La revue Multitudes a depuis des décennies mené deux combats féministes en parallèle, celui du genre et celui du care qu’elle a très tôt introduit en France, quelques années après la publication de deux ouvrages devenus classiques, Le souci des autres (Patricia Paperman et Sandra Laugier, 2006) et Qu’est-ce que le care ? (2009) avec une Majeure historique en 2009, Politiques du care (Sandra Laugier et Pascale Molinier, no 37‑38). En revendiquant de manière pionnière une éthique hétérodoxe, la revue proposait aussi un féminisme alternatif et radical.

Ce que révèle le care

Le mot care, courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de » et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par soin, attention, sollicitude. Le care a ainsi introduit des enjeux éthiques dans le politique, en fragilisant le lien apparemment évident entre une éthique de la justice et le libéralisme politique. La Majeure Politiques du care, au-delà du changement de paradigme induit en philosophie morale par l’éthique du care, voulait en affirmer la portée politique. Car celle-ci apparaît en second plan lorsqu’on théorise le care en relation avec le patriarcat, ou lorsqu’on le définit à partir des activités domestiques ou salariées qui répondent aux besoins et aux dépendances, un travail inégalement distribué entre les hommes et les femmes, entre les femmes riches et les femmes pauvres. Il s’agissait dans cette Majeure d’attirer l’attention sur un domaine de l’activité humaine qui est négligé, sur les injustices créées par la méconnaissance et la dévalorisation des professions qui y sont liées et sur les déséquilibres mondiaux dans la circulation du care. La migration et la circulation des femmes employées dans ces professions sont à la source de transferts de fonds constituant la provenance majeure de financements dans certains pays en voie de développement. Le care se transforme rapidement en marchandise mondialisée.

Carol Gilligan et Joan Tronto, auteures culte publiées et traduites dans cette Majeure de 2009, ont été les premières productrices d’une critique radicale de la théorie de la justice de John Rawls, qui jusqu’ici n’avait eu affaire qu’à des critiques modérées et assez « internes » au champ de la philosophie d’inspiration libérale. La première traduction française de Gilligan n’avait guère eu d’écho médiatique ni académique, ayant été d’emblée qualifiée d’« essentialiste », accusation qui revient régulièrement – y compris dans des contributions féministes de Multitudes ! La loi sur la parité de 1999 a été l’un des enjeux stratégiques de la « troisième vague du féminisme », avec l’émergence de nouvelles questions liées au genre, allant au-delà de l’égalité des droits, et liées à la politisation des questions sexuelles (PACS, prostitution, travail domestique). La troisième vague du féminisme en France a été portée par la « rupture épistémologique » introduite par les féministes dans les sciences sociales : en montrant la subordination des femmes et la minorisation de leurs pratiques, de leurs pensées, de leur place dans l’histoire des sociétés, ces épistémologies « situées » ont révélé les biais par lesquels une recherche apparemment neutre traduit en réalité le point de vue et les intérêts des groupes socialement les plus puissants. Solidaires de ce mouvement, les éthiques du care s’affirment contextualistes et se singularisent des éthiques libérales qui valorisent une prétendue impartialité, en mettant l’accent sur la vulnérabilité plutôt que sur l’autonomie. La perspective du care vise ainsi à faire résonner des voix socialement étouffées, au premier rang desquelles celles des femmes. Le champ du care est donc avant tout celui d’une revanche de l’expérience vécue des femmes enfermées dans la sphère privée et dont l’existence a été associée à des valeurs tenues pour insignifiantes, les activités invisibilisées et mésestimées, associées à des corvées dont les femmes devaient avant tout se « libérer ». Cette vision repoussoir du travail domestique n’a pas aidé à son partage avec les hommes, mais plutôt à sa délégation à d’autres femmes quand cela était économiquement possible (Pascale Molinier, « Des féministes et de leurs femmes de ménage : entre réciprocité du care et souhait de dépersonnalisation », no 37‑38, 2009). Les inégalités entre femmes et plus précisément, la mise d’une masse de femmes au « service » de la libération des femmes privilégiées est un tabou du féminisme que le concept de care a contribué à révéler.

L’émergence des éthiques du care doit aussi être pensée dans le contexte des revendications du Black Feminism. Dans les années 1980, les féministes africaines-américaines, asiatiques et chicanas dont les voix commencent à se faire entendre, reprochent au féminisme « majoritaire » d’avoir pris pour sujet exclusif les femmes blanches des classes favorisées, d’avoir universalisé leur situation. Le Black Feminism contraint à repenser la domination de genre sans l’isoler d’autres rapports de pouvoir incluant la classe sociale et la race. Le concept de care fait alors précisément voir comment les femmes blanches ont pu conquérir des privilèges partiels, en bénéficiant du travail invisible et peu rémunéré d’autres femmes et d’hommes éventuellement racisé·es. Ainsi, l’éthique du care s’est aussi inscrite au sein de Multitudes dans le champ émergent de l’intersectionnalité, dont les premiers textes traduits paraissent en France également dans les années 2000. Bien qu’initialement contesté, le choix de Multitudes de garder le terme « care » finit par se généraliser pour préserver la double dimension de l’affect et du travail.

