Tous les articles par Marazzi Christian

Quelques scénarios géomonétaires

Le déclin américain n’est pas sûr puisque les États-Unis continuent d’attirer les investissements étrangers, mais la crise dure et beaucoup d’économies se contractent. Le FMI actuel est trop limité pour l’ampleur des relations internationales. Un nouveau FMI serait en gestation qui rétablirait la souveraineté économique des nations, mais qui risque de bloquer le développement du biocapitalisme, celui qui finance l’État-providence et l’endettement privé sur le marché mondial. Jusqu’à maintenant, la Chine donnait sa préférence au biocapitalisme américain, mais elle cherche à diversifier ses partenaires. Une vraie monnaie internationale serait nécessaire.

A Few Geomonetary Scenarios

The decline of the USA is not a certainty, since they continue to attract foreign investments, but the crisis lingers on as many economies are contracting. The current IMF is too limitind in its scope by the complexities of International relations. A new IMF may be in preparation, to reassert the economic sovereignty of Nation-States, but it threatens to block the development of biocapitalism, the current source of financing of the Welfare-State and of private debt on the world market. Up to now China had a preference for US biocapitalism, but it currently seeks to diversify its partners. There is an increasing need for a true international currency.

Les différentes réformes institutionnelles qui, depuis la fin des années 1970, ont conduit à une « privatisation de la monnaie » ont été l’une des assises principales sur lesquelles a été bâti le pouvoir de la finance et, dans le même temps, la déstabilisation du Welfare. À cet égard, un tournant essentiel a été l’institutionnalisation de la soi-disant autonomie des banques centrales. L’une des mesures phares de cette réforme fut la coupure du « cordon ombilical » qui, dans le mode de régulation keynésien, liait le trésor public à la banque centrale, ce qui permettait de financer par création monétaire le déficit du budget de l’État et, sous la poussée des conflits, l’expansion des dépenses sociales et du salaire socialisé. En ce sens, l’affirmation de l’autonomie de la banque centrale par rapport au pouvoir politique a été aussi, et surtout, un changement institutionnel effectué dans le but de soustraire la création monétaire à la pression des conflits sociaux, et par là, de la subordonner progressivement à la logique de la rente et de l’accumulation financière. Ce n’est pas un hasard si, à la suite de l’interdiction de financer le déficit par émission monétaire, la pierre angulaire de la première phase de la financiarisation a justement reposé sur la titrisation de la dette publique, c’est-à-dire sur l’adjudication des bons du Trésor sur un marché libéralisé. Le résultat en est non la réduction mais la croissance exceptionnelle de la dette publique et des revenus rentiers. Dans le même temps, le service de la dette représente désormais l’un des principaux postes de dépenses de l’État et son poids « excessif » est souvent invoqué pour stigmatiser les gaspillages et donc le « nécessaire » démantèlement de l’État-providence. C’est toujours dans ce contexte que l’objectif principal de la politique monétaire devient la stabilité des prix et la garantie des revenus rentiers, alors que les bulles spéculatives constituent désormais la forme essentielle et nouvelle de l’inflation dans les pays développés. De plus, pour soutenir la demande malgré le creusement des inégalités et la déstabilisation des garanties du Welfare, le deficit spending public de type keynésien a été remplacé par une sorte de deficit spending privé, incitant, comme dans le cas exemplaire des subprimes, à un formidable endettement des ménages. Cette évolution signifie aussi que nous passons de plus en plus, comme pour le droit au logement, d’une logique fondée sur des droits de propriété sociale, à une logique de droits de propriété privés, soumis aux cycles d’accumulation du capital. Pour inverser cette spirale, un processus de resocialisation de la monnaie (impliquant la remise en cause du statut d’autonomie de la Banque centrale) se présente ainsi, conjointement à une réforme fiscale radicale, comme l’un des piliers d’un projet de société capable de s’attaquer au pouvoir de la rente et de permettre la mise en place d’un revenu social garanti.

The various institutional reforms which have led since the end of the 70s to the « privatisation of currency » have formed the main base on which the subsequent power of (international) finance has been built, and, concurently, the dismantling of Welfare could take place. Core of this was the so-called autonomy of central banks, as their « umbilical cord » to national treasuries was severed. From then on, deficit financing and « keynesian » social expenditures became near-impossible. Emphasizing the autonomy of central banks from politics was mostly an institutional mutation meant to free monetary policies from social pressure and make it totally subordinate to rent creation and financial accumulation. No wonder then that « securitisation » of the public debt closely followed on the prohibition to deficit financing social expenditures. And then the outcome was not a reduction, but an explosion of public debt! And as debt servicing becomes a principal item on the budget, the « excessive costs » of welfare provisions is blamed, and a further break-down of social services is called for. It is in the same vein that price inflation is controlled, but assets inflation and speculative bubbles dominate « developped » economies. Meanwhile, in order to compensate for increasing income inequalities and diminishing welfare benefits, an exacerbated form of « private households deficit spending »has come into its own, as witnessed by the subprime crisis and mounting credit card defaults. So we are moving from an entitlements-based provision of social goods (housing, education, health etc) to one based on the pure logic of capital and its cycles. The only way out lies in the resocialisation of currency (and an end to the « independence » of central banks), profound fiscal reforms, the demise of rent-seeking, and the institution of an universal « basic income ».

Le processus de dématérialisation du processus productif laisse émerger la puissance d’un capital fixe qui se présente aujourd’hui immédiatement comme « capital vivant », comme travail vivant mobilisé dans un système de production de l’homme par l’homme. Le revenu garanti devient alors, sous la plume de Christian Marazzi, « biorevenu », un revenu pour garantir […]

Una delle caratteristiche del nuovo capitalismo è la perdita di importanza del capitale fisso, della macchina nella sua forma fisica, quale fattore di produzione di ricchezza. Las materializzazione del capitale fisso e dei prodotti-servizio ha quale suo corrispettivo concreto la “messa al lavoro” delle facoltà umane quali la capacità linguistico-comunicativa e relazionale, le competenze e […]

Note verso una definizione del concetto di bio-reddito

La dematerializzazione del capitale fisso e il trasferimento delle sue funzioni produttive e organizzative nel corpo vivo della forza-lavoro è all’origine di uno dei paradossi del nuovo capitalismo, ossia la contraddizione tra l’aumento di importanza del lavoro cognitivo quale leva della produzione di ricchezza e, contemporaneamente, la sua svalorizzazione in termini sia salariali che occupazionali.

Emerge il carattere antropogenico della produzione capitalistica contemporanea: un modello cioè di produzione dell’uomo attraverso l’uomo, in cui la possibilità della crescita endogena e cumulativa è data soprattutto dallo sviluppo del settore educativo (investimento nel capitale umano), del settore della sanità (evoluzione demografica, biotecnologie) e di quello della cultura (innovazione, comunicazione e creatività).
E’ bene insistere su questa trasposizione delle funzioni del capitale fisso macchinico nel corpo del vivente

Nel nuovo capitalismo, nel modello antropogenetico emergente che lo contraddistingue, il vivente contiene in sé entrambe le funzioni di capitale fisso e di capitale variabile, cioè di materiale e strumenti di lavoro passato e di lavoro vivo presente.

Il corpo della forza-lavoro, oltre a contenere la facoltà di lavoro, funge anche da contenitore delle funzioni tipiche del capitale fisso, dei mezzi di produzione in quanto sedimentazione di saperi codificati, conoscenze storicamente acquisite, grammatiche produttive, esperienze, insomma lavoro passato.

La formazione della forza-lavoro come investimento si pone quale questione centrale per almeno due ragioni. In primo luogo, nel modello antropogenetico del nuovo capitalismo, lavoro e formazione costituiscono un tutt’uno lungo tutto il periodo della vita attiva. Non si tratta solo di un investimento una tantum, coincidente con gli anni della formazione scolastica, ma di investimento ricorrente negli anni della vita attiva che deve quindi prevedere l’ammortamento, esattamente come quando si investe in una macchina per avviare un processo di produzione prevedendo che, alla fine del suo utilizzo ricorrente, andrà sostituita con una nuova macchina. In secondo luogo, se si parla della formazione come investimento è anche per evidenziare il fatto che, dal punto di vista della contabilità nazionale, la formazione è a tutt’oggi una spesa di gestione corrente, un’uscita che dipende dall’andamento annuale del reddito fiscale, a sua volta fortemente condizionato dall’ammortamento degli investimenti. Si crea in tal modo uno squilibrio tra politiche d’investimento ereditate dal fordismo, in cui le spese in infrastrutture (nell’hardware pubblico) giocavano un ruolo strategico di primaria importanza, e politiche di spesa per la formazione. La privatizzazione dei cicli formativi sono il tentativo di risolvere questo squilibrio, benché il loro effetto sia solo quello di aggravare l’altro squilibrio, altrettanto fondamentale, quello tra la natura sociale del capitale umano e l’esclusione di una parte crescente di forza-lavoro dai processi di formazione continua.

