La créolité contre l’enfermement identitaire

Depuis deux décennies, le mouvement dit de la « Créolité » a réussi à s’imposer dans le débat franco-européen, américain, puis mondial, en particulier au plan de la littérature et de la musique. Raphaël Confiant explique ici les tenants et aboutissants historiques de cette réflexion nouvelle qui ne vise rien moins qu’à redéfinir la notion d’identité culturelle dans un monde marqué par les crispations nationalistes d’une part et la mondialisation, largement sous contrôle étasunien, de l’autre.

For two decades, the movement of Creolity has pushed itself into the Franco-European, American, and finally world debate, when it comes to discussing literature or music. In this article, Raphaël Confiant explores the historical implications of this new reflection which attempts to redefine cultural identities in a world characterized by nationalist backlashes on one hand, and by globalization under US control, on the other.
Si la notion de « créolité » est apparue à la Martinique entre la fin des années 80 et le début de la décennie suivante, c’est parce qu’en trois siècles et demi d’existence, ce pays a connu tous les positionnements identitaires possibles et imaginables : d’abord, la suprématie des valeurs européennes, ce qu’on pourrait appeler la « Blanchitude », pendant deux siècles et demi, puis la Négritude entre les années 30 et 60 du XXe siècle, enfin l’Indianité, dans les années 70-90, mouvement de revendication culturelle des descendants des Indiens de l’ Inde arrivés comme travailleurs sous contrat après l’abolition définitive de l’esclavage des Nègres en 1848. Blanchitude, Négritude et Indianité, si elles procèdent d’horizons idéologiques fort différents et si, socio-historiquement parlant, elles ne sauraient en aucun cas être mises sur le même plan, possèdent au moins un point commun, lequel est fondamental : elles véhiculent l’idée de la racine unique, de l’ancêtre unique sans jamais l’avouer ouvertement (Blanchitude et Indianité) ou même en affectant dans le cas de la Négritude, non sans brio sous la plume d’un Aimé Césaire, d’aller à son encontre. Or, jamais, l’idéologie n’a été autant un art du mensonge qu’à la Martinique et dans les Antilles françaises en général. Jamais elle n’a autant servi à masquer la réalité et à en donner une vision tantôt fausse tantôt tronquée. Blanchitude, Négritude et Indianité sont des idéologies d’affirmation identitaire qui renvoient aux rapports de race et de classe qui ont structuré la société créole au cours de ces trois siècles et demi. En effet, celles-ci ont, dès le départ (c’est-à-dire dès le début du XVIIe siècle) nié la nouvelle réalité – la réalité créole – qui était en train de se mettre en place. Les colons blancs se sont longtemps vécu comme des Européens de passage, venus faire fortune aux « Isles d’Amérique », et pressés d’en repartir une fois leur but atteint. Beaucoup de grands planteurs étaient absentéistes et vivaient de leurs rentes d’abord à la cour des rois, puis dans la haute bourgeoisie sous le régime républicain, groupes sociaux au sein desquels ils étaient appelés, à tort, les « Amériquains ». À tort, parce que contrairement à leurs cousins anglais, espagnols et portugais, ils ne se sont jamais sentis américains, ni même simplement antillais. On n’a pas suffisamment souligné le fait qu’hormis le cas d’Haïti – exemplaire quant à notre démonstration – la totalité des indépendances américaines ont été obtenues par des fils de colons devenus au fil du temps des « Américains ». Thomas Jefferson, Simon Bolivar, Jose Marti et bien d’autres n’étaient ni des Amérindiens, ni des Noirs, ni des Métis, mais des Blancs. Ni à Saint-Domingue (devenue dès 1804 Haïti) ni en Martinique ni en Guadeloupe ni en Guyane française ne sont apparus des personnages de cette trempe, porteurs d’un projet d’émancipation totale par rapport à la métropole européenne. Les Békés ou « Blancs créoles » ne sont devenus martiniquais qu’à la fin du XIXe siècle, après l’abolition de l’esclavage donc, au moment où ils sentirent que leur suprématie séculaire allait être remise en question par les idéologies républicaines, puis socialistes, importées de France, idéologies dont s’emparèrent fort habilement les Mulâtres, puis les Noirs. Dès cet instant, ils vont se proclamer « Créoles » c’est-à-dire seuls propriétaires légitimes des îles suite à l’extermination des autochtones caraïbes, et les Noirs seront qualifiés d’ « Africains ». Certains Békés réclameront même le rapatriement de ces derniers dans leur continent d’origine !
Quant aux Nègres, écrasés par le système esclavagiste, il était normal qu’ils ne considérassent pas la Martinique comme leur vrai pays, et cela même après deux siècles et demi de présence sur son sol. On connaît les suicides répétés d’esclaves, les infanticides commis par les mères « pour ne pas faire d’enfants pour l’esclavage » ou la croyance qu’avaient les combattants révolutionnaires de Saint-Domingue dans le fait que leur âme retournerait d’un battement d’aile en Afrique s’ils mouraient au combat. Ceci explique qu’ils aient si facilement permis aux Békés d’opérer l’espèce de rapt sémantique qui faisaient de ces derniers les seuls et uniques « Créoles », niant du même coup le rôle considérable qu’ils avaient joué, eux les Noirs, dans la formation de la langue et de la culture créoles. Qu’ils aient si facilement acceptés les deux antiennes du groupe blanc : d’une part, « nous sommes arrivés avant vous dans ce pays » ; d’autre part, « c’est nous qui vous avons emmenés ici ». D’où le sentiment dans le groupe noir de se sentir comme des (éternels ?) locataires d’une terre qu’ils avaient pourtant fécondé de leur sueur et de leur sang. D’une langue créole, d’une musique créole, d’une pharmacopée créole, d’un imaginaire créole, etc. qu’ils avaient pourtant largement contribué à créer, sans doute même davantage que les Blancs ! Joséphine Bonaparte, « la belle créole », pouvait continuer à trôner sur son socle en marbre de Carrare au mitan de la Savane, la place centrale de Fort-de-France, capitale de la Martinique. Et si le groupe blanc a commencé à se sentir martiniquais à la fin du XIXe siècle, comme nous l’avons vu, il faudra bien attendre encore un bon siècle (fin des années 60 du XXe) pour que « les gens de couleur » en fassent de même et commencent peu à peu à revendiquer leur « créolité », même si le terme lui-même apparaîtra plus tard.
S’agissant des Indiens, exploités férocement dans les plantations des Blancs et méprisés par les Noirs, récemment libérés des chaînes de l’esclavage, il était là encore normal qu’ils aient mis du temps à se sentir fils et filles de la Martinique. D’abord, ils venaient avec un contrat de travail d’une durée de 5 ans au terme desquels ils devaient normalement être rapatriés en Inde, ensuite, ils n’avaient pas la nationalité française (qu’ils n’obtiendront que dans les années 30 du XXe siècle). Le rêve du retour en Inde a longtemps perduré dans le groupe indien bien qu’année après année, il devînt pour une bonne moitié des immigrants une pure chimère. La revendication de l’Indianité va donc se construire à la fois contre la blanchitude et contre la Négritude, les Indiens désignant d’ailleurs uniformément les Blancs et les Noirs sous le vocables de… « Créoles » c’est-à-dire « natifs de la Martinique » par opposition à eux, immigrants provisoires. C’était nier, une fois de plus, l’immense apport indien à la culture créole, le nouveau souffle qu’ils ont apporté à une langue et à une culture qui s’étaient déjà constituées avant leur arrivée. Apport spectaculaire puisque le « plat national » martiniquais est devenu le… « colombo » et la « coiffe nationale » martiniquaise…le « madras ».

