L’invention du travail

Si l’on recourt volontiers en sciences sociales depuis quelque temps à l’expression « invention de… » pour signifier le caractère historique et localisé de la notion dont on parle, comme par exemple le marché ou le chômage, fi peut paraître plus hasardeux de l’utiliser pour le travail, tant celui-ci nous paraît être consubstantiel à la condition humaine, à l’exception de quelques infimes minorités. Et pourtant la question doit être examinée[[ Cet article est la version adaptée d’une communication intitulée « le rapport capital-travail et l’économique » présentée au séminaire 1986-1988 du Centre de sociologie urbaine sur « Les rapports sociaux et leurs enjeux », animée par Michel Freyssenet et Suzanna Magri, C.S.U., Paris, volume 1, 1989, 208 p., volume 2, 1990, 154 p. Elle a fait partie des contributions au groupe de réflexion sur le concept de travail dans le cadre du colloque interdisciplinaire C.N.R.S.-P.I.R.T.T.E.M., «Travail : recherches et prospective », 30 novembre, 1 et 2 décembre 1992, Lyon.
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1. A moins de faire sien un matérialisme naturaliste, il paraît impossible de donner du travail une définition universelle qui puisse le distinguer de tout autre activité

Le travail et le domaine économique auquel on le rattache seraient définis et délimités, après élimination des particularités qu’ils présenteraient dans chacune des sociétés connues, par les activités contribuant à la reproduction matérielle de la vie humaine et sociale. Le travail serait ce moment qui permet à l’homme d’obtenir, directement ou indirectement à travers le troc ou un équivalent général, ce qui lui est nécessaire pour vivre dans la société où il se trouve. L’économie comme le travail

existeraient en quelque sorte, indépendamment de tout rapport social pour les organiser, puisqu’ils seraient susceptibles de l’être par des rapports sociaux différents au cours de l’histoire, et au sein de chaque société.

La reproduction matérielle étant perçue, par notre sens commun et par la pensée économique, qu’elle soit d’inspiration classique ou marxiste, comme le minimum indispensable à toute existence humaine, l’activité économique et le travail, et par là même les rapports sociaux qui leur sont attribués, se trouvent investis d’une prééminence sur toutes les autres activités et sur tous les autres rapports sociaux.

Cette représentation de l’économie et du travail, de leur universalité et de leur importance en toute société à travers les rapports sociaux qui les auraient historiquement structurés, fait problème pour plusieurs raisons.

Ce n’est en effet que dans nos sociétés, à la différence de toutes les autres, que l’économie et le travail se sont autonomisés, ou plus exactement se sont constitués en tant que tels par rapport au politique et au religieux et aux autres activités.

Les historiens et les anthropologues sont à peu près tous d’accord aujourd’hui pour dire que l’économique, la production, le travail… tels que nous les entendons dans nos sociétés sont des notions et des domaines qui se sont constitués à partir du XVIIIè siècle en Europe, avec l’émergence d’un marché réellement capitaliste. Avant, ils étaient, disent-ils, encastrés dans le politique ou le religieux, ou fusionnés avec eux. On peut essayer de se représenter cet encastrement de l’économique et du travail en considérant par exemple la sphère familiale, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Nombre d’activités y relèvent encore indissolublement de l’éducation, de l’affection, de la reproduction matérielle, de la soumission, de la reconnaissance, etc., dimensions caractéristiques de la sphère elle-même et du rapport social qui constitue cette sphère et la rend désignable.

A partir de ce constat commun, deux orientations de recherches opposées sont prises. Les uns (ex. M. Godelier, 1984) pensent que le rapport capital-travail, en autonomisant les activités concourant à la reproduction matérielle, a fait apparaître leur réalité universelle et leur caractère fondateur dans toute société. Il a permis ainsi de définir l’économique et le travail en général, au-delà de leur forme capitaliste. Les autres (ex. L. Dumont, 1985) estiment qu’une culture, et une seule jusqu’à présent, la culture bourgeoise, a inventé un domaine appelé économique et une activité dénommée travail, qui n’ont d’autres origines et substance que le rapport que cette culture a engendré et développé entre les individus.

Aujourd’hui même, il n’est pas possible de définir le travail par la nature des activités qu’il est censé regrouper ou par leur utilité.