La finanziarizzazione maschera l’esistenza di un eccesso, uno scarto tra « sistema di valori », di sentimenti, pensieri ed esperienze sedimentati nel corpo della forza-lavoro, e uso capitalistico delle capacità lavorative. Questo « di più », questo eccesso, è il capitale fisso umano.

Il lavoro vivo riproduttivo della forza-lavoro permette di ridurre il costo della forza-lavoro per il capitale e, quindi, di aumentare il plusvalore. Si potrebbe sostenere che la quantità di lavoro vivo riproduttivo è quello che permette di ammortizzare il capitale fisso perché, riproducendo il valore d’uso della forza-lavoro, riproduce nel medesimo tempo la sua capacità di consumare il capitale. Come dire che il lavoro vivo delle donne è quel lavoro vivo che gli uomini non possono aggiungere lungo tutto il processo lavorativo per ammortizzare il capitale fisso.

Si pone qui il problema del reddito di cittadinanza intorno al quale da molti anni stanno ragionando i movimenti, soprattutto quelli che esprimono la nuova realtà del precariato e del precariato cognitivo. L’idea del reddito di cittadinanza deve essere fondata su una analisi degli effetti della trasformazione reticolare dei processi di lavoro. Il problema del reddito va collegato al problema di un riconoscimento di una integrazione del vivente come bio-macchinario.

Keynesianamente si può inoltre sostenere che, senza un riconoscimento in termini di reddito monetario, il lavoro riproduttivo femminile, se da una parte aumenta i profitti in termini di valore, dall’altra accresce il rischio di crisi nella misura in cui la domanda effettiva risulta ancora più insufficiente per acquistare la totalità dei beni prodotti.

Le langage comme moyen de la production marchande

traduit de l’italien par François Rosso et Anne Querrien Il est toujours de bon augure de passer de l’étude théorique des nouveaux modes de production à la vérification sur le terrain, aux interviews de sujets de la mutation, cherchant à mettre à plat les relations qui s’établissent entre celui qui cède sa propre force de travail et celui qui l’acquiert, enregistrant sur le vif les attitudes, les pensées et les manières de vivre cette relation. Quand les paradigmes se remplissent de subjectivité, les modèles de la nouvelle économie se révèlent pour ce qu’ils sont réellement. On pense notamment aux analyses de Romano Alquati chez Fiat ou chez Olivetti au début des années soixante, ou à la recherche des Quaderni Rossi sur le rapport entre composition technique et composition politique de la classe ouvrière fordiste. Alquati disait qu’il était nécessaire de refuser et de détruire la pyramide d’entreprise que la sociologie industrielle nous présente et de la recomposer avec d’autres hypothèses. On raconte qu’il allait à bicyclette d’une porte à l’autre de la grande entreprise pour discuter avec des ouvriers, des cadres et des techniciens, et recomposer ensuite les informations dans une confrontation serrée avec le Capital de Marx. De ce travail minutieux sont sorties des catégories politiques qui se sont révélées fondamentales pour les luttes qui commençaient à émerger alors.

Au début des années 80, la recherche théorique et empirique a réussi à produire une série importante de catégories descriptives sur ce qu’il est convenu d’appeler le post-fordisme ou toyotisme. Tout le monde est plus ou moins conscient du changement de paradigme, de la transition irréversible vers un mode de production flexible, caractérisé par les flux tendus, la sous-traitance, le travail autonome. La littérature socio-économique ne manque pas ; il est même facile de s’y perdre. En lisant les revues de management on reste stupéfait de la lucidité et de la richesse d’analyse des tenants de cette nouvelle économie et on éprouve une certaine satisfaction à les voir confirmer certaines de nos intuitions. Il semble qu’il suffise de partir de cette littérature pour élaborer un programme politique de luttes « dans et contre le capital ».

Le post-modernisme dans la production

Or il n’en est rien. Chose inquiétante, plus le paradigme post-fordiste s’affirme dans toute sa transparence et son efficacité, modèle télématiquement les processus de production à l’échelle mondiale et redéfinit l’État social sur un plan local, moins il semble possible d’agir politiquement à l’intérieur. L’envie vient même d’en sortir, de fuir, de choisir l’exode et le silence comme forme de révolte contre ce système économique de l’inclusion/exclusion, des dérives urbaines, de l’auto-exploitation masquée par la participation aux objectifs de l’entreprise. Dans le post-fordisme, il y a peu de marges de manœuvre: on est « dans et pour » ou on est exclu. La subjectivité, les « sentiments de l’au-delà », les mondes que nous rêvons vont tous finir dans les réseaux sur les autoroutes de l’information. On pensait qu’Internet constituerait une nouvelle frontière pour la liberté et la démocratie, mais on parle déjà de sa commercialisation et de sa monétarisation. On parle aussi de « minimalisme démocratique » et de démocratie subsidiaire ; Ralf Dahrendorf apparaît même comme un allié, ce qu’il est si l’on fait siennes les comptabilités imposées par les directions des entreprises.

Y a-t-il pourtant aujourd’hui d’autres hypothèses, comme celles qui, dans le fordisme, ont permis à Alquati d’entrer chez Olivetti sans se faire aveugler par la pyramide hiérarchique que la sociologie industrielle jugeait inéluctable, en en faisant presque l’expression naturelle du capital constant, des machines? Tout dépend de la manière dont on interprète le nouveau paradigme productif, de l’endroit où l’on dirige le regard.

Les interviews rassemblés dans un livre à paraître sur ce qu’on appelle le travail autonome, l’analyse de la crise de la négociation syndicale générée par les transformations du travail offrent un aperçu de cette entreprise en réseau dans laquelle concomitance, externalisation de la main d’œuvre, obligation personnelle d’accepter les impératifs de l’entreprise, constituent des facteurs de production du modèle post-fordiste. Dans un numéro spécial d’octobre 1994, intitulé « Rethinking work » (repenser le travail), Business Week définit la flexibilité comme l’axe stratégique du nouveau modèle de production, en publiant de nombreux matériaux à l’appui de sa thèse. Une recherche conduite en 1993 par Bernard Brunhes Consultants, auprès d’une soixantaine d’entreprises de six pays européens, L’Europe de l’emploi, ou comment font les autres (Éditions d’organisation), aboutit aux mêmes conclusions.[[Pour une bonne synthèse, voir de Danièle Kaisergruber, « Frontières de l’emploi, frontières de l’entreprise », Futuribles, 193, décembre 1994.

La production genre Hollywood

Selon la Banque mondiale, d’ici l’an 2000, neuf actifs sur dix travailleront dans une économie complètement intégrée sur le plan international, alors que ces vingt dernières années deux actifs sur trois restaient à l’écart des échanges internationaux. La mondialisation pousse vers la rationalisation et le recentrage des entreprises sur les activités les plus rentables et génère une forte augmentation de la sous-traitance et de la flexibilité du travail, aussi bien sous l’aspect salarial que contractuel. Le modèle de production qui est en train de s’affirmer ressemble à celui d’Hollywood, à la philosophie du montage dont parlait Paolo Virno il y a quelques années. Des groupes de travail se forment pour réaliser des projets circonscrits sur des périodes courtes ou moyennes ; ils associent des savoirs techniques spécifiques sur la base de budgets préétablis et se séparent à la fin du mandat[[Parmi les essais sur le modèle post-fordiste publiés récemment en Italie, à noter celui de Marco Revelli « Economia e modello sociale nel passagio tra fordismo e toyotismo », dans Pietro Ingrao e Rossana Rossanda, Appuntamenti di fine secolo, Manifestolibri, Roma, 1995..

Dans toutes les recherches sur les rapports de production post-fordistes, comme l’écrivent Bascetta et Bronzini, l’extravagant concept de professionnalisme est central.. Il désigne une attitude empruntant à chaque profession spécifique. Il n’y a plus de profession, mais du professionnalisme. Il s’agit d’une idéologie qui nie toute autonomie intellectuelle par rapport aux objectifs de l’entreprise, qui ne permet plus d’individualiser la frontière entre travail et non travail, et qui suce l’âme et le corps du travailleur post-fordiste.

Bientôt -disait un jeune noir de Chicago- pour faire sauter une paire de hamburgers chez Mac Donald, j’aurai besoin d’un diplôme d’aéronautique. L’idéologie du professionnalisme structure, par lignes hiérarchiques internes, la masse du travail post-fordiste, créant des barrières à l’entrée, définissant en termes sélectifs et exclusifs l’équilibre entre demande et offre de travail, séparant une nouvelle fois la capacité de travail des travailleurs de la propriété des moyens de production. Dans l’accumulation primitive du capital, les paysans furent séparés violemment de leurs moyens de production, de leurs terres et de leurs outils. Dans le mode de production post-fordiste, les qualités intellectuelles, les talents, les pensées, les langages, les capacités communicatives concourent à définir la force de travail, avant d’entrer directement dans le processus de production et de valorisation du capital. Dans le processus de travail la direction de l’entreprise exerce son commandement directement sur ces facultés communes ; le même mode de rapport se crée qu’entre machines et travail vivant. Mais ici les machines, le capital fixe et circulant, sont de plus en plus immatériels, et même linguistiques, faits d’un ensemble de hiérarchies professionnelles et méritocratiques, de cercles de qualité, de formes de coopération, d’intéressement et de participation, d’auto activation, de kanban et de flux réticulaires d’information.

