100. Multitudes 100. Automne 2025
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La street et les diagonales de la politique

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Les quartiers populaires sont une figure qui habite les pages de Multitudes depuis les émeutes urbaines de 2005. À cette époque, puis dans les années qui ont suivi, la revue a en effet été un des rares lieux où a pu s’exprimer un propos résolument tourné vers l’interprétation politique de ces « révoltes », mettant en lumière la logique de leur émergence dans le contexte d’un modèle républicain « déshabillé », avec leur langage politique propre1. Il ne s’agissait pas seulement de « comprendre avant de juger », mais aussi et peut-être surtout d’appréhender ce qui se passait comme la possibilité – justement à partir de cette « vie nue » mise au ban et réduite à l’improductivité silencieuse2 – de penser l’action politique dans des termes adaptés aux recompositions des sociétés occidentales contemporaines.

Révoltes urbaines

Cette position est difficile à tenir et à développer, d’un point de vue scientifique comme d’un point de vue politique, dans le contexte de stigmatisation d’une frange des classes populaires considérée comme dangereuse. La construction du problème de l’insécurité et son association permanente aux quartiers populaires, ainsi que la dépolitisation des émeutes ont ainsi abaissé la tolérance du corps social en direction des modes de vie populaires – et notamment en leur sein des déviances juvéniles, posant la question de ce que Robert Castel nommait un « déficit de citoyenneté » pour les jeunes des classes populaires. Comment dans ce contexte échapper aux accusations d’une culture de l’excuse, lorsqu’on s’intéresse à certaines pratiques sociales dans les quartiers, en tentant de mettre en lumière leur caractère revendicatif ?

Multitudes est maintes fois revenue sur cette difficulté à penser les écarts à la norme, définis conjoncturellement comme des « incivilités », à l’aune d’une colère ou d’une expression politique, dans un contexte de délitement institutionnel3. Les émeutes apparaissent ainsi, loin des discours éplorés sur l’anomie ou la « disparition de la politique », comme le point de départ d’une réflexion quant aux formes de mobilisation dans les quartiers populaires et leur difficulté à accéder à une forme de légitimité.

Cette discussion a bien entendu été relancée en 2023 avec la nouvelle séquence de révoltes ouverte par le décès du jeune Nahel Merzouk, abattu à bout portant par un policier à Nanterre : meurtre commenté « À chaud » par Yann Moulier Boutang et Anne Querrien4. Contrairement à 2005 (et on peut désigner ce phénomène comme paradoxal au regard de l’évolution du champ politique vers l’extrême-droite), la dimension politique des événements a été davantage évoquée. On peut y voir l’effet d’une politisation multiforme, issue des émeutes de 2005 mais inscrite dans l’historicité plus longue des mobilisations des quartiers populaires, historicité au sein de laquelle les révoltes urbaines – qui surgissent structurellement depuis les années 1980 en réaction à des violences policières – jouent un rôle moteur et incontournable. Comme dans les années qui avaient suivi la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, de nombreuses démarches associatives et politiques se sont affirmées en revendiquant la représentation des quartiers populaires.

Aller voter comme on part « en embrouille »

Ces démarches se sont manifestées de manière remarquable dans le champ électoral à travers des listes indépendantes issues des quartiers populaires, contredisant le discours éculé d’une « rupture » entre les quartiers et la politique. Par ailleurs, elles ont investi de nombreux champs de l’espace public, dans les médias (à travers le Bondy Blog, Fumigène, Quartiers Libres, ou Booska P), dans la culture, sur les réseaux sociaux où de nombreuses personnalités issues des quartiers populaires n’hésitent pas à prendre position sur les sujets politiques qui concernent les quartiers.

Cette « présence des absents » a permis de faire exister, en 2023 bien davantage qu’en 2005, un contre-discours qui complexifie à bon escient la lecture des émeutes comme expression politique. Entrevues ainsi, ces épisodes « exceptionnels » apparaissent comme la manifestation de colères, mais aussi de pratiques et de représentations très ordinaires, composante sans doute incontournable d’une identité politique propre aux quartiers populaires, qui se déploie dans des conduites politiques multiples, dans le champ institutionnel et en dehors.

« Le jour du vote, ce qu’il s’est passé, c’est que les petits ils se sont engrainés… ça s’est fait comme ça. On dirait qu’ils voulaient se faire un 2005, mais en mode bon délire…». De cet extrait d’entretien, récolté dans le cadre d’une enquête au long cours auprès de personnalités engagées dans les quartiers populaires, surgit le lien entre la mobilisation électorale dans les quartiers le jour du premier tour de la présidentielle 2022 et les émeutes de novembre 2005. En même temps qu’une revendication à « prendre part au jeu » s’y dessine une désacralisation du vote, et de la politique comme catégorie : on s’y investit de manière pragmatique, en dévoilant certains intérêts immédiats en jeu, et en remettant en cause la montée en généralité propre aux modes traditionnels de justification de l’engagement politique. La ressource que constitue l’appartenance au quartier, au groupe, est investie spontanément pour intégrer les modes d’engagement dans la vie publique qui, d’une certaine manière, s’horizontalisent : on va voter comme on part « en embrouille », comme on part en émeute.

Nous faisons donc face à un paradoxe, puisqu’il s’agit, d’un côté, de « sortir » du prisme des « violences urbaines » pour caractériser les quartiers et, de l’autre, de rendre compte de leur dimension politique, au sein d’une analyse élargie des modes de politisation et d’action politique formés dans les quartiers populaires. Il s’agit d’interroger ce que nous désignons par les termes d’action – ou de discours – politiques, en admettant que cette définition « coupe » un ensemble de pratiques que l’enquête permet de re-connaître, dans un dialogue contradictoire avec les catégories établies de l’action politique5.

