’est un bien non rival. Il en est de même d’un fichier numérique. Parce qu’immatériel et sous format infiniment reproductible sauf à lui mettre un cadenas numérique, lui non plus n’est pas perdu lorsqu’on le donne, au contraire des biens dits rivaux, car matériels, comme une banane, un livre papier ou un meuble Henri IV.
Le libre, au contraire de l’open source, cultive cette dimension non rivale. Il crée des « externalités positives », à la façon des abeilles qui butinent les fleurs et enrichissent ainsi l’ensemble de l’écosystème, comme Yann Moulier Boutang l’a très bien théorisé.
Cette démarche-là, défendue par Multitudes, semble pourtant oubliée, ou plutôt effacée dans la confusion très intéressée du libre et de l’open source, au plus grand dépit de Richard Stallman.
D’où la gueule de bois de celles et ceux qui ont vécu l’aube du World Wide Web il y a une trentaine d’années. Comment le monde du numérique, auparavant si riche de ses abeilles et de ses apiculteurs, a-t-il pu être colonisé par des plantes carnivores de type hyper-
capitalistes et des prédateurs monopolistiques, voire techno-fascistes ?
Avec Cory Doctorow contre le rapt d’internet
L’arraisonnement du monde numérique s’est joué progressivement, notamment après l’explosion de la bulle internet au passage d’un millénaire à l’autre. Il a pris le visage avenant des applications pour smartphones, des réseaux sociaux et des plateformes des géants de la tech, espaces qui se constituent en autant de jardins clos tout à l’opposé de la philosophie de l’hypertexte. Ces techno-cocons se chargent de tout. Fermés à qui ne se serait pas inscrit au préalable, ces paradis de services au quotidien sont conçus pour recueillir les données de tout un chacun sans comptes à rendre.
Mais pourquoi serions-nous condamnés à cette situation de prédation ?
Encore vécu dans des marges qui restent importantes, l’usage du numérique sans péage ni fil de barbelés continue à être défendu par un personnage qui incarne aujourd’hui une opposition « consciente » aux monopoles des géants de la tech : Cory Doctorow. Il a la particularité d’être à la fois un auteur de science-fiction post-
cyberpunk et un activiste des libertés du net ayant bossé avec l’Electronic Frontier Foundation et pour les licences libres Creative Commons.
Dans un essai récent, Le Rapt d’internet, sous-titré « Manuel de déconstruction des Big Tech ou comment récupérer les moyens de production numérique », ce grand pourfendeur de « l’emmerdification algorithmique » explique comment, « il y a quarante ans, nous avons fait voler en éclats la législation anti-trust, favorisant ainsi la création de monopoles aux mains de médiocres idiots qui ne valent pas plus que leur prédécesseurs. »
Ce sont ces monopoles qui ont créé des jardins clos à la Facebook. Ils ont interdit leurs groupes et services aux personnes refusant de s’y inscrire et de leur laisser la propriété de leurs données, brutes ou retravaillées. Ils se sont réservés, en mode Apple ou Epson, l’exclusivité de la réparation des outils qu’ils proposent. Ils ont cassé l’éthique et les mécanismes d’interopérabilité entre acteurs et territoires du net. Bref, ils « n’ont pas inventé d’ordinateur hermétique à toute interopérabilité », mais des lois, des maquis inextricables de brevets, de copyrights ou de clauses de non-concurrence « qui rendent l’interopérabilité illégale, sauf lorsqu’ils décident de l’autoriser » en faisant payer la note très cher. Ils ont rendu le coût de sortie de leurs espaces privatisés hors de prix, que ce soit au travers de la perte de ses photos de famille ou de l’interdiction d’accès à sa liste d’amis ou plutôt de contacts, à ses communautés de proches ou de collègues2. Bref, ils ont transformé en prison soi-disant aimable ce monde numérique « où nous nous rencontrons, où nous formons des communautés et où nous nous mobilisons pour mener des actions collectives. »
Les entreprises de la Big Tech ont rendu l’espace commun du tout numérique inhabitable d’un point de vue éthique, social et politique. L’enjeu politique de Cory Doctorow est donc de faire pression, de mener des actions – pourquoi pas en pirate ? – pour qu’il redevienne habitable : « Il n’est pas plus important de reprendre le contrôle des technologies que d’éviter l’emballement du changement climatique ou d’en finir avec les violences et les discriminations sexistes, mais il est difficile d’imaginer comment nous mènerons ces deux dernières luttes (ou toute autre d’importance) sans une infrastructure numérique qui nous rassemble3. »
Il s’agit d’autoriser les interopérateurs, de faciliter l’utilisation de leurs outils, à la façon d’un HelloQuitteX4 plus généraliste. C’est une façon simple de s’attaquer aux trusts et aux monopoles, juste en se connectant et en agissant sur la toile sans passer par leurs systèmes et plateformes. Avec en perspective, même si ce rêve est inatteignable à l’ère de Trump, un changement des lois et de leur application.
Rendre possible l’impossible
Pourquoi et comment porter et transmettre cette vision, devenue semble-t-il minoritaire et qui pourtant est essentielle à des alter-futurs émancipateurs plutôt que réactionnaires ? Ne suppose-t-elle pas un immense travail de sensibilisation vis-à-vis des citoyens usagers, au centre des enjeux géopolitiques de l’hydre numérique ? Ceux-ci ont-ils d’ailleurs les moyens de se réapproprier leurs outils ? Ce mouvement pourrait-il libérer d’un même élan les esclaves et les humains réduits à l’état d’objets exploitables du nouvel empire hyper-capitaliste de l’IA et du tout numérique ?
Et si la raison d’être de Multitudes était non seulement de nous aider à penser l’époque, mais aussi d’accompagner les multitudes dans de tels combats, même et surtout s’ils nous semblent parfois perdus d’avance ? Rendre possible l’impossible : il n’y a guère de meilleur programme pour demain.
1« Richard Stallman : “l’open source est un substitut amoral et dépolitisé du mouvement du logiciel libre” » interview par Michael Guilloux, 28 octobre 2018 (www.developpez.com/actu/231162/Richard-Stallman-l-open-source-est-un-substitut-amoral-et-depolitise-du-mouvement-du-logiciel-libre-qui-n-ose-pas-defendre-la-liberte).
2Cory Doctorow, Le Rapt d’internet, « Manuel de déconstruction des Big Tech ou comment récupérer les moyens de production numérique » (2023), Caen, C&F Éditions, 2025, p. 10-11.
3Ibid., p. 31.
4Créé en janvier 2025 par des chercheurs français, HelloQuitteX permettait à l’utilisateur de transférer ses abonnés du réseau social X vers les plateformes Mastodon ou Bluesky, plus respectueuses de la vie privée et peu suspectes de connivences avec le populisme d’extrême-droite. Ce dispositif et ce mouvement sont désormais portés en France et à l’international par EscapeX (https://fr.escape-x.org).