Sans aucune exagération, le capital constant post-fordiste peut être appelé capital constant linguistique, pour dénoter, au-delà de son immatérialité et à côté du caractère communicativo-relationnel du capital variable, la matière même dont est fait ce capital constant.

La parole comme outil et capital

Il faudrait reprendre à ce propos les travaux théoriques de Ferruccio Rossi-Landi, développés dès les années 60, sur le langage comme travail et comme marché[[Ferrucio Rossi-Landi, Il linguaggio conte lavoro e come mercato. Una teoria della produzione della alienazione linguistica, Studi Bompiani, 1992, (prima edizione 1968) ; Semiotica e ideologia. Applicazioni della teoria del linguaggio come lavoro e come mercato. Indagini sulla alienazione linguistica. Studi Bompiani, 1994 (première édition 1972).. Il faudrait reprendre et remettre à jour la théorie du travail comme substance commune à la fois aux outils et aux paroles, de production matérielle et de production immatérielle-linguistique, dans laquelle objets et paroles naissent ensemble et sont les uns et les autres artefacts, c’est à dire produits du travail humain. Pour Rossi-Landi, le langage est un ensemble d’artefacts, c’est à dire une collection de produits du travail humain, n’existant pas pour eux-mêmes dans la nature, tandis que les autres artefacts, ceux de la production matérielle, se présentent comme des codes non-verbaux. Il suffit qu’un son attire l’attention de l’homme pour qu’on doive le considérer plutôt comme produit que comme simplement émis, et qu’on doive en conséquence lui attribuer le caractère d’artefact. A partir de cette prémisse, on peut redéfinir toutes les catégories de la valeur travail de Marx, en particulier celles de capital variable, de capital constant et d’argent comme équivalent général, en termes linguistiques. A la différence du schéma fordiste dans lequel le schéma homologique de Rossi-Landi permettait de démontrer la complémentarité entre production de marchandise et production idéologique, dans le mode de production post-fordiste outils et paroles ne s’analysent plus séparément. Les paroles sont elles-mêmes outils, moyens de production, capital fixe et circulant, machines et matières premières. Avec l’entrée directe du langage et de la communication dans la sphère de la production, le travail humain produit des marchandises (matérielles et immatérielles) au moyen du langage. Il n’y a plus de distinction possible entre outils et paroles à partir du moment où les paroles deviennent outils, instruments de travail directement productifs. Production et reproduction, matériel et immatériel, choses et langage, codes verbaux et non-verbaux se superposent, s’entrecroisent dans un schéma totalement intégré.

Au service clientèle de Gateway 2000, par exemple, 92% des demandes de réparation d’ordinateurs personnels sont résolues par téléphone. Il n’y a besoin de remplacer certains composants et d’intervenir sur place que dans 8% des cas. La part mécanique du capital fixe est de moins en moins importante par rapport à au travail immatériel, au software. Cet exemple montre aussi que l’augmentation de l’utilisation des ordinateurs ne se traduit pas nécessairement par la création de postes de travail dans le travail de réparation, du fait d’un taux d’exploitation physique et mental croissant des travailleurs, d’une augmentation de l’intensité du travail et de la longueur de la journée de travail. En fait, les prévisions optimistes du Bureau des Statistiques du Travail, relatives à l’augmentation du nombre de techniciens manuels induite par la diffusion des ordinateurs, ont été corrigées sensiblement à la baisse par une étude de Dataquest Inc. Après une augmentation de 8,8% entre 1994 et 1997 des créations d’emploi dans ce secteur, grâce à l’accélération de l’investissement dans les nouvelles technologies, on s’attend pour 1997 à 1999 à un accroissement de 2% seulement.

La plus value généralisée

Plus généralement, si l’on se réfère au vieux débat marxiste sur la baisse tendancielle du taux de profit, on peut affirmer qu’avec le développement de la puissance des forces productives, c’est à dire l’augmentation de la composition organique du capital (augmentation du rapport capital constant/capital variable), l’augmentation de la quantité de travail vivant abstrait (c’est-à-dire l’augmentation de la productivité dans l’économie réelle) permet la réduction de la quantité de travail vivant concret, c’est-à-dire la diminution du volume physique de l’emploi. Le taux de profit, le rapport de la plus value au capital (constant + variable) ne tend pas à diminuer, mais bien au contraire à croître car le travail vivant se fait toujours plus complexe, travail qualifié capable d’ajouter une quantité de valeur par unité de temps chronométrique très supérieure à celle que le travail simple, peu qualifié, peut créer dans le même temps. A plus forte raison quand, comme dans le travail post-fordiste, le capital constant tend à perdre de l’importance en termes physiques et matériels (hardware), pour devenir capital constant linguistique, constitué de travail passé, de sentiments, de pensées, d’expériences, voire de l’entière expérience et formation linguistique de l’espèce humaine accumulée depuis sa naissance[[« Pour surmonter ces difficultés, il semble raisonnable d’admettre que la langue se compose en elle-même non seulement d’instruments mais aussi de matériaux, produits les uns et les autres par le travail linguistique antérieur. En utilisant la langue nous travaillons avec des instruments linguistiques sur des matériaux (au moins en partie) linguistiques » (Rossi-Landi, Il linguaggio conte lavoro, etc…, op. cit., p. 239). Une importante conséquence de cela, poursuit Rossi-Landi « est que nous portons en nous l’expérience linguistique de toute l’espèce, que chaque enfant, en commençant à parler, met en oeuvre immédiatement des matériaux et des instruments très compliqués. Mais c’est la même chose dans la production matérielle. » Il faut noter que la différence entre travail passé et travail vivant, travail commandé et travail contenu, comme celle entre pur travail abstrait et travail homogène, sont des particularités de l’analyse critique de Marx. De telles distinctions ont toujours été négligées par ses critiques pour mieux piéger sa théorie de la valeur travail sur le terrain, classiquement économique, des identités et des comptabilités quantitatives. Pour un renouvellement du débat sur cette question, voir de Gérard Jorland, Les paradoxes du capital, Éditions Odile Jacob, Paris, 1995..

Le travail complexe, par exemple celui d’un ingénieur, dont la formation a été de longue durée, n’a jamais eu de commune mesure, même dans le fordisme, avec celui d’un ouvrier non qualifié. Le salaire de l’ingénieur ne se déduit pas du temps consacré à sa formation et du temps qui lui reste pour sa vie active, sinon les différences de salaires entre ouvrier et ingénieur seraient réduites à une fois et demi. Le travail complexe n’est pas un multiple du travail simple, n’est pas réductible à une même quantité de travail homogène, indistinct, simplement chronométrable. Le travail complexe d’un ingénieur peut ajouter beaucoup plus de valeur que celle créée dans la même unité de temps par dix travailleurs non qualifiés. C’est pourquoi la plus-value ne se mesure pas par rapport aux heures de travail de l’horloge, mais en heures de travail abstrait. Entre l’heure de travail homogène, indistinct et l’heure de travail abstrait intervient la différence entre quantité et qualité, entre simple et complexe, entre individuel et coopératif, entre exécution et création/innovation.

La parole véhicule plus de communauté

Le travail vivant abstrait qui soutient le paradigme post-fordiste est un travail toujours plus linguistique, communicatif et relationnel, un travail de résolution de problèmes pour reprendre les catégories de l’économiste américain Robert Reich. Il s’agit de travail complexe au sens précisément où il s’agit de travail de la collectivité, parce que ce travail vivant porte en lui l’expérience et la formation acquises dans la société. Comme le dit Marx dans les Grundrisse : le langage est l’être-là de la communauté, son mode naturel d’exister. Et il ajoute : un individu ne pourrait posséder plus de propriété sur la terre que ce dont il pourrait parler. Tout au plus pourrait-il en consommer la substance, comme le font les animaux.

