100. Multitudes 100. Automne 2025
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Universités
This Machine Kills Fascists?

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Bad news ! Ces derniers mois, plusieurs institutions de l’élite académique étasunienne ont renoncé à leur autonomie éthique et intellectuelle face aux chantages financiers de l’administration Trump. En Italie le DDL Sicurezza (projet de loi sur la sécurité, art. 31) signé par Giorgia Meloni est en train d’instaurer une obligation de collaboration entre les services de renseignement et les facs qui déroge aux principes d’indépendance préétablis. En France, des jeunes chercheuses sont interdites d’accès à leur laboratoire vraisemblablement à cause de leur engagement écologiste1. Les principaux établissements de l’enseignement supérieur du territoire gazaoui, entretemps, ont été détruits par les incessantes attaques israéliennes. Ces quelques exemples récents résument parfaitement la tentative transnationale de transformer les universités en terrain criminalisé et militarisé, voué à un assujettissement qui peut glisser vers l’effacement pur et simple. Le chagrin d’assister à ces agressions ne peut être soulagé – en partie – que par l’intuition que ces espaces ne sont attaqués que dans la mesure où ils constituent intrinsèquement des foyers de résistance aux valeurs fascisantes des agresseurs, des véhicules de perspectives alternatives. Good news ?

Spéculations

Pourquoi le loup universitaire fait-il peur ? Comment peut-il déployer ses puissances émancipatrices plutôt que s’accrocher à ses addictions les plus toxiques (culture de la compétition, mandarinat, complicités avec l’industrie et l’armée) ? Née le lendemain de l’inauguration du processus européen dit de Bologne (1999), Multitudes a été une fine observatrice des transformations institutionnelles aux acronymes indigestes (CPE, LRU, ORE, LLPR) et une interlocutrice attentive des mouvements sociaux surgis en riposte. Que ce soit par des contre-propositions de réforme ambitieuses (no 32, no 39, no 79) ou par l’exploration de réseaux indisciplinés d’activité intellectuelle (no 28, no 85, no 97), Multitudes s’est posée inlassablement la question de ce que pourrait devenir cet espace commun et indécis qu’est l’université. Conjuguer le processus universitaire au présent imparfait signifie en reconnaitre le pire sans saisir aussitôt les tronçonneuses pour tout charcuter. Dans le présent imparfait de l’université demeure plutôt une volonté acharnée de ne pas renoncer à prendre soin de son meilleur.

En quel sens le contexte universitaire pourrait être un bon point de départ, un point primordial pour spéculer un avenir plus juste ? Nous pourrions imaginer, par exemple, une jurisprudence spéculative qui mobiliserait comme un pied de biche le droit universel à l’éducation inscrit dans d’importantes traditions académiques contre toute sorte de verrouillage injuste dans notre présent. Dans cette spéculation, les interdictions à la circulation transfrontalière seraient retournées en un droit à la mobilité internationale des études, les exactions de la propriété intellectuelle seraient suspendues par le droit d’usage scientifique et d’apprentissage, la morale travailliste et productiviste serait contrée par un revenu universel permettant la curiosité et la formation permanente, la conscription militaire serait arrêtée par la priorité d’étudier…

Désidentifications

À leur origine, les universités ont accueilli « des membres de toute origine sociale, ce qui met en face des pouvoirs publics des groupes pratiquement uniques dans la société stratifiée du Moyen Âge et de la Renaissance » ; elles ont été « ouvertes à des personnes de toute nationalité2 ». Malgré la volonté récurrente d’identifier les communautés universitaires aux pouvoirs en place (royaume, église, nation), il existe une importante tradition académique vouée à l’autonomie3, collaborative bien sûr. Autonomes ensemble. Ainsi, il y a une vingtaine d’années, la fidélité de l’historien Ilan Pappé à la liberté universitaire ne pouvait que rentrer dans une tension conflictuelle avec la volonté étatique israélienne d’aplatir la fac sur une identification nationaliste servile (dont on voit aujourd’hui les fruits les plus vénéneux)4.

Les universités peuvent et devraient être des espaces de « désidentification », pour reprendre le titre de la Mineure coordonnée par Emma Bigé. En tant que vecteur de désidentification, l’environnement académique se doit de protéger les conditions de minorité et de vulnérabilité en tant que safe space : pas question d’exclure les étudiant·es internationaux avec un retrait de visa, de réprimer avec la force policière le soutien à un peuple meurtri, de tolérer des abus sexistes… En même temps, il faut qu’il renforce en son sein l’expérimentation, le dérangement, le frottement, sans adhérer à la liturgie de la neutralité (tacitement alignée sur des intérêts détestables). En somme, les universités doivent également devenir des brave spaces 5.

