Au fil de ses 25 ans d’existence, Multitudes a consacré de nombreux articles et dossiers à la question du revenu universel et de son financement1. Nous y voyons une proposition transformatrice capable de débloquer toute une série de verrous économiques, sociaux et politiques. Voici une synthèse de la forme actuelle de cette proposition2.
Les attendus
Après plus de 80 ans d’échecs du Beveridge State (dispositif du Welfare mis en place en 1943) à résorber la pauvreté, cette dernière concerne encore entre 9 % et 20 % de la population totale dans les pays riches, même si la pauvreté est un concept relatif (défini par 60 % du revenu médian en Europe). L’échec de l’État-Providence est certainement une des raisons majeures du détachement durable des classes populaires à l’égard de la démocratie parlementaire représentative et de l’essor du populisme partout en Europe et aux États-Unis.
Le plancher du plein emploi keynésien entre (3 % et 5 % de la population active à la recherche d’un emploi se trouvant au chômage) est enfoncé depuis longtemps, tandis que se multiplient les formes précaires d’emploi qui génèrent des problèmes d’accès durable au logement, à l’éducation des enfants. Les dispositifs d’aide au chômage sous leurs différentes variantes sont structurellement débordés.
Le développement de l’économie numérique dans ses dernières manifestations (IA symbolique, connexionniste, Large Language Models) menace sévèrement l’emploi salarié sur contrat à durée indéterminée.
On assiste à une transformation du paradigme de la production de richesse : de la production de miel à la pollinisation ; les modèles de travail directement productif sont de moins en moins efficaces pour décrire la richesse (y compris le PIB)3.
La financiarisation croissante de l’économie va de pair avec l’alourdissement du poids du patrimoine. En France par exemple, pour un PIB de 2 900 milliards d’euros fin 2023, le patrimoine économique national s’est élevé à 18 700 milliards d’euros, dont 14 000 de patrimoine des ménages. Certaines évaluations vont même jusqu’à 28 000 milliards, soit près de 9 fois le PIB.
Les nouvelles possibilités d’évolution récente des budgets européens – emprunts communautaires communs, taxation de l’épargne ou du patrimoine, lancement de produits financiers attrayants, tant pour les questions d’écologie que pour celles de défense ou pour une réindustrialisation intelligente – pourraient se substituer concrètement au financement par la réforme fiscale, toujours proposée mais jamais mise en œuvre, et surtout par la taxation de toutes les transactions financières (et pas simplement de certaines d’entre elles).
Pour poser correctement les questions de financement de ce revenu et ne pas le confondre avec un revenu d’appoint mis en place sans succès dans presque tous les pays développés, il convient de rappeler ici les sept caractéristiques d’un revenu véritablement universel4. Il faut également souligner que des financements insuffisants risqueraient d’aboutir à des formes amputées du revenu universel.
Les contours précis du revenu universel
1) Un revenu de base doit être universel dans le tissu social. Il couvre tout le monde y compris les riches, qui peuvent avoir à le retourner en impôt son intégralité.
2) Il doit être universel dans l’espace, en particulier il doit être européen dans l’Union européenne, même si son montant évolue en fonction de la richesse respective des États membres.
3) Il doit être universel dans le temps, donc de la naissance à la mort, ce qui ne veut pas dire que son montant est le même pour un enfant, pour un adulte ou une personne âgée. Il ne peut être perdu par condamnation pénale.
4) Il doit être individuel. C’est un point indispensable pour qu’il assure l’autonomie et la liberté des individus soumis par les systèmes de protection sociale actuels à la dépendance vis-à-vis du chef de famille. Il est fonction du nombre d’individus par unité ménage.
5) Il est cumulable avec l’exercice d’activités rémunérées marchandes et/ou salariées. Ce qui veut dire qu’il ne doit pas être soumis, comme le RSA et autres dispositifs d’aide sociale, à des plafonds de revenu tiré du travail reconnu comme travail rémunéré.
6) Il ne supprime donc pas le bénéfice du système de protection sociale attachée à l’exercice d’une activité rémunérée et qui est assuré (assurance maladie, indemnité de chômage ou de formation, régime de retraite complémentaire par rapport au socle commun).
7) Son niveau doit être le plus élevé possible en fonction de la richesse de l’entité de rattachement de l’individu5.
