La fin de la domination (masculine) : pouvoir des genres, féminismes et post-féminisme queer

L’objet de notre article est de revenir sur la critique formulée par le post-féminisme queer, de l’utilisation du paradigme de la  » domination (masculine)  » faite, aussi bien par Bourdieu que par les courants féministes re-naturalisants,. Il s’agit également et d’évoquer différentes stratégies queer, de sortie de ce paradigme , et de voir comment il est possible de résister au système sexe/genre dominant. Une vision réductrice du pouvoir des genres va souvent de pair avec une re-naturalisation des genres « masculin » et « féminin » et bride ces politiques sexuelles, que sont les féminismes. Nous mettons en évidence les limites qu’a cru pouvoir imposer Bourdieu en diffusant une description bloquée de la « domination masculine ». Nous critiquons également les limites de certains courants féministes qui, en développant une vision monogenrée des oppressions de genre, ont fait de cette entrée par les genres ,une entrée unique -hégémonique pour ainsi dire- et ont , ainsi, conduit à des politiques sexuelles à l’origine de nombreuses simplifications. et exclusions. Les stratégies proposées par le post-féminisme queer, pour contrer les effets de la confiscation renaturalisante de « la domination masculine », aussi bien que ceux de totalisation et d’unification universalisante de ces féminismes, ne sont ni révolutionnaires, ni abolitionnistes, ni dialectiques. ; elles relèvent de micro politiques modestes mais multiples, car elles prescrivent une dés-ontologisation salutaire du « sujet Femme » du féminisme.

Parler de fin de « la domination masculine », c’est dire qu’il est possible de rompre avec la description réifiante de « la domination masculine » et son instrumentalisation, celles d’un Bourdieu comme de certaines approches féministes[[Y compris, en France, féministes matérialistes (de Christine Delphy à Nicole Claude Matthieu) et essentialistes (d’Hélène Cixous à Antoinette Fouque, le mal nommé « French Feminism » outre Atlantique).. C’est affirmer que ces démarches sont par trop dépendantes d’une conception dualiste des genres qui mène généralement à un affaiblissement du pouvoir des genres. Que le pouvoir de la gendérisation sur les sujets et les corps y est décrit comme fatal… au détriment … des femmes bien sûr.
Mais pour confronter Bourdieu et les féminismes renaturalisants et réifiants aux critiques et conceptualisations du féminisme et de la théorie queer, je commencerai par relire La Domination Masculine[[La Domination Masculine, Éditions du Seuil, 1998. et ce que son auteur dit de la manière dont s’impose la hiérarchie des genres, le fonctionnement de « la force symbolique » dans « l’incorporation de la domination masculine », en relation avec la réponse de Judith Butler à la même question[[Gender Trouble, Feminism and the Subversion of Identity, Londres, New York, Routledge, 1990 ; Bodies that Matter, On the Discursive Limits of « Sex », Londres & New York, Routledge, 1993..