Une activité donnée peut être du travail ou du non-travail jardiner, conduire, cuisiner, construire, chanter.. Une même activité peut être en même temps du travail et du non-travail. Ainsi d’une personne qui étant avec ses enfants garde en même temps contre rémunération les enfants des autres. On ne pourra donc dire d’une activité qu’elle est du travail que si l’on spécifie sous quel rapport social elle s’effectue. Et aujourd’hui, il n’y a guère que trois rapports sociaux qui nous font parler de travail : le rapport salarié, le rapport marchand, le rapport domestique.

L’utilité, pas plus que la nature des activités, ne permettent d’établir les limites qui permettraient de distinguer le travail des autres activités. Même si on lui ajoute le qualificatif de sociale, l’utilité déborde largement les activités communément rangées sous le terme travail.

Les rapports sociaux qui font la spécificité aujourd’hui de certaines activités du travail, ne sont pas non plus liés à un domaine particulier du social. Ils sont susceptibles de concerner des activités très diverses, dont certaines, nombreuses, ne font pas partie de ce qu’il est convenu communément d’appeler la production, ou le champ économique.

Le rapport salarié, par exemple, s’est étendu, et s’étend de plus en plus, à des activités considérées hier comme hors de la sphère économique: le loisir, le sport, la politique, la religion, les symboles, la science, l’art, la philosophie, la police, etc. Ses limites variables dans le temps et dans l’espace, les tentatives souvent vaines pour en contenir l’expansionnisme au nom de la « noblesse » supposée intrinsèque de telle ou telle activité montrent qu’il est un rapport indifférent à la nature des activités qu’il organise. On commence, par exemple, à discuter aujourd’hui pour savoir sous quel rapport social (don, dédommagement, achat ou salaire va se faire à l’avenir, dans un certain nombre de cas, tout ou partie de la reproduction humaine, ou bien encore « l’accompagnement » des mourants.

Pour fonder l’universalité et l’importance qu’auraient depuis toujours l’économie et le travail, il est nécessaire in fine clé recourir à une hypothèses non seulement sur les conditions premières « évidentes » de toute vie humaine, mais aussi sur le propre de l’homme à son origine, hypothèse difficile à retenir aujourd’hui.

L’argument ultime auquel les classiques, comme Marx, sont obligés de recourir pour fonder en nature la prééminence de l’économie sur toute autre activité et l’universalité du travail est ce à quoi serait obligé de se livrer le Robinson dénué de tout sur une île déserte, ou bien ce qui aurait été l’activité première de l’homme et qui l’aurait fait sortir de l’animalité, à savoir la production d’outils pour se nourrir, se vêtir et se loger. Marx, pour sa part, ajoute que, très vite, se développent d’autres besoins et tout un mode de vie. Il n’en demeure pas moins qu’il est contraint de fonder la prééminence de l’activité productive sur « l’évidence » des besoins vitaux, évidence qui ne peut en être une que dans et par un discours sur les origines de l’homme, celui-ci étant en fait un discours sur le propre de l’homme à son origine.

Faut-il partager, aujourd’hui, cette hypothèse sur les origines pour pouvoir affirmer le caractère fondateur de la production matérielle en toute société ? Il le semble bien, puisque, au-delà de ces besoins vitaux qui seraient premiers, la « production matérielle » est elle-même immédiatement un produit totalement social et historique, au même titre que toute autre manifestation humaine, et dès lors ne peut être invoquée pour fonder en nature sa prééminence.

Les présupposés de l’énoncé de ce « premier fait historique » sont trop nombreux et discutables pour être retenus aujourd’hui. Il faudrait en effet que, seul de l’espèce animale, le pré-homme n’ait plus trouvé dans son écosystème le boire et le manger. Il faudrait que ce soit cette exigence-là et pas une autre, devenue contrainte absolue pour tous les groupes animaux ancêtres de l’homme, qui ait enclenché l’invention et la réflexion humaines et le premier rapport social. Il faudrait que le recours à un moyen « artificiel » l’ait été d’abord pour l’acquisition de nourriture et qu’il soit le propre de l’homme, ce qui, on le sait, n’est pas le cas, etc.