Le langage est une faculté collective, un outil produit et utilisé par la communauté sociale. Il peut être consommé productivement, mais seulement en tant que bien collectif. Marx dit encore, à propos de la propriété privée de l’agir communicationnel: l’individu reste en rapport avec la langue comme son propre référent, seulement comme membre naturel d’une communauté humaine. La langue, ce produit d’un singulier est un non-sens ; mais la propriété l’est tout autant. « La langue, comme le dit Rossi-Landi, est publique; la langue ne peut être privée ; mais parce que la langue est publique, il peut y avoir propriété privée de la langue. » Comparons pour rendre la chose plus claire le langage à une automobile. « Tu es propriétaire privé de ton automobile, parce que c’est un fait public: elle existe aux yeux de tout le monde, c’est un produit collectif avec toute son histoire derrière elle ; quiconque a appris à conduire peut s’en servir et même celui qui ne conduit pas est capable de s’en servir. Sans toutes ces dimensions publiques, entre autres, ton automobile ne pourrait même pas être vendue ni offerte en cadeau, et elle ne pourrait pas devenir la propriété privée d’une autre personne. »

Pour exercer la propriété privée sur le travail linguistique d’autrui, pour le commander et le rendre productif, il est nécessaire de structurer hiérarchiquement, par lignes internes, cette faculté commune à tous, cette capacité de travail que constitue l’être pour soi en communauté. Dans le rapport entre travail complexe et travail simple, le travail complexe est irréductible à la simple durée, parce qu’en une heure on ne fait que parler une heure. Pour ajouter de la valeur dans cette heure, pour pouvoir établir une distinction hiérarchique et méritocratique entre travail complexe et travail simple, selon des critères de productivité, il est nécessaire que les paroles véhiculent plus d’informations, plus de communauté. La qualité du travail ne se réfère pas tant à la formation professionnelle acquise antérieurement qu’à la production de plus de communauté, d’un excédent de relations sociales, durant le processus de travail.

Les rapports internes au processus complexe de production sont des rapports serviles au sens strict, parce qu’ils ne sont pas arbitrés par l’extériorité physique de la machine, par le capital fixe. Le travail vivant langagier, dans son rapport avec le capital constant immatériel comme cristallisation d’expériences, sentiments, pensées passés, le reproduit, comme simple communauté présupposée mais aussi le reproduit de manière élargie, l’étend constamment, la produisant comme marchandise loquace, parlante, communicante.

Valeur de la communauté et prix de production

Le paradoxe du régime d’accumulation post-fordiste est que la production de la valeur s’y fait au moyen de la communauté. Certains économistes américains appellent l’économie post-fordiste « économie de l’attention »[[cf. Neil Gross, Peter Coy, Otis Port, « The technology paradox », Business week, 6 mars 1995.. Dans cette économie, le coût des nouvelles technologies tendant vers zéro contraint à fixer l’origine de la valeur économique directement dans les rapports sociaux entre processus productif et processus distributif, entre offre et demande, dans le degré d’attention que l’on réussit à créer autour des produits offerts sur le marché. Il s’agit d’un paradoxe, d’une part parce que l’augmentation de puissance des nouvelles technologies est la cause de la réduction de leur prix, d’autre part parce que plus l’on innove et on étend le marché, moins l’on est compétitif en vertu des différences de coûts de production. Cela ne vaut pas seulement pour les nouvelles technologies, mais aussi pour des produits mûrs, qui contiennent toujours plus de technologies informatiques. Si l’on ajoute le fait que les nouvelles technologies, du fait de leur immatérialité, se diffusent de manière très rapide (en Europe, en 1994, le taux de piratage du software et du hardware, c’est à dire le nombre de copies illégales de logiciels par rapport aux versions officielles est égal à 58%, en Turquie et dans l’ex-URSS il est supérieur à 90%, aux USA et en Suisse il tourne autour de 35%), et si l’on tient compte de leur quasi-perfection et indestructibilité, on comprend combien il devient difficile de fixer des prix compétitifs et en même temps de réaliser des profits[[Cette étude a été réalisée pour le compte de la Business Software Alliance, une organisation mondiale de producteurs qui a pour objectif l’élimination de la piraterie.. Il s’agit plutôt pour les entreprises de créer une relation de long terme avec leur clientèle, quitte même à offrir la première génération de chaque nouveau produit.

Il serait intéressant de reprendre la vieille question de la transformation des valeurs en prix de production dans le cas d’un capital fixe immatériel, d’une « machine linguistique ». Déjà à l’époque industrielle fordiste, la transformation des valeurs en prix trouvait dans le capital fixe un de ses obstacles logiques, une de ses apories, parce que la valeur étant créée exclusivement par le travail vivant, la transmission de la valeur du capital fixe, cristallisation du travail passé, donc mort, dans les prix de vente, était logiquement et théoriquement compromise[[Sur l’amortissement du capital fixe, voir Alvaro Cencini et Bernard Schmitt, La pensée de Karl Marx, critique et synthèse, Editions Castella, Albeuve, Suisse, 1976, et Carlo Benetti, Valeur et répartition, Editions Maspéro, Paris 1976. Du point de vue logique, il est correct de soutenir que le capital fixe, produit du travail passé, ne transmet aucune valeur au nouveau produit, et que donc en toute rigueur, il ne peut être amorti dans les termes de la théorie marxiste. Par ailleurs Marx en était parfaitement conscient, comme le montrent ses tentatives répétées et vaines pour retrouver quelque part la trace d’une quantité de travail vivant actuel pour reproduire en termes de valeur le travail passé contenu dans le capital fixe. De fait la solution logique n’existe pas, alors que reste entièrement ouverte la contradiction entre travail contenu et travail vivant commandé.. Cette difficulté logique fut à l’origine, à partir de Böhm Bawerk, de toutes les critiques à la construction théorique de Marx ; elle trouvait sa « solution » dans la distinction entre travail commandé et travail contenu. Le fait que les machines commandent le travail vivant légitime que leur usage soit comptabilisé dans la transmission de la valeur d’échange, et que donc une portion de la valeur des machines utilisées dans le processus productif (l’amortissement) soit présente dans les prix finaux des marchandises. La contradiction dénoncée par les critiques de Marx n’était rien d’autre que la contradiction politique entre travail contenu dans la force de travail (salaire) et travail commandé dans le processus de valorisation du capital[[Pour comprendre le rôle joué par l’amortissement, il faut savoir que, dans les politiques néolibérales, le raccourcissement de la durée de l’amortissement, c’est-à-dire le fait que l’amortissement puisse s’effectuer sur un nombre d’années inférieures à la vie du capital fixe, permet de réduire fortement le prélèvement fiscal sur les profits. Réintroduits dans les coûts de production, les amortissements accélérés permettent de réduire la masse de profits sujette au prélèvement fiscal, donc d’investir davantage pour innover et accroître la production. Dans la stratégie néolibérale, la réduction de la période d’amortissement est un moyen efficace de fausser la répartition de la richesse en faveur du capital, ce qui génère des distorsions sur le marché du travail, précarise un nombre croissant d’ouvriers, réduit le revenu fiscal, et par conséquent la dépense sociale destinée à la lutte contre l’exclusion. Telle est la « logique » de la contradiction non résolue par Marx.. La régulation politique de cette contradiction logique dépendait de la capacité de reproduire la séparation entre force de travail et moyens de production, dans la capacité de créer une dépendance, un besoin chez les travailleurs, un asservissement à la machine-patron.

La mobilisation des citoyens-consommateurs

Dans le post-fordisme, cette même contradiction entre valeur et prix de production se présente sous une forme nouvelle. Le commandement sur le travail vivant s’attache à reproduire la communauté préexistante, l’expérience accumulée sous forme de capital constant linguistique et transformée par lui en marchandise parlante. La condition extrême qui permet ce processus est la résignation face à la communauté parlante, regardée désormais comme quelque chose de naturel, une force à laquelle on ne peut pas se soustraire, une condition nécessaire, aussi nécessaire que les machines capitalistes d’antan. La valeur du capital fixe linguistique est transmissible à la valeur finale des biens produits (aux prix de production) si la communauté concrète, la force de travail collective, est reproduite dans sa séparation du langage comme moyen de production[[Comme le dit Cacciari « La puissance du travail assujetti universalisé se révèle aujourd’hui manifestement incapable d’affronter le problème que sa propre forme d’origine, le non-travail, ne se confond pas avec la forme négative et insupportable qu’est l’absence de travail. Cette impuissance n’est que le pâle reflet de sa faiblesse constitutive: l’incapacité de penser » dans Microméga, 1/88, p.169. Il s’agit d’un passage d’un échange de lettres entre Claudio Napoleoni et Massimo Cacciari dans les années 80 « sur la possibilité que la science économique dépasse la perspective d’une généralisation absolue de la production »..

Dans « l’économie de l’attention », plus le produit réussit à retenir l’attention de la communauté des consommateurs, plus la valeur créée est importante ; plus le travail crée de l’attention, des relations, des gratifications nouvelles, plus il est définissable en termes de travail abstrait, productif, valorisant. Dans la sociologie du travail on parle à ce propos de management des émotions pour définir l’appréhension consciente de ce qui, émotif, réactif, passionnel, instinctif, se joue dans le rapport avec le client, le patient ou l’usager[[Il est à noter que le « management des émotions » est conseillé aux prostituées européennes confrontées à la stagnation des prix consécutive à l’arrivée de concurrentes immigrées. « Le marché les a cruellement mises au pied du mur: ou elles font état de leurs émotions et s’en servent comme de leur sexe, ou elles pourront aller rejoindre les sidérurgistes » (Roberta Tatafiore, Sesso al lavoro, Il Saggiatore,.