Homo bourdicus ou gender fucking ? Le pouvoir des genres selon Bourdieu

À la question de savoir comment s’installent les normes de genre, source d’oppression en ce qu’elles vont instaurer une relation hiérarchique entre le masculin et le féminin, Dominator répond, en bon constructiviste, que ce sont les genres qui produisent le sexe. En Kabylie notamment, où la perception visuelle des sexes – entendez : des dites parties génitales – est informée par les mythes cosmogoniques. En pensant qu’il est le premier à voir la relation sexe/genre sous cet angle, Dominator se trompe évidemment : d’autant qu’il n’a guère de mérite à la concevoir ainsi, vu l’épaisseur mythologique qui lui signale à quel point la découpe corporelle est fonction d’elle. Il est sans doute plus difficile de ne pas succomber à la tentation d’articuler sexe/genre en faisant du second le construit social et culturel, et du premier un résidu biologique tout de même – la fameuse différence sexuelle – dans des cultures comme la nôtre, qui produisent des technologies de visualisation toujours plus réalistes des sexes, et dont on ne perçoit pas toujours au premier abord le potentiel bio-politique (je pense aux techniques de visualisation pré-natale par exemple ou au mythe de la binarité des séquences chromosomiques).
C’est donc tout le mérite d’épistémologues comme Evelyn Fox Keller ou Donna Haraway, ou encore d’historiennes comme Anne Fausto Sterling, de rendre poreuse la frontière entre sexe et genre, voire de l’effacer. La plupart des féministes constructivistes, Delphy pour ne prendre que cet exemple français, sont toutes d’accord pour dire que ce n’est pas le sexe qui cause le genre, comme si un drôle de déterminisme naturel le voulait, pour faire correspondre le sexe défini comme génital féminin avec le genre féminin, et vice versa. Là où Dominator se targue d’avoir procédé à une inversion de la relation causale sexe/genre, d’autres constructivistes plus radicales, lui répondraient que le genre ne cause pas plus le sexe qu’il ne l’exprime. En fait, il le produit.