2. Des rapports sociaux en tension

Il ne paraît plus possible aujourd’hui de fonder une thèse aussi lourde de conséquences théoriques que celle des rapports sociaux de production au fondement de toute société sur l’hypothèse de l’homo faber. On ne peut raisonnablement que postuler un être social « complet », dégagé de tout primitivisme, dont les conditions de l’existence même sont dès lors tout autant une société, un langage, la transmission des savoirs, des raisons de vivre et de mourir.. que le boire et le manger, sans compter d’autres conditions naturelles ou culturelles, tout aussi essentielles, mais que nous ignorons parce qu’elles nous sont données.

Doit on alors rechercher dans la « totalité sociale » de chaque société les raisons du découpage et de la désignation du social que l’on y observe ? Comment reconstituer pour chaque société une « totalité » qui ne peut être figée ? Peut on se représenter la société comme un organisme, doté d’un principe prépondérant, si ce n’est unique, de cohérence, d’ordre et de régulation, qui donnerait sens à chacune de ses parties ? Il paraît plus prudent et peut-être plus fécond, au moins pour nos sociétés, de partir du constat de l’existence de plusieurs rapports sociaux, ordonnant et instruisant ceux qui s’y trouvent impliqués, mais aussi pensés, construits, transformés dans le même temps par l’action de ces derniers[[Curieusement, Marx, dont les écrits ont été un constant chantier, donne la possibilité de s’engager dans cette voie, de penser le rapport capital-travail dégagé de toute détermination « substantive », contrairement à ce qu’il affirme par ailleurs pour fonder la notion universelle de rapports sociaux de production et leur prééminence sur les autres rapports sociaux. Il montre dans ses études sur les théories de la plus-value que la définition du travail productif comme producteur de valeurs d’usage n’a pas de sens et d’intérêt analytique, étant donné que tout, y compris la fantaisie, peut avoir un usage à partir du moment où une personne quelconque y trouve utilité. S’opposant en cela à Adam Smith, il considère que le rapport capital-travail n’est pas lié conceptuellement à la reproduction matérielle, mais uniquement à une forme historique de valeur: la plus-value. En dénaturalisant ainsi complètement le travail productif, en l’historicisant, en faisant du rapport capital-travail un rapport purement social, Marx fait donc logiquement de ce « rapport social de production-là», et partant de tous les autres, un rapport dont la prééminence sur les autres rapports sociaux ne peut plus provenir des activités servant à la reproduction matérielle de la société. Il ne semble pas cependant avoir jamais tiré une telle conclusion.
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Dans cette perspective, chaque rapport social aurait sa valeur, son économie, sa rationalité, sa forme de répartition et de division des activités qu’il régit, ses principes techniques… pouvant devenir ceux d’une société, si ce rapport social vient historiquement à prévaloir sur les autres.

Dès lors, deux questions se posent. Sommes nous conduits inévitablement à un sociologisme ou à un culturalisme absolu, sous prétexte que l’on ne peut que postuler un être social « complet » ? Comment comprendre qu’un rapport social peut historiquement prévaloir sur d’autres, et parfois hégémoniser et homogénéiser tout le social, s’il ne tire pas cette capacité du contrôle des activités « vitales » des sociétés considérées ? Il est difficile en effet de penser qu’il n’y a pas de conditions nécessaires à la reproduction de toute société et de l’espèce humaine, et que seules compteraient les conditions spécifiques à chaque société.

Mais ces conditions générales sont multiples: bien sûr manger, boire, éventuellement se vêtir et se loger, mais aussi procréer, respirer, communiquer, être reconnu, se mouvoir, ne pas être tué et bien d’autres conditions connues ou inconnues. Ces conditions « vitales » ne le deviennent, et ne sont perçues comme telles qu’à partir du moment où elles ne sont plus données naturellement ou socialement à tous ou au plus grand nombre. C’est pourquoi certaines sont risibles, comme respirer, car jusqu’à ce jour l’air, bien que d’une qualité variable, reste directement accessible à chacun. Cet exemple a le mérite cependant de rappeler le caractère social et historique des conditions à la reproduction de la vie en société. Elles n’acquièrent le statut de conditions que si elles font l’objet d’une raréfaction naturelle, d’une appropriation sociale, ou d’une restriction collective. Dès lors, il est pensable que la reproduction matérielle, et le travail en tant qu’activité qui serait vouée à celle-ci, ont pu ne pas être socialement importants ou fondateurs, si d’autres conditions tout aussi essentielles à la vie en société ou de telle ou telle société étaient l’objet préférentiel de l’appropriation ou du contrôle social. Et de fait certaines recherches ethnologiques semblent l’attester.