On a pu décrire « l’étude » comme une activité « contre-addictive6 ». L’inachèvement, l’ouverture, la contamination y règnent : la signification du terme « étude » en tant que brouillon, esquisse ou encore tentative, nous le rappelle. Les études environnementales opèrent une contre-addiction par rapport aux paradigmes productivistes et court-termistes hostiles à la vie terrestre. Les études de genre opèrent une contre-addiction par rapport aux formatages de nos identités sexuelles et de nos relations sentimentales. Les études artistiques opèrent une contre-addiction aux formes et langages simplistes et propagandistes de la publicité marchande et des médias de masse. Les études décoloniales opèrent une contre-addiction par rapport aux hiérarchies injustes que notre monde hérite de son histoire impérialiste. En étudiant, on n’arrive plus à s’identifier aux valeurs hégémoniques qui nous séduisaient si facilement auparavant (l’attrait de la consommation, les rêves d’exotisme, la peur des cultures islamiques, la gloire de la patrie7). Impossible de s’en satisfaire : nos désirs deviennent plus vastes et plus clandestins. Quel succès pour AgroPArisTech, l’accouchement si médiatisé d’étudiant·es recalcitrant·es, aucunement addict·es aux destins professionnels qu’on a essayé de leur inculquer !

Plateformisations

C’est en le contextualisant dans une production de la richesse fortement déterminée par des activités cognitives qu’on peut appréhender le rôle contemporain des universités, a répété sans cesse Multitudes. Or, depuis une quinzaine d’années, un des dispositifs dominants de cette économie est la plateforme informatique. L’université n’a pas échappé à ce mouvement de « plateformisation », à savoir « l’adhésion progressive des systèmes productifs traditionnels au paradigme de la plateforme8 ». Un jour quelconque sur la planète de l’université plateformisée : la réunion du département se déroule sur l’interface visiophonique WebEx, les conférences du colloque sont rediffusées sur la chaine YouTube de la faculté, le tableau Excel pour organiser les cours est partagé via Google Drive, l’accès à un article académique est permis par Academia, la tentative de rendre le cours plus ludique passe par le sondage interactif Wooclap. L’absorption de la fac dans la plateforme ne se limite pas à une intégration de ses logiques (coordination algorithmique, relation à distance, traçage des données), elle se traduit aussi en une appropriation de nos infrastructures intellectuelles par le capitalisme de plateforme.

Des alternatives publiques ou libres pour l’université existent et sont en partie employées (Framasoft, Moodle, HAL, BigBlueButton), bien que des initiatives comme la recherche open access ne soient pas à l’abri d’être phagocytées dans les métabolismes marchands (voir le cas de l’entraînement sauvage des IA9 !). L’université ne peut pas arrêter de se poser la question de l’infrastructure numérique et des formes souhaitables qu’elle devrait prendre à l’avenir : défendre un libre accès à l’information et à la production intellectuelle seulement pour les usages non commerciaux, nourrir des systèmes de données publics orientés vers des besoins collectifs (la santé par exemple), valoriser la richesse informelle générée par la solidarité numérique dont témoignent les « médiathèques de l’ombre » (shadow librairies10), promouvoir la durabilité et la réparabilité du hardware selon les principes du permacomputing.

En même temps, la numérisation des activités universitaires risque de parasiter leur écologie dense, qui ne peut pas être réduite à un modèle cybernétique de transmissions de contenus, ni à un modèle bureaucratique de quantification des diplômes et des emplois obtenus11. Le récent développement dégénéré des università telematiche (100 % en ligne) en Italie est un exemple particulièrement frappant de l’appauvrissement de l’expérience universitaire à distance12. Les campus, les salles de cours, les couloirs, les bibliothèques, les jardins, les ateliers, les bureaux (y compris en dehors des emplois du temps, y compris occupés sans autorisation, y compris pour les personnes dépourvues de badge) constituent des milieux de rapprochement et de réflexion qui doivent être préservés, sans verrouillage.

Vérifications

Il s’agit de rester fidèles à une certaine racine étymologique du mot universitas qui, dans le latin médiéval, renvoie moins à une sorte d’universalité (abstraite) qu’à l’idée d’une compagnie ou d’une association. On pourrait même (mal)entendre universistas comme « con-spiration », à savoir une communauté aspirant à des mondes plus désirables et justes (no 91) : « Excellence, les retournements politiques qui viennent de troubler l’Europe entière pendant plus d’une année ont démontré que les universités [università degli studi] sont les premiers foyers des conspirations » (écrivait le ministre du Royaume des Deux Siciles déjà en 1849).