Dominator ou le rapt de la force performative

La deuxième question concerne la pérennisation de ce système binaire et hiérarchique des genres : comment s’effectue-t-elle? Dominator invoque alors la « magie » de la « force symbolique » qui va permettre « l’incorporation de la domination masculine ». Les conditions d’efficacité de « la force symbolique » en question résideraient dans son antériorité sous forme de « dispositions » gravées dans les corps. Il y aurait comme une prédisposition à se gendériser comme il faut. La puissance de cette violence symbolique est telle, toujours selon Dominator, qu’elle provoque « la soumission enchantée », c’est-à-dire rend impossible ou voue à l’échec, on ne sait trop, la prise de conscience. De toute façon, ce que l’on peut prendre pour une prise de connaissance ne sera que reconnaissance complice de « la force symbolique » qui la produit. On ne pourrait rien opposer à « la constance de l’habitus » des dominées.
Cette image grossie et grossière du fonctionnement de la domination masculine que nous fourniraient les Kabyles[[Il faut tout de même rappeler que Bourdieu s’est payé le luxe de parler de la domination masculine (« la nôtre ») en s’appuyant sur une de ses analyses ethnologique des Berbères de Kabylie à la fois « exotique et intime, étrangère et familière », un opérateur heuristique, « un analyseur ethnographique » qui mériterait de subir les foudres la critique post-coloniale. s’avèrerait paradigmatique et cathartique : elle permettrait une remise en mémoire de la domination masculine : une forme d’ « anamnèse » pour les amnésiques de la domination masculine que « nous sommes ». Et si on sentait des accents légèrement foucaldiens dans la revendication d’une théorie dispositionnelle des pratiques comme meilleure manière de s’y prendre pour saisir non tant la domination (ce qui concernerait les dominés) que l’impossible prise de conscience des dominées (ce qui concerne le théoricien et l’intellectuel éclairé), le recours à l’anamnèse permet d’imposer un genre de structuralisme capitalisant sur les effets de l’inconscient « androcentrique ». Voilà qui permet de durcir la domination à partir du moment où au delà des changements de surface perceptibles dans « la condition des femmes » il faut toujours garder en vue la « force de la structure cette fois », la « permanence dans le changement ». La loi structurale, comme d’habitude, nous éloigne de l’histoire sans parler de la politique : de fait, comment faire face à la « constance transhistorique de la relation de domination masculine »?
Quant aux facteurs de changement non superficiels, ce ne sont ni les femmes, ni les féministes, ni les mouvements politico-sexuels. Dommage , car les féministes ont tout de même été les premières à non plus simplement décrire les effets de construction des genres, mais à faire comprendre que la relation sexe/genre telle qu’elle est imposée et régulée est un enjeu de pouvoir. Mais non, le facteur de changement, c’est Dominator lui-même et la théorie qui manque selon lui, et que les féministes se seraient montrées incapables de penser : celle des dispositions justement.
On voit bien comment s’organise la progression dans l’horreur de la domination… mais surtout comment Dominator s’approprie la question de la domination la dépolitisant au passage et réduisant à néant les différents acteurs des mouvements politico-sexuels. D’autant que règne un véritable flou quant au fonctionnement de cette « force symbolique » qui permet infailliblement « l’incorporation de la domination masculine ». Qu’est ce qui est incorporé ? Des gestes, des attitudes, des consignes, dont certaines silencieuses, à l’adresse des femmes kabyles? À bien des égards, on est en droit de se demander si l’on n’a pas affaire à une démonstration de force … performative justement, et tout le drôle de vocabulaire utilisé par Dominator pour décrire les effets immédiats de la violence symbolique y pousse : « la magie, l’enchantement, le charme au sens fort du terme » nous rapprochent indéniablement de ces mots, de ces paroles, de ce type d’actes de langage que sont les sorts.
Mais curieusement, là où Dominator décrit avec admiration?! l’implacable magie de la « force symbolique » qui s’impose aux femmes dominées et nous représente la grandeur de sa théorie des dispositions à venir, il prend bien soin de la différencier très clairement des féministes qui se contenteraient selon lui de l’invocation de la magie « performative ». Le mot est lâché, peut-être contre Butler puisqu’il est question des drag queen (difficile de savoir, la référence à Bodies That Matter en note est fausse). En tout cas, Dominator stigmatise « la vanité des appels ostentatoires des philosophes post-modernes au dépassement des dualismes ; ceux-ci profondément enracinés dans les choses (les structures) et dans les corps, ne sont pas nés d’un simple effet de nomination verbale et ne peuvent être abolis par un acte de magie performative, les genres, loin d’être de simples « rôles » que l’on pourrait jouer à volonté (à la manière des drag queen), étant inscrits dans les corps et dans un univers d’où ils tiennent leur force. C’est l’ordre des genres qui fonde l’efficacité performative des mots – et tout spécialement des insultes -, et c’est aussi lui qui résiste aux redéfinitions faussement révolutionnaires du volontarisme subversif » (p.110).
Il faudrait prendre le temps de revenir sur cette manière de contraindre la force performative en la soumettant à l’ordre supérieur inconscient qu’est « l’ordre des genres ». De quelle matière est-il fait? Mais en ce qui concerne les différences d’appréciation de la force performative entre Dominator et Butler, il faut mettre en exergue le bonheur d’expression performative que l’on trouve dans La domination masculine : il s’agit du pouvoir performatif de Mr Ramsay. L’une des ressources de Mr Ramsay en matière de domination masculine consiste justement à rendre les choses vraies parce qu’il les a dites. Ainsi lorsqu’il décrète à toute sa famille qui veut aller se promener au phare qu’il ne fera pas beau : ses prévisions ont le pouvoir de se vérifier elles-mêmes, au sens fort, c’est à dire de se rendre vraies : « elles agissent comme des ordres, bénédictions ou malédictions qui font advenir magiquement ce qu’elles énoncent », nous dit Dominator décrivant Mr Ramsay tel « le roi archaïque » évoqué « par le Benveniste du vocabulaire des institutions européennes », celui dont les paroles sont des verdicts. Le pouvoir des genres, de la gendérisation masculine n’est donc pas sans rapport avec la force performative, avec la force de l’autorité qui est celle de la voix du père, bien entendu. Cet entêtement à prouver et à décrire, non sans complaisance, à quel point la domination masculine non seulement marche mais est verrouillée, place Dominator du côté d’une énonciation complice masculiniste.

