Tous les articles par Neyrat Frédéric

Fictions, mythes et hallucinationsStorytelling et autres histoires à consommer debout : les fictions du capital semblent se caractériser par une forclusion du fond nocturne de l’imagination. Testant sur ce point l’idéalisme allemand, j’appelle imagination crépusculaire ce qui préside à la formation des mondes, aux créations mythologiques comme aux œuvres cinématographiques. Si les fictions du capital savent exploiter certains effets de cette imagination, elles ne sont pas en mesure d’en libérer la charge – qu’il nous revient d’endosser, esthétiquement et politiquement, au nom d’une économie psychique de la contribution imaginative laissant une place à la passivité comme au sans-image.

Imagination at Dusk

Fictions, Myths and Hallucinations

Storytelling and other unbelievable stories: the fictions of capital seem to be characterized by a foreclosure of the dark essence of imagination. Rebounding non German idealism, I call twilight imagination that which governs the formation of worlds, mythological creations and cinematographic
works. If the fictions of the capital know how to exploit some of the effects of imagination, they are not able to release its load. e have to aesthetically and politically take responsibility for this load in the name of a psychic economy of imaginative contribution leaving a place to passivity and darkness.

Notre temps souffrirait d’un déficit de mesure. Ce diagnostic est partagé par de nombreux penseurs et militants qui voient dans le déchaînement de la technique les causes de nos malheurs. Faudrait-il, comme le proposait Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité (1979), réenchaîner Prométhée ? Prométhée le mythique voleur de feu, coupable – via Pandora – de la […]

«We the People have found our voice», comme le disait le philosophe Cornell West, lors de l’assemblée générale du mouvement Occupy Wall Street, le 27 septembre dernier. Chacune de ses phrases était répétée par l’ensemble des protestataires, non par goût du prêche, mais du fait de l’interdiction des sonos. Une voix se dupliquait, comme pour […]

Points de vues sur le mondeAu commencement, il en était plus d’Un. Mais on ne le savait pas encore. Impossible de savoir par avance, et même après coup, ce que des êtres rassemblés peuvent porter comme charge commune. On ne peut que le spéculer : la pensée de la communauté aura toujours appelé une métaphysique, c’est-à-dire une science des variations imaginaires soumises au Principe de raison. Parions sur le vif des coalitions aventureuses.

Coalitions. Viewpoints on the World

In the beginning, there were more than One. But one did not know it yet. It is impossible to know, ahead of time, and even retrospectively, what common charges can be carried by the multiplicity of beings gathered within a shared space. One can only speculate: the conceptualisation of a community always calls for a metaphysics, i.e., a science of imaginary variations submitted to the principle of Reason. Let us bet on the liveliness of adventurous coalitions.

Automne sous hélicoptère

Hypothèses relatives aux troubles d’octobre 2010 (part1)1. En ajoutant deux ans de travail, la réforme ne procédait pas à un simple ajout quantitatif, mais à une variation qualitative supplémentaire et imprévue, et c’est cette variation qui est la cause – sans être la raison – du rejet actuel. L’allongement de l’âge de la retraite a […]

Il serait certes tentant d’affirmer que le football représente aujourd’hui ce qu’il y a de pire dans nos sociétés : usages de drogues légales, narcissismes qui tournent à vide, argent facile, ersatz de nationalisme, carburant de violences urbaines et autres formes de racismes, etc. Ce diagnostic explique pourquoi tous nos dirigeants politiques, d’Europe Ecologie à […]

Désobéir à la limite

Quelque chose d’insupportable nous arrive. Pour ce qui est de la situation française et de la présidence Sarkozy, l’épithète de « fasciste » ne convient pas, et celle de « népotiste » laisse de côté l’analyse du système juridique, policier, gouvernemental qui se met en place, avec pour enjeu partiel de nouveaux moyens de contrôle […]

Entretien d’Isabelle Stengers avec Frédéric NeyratCet entretien tente de situer les pratiques de désobéissance civile dans le cadre de la « barbarie qui vient », du rapport à l’Etat et à la notion de progrès, et de la prise en considération politique de l’« intrusion de Gaïa ».

Dreaming the Dark is just undo his opposition to the Light

This interview attempts to place the practice of civil disobedience in the context of the « barbarism to come » related to the state and the notion of progress, and taking into account policy of « invasion of Gaia. »

Surgeon explicite d’un texte de Deleuze (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle), cet article tente de montrer l’émergence d’un nouveau type de « sociétés » fondées sur le contrôle préventif du temps. Non réductibles à des techniques de surveillance policière, les « sociétés de clairvoyance » ont un fondement imaginaire qui doit être vigoureusement contesté. Car aucune société n’est viable sans part d’ombre.

