Aucune revue généraliste française ne pourrait à plus juste titre être accusée de wokisme que Multitudes. Une large partie de ce que nous faisons depuis 25 ans semble avoir anticipé assez précisément les positions aujourd’hui prises pour cible par les partis réactionnaires, racistes et virilistes qui ont fait de l’anti-wokisme leur fonds de commerce. Nous pourrions revendiquer fièrement d’incarner leur épouvantail. Cette fierté pourrait toutefois être déplacée. Non seulement parce que les idées que nous promouvons visent à entraîner le désir et l’adhésion plutôt que la peur et le rejet. Mais surtout parce que, avec nos amis et nos amies accusées de wokisme, nous n’avons sans doute pas fait la moitié du chemin de ce qui serait un éveil véritablement émancipateur.

La chasse aux sorcières

Il y a autant de façons d’être (accusé d’être) woke que d’être éveillé ou sorcière. Première définition possible : le wokisme est un piège tendu par des entrepreneurs politiques dextrême-droite pour terrifier et mobiliser des classes moyennes blanches désespérément accrochées à leurs privilèges insoutenables. Selon cette première perspective, le wokisme n’existe pas davantage que les élites démocrates pédophiles et cannibales du Deep State fictionnées par QAnon. Il relève du fantasme et de la stratégie complotiste, et doit donc être analysé comme un délire instrumentalisé par des politiciens calculateurs et cyniques. Les Maccarthystes affabulaient jadis un complot communiste infiltrant toutes les strates de la société états-unienne pour faire du gouvernement américain la marionnette de Moscou. Les Trumpistes affabulent aujourd’hui des élites universitaires acharnées à faire changer de sexe les enfants de bonnes familles. Puisque ce wokisme-là n’existe pas, il ne faut pas en parler : ce serait faire le jeu de ceux qui en agitent l’épouvantail fantasmatique. La seule chose à faire est de comprendre quel agenda stratégique alimente cette chasse aux sorcières, et de l’attaquer pour en démonter les bûchers.

Aussi important soit-il de garder cette première définition en tête, elle n’épuise pas la question. Il y avait bel et bien des communistes dans les USA des années 1950, et on sait désormais qu’en torturant et brûlant certaines femmes, les inquisiteurs visaient des formes de résistance bien réelles à leur pouvoir oppressif. La question est donc aussi de mieux comprendre quelle est la réalité, la puissance d’agir et la force historique des sorcières aujourd’hui accusées de wokisme.

D’où une deuxième définition : Laccusation de wokisme prend pour cible des mouvements sociaux et des gestes de pensée qui opèrent la traduction macro-politique de luttes démancipations micro-politiques. C’est au plus près de ces mouvements et de ces gestes qu’a tenté de se situer Multitudes au cours de ce dernier quart de siècle, en publiant des dossiers comme Raison métisse (no 6, 2001), Féminismes, queer, multitudes (no 12, 2003), Racisme institutionnel (no 23, 2005), Postcolonial et politique de lhistoire (no 26, 2006), Narrations post-coloniales (no 29, 2007), Gouines rouges, viragos vertes (no 42, 2010), Décoloniser la laïcité (no 59, 2015), Écoféminismes (no 67, 2017), Lignes décoloniales (no 84, 2021), Justice transformatrice (no 88, 2022), Justice handie pour des futurs dévalidés (no 94, 2024).

Un index de Multitudes ressemblerait d’assez près à l’infâme liste de mots collationnés par la Maison Blanche trumpienne pour effacer du web gouvernemental, censurer des programmes universitaires et supprimer des agences de financement les domaines et les méthodes accusées de sorcellerie wokiste :

activism, advocacy, barrier, biases, bipoc, black and latinx, community diversity, cultural differences, culturally responsive, disabilities, discrimination, diverse backgrounds, diverse groups, diversify, diversity and inclusion, diversity equity, enhancing diversity, equal opportunity, equality, equitable, equity, ethnicity, excluded, female, fostering inclusivity, gender, hate speech, hispanic minority, historically, implicit bias, inclusion, increase diversity, increase the diversity, indigenous community, inequalities, inequitable, inequities, institutional, LGBT, marginalize, minorities, multicultural, polarization, political, prejudice, privileges, race and ethnicity, racial, racism, sense of belonging, sexual preferences, social justice, sociocultural, socioeconomic, status, stereotypes, systemic, trauma, under appreciated, under served, underrepresentation, underserved, undervalued, victim, women1.