Les hommes, les femmes et… le reste du monde

Avec Butler, les choses sont différentes et moins contrôlables. En s’interrogeant sur la production et la reproduction régulée d’un système sexe/genre à la fois normatif, restreint et binaire, en bonne constructiviste un brin foucaldienne mais aussi wittiguienne, Butler n’hésite pas à faire le lien avec cette autre construction récente des identités sexuelles qu’est l’hétérosexualité, comprise comme un régime de bio-pouvoir présupposant une continuité sexe/genre. Butler reprend la critique du dualisme sexe/genre avec un raisonnement foucaldien : de la même manière que le sexe, la sexualité ne sont pas l’expression d’un soi ou d’une identité, le genre n’est pas l’expression du sexe.
Mais l’innovation butlérienne, que pouvait difficilement ignorer Dominator, va consister à passer de la critique du modèle de l’expression (système causal sexe/genre) au modèle de la performance/performativité pour rendre compte de la production régulée des genres et des identités de genre. Selon Butler, la production des genres est d’ordre performatif au sens de « performance » et de « performativité ». Du côté de la performance, au sens théâtral, on retrouve les gestes et codes de l’incorporation qu’évoque Dominator; c’est là que Butler prend effectivement l’exemple de la drag queen mais aussi de la culture butch/fem, ce que ne retient pas Dominator. La drag queen ne prouve pas que l’on puisse changer de rôle de genre comme de chemise. Elle est un exemple paradigmatique de quelque chose qui n’intéresse pas Dominator, à savoir la faillibilité intrinsèque du système sexe/genre dominant hétérocentré, qui a sans cesse besoin de se réaffirmer pour exister – et ce pas seulement dans les tréfonds de l’inconscient androcentrique proto-féministe -. Et quoi de mieux pour exister et s’imposer comme norme que de paraître naturel ?
C’est cette pseudo-naturalité de l’alignement même sexe/même genre que vient révéler sur-exposer la drag queen – mais on pourrait aussi bien dire le drag king. En effet si la féminité ne doit pas être nécessairement et naturellement la construction culturelle d’un corps féminin (exemple de la drag queen), si la masculinité ne doit pas nécessairement et naturellement être la construction culturelle d’un corps masculin (les female masculinities, les drag king, les butch, les transgenres…), si la masculinité n’est pas attachée aux hommes, si elle n’est pas le privilège des hommes biologiquement définis[[Cf Judith Halberstam, Female Masculinity, Duke University Press, Durham, 1998., c’est que le sexe ne limite pas le genre et que le genre peut excéder les limites du binarisme sexe féminin/sexe masculin.
C’est aussi que loin de se limiter à une pâle ou extravagante imitation de la vraie femme ou de la vrai féminité, la drag queen révèle le mode de production du genre, qui est aussi celui de la féminité hétérosexuelle. Tout genre, y compris la masculinité hétérosexuelle, est une performance de genre, c’est à dire une parodie sans original. C’est généralement là que ça coince, comme on le voit bien en lisant la traduction d’un texte de Butler, Imitation and Gender Insubordination,[[« Imitation et insubordination du genre » in Marché au Sexe, Paris, EPEL, 2001, pp. 143-165. Mieux vaut lire la version originale dans Inside/Out, Fuss Diana, (Dir.) Routledge, New York, 1991, pp. 13-31. par les psychanalystes lacaniens, qui abonde en laspus traductae (notamment lorsque « hétérosexuel » est remplacé par « homosexuel ») permettant de protéger les genres et l’hétérosexualité de la contamination par la performance. Par des voies différentes, Dominator et les psychanalystes lacaniens cherchent à parer à un niveau de dénaturalisation qui affecterait la norme hétérosexuelle.