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Aucune de ces trois idéologies – Blanchitude, Négritude, Indianité – n’a donc su (ou pu) penser la nouvelle réalité qui se mettait inexorablement en place et qui faisait des trois groupes ethniques fondateurs du peuple créole des néo-autochtones, les remplaçants des Caraïbes en quelque sorte. Qui coupait les liens avec les pays d’Avant, avec l’Ancien Monde, à tout le moins au plan de la vie quotidienne. Le Béké peut toujours se réclamer de ses ancêtres poitevins ou vendéens, il n’en reste pas moins que vivre sur une plantation de canne à sucre en terre antillaise et la diriger n’a rien à voir avec l’administration d’une ferme ou d’un vignoble en terre française. Le Nègre peut toujours se réclamer de sa lignée bambara ou bantoue, son quotidien de déraciné qui s’est reconstruit a peu de rapports avec celui d’Africains qui n’ont jamais quitté leurs terres et qui n’ont perdu ni leurs langues, ni leur cuisine, ni leurs religions, ni leurs vêtements, etc. Le Noir antillais est au contact du Blanc depuis le début du XVIIe siècle alors que beaucoup de ses cousins d’Afrique n’ont vraiment senti le poids du colonialisme européen qu’à compter du congrès de Berlin (1885) et donc du partage de l’Afrique entre les différentes puissances européennes de la fin du XIXe siècle. L’Indien peut toujours fantasmer sur le Tamil-Nadu, il a définitivement perdu le système de castes, il a oublié à tout jamais la langue tamoul, il ne peut plus incinérer ses morts comme l’exige la religion hindoue et est obligé de les inhumer selon les règlements européens.
Et le Mulâtre, dira-t-on, et plus généralement le Métis ? N’est-il pas le mieux placé pour revendiquer sa créolité, lui qui ne possède pas de pays d’Avant ou qui ne peut pas sérieusement se réclamer de l’Afrique, de l’Europe ou de l’Inde. Ici encore, on n’a pas suffisamment souligné la différence radicale entre les Antilles et la Guyane françaises d’un côté et l’Amérique latine de l’autre. Très vite, dans cette dernière, le « mestizo » est devenu l’archétype de l’autochtone (au détriment il est vrai des Amérindiens) et l’idéologie du « mestizaje » est posée comme fondatrice de l’identité latino-américaine. Rien de tel dans les territoires sous domination française. Les métis, qui pouvaient « passer pour blancs » n’avaient de cesse de se considérer soit comme Békés soit, le plus souvent, comme métis français, s’appuyant sur l’idéologie républicaine, puis socialiste venue de France. Ceux qui choisissaient d’être du côté des Noirs se ralliaient à l’idéologie de la Négritude, ce qui fait qu’hormis Césaire lui-même, la quasi-totalité des dirigeants du PPM (Parti Progressiste Martiniquais), dont la Négritude est l’idéologie officielle, furent des…Mulâtres. Quant aux métis indiens, chinois ou syro-libanais, ils n’avaient le choix que de rallier les groupes indien, chinois et syro-libanais. Le métissage est donc l’impensé de la société martiniquaise alors même que 90% des Martiniquais sont des métis, à des degrés divers. C’est dire que le métis antillais a lui aussi, longtemps fantasmé sur la France, l’Afrique, l’Inde, la Chine ou le Moyen-Orient, sans jamais comprendre ou admettre qu’il constituait une réalité autre, différente, nouvelle. Sans réaliser qu’il était le symbole même de cette langue et de cette culture créoles qui se mettaient en place.