L’abstraction du travail, le processus à partir duquel il est possible de mesurer l’augmentation de valeur et la valeur d’échange des marchandises, ne procède plus de l’activité productive dans son hétérogénéité et sa différenciation concrète. L’abstraction du travail s’effectue à partir de la société des citoyens-consommateurs, du quantum d’investissement émotif dans le processus de production et de distribution des marchandises. Le paradoxe c’est que, à y bien regarder, la communauté des citoyens-consommateurs est déjà par elle-même une abstraction. Le consommateur vaut comme un sujet abstrait, certainement pas comme une personne avec un prénom et un nom, avec un vécu personnel ; mais, en même temps, pour le rendre sujet de la consommation, il faut le personnaliser, le gratifier, en tant que personne concrète, singulière, unique. Les manuels de marketing parlent de « mass-customization », d’individualisation de la consommation de masse. Les stratégies de marketing tendent à utiliser comme un levier l’histoire personnelle du consommateur. Pour vendre, il faut produire le citoyen comme cas particulier, rendre public, connu, l’individu privé. Le mode de fonctionnement du post-fordisme est l’abstraction continuelle vers la particularisation et la singularisation.

La société des citoyens-consommateurs devient donc une sorte de fétiche inversé: ce ne sont pas les échanges de choses, ni même les paroles et la communication utilisées dans l’échange linguistique qui cachent les rapports sociaux qui ont créé la valeur ; ce sont les rapports sociaux eux-mêmes qui fonctionnent comme sièges de la valeur, qui en permettent la détermination, et qui masquent « la chose », la concrétude de la communauté humaine. Le caractère de fétiche de la marchandise analysé par Marx consistait dans son apparence d’une chose qui s’échange contre une autre chose en ignorant les rapports sociaux qui ont créé les choses échangées. Mais lorsque ce sont les rapports sociaux qui créent et véhiculent la valeur, le caractère de fétiche se réfère aux rapports sociaux en tant que tels. Nous produisons de la socialité, de la compagnie, des rêves, dit la femme qui travaille pour la Pink Line. Certaines fois j’ai l’impression de raconter une petite histoire de journal porno ; d’autres fois je me sens une psychanalyste aux prises avec un des plus grands cas freudiens. Nous vendons notre temps et notre compréhension au téléphone.

La totalité productive de la vie

Si l’on veut soulever le voile des rapports sociaux, démasquer le fétichisme de la communication sociale dans sa fonctionnalité par rapport à la production de valeur, si on veut commencer à travailler au pic la muraille de l’aliénation linguistique et communicative et découvrir derrière la communauté humaine concrète, il est nécessaire de prendre en considération les mouvements des déterminations productives du langage, de comprendre les conditions qui doivent être satisfaites pour que l’homme emploie la parole, communique, verbalement ou non, soit entendu et compris, bref il faut analyser la communication comme travail. Dans le post-fordisme, le caractère de fétiche de la parole, du message et de la communication traverse en son entier la sphère de la vie. Il est presque impossible de faire la distinction entre vie active et temps libre, temps de loisirs forcé ou choisi. Nous sommes au-delà de « l’extension de la division du travail au langage » de Horkheimer et Adorno, et au-delà de l’« oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité marchande » de Benjamin ; nous sommes plutôt dans le langage de l’administration totale que Marcuse avait déjà abordé.

La transformation de l’État social, les modalités selon lesquelles l’État mystifie la lutte contre l’exclusion de la société productive permettent de comprendre le sens précis du langage rituel et autoritaire de l’ »administration totale ». L’aspect essentiel de l’État social-postfordiste consiste dans le concept juridique et dans les modalités communicativo-relationnelles de la réinsertion, de la politique de resocialisation des exclus, de la fétichisation du droit de « vivre en société ».

La réforme de l’État comporte maintenant quatre axes principaux :
- redéfinition des conditions sur la base desquelles les prestations sociales sont octroyées, en particulier la clause du travail, pour éliminer les automatismes redistributifs de la période fordiste. Du Welfare state on passe ainsi au Workfare state, soit des droits inconditionnels aux droits conditionnels. – réduction de la couverture par la sécurité sociale et des prestations sociales en général pour réduire le coût du travail et pour redéfinir la solidarité comme visant la seule population exclue.

- introduction généralisée de la charge de la preuve pour les exclus et les bénéficiaires, avec le calcul différencié des prestations sur la base du contrôle des revenus.

- décentralisation de la gestion des dépenses sociales vers les lieux où le rapport entre administration et besoin est plus étroit, mieux contrôlable, c’est à dire au niveau régional et communal.

La responsabilité de l’exclu

La réforme de l’État social comporte donc l’abandon des deux principes fondamentaux de l’État social fordiste, à savoir l’automatisme des prestations en cas de besoin (maintenant il est nécessaire de demander de l’aide, de démontrer que l’on est dans le besoin) et l’universalité des droits (la sécurité sociale, même financée fiscalement, ne s’occupe plus que des vrais pauvres). Ainsi s’instaure peu à peu un dualisme entre solidarité fiscale et logique de marché, entre lutte ciblée contre l’exclusion et faculté de s’assurer personnellement contre le risque.

La fonction régulatrice du travail salarié du Welfare state fordiste, la tendance de l’économie au plein emploi, sont entrées en crise irréversible. On ne peut plus calculer les prestations sociales en tant que droits dérivés des revenus générés par le travail salarié. La société du travail salarié n’est plus représentative au sein de l’État social, puisque la création de richesses dépend d’elle de façon décroissante. La crise des règles de justice redistributive de l’État social fordiste est encore plus flagrante. Il s’agit de la crise de la technique de l’assurance sociale fondée sur le « voile d’ignorance », cher à John Rawls : selon ce principe, les individus, en principe égaux devant les risques les plus divers susceptibles de porter atteinte à leur existence, dans l’ignorance de leur propre destin individuel, sont portés implicitement à se comporter de façon solidaire. La technique de l’assurance sociale se fonde précisément sur cette non-connaissance des probabilités de risque chez chacun des citoyens. Dans le fordisme, la mutualisation du risque (c’est à dire l’égalisation des probabilités statistiques de tomber malade, de devenir chômeur, de vivre vieux, etc…) régulait sur des bases solidaires le versement de la quote-part assurantielle. Pour Rawls, l’opacité sociale est une condition implicite du sentiment d’équité. Tous les membres de la société peuvent se considérer solidaires, dans la mesure où ils perçoivent la nation comme une classe de risques relativement homogènes.

Le passage au postfordisme déchire le voile d’ignorance de Rawls car les nouvelles techniques statistiques permettent une connaissance plus affinée, et même prescriptive, des destins de chacun, et permettent que cette connaissance circule de manière horizontale entre les citoyens jusqu’à désolidariser la communauté sociale[[Pour comprendre les transformations fondamentales de l’État post-fordiste se reporter à Pierre Rosanvallon, La nouvelle question sociale, Repenser l’Etat-Providence, Seuil, Paris 1995.. Dans l’opacité de l’univers fordiste, la justice distributive cherchait par ses procédures à définir une règle universelle ; dans le post-fordisme, la connaissance des inégalités et des différences de départ rend impossible la définition d’une règle universelle de justice. L’information alimente la différenciation et la différenciation mine à la racine la détermination d’une règle supra-individuelle. Le travail communicationnel est appelé à reproduire cette différenciation et à l’aggraver en l’étendant à la société entière.

C’est une crise de la possibilité même de faire levier sur les prémisses communautaires de la solidarité assurantielle, c’est-à-dire sur la possibilité de classifier par catégories sociales la manifestation des grands risques comme le chômage, la maladie, l’invalidité et même la vieillesse. L’exclusion du marché du travail n’est plus classifiable par classes homogènes de risques, parce que chaque exclu devient un cas singulier, particulier, non représentable selon les classifications traditionnelles (chômeur de longue durée, surendetté, vieux, etc …). Le peuple, la communauté nationale, deviennent tendanciellement une multitude de cas singuliers et concrets, pour lesquels il est nécessaire d’élaborer des stratégies de contrôle individualisées et des programmes de réinsertion ciblés. La nouvelle solidarité, issue de la dissolution du paradigme assurantiel, exige des contrôles toujours plus policiers sur les comportements individuels.