La performativité vient complexifier cette redéfinition de ce qui n’est plus le lien sexe/genre mais la production des genres tout court. Comme le résume Preciado en une formule éclairante[[Je renvoie à ses analyses de la reprise de l’itérabilité performative de Derrida par Butler : Beatriz Preciado, « Performing the lesbian body : Butler and Derrida at the Limits of the performative », manuscrit non publié et « Le Queer Savoir », communication au colloque « Les études gaies, lesbiennes et queers : nouveaux objets, nouvelles méthodes; nouveaux enjeux », Centre Georges Pompidou, 25 juin 1999 repris dans Queer Zones, Paris, Balland, 2001., ultimement, le genre peut-être défini comme « un processus de répétition régulée de type performatif ». Avec ses énoncés performatifs constants : ne serait-ce que le « c’est une fille » / « c’est un garçon » qui permet l’assignation de genre. De fait, il faut sans cesse rappeler, incarner les lois des genres, pour que ça fonctionne. Le cas des enfants intersexes, et le régime hyperviolent d’assignation de genre auquel on les soumet, le prouve assez[[Cf. Beatriz Preciado, Manifeste Contra-sexuel, Paris, Balland, 2001, chapitre « Money makes sex ».. Ce n’est pas l’ordre des genres qui fonde l’efficacité performative des mots, l’ordre des genres ne préexiste à rien, encore moins aux actes de langages et aux discours qui le font exister.
Avec cette analyse du fonctionnement de la matrice hétérosexuelle à partir des « déviances » de genre, des dissonances par rapport au système sexe/genre dominant hétéronormé, on peut redéfinir, au grand dam de Dominator, le fonctionnement de ce qu’il appelle « la force symbolique » permettant l’incorporation des genres en termes de performance et de performativité. Le drag king, la drag queen, la butch, les fem, les transgenres, les intersexes, ces « ratés » exemplaires sont des instances de performativité de performativité queer. Si la force de la performativité qui préside aux genres est dérivable, si les genres sont resignifiables et, qui plus est, non limitables à deux, comme cela semble être de plus en plus le cas[[Sur ce sujet voir Marie-Hélène Bourcier: « Freaks le retour, ou comment se faire des identités et des post-identités à partir du système sexe/genre dominant », à paraître dans Cahiers de l’Imaginaire. Penser le sexe. De l’utopie à la subversion?, Presses Universitaires de Montpellier, 2003., alors le charme de la force performative n’est pas celui de la force symbolique implacable et figée décrit par Dominator. Et l’on peut maintenant interpréter toute l’ambivalence de Dominator par rapport à la « magie » performative comme une tentative vouée à l’échec d’imposer des limites à la force performative. La seule magie performative qui marche chez lui, c’est celle de Mr Ramsay. La magie dont il dit qu’elle rate, c’est celle des femmes kabyles : les stratégies symboliques des femmes sont nulles et non avenues, elles sont « insuffisantes pour subvertir réellement le rapport de domination ». Reste aux femmes dominées, logées dans leur corps et justement pas ailleurs, la force des « passions », des émotions corporelles. Là encore, aucune n’est puissante : la honte, mais pas de colère, nulle fierté perverse ou stigmatophilie efficace. Voilà qui reconduit la répartition corps/esprit, l’esprit à Mr Ramsay, la « perspicacité toute féminine » à Mrs Ramsay, à qui Dominator nous fait accéder via le talent littéraire de Virginia Woolf.
C’est un peu l’inverse qui se produit chez tous ceux et celles qui s’inspirent, théoriquement ou non, de l’idée que s’il est vrai que la force performative est réversible, masque son historicité mais en dépend, elle peut générer une multitude de sites de résistance et d’appropriation/dérivation de la construction des identités, et non une subversion en soi du système sexe/genre dominant. Des sites de résistance et non une plate-forme pour un improbable horizon révolutionnaire boosté ou non par une dialectique qui se solderait par une improbable abolition des genres (l’utopie féministe radicale et/ou matérialiste de Delphy ou de Wittig).