Streetologie

À travers le concept de Streetologie6, nous formulons la proposition d’un cadre d’analyse qui accueille cette plasticité dans les modes d’engagement au sein de la sphère publique des quartiers populaires.

En reprenant le terme de street, dans la manière dont il est employé dans le langage ordinaire des quartiers en France7, nous choisissons d’évoquer un espace social et symbolique qui n’a pas seulement à voir avec le dehors : la street est ici un schème d’attitudes, parfois incarnées dans des lieux (un coin de rue, un vestiaire, un hall, une voiture comme un bureau administratif), parfois dans des discours et comportements. Leur portée politique, et la dimension réflexive produite par l’épreuve des discriminations, demeurent mésestimées.

Cette conception polysémique et mouvante du terme anglais de street n’est pas neuve : à travers son enquête inoubliable dans le North End de Boston, William Foote Whyte nommait déjà ainsi, dans les années 1940, cet espace physique et symbolique où s’articulaient modes d’organisation sociale, rapports aux univers sociaux extérieurs aux quartiers, concurrences individuelles et collectives, compétences situées et jeux politiques. On retrouve ici les réflexions de Felix Guattari qui, dans un passage de la Révolution moléculaire, s’aventure dans le monde des gangs à New-York pour aborder l’ambiguïté de la marginalité urbaine8. Les réponses inventées « au ras du sol » face aux problèmes du quotidien donnent à voir une pratique politique originale, d’autant plus inintelligible pour les « mouvements révolutionnaires » qu’elle redéfinit, à partir de l’expérience, le sens des priorités, affirme de nouvelles subjectivités, désarçonne les manières établies de faire de la politique.

Nous pouvons ainsi mettre à distance un ensemble de prénotions associées aux représentations qui visent, dans le sens commun, ces espaces sociaux et les « classes dangereuses » qui les occupent. Ces représentations, structurellement marquées par le racisme du spectre colonial, comme le note Anne Querrien9, sont renforcées par une définition répandue des « codes » de la rue, marquée par l’imaginaire du banditisme et de la marginalité : une définition en négatif des pratiques sociales dans les quartiers, appréhendées exclusivement du point de vue du manque, de la délinquance, de la violence plus ou moins justifiée. Renvoyés à ce prisme négatif, et aux fantasmes qu’il produit, les acteurs politiques des quartiers ont appris à contourner et à retourner ce stigmate. Le négatif n’est pas tant renversé en positif que revendiqué comme une ambivalence, un possible avantage lorsqu’il est érigé en expérience, et donc en connaissance.

Ambivalences et déplacements

Ces pratiques, et les lieux qui en sont l’espace d’expression, sont marquées par l’ambivalence entre une posture oppositionnelle et une aspiration à la reconnaissance, entre une éthique de la rupture et une volonté d’intégration, voire de survie. Des formes d’action et de représentation, entrevues dans le sens commun sous l’angle de la périphérie, révèlent une centralité qui déborde leurs protagonistes.

S’exprime ici une culture politique, ancrée dans l’expérience spécifique de la subalternité qui est celle des quartiers populaires français et des mondes de l’immigration, comme l’analysait Ahmed Boubeker10. Il serait peu crédible, au regard des conditions dans lesquelles cette culture se forme et se déploie, qu’elle ne remette pas en cause les modes établis d’énonciation et de dénonciation de l’ordre des choses. Cette confrontation est au cœur des processus de disqualification des modes d’engagement qui s’inscrivent dans le « code de la street », et des voies de contournement qu’empruntent par nécessité les actrices et acteurs politiques des quartiers.

Les émeutes qui ont ouvert ce texte apparaissent ici non pas comme un cas exceptionnel, mais comme un cas typique de ces conflits symboliques. On y a affaire à une recomposition nécessaire de l’ordre politique dont les métropoles ont déplacé ce qu’Antonio Negri nommait « les diagonales11 ». Et cela change durablement les manières de penser l’agir politique.

1Voir par exemple Yann Moulier Boutang, « Les vieux habits neufs de la République : En défense des émeutiers prétendument insignifiants », Multitudes no 23 (2005), et Ariel Kyrou, « Émeutes : chronique d’une politique-spectacle », Multitudes no 27 (2006).

2Judith Revel, « De la vie en milieu précaire : Comment en finir avec la vie nue », Multitudes no 27 (2006).

3Éric Marlière, « Révoltes urbaines 40 ans après : Ce qui change… et surtout ce qui ne change pas ! », Multitudes no 94, (2024).

4Yann Moulier Boutang et Anne Querrien : « Après le meurtre de Nahel à Nanterre ». Multitudes no 92 (2023).

5Voir Ulysse Rabaté, « Subalternité et invention politique dans les quartiers populaires. À partir des travaux de Daho Djerbal », Multitudes no 84 (2021).

6Ulysse Rabaté, Streetologie. Savoirs de la rue et culture politique, Rennes, Éditions du Commun, 2024.

7Voir Marc Hatzfeld, « Des babils et de la langue chez les parias des cités », Multitudes no 27 (2006).

8Ulysse Rabaté, « L’effet-guattari au prisme des quartiers populaires », Multitudes no 88 (2022).

9Anne Querrien, « Défendre la société contre tous les racismes », Multitudes no 23 (2005).

10Ahmed Boubeker, « Les mondes de l’immigration des héritiers : Ancrages et transmigration », Multitudes no 49 (2012).

11Antonio Negri, « Qu’est-ce qu’un événement ou un lieu biopolitique dans la métropole ? Discussion avec Constantin Petcou, Doina Petrescu et Anne Querrien ». Multitudes no 4 (2007).