Foreword to the Societies of Clear-sightedness

A continuation of Deleuze’s Postscript on the Societies of Control, this article attempts to show the emergence of a new type of societies, based on the preventive control of time. Irreducible to the techniques of police surveillance, these societies of clear-sightedness rely upon an imaginary of transparency, which must be contested as such, for no society is liveable without obscure corners.

Frédéric Neyrat, L’indemne. Heidegger et la destruction du monde, Sens & Tonka éditeurs, coll. Collège International de Philosophie, 2008. ISBN : 978-2845341753, 17 Eur. Une hypothèse traverse cette recherche : la pensée, et plus précisément ici l’ontologie, peut être évaluée à partir de la place qu’elle accorde, ou non, à l’indemne. Par l’indemne, entendons une […]

En nous faisant reconnaître notre moment historique comme relevant de la « surexposition » – entendue à la fois au sens des vaines images qui nous aveuglent de leur excès de brillance et au sens des corps exposés sans protection aux risques de radiations hostiles – Frédéric Neyrat nous invite à « supporter le vide […]

La catastrophe fait aujourd’hui partie de notre quotidien, comme si l’apocalypse pouvait nous tomber dessus tous les matins. Ce rapport démentiel au monde est cependant légitime, construit et non imaginaire, homogène au socius postmoderne. Une biopolitique des catastrophes s’est mise en place, qui tente d’intégrer cette nouvelle donne pour conjurer les risques qui composent, nous […]

1. La politique n’a pas d’essence, pas de territoires ou d’objets attitrés, mais elle prend, comme un feu ou du ciment. Ainsi des domaines que l’on croyait apolitiques deviennent éminemment politiques, comme le « personnel » ou le vivant lui-même, on réclame de nouveaux droits, on refuse que la santé et les normes alimentaires soient régentées par […]

Empêcher d’exister – une hypothèse cosmopolitique négative

Intervention lors de la table ronde « Échelles de la violence à l’époque de la mondialisation », à l’occasion du Colloque « Sociétés, États, « terreur » et « terrorisme » – une perspective historique et philosophique », sous la responsabilité de Rada IVEKOVIC et Ranabir SAMADDAR (Paris, 02.11.06/04.11.06)

(Version française)

« Plus la brutalité est cassante, plus la violence qui est vie sera exigeante jusqu’à l’héroïsme » écrivait Jean Genet en 1977, lorsqu’il prenait la défense des Fractions Armée Rouge. La violence, affirme Genet, est partie intégrante de la vie, la naissance est violente, comme tout ce qui se développe et s’affirme. Cette qualité ontologique, nous dit Genet, ne doit pas être confondue avec la « brutalité », qui, elle, dégrade, et en définitive empêche d’exister : brutalité propre à « l’architecture des HLM, la bureaucratie, le remplacement du mot propre ou connu par le chiffre, la priorité, dans la circulation, donnée à la vitesse sur la lenteur des piétons, l’autorité de la machine sur l’homme qui la sert, la codification des lois prévalant sur la coutume, la progression numérique des peines, [… l’inutilité de la gifle dans les commissariats, le tutoiement policier envers qui a la peau brune, [… la marche au pas de l’oie, le bombardement d’Haïpong, la Rolls-Royce de quarante millions ».

Si nous voulons mesurer la « violence » à l’« époque de la mondialisation », comme nous y invite cette table-ronde, si donc nous voulons déterminer son « échelle », il nous faudra distinguer entre divers genres de violences, leur nature intensive et leur domaine d’extension. D’une manière ou d’une autre, il sera sans doute important de faire une différence entre violence et brutalité :

1. d’abord pour une question d’assignation de la violence, et par conséquent de justice. Le président Anote Tong, chef d’Etat de Kiribati, un atoll du Pacifique de 90 000 habitants, considère l’émission incontrôlée de gaz à effets de serre comme une forme d’« éco-terrorisme », conduisant à l’engloutissement de certains territoires du fait de la montée des eaux provoquée par le changement climatique – phénomène mondial s’il en est. Phénomène brutal par excellence, qui exemplifie selon nous le degré de destruction auquel on peut désormais atteindre: portant atteinte aux conditions de possibilité de la vie, l’on peut du même coup détruire certaines sociétés. « Je fais l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme » soutenait Aimé Césaire au milieu des années 50. Assignant la brutalité aux instances destructrices des conditions de possibilité de la vie, nous ferons l’apologie systématique des formes de vie détruites par l’éco- ou cosmo-terrorisme ;