On pourrait donc risquer l’hypothèse selon laquelle un rapport social devient important lorsqu’il transforme certaines données naturelles ou culturelles en enjeu social, en conditions non garanties de la vie en société et en moyen de différenciation et de contrôle, et qu’il est fondamental lorsqu’il est parvenu à être la voie obligée pour accéder à ce qui est devenu les ressources matérielles et immatérielles (de toute nature) nécessaires à la vie dans la société considérée.

Ce que nous entendons par économie et par travail n’existerait et ne serait donc important que dans nos sociétés. Ils tiendraient leur caractère central de ce qu’ils sont la manifestation et la désignation naturalisées d’un rapport social qui est devenu hégémonique en régissant certaines des conditions générales nécessaires à la vie en société, et des conditions particulières propres à nos sociétés.

S’il en était ainsi, comment ce terme a pu se diffuser pour désigner des activités qui ne s’effectuent pas sous ce rapport social là ? Comment analyser le travail à partir du rapport social qui l’aurait créé ?

3. Comment le terme travail, utilisé à l’origine pour désigner la réalité nouvelle qu’était l’activité salariée par du capital, a pu se diffuser au point d’être universalisé et recouvrir des activités très différentes ?

Deux généralisations sont à comprendre : celle de travail salarié et de salariat, et plus largement celle de travail.

Les termes de salaire, de salariés et de salariat semblent avoir été étendus postérieurement à des situations qui n’en relevaient pas: par exemple, l’employé de maison ou de collectivité qui vend ses services contre du revenu et non contre du capital et qui est payé sous forme de gages; les fonctionnaires, ces « serviteurs de l’État », dont les émoluments sont la rétribution de la fonction sociale qu’ils remplissent pour le compte de la collectivité.

Et de fait, malgré les homogénéisations juridiques des conditions d’emploi, le type de rapport n’est pas le même. Le but de l’employeur n’est ni l’enrichissement personnel ni l’accumulation de capital. L’employeur dépense son revenu pour obtenir les services qu’il attend ou pour que soient remplies les fonctions qui lui sont dévolues par la collectivité, sans intention, espoir ou devoir de retrouver sa mise. Le but est la satisfaction face au service rendu.

S’il peut y avoir, et s’il y a effectivement à intervalles plus ou moins réguliers, notamment de la part des collectivités (Etat, municipalités, associations, institutions … ), recherche d’une meilleure efficacité à coût moindre à travers des « réformes » ou des « contrats », c’est sous la pression politique de tout ou partie de ceux qui payent l’impôt ou les cotisations et qui désirent voir arrêter leur progression ou les voir diminuer pour x raisons, et non sous la nécessité de reproduire leur capital pour ne pas disparaître. Les modalités et les conséquences de la subordination salariale comme celles de l’incertitude inhérente à ce type de rapport social ne sont pas les mêmes pour les salariés et les employeurs.

4. Le travail ne paraît définissable qu’en indiquant sous quel rapport social il s’effectue et en analysant ce qui caractérise ce dernier

Le rapport salarié a été longtemps perçu comme un simple rapport marchand. Il a fallu de nombreux débats, de nombreux conflits tout au long du XIXè siècle pour que les salariés reconnaissent et fassent reconnaître qu’il s’agissait d’un rapport de subordination devant faire l’objet d’une législation spéciale, distincte des autres droits, notamment commerciaux. Il ne s’agissait pas simplement d’une méconnaissance des uns et d’une volonté de tirer parti de la situation des autres. Il existait en effet des formes ambiguës très répandues: la sous-traitance à domicile et les équipes de travail mobiles dirigées par un maître ouvrier prenant en quelque sorte en sous-traitance tel ou tel ouvrage chez les fabricants.

Mais ce rapport de subordination recèle une incertitude majeure. Ce que chacun considère comme vendu ou acheté dans l’acte d’embauche est quotidiennement en question dans les rapports de travail. Que recouvre en effet une vente de capacité de travail ?