L’implication des citoyens par la réinsertion

La discrète révolution juridique, initiée en France en 1988 avec l’instauration du revenu minimum d’insertion, est exemplaire à ce titre. Dans le RMI, le droit de bénéficier d’une prestation sociale est inséparable du devoir de s’impliquer dans la recherche de travail, dans la formation professionnelle, de se conformer à des standards de comportements moyens ou normaux. Peu importe si les conditions et les devoirs de la réinsertion reposent sur du vide (deux bénéficiaires du RMI sur trois ne réussissent pas à trouver un travail, et ceux qui en trouvent un retournent au chômage peu de temps après) ; peu importe si la requalification professionnelle ne sert à rien. Ce qui est important c’est que la société de l’inclusion se reproduise artificiellement par l’affirmation du « droit de vivre en société », et que l’État se relégitime à travers la fonction de resocialisation des exclus ; , il est important que l’idée de la « société civile », du « peuple national » soit réenfoncée à travers la « contrainte à l’inclusion » pour se sauver de la misère de l’exclusion. Surtout il importe que le concret vécu soit administré cas par cas, et rendu individualisant, séparant.

Les droits deviennent ainsi des droits procéduraux au sens de l’« équité des résultats » et il n’y a plus d’égalité de principe. Ces droits sont exercés sous la forme de traitements individualisés (à la carte) à des citoyens singuliers, comportant une implication réciproque, contractuelle, entre administration et citoyens particuliers, se chargeant d’« impératifs moraux » (la participation), cherchant à donner forme au concept d’« utilité sociale » de chacun. « Utile » sera celui qui démontrera, par ses efforts de resocialisation, de réinclusion, que la société civile existe, et existe seulement grâce à cet effort de participation, d’inclusion. On prétend passer ainsi du formalisme juridique au « concret » de la politique de l’inclusion dans la société. Le citoyen exclu est analysé en tant que citoyen concret, avec son parcours de vie spécifique, son cumul personnel de besoins. Entre constitution formelle et constitution matérielle, il ne doit plus y avoir de tensions, de contradiction, de détachement. La société civile est exclusivement la société de l’inclusion, et l’effort pour en faire partie élimine toute possibilité de conflit social. Le conflit est et doit être avec soi-même, avec son exclusion, avec la singularité de son être lui-même.

L’autorégulation du social et du citoyen

Dans cette redéfinition de l’État social, la communication entre administration et citoyens joue un rôle stratégique décisif. C’est en communiquant avec l’État que le citoyen met à nu son « concret », que l’homme privé se fait citoyen public, se rend connu et transparent, bénéficiaire potentiel d’une aide. Les entretiens à partir desquels sont élaborés les programmes de réinsertion analysent de façon approfondie les points sur lesquels il faut intervenir pour remettre le citoyen dans le tissu des rapports sociaux, pour lui rendre une valeur d’usage en le resocialisant et en démontrant que seuls les rapports sociaux sont source de valeur[[Voir les interviews recueillies dans le livre dirigé par Pierre Bourdieu, La misère du monde, Seuil, Paris, 1993, en particulier p. 927 et sq.. La « démocratie discursive » est une démocratie inclusive dans laquelle seule compte la rationalité du citoyen social moyen[[Sur la société civile comme simulacre d’elle-même, conséquence de la subsomption réelle du travail, et sur la nature policière de l’Etat néolibéral inspiré par les théories de la justice de John Rawls, voir l’important travail de Michael Hardt et Antonio Negri, Il lavoro di Dioniso. Per la critica dello Stato postmoderno, Manifestolibri, Rome, 1995..

Entre le marketing et la politique sociale, il existe une symétrie parfaite : tous deux tentent de reconstruire une société sans tension entre individualité et socialité, entre personne privée et personne économiquement et administrativement déterminée. Les règles de la justice, les « grilles normatives », se construisent en plein jour ; ce sont des règles contingentes qui, ne pouvant se détacher du concret du vécu privé, doivent constamment resocialiser chaque singularité qui se soustrait activement ou passivement aux rapports sociaux. Comme l’a écrit de Carolis à propos du système politique qui en résulte, ce même modèle d’équilibre instable va s’affirmer désormais comme le contenu essentiel de l’idée moderne de constitution, à commencer par l’absorption des contingences prévues dans l’alternance des rôles entre gouvernement et opposition, jusqu’à la pratique de plus en plus répandue aujourd’hui de subordonner normalement (et non plus à titre exceptionnel) à la décision politique, la révision et la correction de la règle constitutionnelle elle-même, de sorte que le concept de « constitution » ne soit plus défini comme un principe stable et présupposé, mais comme un processus continu d’auto-réglementation de la communication politique[[Massimo De Carolis, Tempo di esodo. La dissonanza tra sistemi sociali e singolarita, Manifestolibri, Rome, 1994, pp.32-33..

La mise au travail du langage

Cette révolution de l’État de droit a été initiée avec les politiques contre l’exclusion, parce que la population des exclus est celle qui se prête le mieux, du fait de son profil, à fonctionner pour la construction des instruments juridiques du contrôle et de l’administration totale. Mais sa portée a une valeur générale, parce qu’elle est consubstantielle au fonctionnement du régime d’accumulation post-fordiste, dans lequel la production de valeur et la reproduction de la société civile sont deux effets de la communication, des rapports linguistiques de la production.

Production de marchandises et reproduction de la société civile au moyen du langage se complètent de façon circulaire. Le pouvoir du langage, sa capacité de relégitimer l’État après avoir reconstruit la communauté productive, « la fabrique intégrée », apparaît comme indestructible. La communauté linguistique semble se reproduire elle-même comme communauté inexorablement capitaliste. Chaque langage, verbal ou non verbal, est pour ainsi dire « mis au travail ». Même celui qui est exclu du marché du travail est mis au travail, dans un travail qui consiste à produire l’idée de société civile, l’idée d’appartenance à la communauté.

Le langage a pourtant ses limites. Il est auto-référentiel et retourne à son point de départ après avoir effectué son circuit économique et politique[[Voir de Paolo Virno, Parole con parole. Poteri e limiti del linguaggio, Donzelli, Rome, 1995. L’homologie entre circularité économique et circularité linguistique doit être discutée en confrontant la théorie de Piero Sraffa et celle de Wittgenstein dans les Recherches philosophiques.. La théorie du surplus de Sraffa et de la lutte pour sa répartition entre capitalistes et ouvriers comme « variable indépendante » ressemble, au moins intuitivement, aux efforts de Wittgenstein pour imaginer une langue comme une forme de vie commune aux hommes réunis en société.. La limite du langage, exactement comme celle de l’argent, consiste à produire un « produit net », une « plus value », un excédent sensible, dont la réalisation comporte toujours le « saut mortel » dont parlait Marx à propos de la vente des marchandises, de leur conversion en valeur d’échange, en somme de leur socialisation. Ce passage n’est jamais immunisé des risques de surproduction, même lorsque l’argent s’est libéré de l’étalon-or (ou que la parole inflationniste s’est libérée de la signification), même quand sa valeur nominale dépend de la volonté de l’État d’éviter tout obstacle à la continuité de l’accumulation capitaliste.

La similitude, voire la possible superposition, entre argent et langage, tous deux « équivalents généraux », aide à comprendre à la fois la puissance productive du langage et ses limites, l’immanence de la crise là même où semble résider un pouvoir d’expansion illimitée[[Sans arriver à la thèse paradoxale d’un « penser et parler monétairement », comme dans le livre de Marc Shell, Moneta, linguaggio e pensiero, E Mulino, Bologne, 1988, on peut certainement soutenir que, dans le post-fordisme, l’idéalisation du langage-argent, sa fonction d’abstraction à partir des corps se sont transformées en leur contraire, ont donné corps social à l’universel.. Comme dans le cas de l’argent, la spécificité du langage comme équivalent général tient à la permanence des paroles au-delà de la transaction communicative effective. Le langage, aussi divinisé que l’or, est, comme disait Foucault, un miroir renversé de la félicité.

Le travail de sape de la pensée critique

La pensée critique a fait des pas importants sur le terrain de la philosophie du langage, en mettant à nu l’auto-référencialité des paroles, en prospectant un « sensualisme de second degré » et en concrétisant une communauté extralinguistique antagoniste par rapport à la « communauté illimitée de la communication ». Les recherches dans le domaine de la critique des catégories économiques sont à peine commencées, et mettent déjà en évidence la crise des indicateurs économiques, révélatrice de l’incommensurabilité des puissances productives dans l’agir communicationnel.

La lutte contre les formes politique et administrative du régime post-fordiste se poursuit ; elle continue son travail de taupe. C’est une lutte silencieuse contre la définition des citoyens concrets par eux-mêmes comme abstraits de la communauté, contre l’inclusion qui désarme, contre l’anéantissement de l’autonomie collective des individus, contre l’administration totale qui transforme la richesse de la multitude en division hiérarchisée, différenciée et assujettie au travail. Dans ce nouveau cycle de lutte, la pensée critique désigne comme urgente l’invention de formes d’organisation qui sachent transformer la crise constitutionnelle en pouvoir constituant. Un pouvoir qui à partir de la contingence juridique des rapports sociaux établisse les prémisses de la communauté concrète, de son affirmation, de sa constitution.