Le wokisme existe bel et bien dès lors que des activistes et des chercheureuses, des avocates et des soignants, des artistes et des administrateureuses – toutes sorcières – se préoccupent de « diversité », d’« équité » et d’« inclusion » (la fameuse triade DEI), mais aussi de « disabilités », de « traumas », de « paroles haineuses », de « justice sociale », de « care », voire de « femmes » ou simplement de processus « historiques ».

Sur toutes ces questions, des luttes sont menées depuis des siècles. L’éveil désigné par le terme woke avait déjà les yeux ouverts dès la Révolution Haïtienne (1791-1804), il s’est traduit par le mouvement des suffragettes et du MLF, par la conquête des droits civiques aux USA, avec une accélération extraordinaire dans les années 1960-1980, mais avec de nombreuses victoires depuis, en particulier sur les questions LGBT. Ses dynamiques marchent au moins sur deux pieds, celui d’une micropolitique fidèle au slogan voulant que « le personnel est politique » et celui d’un passage par la case législative qui implique les institutions politiques, juridiques et gouvernementales. Malgré les programmes ouvertement réactionnaires défendus par les partis républicains aux USA comme en France, où le succès de Trump a réjoui et encouragé un milieu politique mais aussi une minorité académique qui y trouve ses relais, un large et puissant mouvement progressiste parvenait jusqu’à récemment à traduire en lois les revendications émanées de la rue et des associations.

Les guerres dites « culturelles » cachent le plus souvent des luttes juridiques et politiques. Les attaques actuelles contre le wokisme participent de la lutte multiséculaire menée contre les mouvements d’émancipation par les classes privilégiées – à analyser comme des géoclasses biopolitiques, où ethnies, religions, genre et localisation surdéterminent la position au sein de rapports de production-consommation qui se sont eux-mêmes grandement complexifiés2.

La persistance d’un demi‑sommeil

Il est de bon ton, de la part de ceux qui se veulent progressistes, de considérer que les excité·es du woke vont trop loin, pervertissent et affaiblissent leur lutte par ailleurs louable en la discréditant par une certaine forme d’intégrisme. On pourrait répondre que tous les combats véritablement progressistes ont toujours été qualifiés d’extrémistes au moment de leur émergence ou de leur recrudescence. Mais ce serait sans doute esquiver un problème plus profond.

On pourrait l’exprimer sous forme imagée : les éveillé·es du wokisme saliènent des sympathies parce que tout le monde, à commencer par les dominants, ont besoin de dormir de temps en temps. Les mouvements identifiés (par leurs ennemis) au wokisme expriment une im-patience, à entendre dans deux sens étroitement associés : ils refusent de continuer à subir les violences et les oppressions qui leur sont infligées depuis des siècles et veulent que les choses bougent vite sans attendre que les poules aient des dents. Le sommeil des dominants prolonge des cauchemars auxquels toutes leurs luttes visent – légitimement – à mettre fin. Mais en intervenant dans le contexte des politiques vectorielles dont profite et qu’attise le capitalisme de plateforme3, certaines de leurs impatiences entraînent des effets de polarisation qui tendent à scinder et à affaiblir les mouvements qui les portent ou les relaient.

Sur ce point, plutôt que blâmer les jeunes impatiences militantes, le mieux à faire est d’écouter et de diffuser les réflexions internes aux mouvements dits « woke ». C’est ce qu’a fait Multitudes dans la Majeure Justice transformative (no 88, 2022), où des textes comme « Nous ne nous annulerons pas » d’adrienne maree brown mériteraient certainement d’éclairer toutes les formes d’activismes politiques.

C’est également depuis l’intérieur du wokisme qu’a émergé très tôt une grande lucidité envers sa récupération par des grandes entreprises en quête de parts de marché davantage que de justice sociale. Il est des éveils suspects – lorsqu’ils cantonnent la diversité aux affiches publicitaires ou l’équité à de grandes déclarations de principe aucunement traduites dans les faits. Même Multitudes, qui se revendique une revue woke depuis vingt-cinq ans, n’est pas parvenue à complètement « trahir la blanchité » (Majeure à venir du no 101), y compris avec le sommaire de son numéro anniversaire… encore un effort !

1La liste a été abrégée pour supprimer les doublons qui manifestent le caractère automatisé de la chasse digitale au lexique des sorcières. On en trouve une bonne analyse dans Olivier Ertzscheid, « Blacklisté – sur le rapport fasciste de Trump au langage », AOC, 20 Février 2025.

2Voir à ce sujet le livre important d’Ulysse Lojkine, Le fil invisible du capital, Paris, La Découverte, 2025.

3Voir l’entrée Politiques vectorielles ici même.