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Les Martiniquais, de toutes races, ont été, jusqu’à la fin du XXe siècle, incapables de penser l’autochtonie. Sans doute parce que cette autochtonie n’a rien à voir avec celle de l’Ancien Monde, qu’elle n’est pas atavique (Edouard Glissant), qu’elle est ouverte, multiple, imprévisible, en perpétuel remodelage. Car la Créolité n’est pas une idéologie : c’est une réalité anthropologique et historique. Une réalité de trois siècles et demi de brassages et de « partage des ancêtres » (Jean Bernabé). Il faut, en effet, se garder de confondre, comme on le fait trop souvent, le phénomène anthropo-historique qu’est la Créolité et l’idéologie de la Créolité telle qu’elle a été définie, en 1991, par Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et Raphaël Confiant. Cette réalité incontournable peut être pensée de diverses manières, elle peut être pensée différemment de ces trois auteurs, mais nul ne saurait en nier l’existence. Cette créolité anthropo-historique est un fait brut, massif. C’est le magma civilisationnel à partir duquel a jailli l’homme martiniquais d’aujourd’hui. Cela est si vrai que notre histoire est parsemée de velléités de Créolités, ou plus exactement de penser et de vivre la Créolité : ce sont les révolutionnaires nègres de Saint-Domingue qui, hardiment, rompent avec l’Afrique, en rebaptisant Saint-Domingue, non pas Nouveau-Sénégal ou Nouveau-Congo (sur le modèle blanc de Nouvelle-Angleterre ou de Nouvelle-Espagne), mais en renouant avec le passé amérindien de leur île : « Haïti » signifie, en effet, « pays de hautes montagnes », en langue taïno. Personne n’a relevé la puissance symbolique d’une telle dénomination, sa charge de créolité, sa revendication d’une nouvelle autochtonie. C’est encore Victor Schœlcher exhortant « Créoles blancs » et « Créoles noirs » à s’unir au sortir de l’esclavage, cela dans plusieurs de ses écrits. C’est encore la publication, en 1885, d’Atipa, premier roman entièrement écrit en langue créole par le Guyanais Alfred Parépou. C’est encore, au mitan du XXe siècle, la création de l’Académie Créole Antillaise par des intellectuels guadeloupéens tels que Rémy Nainsouta et Bettino Lara. On pourrait multiplier les exemples de ce type, exemples qui démontrent qu’à diverses époques, des Antillais et des Guyanais ont éprouvé le besoin de rompre avec les pays d’Avant, avec l’Ancien Monde, pour penser, enfin, leur autochtonie. Le problème est que ces tentatives sont restées lettre morte à cause, spécificité française là encore, du formidable mouvement d’assimilation culturelle et politique mis en œuvre par la métropole française, y compris dans un pays comme Haïti où en 1925, soit près de cent trente ans après une indépendance arrachée de haute lutte, Jean-Price Mars se voyait obligé de dénoncer le « bovarysme des élites », c’est-à-dire leur attachement viscéral à la langue et à la culture françaises. C’est qu’il y a bien une spécificité de la colonisation française et que celle-ci est paradoxalement liée à la…Révolution française de 1789. En coupant la tête à leur roi et en abolissant définitivement le système monarchique, en proclamant la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, en affichant à la face du monde entier les idéaux de liberté et d’égalité de tous les hommes, les Français ont coupé l’herbe sous le pied à toute revendication de rupture d’avec la métropole chez leurs sujets des « Isles d’Amérique » et de la Guyane. C’est ainsi que jusqu’au bout même le grand Toussaint-Louverture a cru au maintien des liens avec la France dans le cadre d’une autonomie élargie, chose qui a causé sa perte, et n’eût été l’entêtement aveugle et le racisme de Napoléon Bonaparte, il y a gros à parier que des radicaux, tels que Jean-Jacques Dessalines, n’auraient jamais pu prendre le contrôle de la rébellion et ainsi conduire le pays à l’indépendance.
La Révolution française et ses idéaux démocratiques et universels responsables de l’incapacité des Antillais « français » à penser leur propre réalité et à l’assumer ? Quelle grossièreté idéologique, pensera-t-on ? Pourtant, l’histoire a ses ruses, auxquels les esprits les plus brillants ne peuvent échapper, et les faits sont là. Aimé Césaire, en digne successeur de Toussaint Louverture, un siècle et demi plus tard, a été incapable d’envisager l’indépendance de la Martinique : il a été le rapporteur, à l’assemblée Nationale, de la loi qui, en 1946, transforma les « vieilles colonies d’Amérique » en « départements français d’Outre-Mer », c’est-à-dire en monstruosités politico-administratives et en catastrophes économiques.