2. c’est, d’une façon plus générale, les atteintes portées à la possibilité des formes de vie psychiques, sociales, humaines et non-humaines qui doivent aujourd’hui être prises en considération pour mesurer ce qu’il en est de l’échelle des « violences ». Si le changement climatique est l’effet global du mode de production capitaliste, c’est tout aussi globalement qu’il faut étudier, à l’autre bout de la chaîne, dans les lieux inavouables de l’« expropriation originaire », la prolongation de l’impérialisme dans les pratiques actuelles de bio-piraterie : poser un brevet sur une plante, un savoir ancestral, c’est détruire une formation sociale en la séparant de son rapport co-opératif avec la terre, en ayant préalablement séparé l’information brevetable du vivant considéré comme processus auto-organisé ;

3. l’intensité de cette destructivité ne laisse et ne laissera personne indemne : malgré leur pratique narcissique organisée, ce que certains qualifient d’autisme, les Etats-Unis d’Amérique font partie du monde, leur déni d’appartenance au monde ne recouvre sans doute pas totalement la prise en considération de l’existence fragile des ressources, des territoires et de la bio-sphère . Selon une logique fatale mise en évidence par Derrida, leur tentative d’immunisation ne peut qu’échouer, et il faut supposer qu’un à un certain niveau, dans certains Etats tout du moins, ils le savent. Nous vivons sans doute aujourd’hui les affres de l’impérialisme immunitaire, pour employer une expression calquée sur la « démocratie immunitaire » d’Alain Brossat, nous vivons sans doute la présentation de son échec, c’est-à-dire l’exposition totale, la fin de la séparation entre exposés et protégés, l’absence de refuges. Mais la rage immunitaire peut conduire, au moment même d’une prise de conscience encore confuse d’un réel – celui de la mort, celui de la « fatale auto-immunité de l’indemne » (J. Derrida) – à son exacerbation suicidaire ;

4. on pourrait peut-être envisager la « guerre contre le terrorisme » comme la formation hallucinatoire d’un monde que l’on pourrait, encore, diviser en deux – deux groupes, deux classes ou deux civilisations. Mais c’est impossible, c’est l’impossible même, « nous sommes embarqués » et la barque est mondiale – planétaire, terrienne, comme vous voulez, quel que soit le mode d’interdépendance historiquement retenu. Le « choc des civilisations », cet énoncé barbare, doit être compris comme un acte de langage performatif, et au final perforant, ayant pour fonction d’ordonner le monde là où seul le monde est encore capable de donner cet ordre – même si la place d’où pourrait se dire un tel ordre est vide, même si le nomos de la terre ne peut être aujourd’hui qu’an-archique. C’est contre ce vide et contre cette mondialisation que se dressent les instances de la brutalité mondiale, qu’elles soient nord-américaines ou qu’elles relèvent de tous les nationalismes qui aujourd’hui tentent en pure perte de se constituer des poches d’immunité. Si la règle juridique et l’exception sont aujourd’hui indistinctes, c’est parce qu’il n’y a plus de lieu d’exception capable de résister bien longtemps au démasquage sanglant de la supercherie qui maintiendrait une dimension du symbolique en déphasage absolu d’avec la condition du vivant ;

5. et c’est toujours selon cette même logique, cette même hypothèse cosmopolitique négative, que tout individu est tendanciellement assimilable à un terroriste. Parce que le Deux du « choc des civilisations » est introuvable, il lui faudra se constituer sur le dos de tout individu. Il y aura de plus en plus d’étrangers dans le monde. Non seulement parce qu’il y aura de plus en plus de réfugiés politiques, économiques et écologiques, mais parce les identités autistiques feront de plus en plus l’épreuve de leur impossibilité. On peut donc prévoir l’extension de la brutalité ;

6. Il faut certes analyser ce montage désastreux, c’est la fonction même de la pensée critique. Et l’assignation de la brutalité, du terrorisme ou de l’éco-terrorisme d’Etat est un préalable à toute pensée politique globale. Mais une fois cette attribution effectuée, il s’agira d’inventer un plan de construction transversal capable de proposer une autre figure mondiale, un Grand Récit si l’on veut, aussi déchiré, aussi troué, aussi fendu soit-il. Une construction capable d’endiguer les formes de brutalité qui empêchent d’exister. On ne voit pas très bien comment la naissance d’un tel monde pourrait s’effectuer sans violence. Mais l’on voit très bien en revanche que la brutalité redouble lorsque la violence vitale n’est plus récitée.

