100. Multitudes 100. Automne 2025
Articles 100.
Les numéros

Support papier et liberté
Pourquoi sauver le soldat papier dans la guerre numérique ?

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Le support papier, radeau de la Méduse esthétique ?

Pourquoi donc continuer à imprimer une revue sur papier en 2025 ? La quasi-totalité de notre lectorat nous consulte sur internet, entre notre site propre et la plateforme Cairn. Les frais d’impression et d’envois postaux des exemplaires grèvent lourdement notre budget, minimal et stable (parce que tout le monde travaille sur la base du volontariat), mais toujours fragile. Si nous étions de bons sujets de la rationalité économique, nous aurions abandonné le papier depuis longtemps. C’est au demeurant, le message « modernisateur » que les grands groupes de l’édition ont fait passer au Centre national du livre (CNL) qui enjoint les revues qu’il soutient de passer en version numérique et tendanciellement de supprimer leur version papier.

Pourquoi alors nous accrocher à ce mode de publication archaïsant, encombrant et onéreux, dont tout le monde annonçait il y a vingt ans l’inéluctable obsolescence ? Multitudes a consacré de nombreux articles aux nouveautés de « l’immatériel » et aux beautés du « libre ». Un fichier pdf se télécharge, s’envoie et se reçoit pour un coût marginal quasiment nul. Chacun peut le rediffuser aussi largement qu’il le souhaite au royaume de la générosité numérique. Rien ne saurait désormais arrêter la révolution, pensions-nous en l’an 2000, dès lors que les bons arguments pourront circuler sans craindre la répression des censeurs, l’étroitesse d’esprit des gatekeepers, ou les barrières commerciales du marché des idées.

Avouons-le : certain·es d’entre nous s’accrochent au papier par goût invétéré pour la forme-livre, que nous pratiquons depuis notre enfance, dont nous apprécions le confort de lecture, et dont nous chérissons le toucher. Pas seulement car la dimension graphique de la maquette, la rubrique Icônes richement illustrée dans ce centième numéro s’apprécie beaucoup moins sur un pdf. Mais cette dimension esthétique du rapport au livre, trop souvent perçue comme un résidu du passé, ne devrait pas occulter une autre très bonne raison de s’accrocher à la publication papier – afin de mieux faire face aux défis du futur.

Réhabilitation du livre papier et rétentions quaternaires à l’ère du numérique

On se souvient peut-être de cette vidéo humoristique du collectif espagnol LeerEstaDeModa qui, en 2010, parodiait les démos promotionnelles de Steve Jobs pour vanter l’incroyable innovation de cette « percée technologique révolutionnaire » qu’est le « centre de connaissance bio-optique commercialisé sous le nom de Book » : « sans besoin de câble, ni de circuit électrique, ni de piles, ni de connexion, compact et portable, Book peut être utilisé n’importe où. Puisqu’il ne dépend pas d’une batterie électrique, il n’a pas besoin d’être rechargé : on s’en sert aussi longtemps que nécessaire loin de toute prise électrique. Book ne tombe jamais en panne, on n’a jamais besoin de le ré-initialiser. Il suffit d’ouvrir Book pour commencer à jouir de ses services1 ».

Cette plaisanterie faisait bien sourire, mais ratait ce qui s’avère aujourd’hui être la principale vertu de Book : ne pas laisser de traces enregistrées des actes de lecture.

Ne pas laisser de traces numériques aujourd’hui, c’est l’équivalent de l’invention des cafés comme le Procope à la veille de la Révolutions française et de la diffusion massive des Lumières. On parle souvent des salons comme ceux de Madame Rolland au Pont-Neuf dans la création de l’opinion publique. Manquer l’anonymat des cafés comme le Procope près de l’Odéon tout proche, c’est ne pas comprendre pourquoi la police de l’Ancien Régime a été débordée.

Prenons un peu de recul sur ce qui fait la réelle nouveauté de l’économie de l’attention qui s’est progressivement mise en place au cours des 25 dernières années. Cette nouveauté n’est pas à chercher du côté de ce que nos écrans affichent à leur surface, mais du côté de la façon dont ils sont connectés, par-derrière, au back office du capitalisme de plateforme.

Inspiré par la phénoménologie de Husserl, Bernard Stiegler identifiait trois types de « rétentions » rendant compte de l’insertion de nos attentions dans nos réseaux de communication. Les rétentions primaires sélectionnent, au sein de nos environnements sensoriels, certains flux perceptifs sur lesquels nous focalisons notre attention : en ce moment, vos yeux suivent les lignes de ce texte au lieu de contempler l’horizon ou le mur de votre chambre. Les rétentions secondaires gardent un certain souvenir de nos perceptions passées : après avoir terminé la lecture de cette entrée, vous garderez quelques idées plus ou moins précises de ce que nous y aurons évoqué. Stiegler parle de rétentions tertiaires pour désigner tous les dispositifs médiatiques d’enregistrement et de diffusion de perceptions sensorielles : si quelqu’un vous regarde en train de lire cet exemplaire papier de Multitudes et en prend une photo, celle-ci deviendra le support artificiel de nouvelles perceptions, pour des gens qui ne vous aurons pas vu, ou pour vous-même qui pourrez revivre dans l’avenir quelque chose de ce moment passé.