Queeriser les féminismes

L’exclusion des autres genres, que sédimentent justement des formulations comme « l’oppression des femmes » ou « la domination masculine, n’est pas l’apanage de Bourdieu -même s’il faut toujours garder à l’esprit que la théorie féministe ne constitue pas, loin s’en faut, un lieu de savoir-pouvoir équivalent à celui dont a disposé Bourdieu. On la retrouve dans les féminismes fondationnalistes hétérocentrés. Fondationnaliste parce qu’il s’agit d’un féminisme qui pose le « nous » des femmes comme sujet et objet du féminisme. Cela peut paraître évident mais ce n’est pourtant pas nécessaire, voire à éviter dans une perspective féministe queer. En effet, cette position s’est traduite par une valorisation monogenréee du sujet femme (au détriment du sujet homme, bien sûr et de bien d’autres encore : les transsexuelles par exemple) qui est allée de pair avec une certaine renaturalisation de la femme (notamment dans les féminismes d’obédience anti-patriarcale). La localisation de la domination chez les hommes a pour contrepartie l’émergence d’un sujet féministe pur. C’est là un autre effet de réification du couple homme/femme qui se traduit entre autres par une célébration des qualités dites féminines : chez Nancy Hartsock par exemple, qui s’inscrit pourtant dans un courant marxiste matérialiste, on retrouve cette idée selon laquelle, finalement, il n’est pas faux de dire que les femmes sont plutôt « coopératives », « community oriented », alors que les hommes sont individualistes et branchés domination. Cette confiscation par le féminisme de l’énonciation sur la domination a été très critiquée par la théorie queer (De Lauretis, Halberstam, Preciado).

Politique de l’identité femme et post-féminisme queer

Le post-féminisme queer souligne les méfaits d’une approche hétérocentrée, voire eurocentrée, en tout cas totalisante et analogique de « la domination ». Approche souvent renaturalisante à terme, même si les prémisses étaient constructivistes au départ, vision restrictive et binaire des genres. On retrouve certains éléments de cette critique dans le manifeste cyborg[[La critique de Haraway vaut pour le féminisme matérialiste français et l’utilisation qui y est faite de l’argumentation par le viol. Sur ce sujet précis, cf. Marie-Hélène Bourcier, « Materials Girls en guerre contre Madonna et « le queer » : le « woman identified » lesbianisme radical en France de 1980 à 2002», in Cairns Lucille (dir.), Gay Cultures in France, Peter Lang, vol 20, 2002. de Donna Haraway, qui est aussi une critique du féminisme matérialiste. Haraway y rappelle comment, dans leur volonté d’imposer la prise en compte de l’oppression sexuelle dont ne tenait pas compte le marxisme, les féministes matérialistes ont trouvé deux solutions : maintenir l’entrée par la classe en définissant la classe des femmes comme celles dont l’aliénation par le travail est liée au travail de la reproduction, ou opter pour une entrée par le genre, la femme étant alors celle qui est objectifiée par l’intermédiaire de l’appropriation sexuelle. Le problème, c’est que bien souvent, cette définition de l’oppression sexiste a abouti à faire de la femme un non sujet, en tout cas un sujet principalement défini par la forme paradigmatique de l’appropriation qu’est le viol[[« Manifesto for Cyborgs : Science, Technology and Socialist Feminsm in the 1980′ », in Socialist Review n°80, 1985.. Si prise de conscience il pouvait y avoir, c’était avant tout celle du fait de ne pas être. Ontologie du manque qui fonctionnait encore mieux en s’alimentant au discours psychanalytique lacanien (pour Lacan, la femme n’existe pas, la femme, c’est le manque). Discours qui a traversé bien des couches du féminisme[[Du féminisme essentialiste d’obédience lacanienne, plus particulièrement pour la France. : une bonne partie de la critique filmique féministe par exemple, à interprétera l’absence, l’invisibilité, l’invisibilisation de la protagoniste principale de Rebecca – le film d’Hitchcock – comme la figuration même de cette aliénation qu’est la condamnation à l’absence.
Comme le pointe bien Haraway, c’est donc à un effacement conséquent du sujet femme qu’on a assisté dans le féminisme radical d’une Catherine MacKinnon, pour ne prendre que cet exemple, en guerre contre la domination masculine assimilée au viol et à la pornographie : « la femme n’y est pas seulement aliénée par rapport au produit de son travail, mais plus profondément, elle n’existe pas en tant que sujet ou même en tant que sujet potentiel puisqu’elle doit son existence de femme à l’appropriation sexuelle ». Qui plus est, et c’est là un des chevaux de bataille de la mise en perspective queer, cette description de la domination (outre le fait que, dans le cas de MacKinnon elle est désexualisante) présuppose l’existence de LA femme, à l’instar de LA domination. Voilà qui efface toute différence parmi les femmes, tout en faisant de l’inexistence de la femme une caractéristique essentielle, pour ne pas dire universelle. Or, pour reprendre l’analyse du film d’Hitchcock, nul ne dit, surtout si on écoute le film plus attentivement, que l’absente du bouquet n’est pas en fait lesbienne, ce qui expliquerait assez la gêne de Lord Manderley qui nous signifie clairement que Rebecca était bizarre : « she was queer ». Et s’il est vrai, pour reprendre l’analyse de Wittig, que les lesbiennes ne sont pas des femmes, dans la mesure où elles échappent aux contraintes de ce régime politique et économique qu’est l’hétérosexualité (lecture matérialiste de Wittig), ou bien parce qu’elles déclinent des identités différentes avec les butch, fem, zami et autres gouine garou[[Sur la gouine garou cf Beatriz Preciado, « Gare à la gouine garou ou comment se faire un corps queer à partir de la pensée straight », in Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes : autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Paris, éditions gaies et lesbiennes, octobre 2002. (lecture queer de Wittig), n’a-t-on pas affaire à une unification abusive avec la catégorie la-femme ? De fait, dans le monde anglo-saxon comme en France, les féministes identifiées femme ont exclu les lesbiennes et leurs genres de leurs projets politiques pour ne pas contrevenir à la renaturalisation et à la pureté du sujet femme : difficile d’accepter des formes de masculinités féminines telles que les butch par exemple qui revêtaient « l’accoutrement de l’ennemi principal ».
Les raisonnement totalisants et analogiques vont de pair à partir du moment où cette vision complètement externalisée et simplifiée de la domination a impliqué toute une série d’incorporations de « l’Autre », donc d’autres formes de domination. Ainsi a-t-on pu passer de la domination sexiste à l’esclavage, sans interroger les présupposés coloniaux d’un tel glissement. Et du fait que celui-ci s’est traduit par un effacement de la question du racisme chez les féministes, et par une totale absence de féministes de couleur aux postes théoriques, le « bénéfice » de cette vision monolithique du pouvoir et de la domination fut de masquer des phénomènes de domination croisée : les effets de classe entre femmes, le fait que le féminisme ait été et soit encore l’apanage des féministes blanches. Ces compactages successifs de la question des oppressions sous le chef de « la domination masculine » ne relèvent pas du simple oubli. On peut y déceler des tactiques d’appropriation abusives modernes, en ce qu’elles sont fonction d’une vision moderne du sujet et de la politique (sexuelle) où le sujet pré-existe à la loi.