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To prevent from living – a negative cosmopolitic hypothesis
(version anglaise)

If we want to measure « violence » at the « time of globalization », if consequently we want to determine its « scale », it will be necessary to distinguish between different kinds of violences, their intensive nature and their field of extension. Somehow or other, it will be important to make a difference between « violence » and « brutality », as Jean Genet did it : if « violence » is inherent in life, in development and assertion of life, « brutality » is what prevents from living.

1. President Anote Tong, Head of State of Kiribati, an atoll of the Pacific of 90 000 inhabitants, regards the anthropogenic greenhouse effect as a form of « éco-terrorism », leading to erase many territories, because of the rise of water caused by climatic change – a global phenomenon, a brutal phenomenon that exemplifies, according to us, the degree of destruction reached nowadays : on attacking conditions of possibility of life, one can at the same time destroies human – and non-human – communities. « I make systematic apology for the communities destroyed by imperialism », Aimé Césaire said in the Fifties. Assigning brutality to the authorities destroying the conditions of possibility of life, we will make a systematic apology of the forms of life destroyed by éco or cosmo-terrorism;

2. it is, in a more general way, the attacks against possibility of psychic, social, human and non-human life’s forms that must be taken into account today to measure the scale of « violence ». If climatic change is the result of the capitalistic mode of production, it is necessary to study it in its originel moment, its moment of originel expropriation by which imperialism extends to the current practice of bio-piracy: to pose a patent on a plant, an ancestral knowledge, is to destroy a social formation by separating it from its co-operative relation with the Earth, while having beforehand separated the patentable information of life, that is consequently not regarded as a self-organized process;

3. the intensity of this destructiveness does not let and will not let anybody undamage: in spite of their organized narcissistic practice, which some describe as autism, U.S.A. belong to the world, their refusal of membership of the world undoubtedly does not completely cover the taking into in consideration of the fragile existence of resources, territories and biosphere. According to a fatal logic highlighted by Derrida, their attempt at a total immunization can only fail, and they know this, even though obscurely. Today, we undoubtedly live pangs of immunizing imperialism, to employ an expression copied on the « immunizing democracy » of Alain Brossat, we undoubtedly live the presentation of its failure, that is to say the total exposure, the end of the separation between exposed and protected people, an absence of refuges. But the immunizing rage is able to lead the world to suicidal exacerbation;

4. one could perhaps consider the « war against terrorism » as the hallucinatory formation of a world that one could still divides into two (groups, classes, civilizations or races). But it is impossible, « we are embarked » and the boat is the world. The « clash of civilizations », this barbarian statement, must be understood as a speech-act : its purpose is to organize, to « order » the world, but only the world is still able to give this order – even if the place from where such an order could be given is empty, even if the « nomos of the Earth » can only be today anarchistic. In fact, authorities of world brutality rise up against this void and this universalization, american or any authorities that try to constitute spaces of immunity – in vain. If legal rule and exception are today confused, it is in fact, beyond political explanations, because there is no more geographic, ecological exception in the world ;

5. and it is always according to this same logic, this same negative cosmopolitic hypothesis, that any individual is tendentially comparable to a terrorist. Because the Two of the « clash of civilizations » are untraceable, it will be necessary to constitute them on the top of any individual. There will be more and more strangers in the world. Not only because there will be more and more refugees, economic and ecological refugees in the world, but because autistic identities will more and more test their impossibility. One can consequently envisages extension of brutality;
it is necessary to analyze this disastrous frame. And the assignment of brutality, terrorism or éco-terrorism of State is a precondition to understanding our global, and individual situation. But it’s not enough, we will have to create a plan of construction able to propose another world image, a sort of new Great Narrative – however split, however cracked. A construction able to prevent the forms of brutality which prevent to living. One does not very welle see how the birth of such a world could be carried out without violence. But one can see very well that brutality redoubles when vital violence is not recited any more.

La vie dans les sphères : comment vivre dans un oikos éclaté ?