Middle-class confusion de terme, confusion de concept

Si le débat sur les classes moyennes renvoie d’une part à la question de la représentation politique et à la modification de ses mécanismes institutionnels, de l’autre il reflète l’intérêt renouvelé d’une analyse du concept même de classe, de la survie ou non des classes dans la société postindustrielle[[Nous nous référons par exemple à la discussion développée par la revue International Sociology (septembre 1993) autour de l’intervention de T.N. Clarke et S.M. Lipset de 1991 : Are social Classes Dying ?. La question dès lors est de savoir si la « fragmentation de la stratification », la crise du régime fordiste de la croissance économique et l’atomisation de la société qui résultent de la transformation des modes de production et de consommation, ainsi que l’apparition de nouvelles agrégations sociales qui demandent à être représentées sur le terrain de leur spécificité (race, sexe, ethnies, etc.), nous permettent d’utiliser encore le dispositif marxiste classique en vue d’interpréter et de « produire » des comportements politiques, des valeurs, des formes de conflit et d’organisation.

Les termes de cette question rappellent ceux de l’ancienne « controverse » entre les socialistes utopistes et Marx, en particulier lorsqu’il s’agissait de distinguer la composition technique de la composition politique des classes, la division du travail, les différenciations internes de rôles et de qualifications et le processus de composition-homogénéisation politique de la force-travail. Autrefois comme aujourd’hui, les processus de restructuration technologique créèrent de nouveaux métiers en supprimant une quantité considérable de métiers traditionnels et le problème politique concernait (et concerne) l’analyse du type de rapport entre capital et travail qui était en train de s’affirmer, du type de commandement du capital sur le travail qui intégrait et socialisait ses propres fonctions et surtout les effets sur le plan politico-institutionnel de ces processus de réarticulation de classe. Rappelons que ce furent les ouvriers des cotonneries anglaises, guidés par leurs « aristocraties » fortement imprégnées des valeurs du travail (de son autonomie et de son autodétermination), qui demandèrent le suffrage universel, et la victoire de 1832 fut celle du petit entrepreneur et de la classe moyenne artisano-professionnelle menacée par le processus d’industrialisation en cours, par la massification du mode de production. Dans son ouvrage Memories of Class (1982), Zygmunt Bauman affirme justement que « ce qui fit de la période en question une époque de conflits aigus, d’alliances fluctuantes, de renforcement des nouvelles divisions et, dans l’ensemble, une époque de changement social accéléré (pour reprendre la terminologie efficace de Barrington Moore), ce fut, en définitive, le sentiment d’une « justice offensée » chez ceux qui se sentaient justement privés de leur statut et menacés sur le plan de la sécurité. Paradoxalement, la plus profonde réarticulation de la société dans l’histoire de l’humanité tira son impulsion de l’hostilité au changement qui poussa les perdants et les menacés à une action défensive (c’est-à-dire subjectivement conservatrice). L’intensité du militantisme ne réfléchit pas le niveau absolu de misère, mais bien plutôt l’écart entre les attentes et la réalité. La pauvreté n’était que faiblement liée à la contestation sociale. Les rebelles étaient parfois pauvres, mais dans la plupart des cas ils agissaient pour conjurer le spectre de l’indigence ». L’année qui suivit la réforme électorale conservatrice de 1832, en effet, inaugure l’ « époque des inspections »: la classe ouvrière de masse, les couches ouvrières « privilégiées », les conditions et les revendications de la force-travail générique, sont désormais mises en avant – elles deviennent le problème du rapport politique entre capital et travail, le problème du contrôle politique sur le terrain de la lutte salariale et du temps de travail. Ce passage historique voit se consommer définitivement la crise de l’autonomie productive du petit entrepreneur, du patron-directeur, du capitaliste surintendant, en somme la crise socialiste du « travail autonome ». Ce fut une crise durant laquelle la mémoire historique, le souvenir d’une autonomie de l’esprit et du corps vécue dans le métier, créèrent les conditions de résistance à la diffusion du système de l’usine, une crise qui permit également d’utiliser rationnellement l’éthique du travail pour construire les systèmes d’un contrôle sur la force-travail déqualifié, pour affirmer l’ « éthique de la discipline ». La classe moyenne naît avec le passage de l’autonomie économico-productive vers l’autonomie du commandement capitaliste sur les processus de valorisation. Elle naît comme catégorie sociale complexe, chargée de ressentiment, de rappel à la tradition, de volonté de dédommagement.

Quoi qu’il en soit, notre intervention n’a pas pour objet la reconstruction historique du concept de classe moyenne[[Très utile à ce propos l’essai de Mariuccia Salvati « Ceti medi e rappresentanza politica tra storia e sociologia », in Rivista di storia contemporanea, 1988, 3.. Il s’agit en revanche de souligner comment l’intérêt politique renouvelé et les tentatives pour produire une représentation de la « classe moyenne » sont davantage rattachés à la construction des nouveaux dispositifs institutionnels de gouvernement capitaliste qu’à la consistance quantitative de la classe moyenne à l’intérieur du bipolarisme de classe. Il est vrai, en effet, que l’utilisation même du terme de « classe », en particulier dans le cas de la classe moyenne, ne se limite pas à la seule étude de la distribution des revenus, mais doit être en mesure de montrer les valeurs et les modèles des comportements communs. Mais, de toute façon, ces derniers doivent être définis à l’intérieur de la réarticulation économico-productive des classes sociales.

S’il existe un point sur lequel les années 80 ont réussi à créer un accord (de toute façon a posteriori) entre des économistes de différentes tendances, c’est précisément sur la diminution quantitative de la classe moyenne : « the big squeeze »[[Philip Mattera en donne largement la preuve pour les États-Unis dans son Prosperity Lost, How a Decade has Eroded Our Standard of Living and Endangered Our Children’s Future (Addison Wesley, 1990), en anticipant le consensus général entre les économistes américains qui devait se produire au début des années 90, après toutes les controverses des années 80 sur l’enrichissement ou l’appauvrissement des classes moyennes. Ce consentement, il est bon de le noter, a été atteint au moment où la réduction de la consommation qui a suivi la compression des revenus et l’augmentation de la dette privée a révélé ses effets négatifs pendant la récession économique. de l’économie domestique située au niveau des revenus intermediaires, la mobilité vers le bas des « cols blancs », les dumpies (downwardly mobile professionals selon la définition de Business Week) ont remplacé les yuppies plus connus du début des années 80. Si au début des années 80, aux USA, 90 % des cols blancs retrouvaient un emploi après leur licenciement, à la fin de cette même décennie ce pourcentage tombait à 50 % et au début des années 90 il baissait à 25 %. Comme le montre l’Economic Report of the President élaboré par le Council of Economic Adviser de l’administration Clinton, la récession du débuts des années 90 est en effet une « white collar recension ». Le rapport entre le taux de chômage des cols blancs et celui des cols bleus a systématiquement augmenté depuis le début des années 80, au point qu’en 1992 80 % des licenciements annoncés concernaient déjà les cols blancs.

Ces tendances, identiques dans tous les pays économiquement avancés, s’expliquent à la lumière des processus de réorganisation-miniaturisation (la lean production) et de relocalisation productive, ainsi que des processus de restructuration dans l’optique de la production juste à temps et du caractère flexibilité du marché du travail. A la réduction quantitative du volume de l’emploi, qui avait frappé initialement l’ouvrier de masse fordiste puis la catégorie des employés, a succédé une redéfinition qualitative de l’organisation de l’entreprise qui relève de ce que l’on appelle le re-engeneering, c’est-à-dire de l’utilisation rationnelle des technologies informatisées. Le caractère central du travail communicationnel, la digitalisation des processus de transmission des services, frappent précisément le secteur intermédiaire des employés et des techniciens d’entreprise, en faisant sauter les segments du processus du travail entre direction et exécution. C’est un processus qui traverse tous les secteurs productifs, indépendamment de la distinction (totalement arbitraire) entre biens et services, car ce qui est central dans ce processus c’est l’augmentation de la productivité du travail selon un nouveau paradigme organisationnel, la production à réseau à travers la communication[[Le toyotisme japonais, analysé avec précision par Benjamin Coriat dans son Penser à l’envers (C. Bourgois, 1991), faisait référence à une forme d’organisation de l’entreprise où la communication interne, absolument décisive dans le mode de production du « juste à temps », était encore fondée sur le transport physique des informations. La crise de l’économie japonaise du début des années 90 a révélé le caractère arriéré de ce toyotisme par rapport à l’informatisation de la communication en acte depuis quelques années aux États-Unis, avec des conséquences dramatiques pour la stabilité de l’emploi japonais. Pour un traitement du mode de production à réseau nous renvoyons à Federico Butera, Il Castello a rete. Impresa, Organizzazione e Professioni nell’Europa degli anni 90 (F. Angeli, 1991)..