Est-ce une mise à disposition par le salarié, tout à la fois, de son énergie, de son expérience, de son intelligence, de sa motivation, de son dévouement, de son imagination? Ou bien, comme l’histoire l’atteste, un constant conflit sur ce que chacun peut exiger de l’autre, c’est-à-dire sur la nature de la liberté respective du salarié et de l’employeur. L’étendue de ce que l’un estime avoir vendu et de ce que l’autre considère avoir acheté ne diffère pas seulement en raison des intérêts divergents du premier et du second, mais en raison d’une appréciation différente de ce qui est jugé comme vendable et achetable: le dévouement, la fidélité, en font-ils partie ? La motivation, l’imagination, l’intelligence, jusqu’à quel point? La définition précise du travail n’est pas seulement une tendance de l’employeur sous la forme de la prescription’ c’est aussi une demande du salarié, qui, sous une autre forme, veut établir des limites à ce que l’on Peut exiger de lui.

Le rapport capital-travail exige la « liberté » des travailleurs de vendre leurs capacités de travail, et des détenteurs de capitaux de les acheter. Ces deux libertés ne sont ni des données naturelles, ni des données permanentes sans limitation ni altération. Tout le monde n’en « jouit » d’ailleurs pas. L’enfant jusqu’à sa majorité, l’épouse jusqu’à il y a peu, et encore aujourd’hui dans de nombreux pays, doivent avoir l’autorisation du père ou du mari pour être salariés, et ne disposent pas toujours, de fait ou de droit, de l’argent de la vente de leur capacité de travail. Ces « libertés » sont en constante redéfinition et délimitation, dans le droit et dans la pratique. Les débats et les conflits sur la durée du travail ne se réduisent pas à des divergences sur la qualité et le rythme de vie nécessaires ou acceptables eu égard à des impératifs « économiques » et aux exigences de la reproduction des capacités de travail, mais renvoient au statut « politique » de travailleur « libre ».

Le rapport capital-travail a impliqué aussi pour exister, on le sait, qu’il soit considéré comme moralement acceptable, que l’on en vienne à considérer que la somme d’intérêts égoïstes puisse conduire, concourir, à l’intérêt et au bien-être général. Et à vrai dire, le procès en moralité du capitalisme reste toujours ouvert. Le renouveau du libéralisme économique s’est accompagné d’un discours non seulement sur son efficacité mais sur le fait qu’il serait le plus juste.

Enfin, par l’acte de vente de sa capacité de travail, le salarié reconnaît à l’acheteur de celle-ci la légitimité, fû-elle concédée temporairement, partiellement, et dans l’ambiguïté de l’autorité qu’il exercera sur lui. Cette reconnaissance se doit d’être reconfirmée quotidiennement dans l’acte de travail pour que le rapport capital-travail se reproduise. Le salarié accepte d’aliéner sa « liberté » de travailleur « libre » durant le temps de travail et de limiter ses droits de citoyen qui sont ailleurs les siens hors du temps et de l’espace de l’entreprise qui l’emploie.

Le rapport salarié, et notamment le rapport capital-travail, tic se laisse pas à l’analyse ranger aisément dans un domaine qui serait l’économique, en opposition au politique ou au symbolique. Il contient en fait toutes les dimensions du social. Il semble qu’il puisse être étudié utilement, non pas simplement comme un rapport social dans l’ordre économique, ou comme un rapport économique encastré dans le social, mais comme un rapport totalement social pouvant ordonner, structurer l’ensemble ou une grande part du social, comme d’autres t’apports sociaux ont pu le faire dans certaines sociétés.

Conclusion

Le travail apparaît donc, non seulement comme un mot et une notion historiquement datés, mais aussi comme une réalité inventée, construite par le XVIIIè siècle européen. Il correspondrait à l’émergence du rapport salarié et du travailleur libre vendant sa capacité de travail. La diffusion et l’hégémonie progressive de ce rapport social, qui se traduit par le fait qu’il est devenu la référence pour percevoir, penser, organiser tout autre activité, auraient eu pour conséquence une extension de l’appellation travail à des activités qui ne relèvent pas du rapport salarié, comme « travail domestique », « travail des indépendants »… Il en serait résulté une naturalisation du travail, dès lors perçu comme une réalité universelle et existant depuis toujours. Comme pour l’économie, on aurait projeté sur le passé et sur d’autres sociétés cette réalité contemporaine, et à l’origine géographiquement circonscrite, qu’est le travail, au lieu d’en rendre compte par les conditions historiques et non nécessaires qui l’ont fait émerger il y a trois siècles.

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