Justification théorique 1 : la pollinisation
Le revenu universel n’est pas un cataplasme sur la jambe de bois de la pauvreté, qui explique la faiblesse de la participation démocratique (notamment lors des élections). Il est une proposition radicale et révolutionnaire, qui ne se satisfait pas des promesses jamais tenues par l’État-Providence d’éradiquer la pauvreté. Il implique un montant pour chacun (même quand il représente l’unique source de revenu) qui se situe entre le Smic français en 2025, soit 1 426,30 euros, et l’allocation adulte handicapé (montant de 1 033,32 euros pour celles et ceux qui n’ont pas d’autre revenu).
Nous proposons ici de calculer le financement sur la base de 1 200 euros nets pour tout individu, inconditionnellement et de façon cumulable à une activité rémunérée. Il va de soi qu’un montant plus élevé ou légèrement plus bas pourrait être proposé avec le même mécanisme de financement.
On entend immédiatement les refus scandalisés : comment la somme colossale que représente un pareil montant peut-elle être à la portée d’une économie mesurée par le PIB, en état d’apoplexie budgétaire, d’une dette équivalente à 110 % du PIB et d’un taux de prélèvement obligatoire le plus élevé d’Europe ?
C’est ici qu’intervient une révolution épistémologique de la conception de l’économie et de la richesse réelle du stade du capitalisme où nous sommes parvenus par rapport à celle de l’économie politique classique qui n’a pas changé depuis Adam Smith et David Ricardo.
Dans une économie de pollinisation et de rôle croissant de la finance, les ressources de financement du revenu universel doivent être trouvées dans une taxe sur l’intégralité des transactions financières (y compris intra-
journalières et à très haute fréquence).
Nous avons défini comment s’opère cette révolution dans la valeur : par la prise en compte des externalités positives de pollinisation6. Pour en résumer le nerf de l’argumentation : si la valeur produite par les ruches, à savoir le miel écoulé sur le marché, est à peu près équivalente à 1 milliard d’euros par an, celle produite par la pollinisation des abeilles est équivalente, elle, entre 750 fois à 5 000 fois plus. Cela veut dire que si les abeilles mellifères, par suite de leur empoisonnement par les engrais et les pesticides, disparaissaient, les dommages sur les récoltes et la biodiversité seraient absolument gigantesques. Par analogie, cela disqualifie les raisonnements en termes de « il faut travailler plus et plus longtemps dans le cycle de vie », car l’augmentation des interdépendances sociales dans l’activité entrepreneuriale (et pas seulement dans le travail salarié) produit une augmentation du surplus de productivité globale des facteurs.
Élargissons cet exemple : il y a beaucoup d’insectes pollinisateurs et, dans le travail humain, il y a beaucoup de production d’externalités positives. Le point de vue de l’écologie nous a habitué depuis 30 ans à comptabiliser les externalités négatives dues à la production « extractiviste » et polluante de ressources non renouvelables en raison du CO2 dégagé. Un raisonnement symétrique doit nous habituer à prendre en compte, donc à intégrer dans la comptabilité économique, les externalités positives. Avec la socialisation du travail et son intellectualisation, le produit de chacun est de plus en plus lié à l’interaction en réseau des humains communiquant à travers les moyens numériques. Mais cela n’est nullement intégré dans nos calculs économiques actuels, qui sont donc déphasés par rapport à nos réalités productives – comme si nous réduisions la valeur productive des abeilles à la seule production de miel.
Justification théorique 2 : le développement de la finance
Le deuxième changement fondamental intervenu dans cette transformation du capitalisme est le rôle croissant de la finance. Finance de marché et finance d’État, car le marché des « futurs » (produits dérivés) ne va pas sans le rôle des banques centrales qui émettent et valident la quantité de monnaie, tout en gèrant l’endettement des agents publics en intervenant constamment sur le niveau des taux d’intérêt. Dans une économie de pollinisation, il faut mobiliser l’épargne et les patrimoines pour dépasser les limites de l’économie de production.
La finance mondiale englobe l’ensemble des activités et des marchés financiers qui soutiennent l’économie mondiale. Elle était évaluée à plus de 139 000 milliards de dollars en 2022. Le PIB mondial cette année-là était évalué à 101,8 milliards.
Les transactions financières globales se montaient donc à 1 365,5 fois le PIB.