La Créolité est une réalité anthropologique tri-séculaire. Le Mouvement de la Créolité est une tentative, à la fin du XXe siècle, de penser cette réalité. La première vraie tentative. Loin des fantasmes et des nostalgies d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Il a, ce mouvement, l’avantage de sortir des modes de pensée raciologique et de l’identité unique tout en permettant de penser l’actuel phénomène de mondialisation ou globalisation. Les Antilles ont été, en effet, le lieu d’une première globalisation, entre le XVIIe et le XIXe siècles, et sont sans doute la partie du monde la mieux placée pour en percevoir les enjeux c’est-à-dire à la fois les dangers et les formidables avancées.

Confiant Raphaël

Né en 1951 au Lorrain (Martinique), il est l’auteur de plusieurs romans en langue créole ( {Bitako-a} , 1985, {Kod Yanm}, 1985 etc.) et en langue française ( {Le Nègre et l’Amiral}, 1988, {Eau de Café}, 1991, {La Vierge du Grand Retour}, 1993, {La Panse du chacal}, 2004 etc.). Essayiste, il a publié, en collaboration avec Patrick Chamoiseau, une étude panoramique de la littérature antillaise, {Lettres créoles} , 1991, ainsi qu’une analyse critique du parcours intellectuel et politique d’Aimé Césaire : {Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle}, 1992. Militant culturel et politique, il a été président de l’association « Bannzil Kréyol-Matinik » (Association pan-créole de défense de la langue et de la culture créoles), membre-fondateur de l’ASSAUPAMAR (Association pour la protection de l’environnement de la Martinique) et du MODEMAS (Mouvement des Démocrates et Écologistes pour la Souveraineté). Il est actuellement maître de conférences en langues et cultures créoles à l’Université des Antilles et de la Guyane.