Les individuations singulières et collectives ne sont possibles qu’au sein de ce que Peter Sloterdijk nomme des « sphères », des « insulations », des milieux « prothétiques » assurant les médiations entre ces individualités, ainsi que les formes de protections nécessaires à l’épanouissement de la vie. Or notre époque traverse une crise majeure de […]

1. On sait qu’il y a toujours des clivages, des séparations étanches génératrices de Transcendance Intouchable à l’origine de ce qui nous fait une vie impossible – vol, aliénation, domination, appelez cela comme vous voulez. Il est bien possible que l’écologie politique soit la dénonciation en acte des clivages qui nous affectent. Et qu’elle soit […]

« Une nouvelle quasi-cause » – introduction à Surexposés (Lignes – Manifeste, 2005) Dans L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari ont identifié trois grandes « quasi-causes » : le corps de la Terre, celui de l’Etat et celui du Capital ; il faut désormais en compter une quatrième : le Monde. Une quasi-cause est un effet devenu cause. Ce qui, d’abord produit, devient producteur. […]

ou pourquoi le Revenu Minimum d’Activité porte trop bien son nom ?1. Les députés ont adopté le mardi 25 novembre le projet de loi prévoyant la décentralisation du revenu minimum d’insertion (R.M.I.) et créant le revenu minimum d’activité (R.M.A.). Cette loi s’inscrit dans une politique de workfare, qui impose l’emploi comme condition d’accès à des […]

Note sur la note de S Salomon sur « Etat d’exception » de G Agamben

La question porte sur le statut de l’exception souveraine : extérieure au champ juridique (Benjamin et la « violence divine »), tendanciellement interne au champ juridique (Schmitt), ou plus précisément en intériorité externe.
Pour ce qui est de Benjamin, toute la difficulté consiste à comprendre les dernières lignes de son texte intitulé « Critique de la violence »: car contrairement à ce qu’une lecture hâtive pourrait laisser croire, la violence « révolutionnaire » n’est pas exactement superposable à la violence « divine ». Ce que dit Benjamin, c’est que nous n’avons aucun moyen de savoir si une violence révolutionnaire est apte à briser le « cercle » infernal des violences fondatrices, violences mytho-étatiques dont la logique est perverse puisqu’elles en appelent à la transgression pour fonder leurs lois (logique de la répétition d’origine derridienne).
Autrement dit, la question que pose Benjamin à la violence révolutionnaire est: es-tu capable de détruire non seulement l’ordre existant mais le mauvais Phénix de sa résurrection sanguinaire ? Ou encore: quelle violence révolutionnaire sera capable de s’affirmer en tant que telle, comme pure manfestation de Puissance, comme « moyen pur », et non comme volonté de Pouvoir qui courbera toujours la violence conservatrice (la police) sur la violence de fondation ?
Répondre à cette question ne peut s’effectuer que d’une manière: en montrant que la violence révolutionnaire est forcément impure, et que ce n’est pas dans l’ordre juridique que la violence divine doit se situer, mais dans l’instant politique de son instauration. La politique révolutionnaire est forcément et heureusement impure : destruction et construction; ce que montre très bien Wahnich dans son essai sur la Terreur: la Terreur est la protection du peuple contre une violence sans limite, une violence incapable de bâtir une communauté. Mais, comme toute protection véritable, celle-ci doit se constituer dans le matériau même qui constitue son danger intérieur : le néant et la mort.
A comparer avec la politique des F.A.R. dans les années 70 : destruction non sanglante (cf. attentant du 24 mai 1972) avant que d’être emportée par la logique conservatrice de l’Etat allemand vers le meurtre; mais aucun désir d’instauration d’un ordre quelconque.
Toute théorisation juridique de l’instant souverain aura toujours une fonction … conservatrice, soit: chercher à tisser les textes de droit susceptible de recouvrir le sang et la chair qui tapissent la scène primitive de la communauté.
Reste pour nous à penser les limites de cette pensée révolutionnaire: on ne peut, comme le disait Robespierre, faire « une révolution sans révolution » -mais comment effectuer une puissance révolutionnaire de façon pacifique, non comme retrait mais comme affimation d’une puissance sans commune mesure avec ce à quoi elle s’oppose? C’est sans doute ce que Negri nomme par le terme d’Exode – un Exode aussi rond que le monde, c’est-à-dire incapable de le fuir.

- La Constitution européenne risque de promouvoir une Europe coupée de deux réalités fondamentales : les multitudes et le monde. Double déni qui ne pourra s’effectuer que sous la forme d’un néo-nationalisme mortifère. Face à cela, nous rappelons qu’une Constitution n’est qu’une pièce à verser au dossier de l’auto-organisation des sociétés. Dans le cadre de […]

Pour en finir avec le concept d’une immanence sans dehorsL’économie, la politique et l’ontologie sont entrées en conjonction ; situation d’immanence que décrivent les auteurs d’Empire. Nous interrogerons ce texte à partir de deux hypothèses : 1°) l’immanence est la libération d’une infinité de dehors ; 2°) le désir de la multitude inclut un contre-désir […]

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)