Depuis la fin des années 1970, « au niveau mondial, tandis que le PIB a été multiplié par 15 et la capitalisation boursière par 50, le montant des transactions boursières a été multiplié par plus de 500 ! En cinquante ans, le rapport du montant total des transactions boursières sur le PIB est passé de 5 % à 200 %7. »
La financiarisation croissante de l’économie mondiale et globale traduit la montée inexorable de l’économie de pollinisation et le dépassement de la seule économie de production rémunérée via le salariat canonique (plein temps, CDI). Et c’est pour cette raison que les ressources de financement du revenu universel doivent être cherchées du côté de la finance de marchés, c’est-à-dire de la partie la plus développée du capitalisme.
Montants et financement
Le calcul ci-dessous, très sommaire, est effectué avec une hypothèse haute pour le nombre des bénéficiaires et sur l’exemple français (extensible à tout pays membre de l’Union européenne).
Besoins
Population de la France résidente au sens du recensement en 2024 : 68 606 000 habitants, chiffre arrondi à 70 millions qui représente la population dans les 30 prochaines années.
Montant du revenu mensuel distribué de 1 200 euros à tout résident en France soit 14 400 euros distribués à 70 000 000 de personnes = 1 008 milliards d’euros par an.
Financement
PIB de la France : 2 900 milliards d’€ en 2024, arrondi donc à 3 200 milliards en 2025.
Transactions financières (on prend pour chiffre de base que ces dernières s’élèvent au minimum à dix fois le volume du PIB, chiffre très inférieur à la valeur de la pollinisation par rapport à l’économie de production marchande de miel) soit : 3 200 milliards x 10 = 32 000 milliards.
Taxe de 4 % (TTF8) = 32 000 x 0,04 = 1 280 milliards.
On retient que fiscalement une imposition supérieure à 10 % est vécue comme confiscatoire et génère des fraudes. Certains adeptes de la finance trouvent qu’une taxe supérieure à 1 % est excessive. Mais dans le cas des formes actuelles de TTF, on n’a pas observé qu’une taxe de 3 % sur toute transaction financière ait un effet dissuasif et entraîne une baisse du volume des transactions opérées.
Deux remarques pour finir
1. La TTF comprend les transactions intra-journalières et pas uniquement celles qui sont soldées à la clôture journalière.
2. On n’a pas pris en compte ici l’effet d’injection massif dans l’économie qui devrait se traduire dans une croissance très importante du PIB, de meilleures recettes fiscales, etc.
Comme il a été montré dans l’article cité, il y a de nombreuses dépenses qui seraient impactées à la baisse et d’autres besoins devenus solvables qui provoqueraient une amélioration du bien-être.
Fin 2023, le patrimoine économique en France s’est élevé à 18 700 milliards d’euros, dont 14 000 de patrimoine des ménages. L’exemple des recherches actuelles sur le financement du réarmement européen montre que le développement de nouveaux produits financiers captant l’épargne des ménages ou une taxation du patrimoine est en train de dépasser l’assise très rétrécie des flux nets du PIB.
La proposition d’un revenu de base articulé à une TTF fait émerger un nouveau paradigme d’analyse économique, en même temps qu’elle dégage de nouvelles perspectives politiques. Il est plus urgent que jamais de la faire émerger fortement au cœur de nos débats contemporains.
1Voir en particulier les Majeures Revenu garanti (no 8, 2002), Revenu garanti : questions ouvertes (no 26, 2006), Les nouvelles frontières du revenu d’existence (no 63, 2016), Votons revenu universel (no 86, 2022).
2Ce texte reprend, à quelques corrections et ajouts près, l’intervention de Frédéric Brun à la table-ronde Financer le revenu de base du Colloque organisé par le Mouvement Français pour le Revenu de Base à Alfortville les 19 et 20 avril 2025 pour ses États généraux.
3Voir les Majeures Nouvelle économie politique (no 2, 2000), Capitalisme cognitif (no 10, 2002), L’intermittence dans tous ses états (no 17, 2004), Capitalisme cognitif : la démocratie contre la rente (no 32, 2008), Une gauche économique crédible ? (no 46, 2011), Dettes et bifurcations écologiques (no 99, 2025).
4On pourra aussi se référer aux entrées concernant cet enjeu dans le numéro spécial Bifurcations de Multitudes par Cora Novirus.
5Ces caractéristiques sont extraites de l’article Yann Moulier Boutang « Pour un revenu d’existence de pollinisation contributive financé par une taxe pollen », Multitudes no 63, 2016.
6Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, Carnets Nord Paris 2011.
7https://theconversation.com/une-taxe-mondiale-sur-les-transactions-financieres-pourrait-rapporter-jusqua-400-milliards-deuros-par-an-206307
8Taxe sur les transactions financières.