La femme est morte et mieux vaut être un cyborg ou Malinche qu’une déesse

Bien des stratégies ont été proposées par le post-féminisme queer pour contrer cette confiscation renaturalisante de « la domination masculine ». Ni révolutionnaires, ni abolitionnistes, ni dialectiques, elles relèvent de micropolitiques modestes mais multiples. Donna Harraway, pour sa part, emprunte à la fois à la technique de la dés-identification d’avec la femme et à l’identification queer marginale avec le monstre ou le cyborg, pour déstabiliser le féminisme réifiant et renaturalisant. Celui qui continue de réserver la technologie aux hommes, celui qui oublie que la masculinité est elle aussi construite, donc déconstructible. Mieux vaut être un cyborg qu’une déesse[[Cf Manifesto Cyborg, op. cit. : tel est le moto du manifeste cyborg pour dire que La femme, à l’instar de Dieu, est bien morte. Il s’agit en fait de contrer le sujet femme qui s’approprie la domination masculine en la figeant et passe par là même d’autres formes d’oppression sous silence, en proposant un renouvellement des formes de subjectivation. Celles-ci s’opposent aux tentations rétro-utopiques d’une Mary Daly, ou à l’utopie du lieu hors domination des groupes séparatistes anti-patriarcaux, qui se sont d’ailleurs très vite vus minés par la persistance de formes de violence internes, d’autant plus puissantes qu’elles étaient inavouables.