La mise en place du capitalisme de plateforme a en quelques années systématisé le recours à un nouveau type de rétentions quaternaires – constituées par les traces digitales qui enregistrent les gestes attentionnels que nous accomplissons dans nos interactions avec nos écrans numériques2. Ces traces méritent doublement d’être qualifiées de digitales. D’une part, elles sont enregistrées sous forme d’octets binaires ; d’autre part, c’est par les gestes de nos doigts (cliquer, swiper, taper) que nos attentions peuvent être monitorées (en attendant que Neuralink d’Elon Musk nous convainque d’insérer directement des puces dans nos cerveaux). C’est en portant sur ces rétentions quaternaires que les algorithmes du capitalisme de plateforme calculent ce qui doit arriver sur nos écrans pour maximiser notre présence en ligne – maximisant ainsi les revenus publicitaires extraits de la marchandisation de nos attentions.

Voilà ce qui est véritablement inédit, à l’échelle anthropologique, dans ce qui s’est mis en place depuis que Multitudes imprimait son premier numéro : les émetteurs de contenus – regroupés au sein de ce que McKenzie Wark a baptisé « la classe vectorialiste » – disposent désormais de retours instantanés sur les gestes attentionnels répondant à ces contenus, et peuvent donc ajuster en temps réel ce qu’ils envoient sur nos écrans au moment n+1.

Capitalisme de surveillance

Il a pu paraître douteux (paranoïaque ?) que Shoshana Zuboff intitule L’âge du capitalisme de surveillance son livre phare consacré à l’analyse du rôle joué par ces rétentions quaternaires dans le modèle économique de Google3. La surveillance, c’était l’affaire de la CIA, du KGB, des Renseignements généraux ou du Parti communiste chinois. Google était sans doute avide d’hégémonie économique, mais nous avait juré de ne pas être evil 4. Ses cookies mettaient des petits rapporteurs dans tous nos disques durs, mais c’était seulement pour nous vendre plus efficacement les leurres du consumérisme ordinaire, voire pour nous diriger plus pertinemment sur les sites les mieux en phase avec nos demandes d’information.

Les révélations faites par Edward Snowden en 2013 sur la véritable surveillance opérée par la National Security Agency états-unienne sur les communications à l’échelle mondiale ne surprenaient pas vraiment celles et ceux qui avaient développé des connaissances critiques sur ces questions depuis de nombreuses années5. Elles attestaient toutefois de façon patente que le capitalisme de plateforme s’articulait intimement à une surveillance globalisée. Les premières réactions horrifiées des politiciens et du grand public ont vite laissé place à une résignation indifférente. C’était en Chine communiste que le système du crédit social monitorait les moindres gestes des internautes, pour réprimer et tuer dans l’œuf toute opposition avec une redoutable efficacité. Nous, ici, en Occident, étions protégés par le sacro-saint « État de droit ».

C’est cette illusion qui s’effondre depuis janvier 2025 avec la prise de pouvoir par les sbires numériques de l’administration Trump 2. Le DOGE (Department of Government Efficiency) d’Elon Musk a eu six mois pour aspirer toutes les données (censées être secrètes et protégées) de l’État fédéral, tandis que les vassaux du techno-féodalisme (Cédric Durand) se mettaient à plat-ventre devant le nouveau Roi de la Maison Blanche. Au moment où les algorithmes sont mobilisés pour traquer les étudiants accusés d’avoir soutenu la cause palestinienne ainsi que les programmes de recherches universitaires accusés de wokisme6, l’âge du capitalisme de surveillance semble bel et bien arrivé. Et pas simplement en Chine ou en Russie mais au cœur du capitalisme libéral.

Le papier comme prudence vis-à-vis du futur

Dans le contexte des régimes autoritaires qui ont pris le pouvoir des USA à la Russie, de l’Argentine à la Turquie, du Salvador à la Hongrie, Book s’avère particulièrement précieux pour pouvoir être lu sans laisser de trace directement exploitable. Notre obstination à imprimer des numéros papier en gagne une nouvelle justification : nous voulons que notre revue puisse être passée sous le manteau et lue hors de toute surveillance électronique, y compris dans des lieux aussi anodins que des bibliothèques municipales. En une époque qui paraît s’enfoncer dans la dystopie aussi bien par son inaction climatique que par ses réactions fascistoïdes, une dystopie sans imagination, le soldat papier devient notre plus précieux allié contre la criminalisation de toute pensée émancipatrice.

Ce n’est pas par nostalgie esthétique mais par précaution politique que le CNL devrait subventionner prioritairement les revues papier. Notre liberté d’information risque d’en dépendre à moyen terme. Les communications internes de Multitudes se sont tenues pendant près de deux décennies sur le serveur Samizdat d’Aris Papatheodorou. L’ère des samizdats, des photocopies et des textes ronéotypés est peut-être en passe de revenir. Étant donné la diffusion des caméras de surveillance et notre addiction aux communications numériques, il sera sans doute facile d’identifier les auteurs, les éditeurs et les imprimeurs à la source des écrits jugés anti-religieux, anti-capitalistes ou anti-républicains. Mais au moins la lecture de ce que nous produirons sera plus difficile à tracer et à persécuter. C’est au nom de la liberté de lire qu’il faut sauver le soldat papier dans les guerres du numérique.

1Leerestademoda, « Did you know the book? », www.youtube.com/watch?v=YhcPX1wVp38

2Voir Grégory Chatonsky & Yves Citton, « La quatrième mémoire », Multitudes no 97, 2024.

3Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance (2018), Paris, Zulma, 2020.

4Voir la Majeure Google et au-delà dans le no 36 de Multitudes (2009).

5Multitudes publiait une Majeure intitulée Big Brother n’existe pas, il est partout dans son no 40 (2010).

6Voir l’entrée Wokisme ici même.