Il se pourrait, d’ailleurs, que ces espaces de rencontre soient les meilleurs antidotes contre le conspirationnisme le plus borné. Non dans le sens où les universités donneraient accès au sacrée Graal de la Raison, en forgeant les plus redoutables debunkers. Mais plutôt : 1. parce qu’elles peuvent convier à des processus collectifs d’examen des connaissances données (selon la déontologie scientifique la plus précieuse) et 2. parce que leur écologie peut faciliter la création de relations sociales et d’engagements vivants, au lieu de laisser chacun s’isoler dans des spéculations vertigineuses rivées aux écrans. L’activité scientifique et pédagogique – entre spécialisation rigoureuse de la recherche et prolifération sauvage de l’étude13 – peut et doit aussi se décliner en termes d’enquête d’une façon composite et expérimentale. De la cartographie des controverses (défendue par Latour) jusqu’aux travaux de Forensic Architecture, en passant par les pratiques les plus récentes de recherche-création, l’investigation constitue un paradigme de production intellectuelle enraciné dynamiquement dans le monde socio-politique qui entoure le périmètre universitaire14.

Face aux discours « anti-science », les milieux universitaires sont appelés à ne pas se réfugier dans les injonctions verticales de la Veritas – celle des savants inatteignables comme celle des fantasmes de complots. Il vaut mieux cultiver plutôt des méthodes de « vérification ouverte » : ainsi Eyal Weizman nomme-t-il la voie du milieu (« contingente, collective et polyperspectiviste15 ») entre « la vision totalisante » et « la perspective relativiste16 ». Penser l’université depuis la vérification permet aussi d’appréhender le geste intellectuel à l’heure d’internet et des IA, non seulement depuis la production d’informtions mais également – surtout ! – depuis le besoin de les situer, agencer et tester ! Débarrassée de ses imperméabilités les plus autoréférentielles, l’université devait être capable de réunir les profils plus variés dans la mise à l’épreuve collaborative non seulement des récits et des analyses en circulation, mais aussi des dispositifs qui les véhiculent en les façonnant17.

1Nicolas Chevassus-au-Louis, « À Bordeaux, une chercheuse engagée pour l’écologie se voit interdite de labo », Mediapart, 16 mai 2025.

2Jacques Le Goff, «Les universités et les pouvoirs publics au Moyen Âge et à la Renaissance », in Pour un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1999, p. 194.

3Voir : Tomaso Montanari, Libera università, Einaudi, Turin, 2025.

4Ilan Pappé, «L’Université israélienne contre la liberté de penser », Multitudes no 10, 2002.

5La comparaison entre safe space et brave space se réfère à : Cecile Laborde, Sur le positionnement politique des universités, AOC, 23 octobre 2024

6Yves Citton, « Practicing Study as Self-Alienation and Counter-Addiction (studium, black study, études) », Philosophy and Theory in Higher Education, no 3, 2021. Voir aussi la brochure Studium du catalogue de Brouillon General.

7Ce rejet est bien incarné par l’article de Camille Anonymus : « Un refus de professionnalisation », Multitudes no 90, 2023.

8Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Points, 2021, p. 73.

9Elizabeth Gibney, « Has your paper been used to train an AI model? Almost certainly », Nature, 14 août 2024.

10Voir Jacopo Rasmi, « Shadow libraries » Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des publics, 21 juin 2023.

11À ce propos s’était exprimé Cora Novirus pendant la pandémique de Covid 19 : « Apprentissage à distance », Multitudes no 80, 2020, p. 23-26.

12Comme dénoncé par le syndicat transalpin CGIL, entre autres : Atenei for profit, corsi telematici, sedi distaccate. Il piano inclinato, FLC CGIL, avril 2024.

13Pour cette notion indisciplinée d’étude se référer aux propositions théoriques de Fred Moten et Stefano Harney, dont le travail a fait l’objet d’une traduction pionnière chez Multitudes (no 79, no 91).

14Sarah Mekdjian souligne les angles morts de ces processus en mettant en évidence notamment les inégalités économiques et symboliques entre acteurs impliqués : « Science ouverte, enclosures, déresponsabilisations et extractivismes universitaires ». Multitudes no 96, 2024.

15Ibid., p. 154.

16Eyal Weizman, La vérité en ruines, Paris, La Découverte, 2021, p. 147.

17Nous reprenons ici la conception de Matthew Fuller et Eyal Weizman (« des investigations sur le monde et des enquêtes sur les moyens de le connaître ») dans : « L’esthétique d’investigation », Multitudes no 91, 2023.