Le cyborg n’est pas cette figure un peu robotique, purement techniciste ou futuriste, véhiculée par son image populaire. Dans la définition qu’en donne Haraway et qu’elle voudrait voir substituer à celle de femme – mais d’autres formes de subjectivation queer pourraient faire l’affaire – le cyborg est celui qui est en position liminale, à cheval sur les frontières et les binarismes de la pensée straight, hétérosexuelle (homme/femme mais aussi bien animal/machine, nature/technique et bien d’autres encore). Il correspond à une subjectivité toujours bâtarde résultant d’une fusion non stabilisée d’autres niveaux d’identités. Exemples de subjectivation cyborg : les femmes et les lesbiennes de couleur; les monstres dépeints dans la science fiction féministe. À la sororité essentialisante qui a marqué durablement le féminisme, à la fois comme utopie et comme présupposé (avec l’idée d’un continuum entre femmes à la fois universel et transhistorique), Haraway oppose la sister outsider d’Audre Lorde ou encore la meztizae consciousneess des lesbiennes chicanas d’Anzaldua et Cherrìe Morraga, pour qui prime la capacité de vivre dans l’inter-frontières et non de se retirer dans une pureté.
La résistance aux effets d’oppression conjuguée (genre mais aussi « classe » et race) passe plus par des effets de dérivation (comme chez Butler), de production illégitime, de retournement des armes de l’oppression que par une ambition révolutionnaire d’éradication. D’où la valorisation du « taking up the tool » comme stratégie que l’on retrouve aussi dans Gender Trouble. D’où la mise en exergue de Malinche, la femme aztèque de Cortez qui a appris la langue du colonisateur pour mieux lui survivre et le trahir, et qui n’a rien à voir avec la vision coloniale des dominé(e)s ou avec la construction de la femme kabyle par Bourdieu.
L’objectif est de s’opposer à toute idée de supériorité morale féminine, d’innocence et de plus grande proximité avec la nature, de ne pas enraciner les politiques dans « notre » position privilégiée d’opprimée incorporant les autres oppressions, de ne pas imposer un impératif révolutionnaire reposant sur une hiérarchisation des oppressions (le genre en premier) et se soldant par une confiscation et une invisibilisation des sujets appropriés pour en parler. L’une des solutions queer est alors la prolifération d’identités -dont les identités de genre non naturalisées -, de manière à rendre le couple homme/femme, Madame et Monsieur Ramsay suffisamment problématiques pour entraver les modes de reproduction de l’identité occidentale. Cela suppose aussi d’abandonner une conception du pouvoir qui a partie liée avec les conceptions univoques et fixistes de la domination : celle d’un pouvoir souverain qui ne s’exercerait qu’en un seul lieu. C’est précisément cette vision du pouvoir qui, pour rassurante ou intimidante qu’elle soit qui empêche de penser l’interconnexion des formes d’oppression et de résistances.

Bourcier Marie-Hélène

Sociologue, activiste et théoricienne queer. Membre du Cadis, elle dirige le séminaire F***Mybrain à l’EHESS de Paris et au Palais de Tokyo (http://fmybrain.org/) et enseigne les cultural studies, les performance studies, les études féministes et les queer studies à l’université de Lille III. Activiste queer et sociologue. Elle enseigne à l'université de Lille III et de Paris VIII. Fondatrice de la première association queer en Françe, Le Zoo, elle a traduit Monique Wittig et Teresa de Lauretis en français. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur la théorie queer, les subcultures sexuelles en France et à l’étranger et notamment de Queer Zones 1 (Paris, Balland, 2001 ; rééd, Paris, Amsterdam, 2005), Queer Zones 2, (Paris La Fabrique, 2005). A paraître en 2010, Queer Zones 3.