Ce que le care n’est pas

On a reproché à l’éthique du care, et en particulier à Gilligan de ne pas être féministe, en durcissant, voire essentialisant la distinction femme/homme, en lui donnant un contenu moral : les femmes représenteraient l’attention à autrui et au proche, et les hommes emblématiseraient l’autonomie et l’impartialité ; en somme, aux femmes le privé, aux hommes la vie publique. En appuyant l’importance – à la fois sociale, morale, politique – des qualités d’attention à autrui et des activités de souci aux autres, l’éthique du care serait alors la reprise ou la confirmation des stéréotypes de genre.

Considérer l’importance sociale, morale et politique du care oblige à faire référence aux « femmes », l’une des catégories auxquelles le travail du care a été principalement assigné. Or parler des femmes serait faire usage d’une catégorie « suspecte », suspicion s’étendant à toute théorie qui en assume l’existence. « À cet égard, toutes les théories féministes deviennent suspectes, hormis celles qui récusent la possibilité d’une large entreprise théorique de libération » (Joan Tronto, Un monde vulnérable). Pourtant, le mot « femme » ne désigne pas une essence, mais une situation, historiquement et socialement définie, et c’est justement ce que nous apprend le féminisme, depuis ses versions phénoménologiques (Simone de Beauvoir, Iris Young) jusqu’à ses versions intersectionnelles qui mettent l’accent sur les différences entre femmes.

Cette objection au care est caractéristique d’une tendance du milieu politique voire académique français, qui consiste à faire appel à un « bon » féminisme, légitime, républicain, contre des versions perçues comme dégradées ou excessives (ou woke, voir Wokisme). Cet antiféminisme de fond, teinté de misogynie, a frappé de plein fouet l’éthique du care, accusée de véhiculer une image « nunuche » de la féminité. On aura compris que l’éthique du care touche à un point névralgique des rapports de genre en France, où un discours universaliste constitue l’obstacle à l’amélioration de la situation (sociale, politique, morale) des femmes, et donc à un universel véritable (comme y appellent Christine Delphy et Anne Querrien). Ces critiques ferment les yeux sur la puissance de contestation de l’exploitation de femmes pauvres par la perspective du care et donc, sur leur propre classisme.

Le care pour un environnementalisme ordinaire

Les analyses du care sont donc politiques. Elles ont permis, par leur présentation dans Multitudes, de donner forme à des questions qui ne trouvaient pas leur place dans le débat public et d’infléchir la définition de ce qui compte : analyses de la prostitution (« Prenons soin des putes », no 48, 2012), du capitalisme émotionnel (Pascale Molinier et Sandra Laugier, Mineure no 52, 2013), du care dans le Covid, du revenu universel, de l’avortement (« Une affaire de femmes… et de démocratie », Anne Querrien, Mathieu Corteel & Sandra Laugier, no 95, 2024). La description du care a fait apparaître dans le champ moral et politique des voix subalternes jusqu’alors disqualifiées : les voix de toutes les personnes qui réalisent majoritairement le travail de care dans la sphère domestique et dans les institutions de soin. Toutes ces personnes qui réalisent un travail indispensable et vital sont mal payées, mal considérées, leurs besoins ignorés, leurs savoirs et savoir-faire rabaissés et déniés. Ces revendications ont été clairement analysées et exprimées dans plusieurs contributions du volume de Multitudes signé Cora Novirus (no 80, 2020) au moment de la crise Covid, ainsi que dans l’article de Nathalie Blanc, Sandra Laugier, Pascale Molinier & Anne Querrien, « Pour un environnementalisme ordinaire : femmes et ressources en temps de crise » (publié sur le site de Multitudes en juillet 20201) qui fut certainement la première théorisation de l’importance des contributions des femmes dans les crises écosystémiques à venir après la crise Covid. L’environnementalisme ordinaire, grassroot, composé de modes de vie et de mobilisations individuelles et collectives qui structurent la production de l’environnement ordinaire est d’abord le fait des femmes dont le rôle est crucial dans cette sphère domestique et écologique. La déconsidération, qui s’est accentuée depuis, de l’environnement ordinaire, banal et difficilement médiatisable, est liée à la dévalorisation du travail de care dans le maintien des formes de vie au quotidien.

La perspective du care a donc permis très tôt de capter des préoccupations sociales qui sont devenues saillantes, dans une période d’abandon des services publics pourvoyeurs de care. Le care s’est révélé un outil puissant pour penser les inégalités globales, la circulation mondiale des femmes et l’exploitation conjuguée des ressources humaines et naturelles des pays pauvres, et donc la crise environnementale. Si le care a bénéficié des luttes féministes, il a aussi accompagné et soutenu la diffusion des recherches sur le genre, les sexualités et l’écoféminisme (voir les travaux Catherine Larrère).

L’éthique du care visait dans les années 1980 à renouveler le féminisme par une prise de conscience des inégalités entre femmes. Mais elle reste ancrée dans le féminisme, et c’est ce que rappelle, désagréablement, le mot – notamment à ceux et celles qui veulent oublier qu’ils sont dépendants du care pour leur autonomie. C’est pour ces raisons que la voix différente portée régulièrement par Multitudes reste notre actualité.

1Publié sous le titre « La crise révèle les failles du genre dans l’environnementalisme : comment valorisons-nous les environnements quotidiens ? » dans la revue The nature of cities, juillet 2020.