En ce qui concerne la middle class, les effets sur la distribution des revenus, évalués correctement, révèlent une nette réduction du nombre des économies domestiques avec des revenus compris entre 68 et 190 % du revenu moyen annuel. On doit, en effet, l’utilisation de ce critère d’évaluation de la consistance numérique de la classe moyenne à Michael Horrigan et Steven Haugen[[Michael W. Horrigan, Steven E. Haugen, « The declining Middle Class Thesis : A Sensitivity Analysis », Monthly Labor Review, mai 1988.. Ce critère, contrairement aux autres qui définissent habituellement en termes de revenus absolus les limites de la classe moyenne, permet de montrer comment la mobilité vers le bas est à l’origine de la compression de la classe moyenne. Par ailleurs, toutes les études sur la nouvelle pauvreté, fondées elles aussi sur l’analyse des seuils de pauvreté relative, montrent qu’au cours des quinze dernières années, le phénomène de la polarisation des revenus s’est aggravé et combien la sensibilité des seuils de pauvreté, autrement dit la précarité, est particulièrement élevée à la moindre variation des seuils.

Il convient de remarquer que, quoi qu’il en soit, le phénomène de l’appauvrissement et de la précarisation des classes moyennes se transforme avec la fin des années 80 et 90. Durant les années 80, il s’agit essentiellement de politiques qui ont comme objectif l’État social et la déréglementation des marchés. Les années 90 sont toutefois traversées par une restructuration qualitative du mode de production à l’échelle mondiale : dans la logistique les investissements de l’entreprise ont pris le dessus par rapport aux investissements en capital fixe. Il s’agit d’une stratégie qui vise moins la concurrence sur les marchés internationaux, que la concurrence à l’intérieur de la production à réseau mondial[[En un certain sens, le livre de Robert Reich, L’Économie mondialisée (Dunod, Paris, 1993), dans lequel l’auteur insiste sur la dénationalisation du capital et sur la redéfinition du pouvoir à partir du contrôle sur le réseau d’information mondial permet de comprendre la vraie nature du clintonisme, et donc aussi le fait que Reich ait été nommé ministre du Travail dans la nouvelle administration Clinton., autrement dit à l’intérieur de l’organisation mondiale des flux informationnels.

C’est seulement à la lumière de ces modifications du contexte mondial que nous pouvons interpréter certaines particularités de l’après-récession. Comme le montrent les États-Unis, la reprise est tout d’abord lente en raison de l’influence des taux d’intérêt sur la relance de la consommation autant en ce qui concerne les biens durables que les biens d’investissement. Après une décennie d’augmentation des dettes privées spécialement dans la classe moyenne, la dynamique de l’épargne, contredit en effet, toutes les théories précédentes. La réduction des taux d’intérêt ne relance pas la consommation, mais elle est utilisée pour réduire les dettes accumulées dans la phase expansive. Si on ajoute à cela la peur du licenciement et la perte de valeur des biens patrimoniaux provoquée par la déflation, on comprend comment la classe moyenne ne peut jouer le rôle de stimulateur de la création de la demande. La consommation par l’endettement, spécialement dans un milieu social où l’image compte beaucoup pour rester sur le marché du travail, semble constituer une caractéristique indépassable du développement du cycle économique.

Depuis le début des années 90, si l’on considère la dynamique émergente du cycle économique, l’augmentation de la consommation, ainsi que la croissance de l’emploi, ne pourra être qu’une conséquence de l’augmentation de la productivité du travail. L’idée est que l’augmentation de la productivité, dans la mesure où elle fait augmenter les revenus des employés, accroît la consommation des biens et des services en induisant ainsi la création des emplois. La séquence, selon la théorie émergente, devrait être la suivante: d’abord les profits, puis la consommation de la classe moyenne et, enfin, l’emploi des chômeurs.

Le problème de cette « théorie » du cycle économique, qui, quoi qu’il en soit, est à la base des politiques économiques occidentales actuelles, est qu’elle ne tient pas compte du fait que les revenus n’augmentent pas. De 1993 et 1994 la réduction aux U.S.A.du taux des chômeurs, en dessous du taux naturel du chômage (équivalent aux 6,25 % de la population active), n’a provoqué aucune augmentation de salaires réels. Dans l’inefficacité du rapport entre le niveau de l’emploi et l’augmentation des pressions salariales, il est possible d’identifier une nouvelle donnée, c’est-à-dire la croissance du self-employment et du travail de sous-traitance dans le système de production à réseau[[Voir de Sergio Bologna, qui travaille depuis longtemps sur le travail dit autonome, l’article « Wenn immer mehr Menschen aus Gesichter Arbeit herausfallen » paru dans la Frankfurter Rundschau du 16 février 1994. Cf. aussi « Downward Mobility, Corporate Castoffs are struggling just to stay in the Middle Class » in Business Week, March 23, 1992,. La croissance de l’emploi reprend durant la phase finale de la récession, mais son augmentation n’est pas suivie d’une augmentation des salaires, ni par conséquent d’une augmentation des prix, car, à part le fait de se concentrer dans les petites et moyennes entreprises à faibles salaires (pendant que les grandes entreprises continuent à licencier) et d’être constituée d’environ 30 % de travail à temps partiel, il suppose une composante toujours plus remarquable de travail de sous-traitance. Ainsi s’explique le paradoxe d’un taux de chômage en baisse dans la phase de reprise mais avec un nombre d’emplois par chômeur nettement inférieur (au moins de 25 %) à la moyenne des années 80.

Les secteurs dans lesquels on constate une création d’emplois au début des années 90 comme conséquence de l’augmentation de la consommation et de la productivité du travail (en particulier aux États-Unis, en ordre décroissant industrie cinématographique, soins médicaux, services informatiques, TV câble, consulting et recherche, associations d’assistance et musées, éducation, loisirs) constituent une véritable galaxie des formes d’emploi et des niveaux de revenus. Il s’agit souvent de formes d’auto-emploi, de petits entrepreneurs, d’emplois temporaires sur mandat, avec toutes les caractéristiques négatives en matière de durée de la journée de travail, l’insécurité et la couverture sociale des risques[[« Jobs, Jobs, Jobs, Eventually » in Business Week, June 14, 1993. Cf. l’encart du Monde, Initiatives, du 23 février 1994, consacré à « L’emploi de demain vu en noir ».. C’est de toute façon à travers cette constellation d’emplois que la classe moyenne a subi les effets de la restructuration qui se redéfinit sous le profil de l’emploi, capitalisant son propre stock de connaissances et de créativité, avec une forte dépendance par rapport au développement de la demande effective.

S’il est vrai que l’analyse de la classe moyenne ne peut se réduire à la seule dimension de la distribution des revenus, mais qu’elle doit savoir considérer les valeurs et les comportements distinctifs de cette classe[[Comme le soutiennent A.J. Mayer, « The Lower Middle Classes as Historical problem », in Journal of modern History, n° 3, 1975, et P.N. Stearns, « The Middle-Class : Toward a Precise Definition », in Comparative Studies in Society and History, July 1979., il reste le fait que la classe moyenne comme expression du progrès économique et de l’intermédiation étatique, comme « milieu social fordiste », est aujourd’hui nettement en crise. Ce serait de toute façon une erreur de croire à sa disparition, à une « prolétarisation » présumée, comme ce serait une erreur de présumer une homogénéité de comportement et une communauté d’objectifs. La classe moyenne qui émerge de la transformation du mode de production et de consommation se construit certes comme image, comme milieu chargé de regrets pour une stabilité perdue, pour les droits et les garanties habituelles supprimés par l’écroulement des institutions de la représentation politique. Le changement des alliances politiques, qui contraste avec la fidélité politique de la période fordiste, reflète non seulement l’insécurité comme condition misérable, mais aussi la perte de la sécurité qui transparaît à la suite de l’érosion des institutions protectrices.

Il est de toute façon légitime de supposer que (même si tout semble contredire l’existence d’une classe moyenne numériquement consistante, avec une distribution et des niveaux de revenus récurrents, si ce qui prévaut c’est l’hétérogénéité la plus absolue) c’est précisément de cette base même qu’est en train de naître la nouvelle classe moyenne. Celle-ci naît comme revendication d’un pouvoir politique, reflet de l’exclusion des centres de la décision économique et de l’exclusion des garanties sociales étatiques ; elle naît en somme de la nouvelle forme de production à réseau. Au sein de ce processus l’idéologie unit ce que le marché sépare, la certitude de l’image prend la place de l’insécurité existentielle, le ressentiment mesure la non-reconnaissance de son propre rôle dans la production de la richesse.

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Marazzi Christian

Économiste, est professeur à la Haute école spécialisée de la Suisse italienne. Trois de ses livres ont été traduits en français par Anne Querrien et François Rosso : La place des chaussettes (L’éclat 1997), Et vogue l’argent (L’Aube, 2003) et La brutalité financière (Réalités sociales et L’éclat, 2013)