100. Multitudes 100. Automne 2025
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Les numéros

Dénatalité, remplacement ?
Basculements de la tectonique démographique mondiale

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On parle beaucoup de révolution démographique. Et on a raison.

Jugez-en : la chute de la natalité est quasiment universelle (Japon, Vietnam, Chine, Europe, USA, Amérique latine, entre autres). Seule l’Afrique paraît y échapper. On remarque que dans de très gros blocs démographiques (Inde, Chine, Sud-Est asiatique), mais également dans les pays les plus riches, la préférence traditionnelle des couples pour avoir des garçons plutôt que des filles, a fortiori quand on veut un seul héritier, bascule vers le sexe féminin. Jusque-là, la nécessité pour les parents de fournir une dote pour le mariage des filles, la transmission du nom de la famille et donc le culte des ancêtres via le nom des garçons (pour ne pas parler de l’inégalité sociale en faveur des mâles) induisaient une préférence nettement majoritaire pour le « sexe fort ». Au demeurant, cela est logique, quand ce qui est décisif dans la survie démographique du « cheptel humain » (notamment pour fournir de la chair à canon dans les guerres de la Russie) est le nombre de femmes en état d’avoir des enfants, bref, ce que les démographes appellent la descendance finale nette (nombre moyen d’enfants par femme au cours de sa vie féconde – entre 15 et 50 ans – corrigé des effets de la mortalité)1.

Un état des lieux démographique

L’état des lieux démographiques fut une préoccupation constante en France à partir du XVIIIe siècle, car le pays le plus peuplé d’Europe avait entamé sa transition démographique avant les nations voisines. Après la seconde guerre mondiale, le retour à une natalité abondante ne fut qu’un répit car après 2010, pour les femmes nées en 1969, la descendance finale à l’âge de 50 ans était encore de 2,00 enfants, mais accuse depuis une baisse brutale (1,68 enfant)2, même si, depuis, un redressement a été observé en 2019 (dernières données) avec un retour qui frôle les 2 enfants.

Si l’on veut résumer la distribution et le nombre d’enfants par femme, l’évolution va partout dans le même sens en Europe, même si son rythme est différent : les générations entre 15 et 24 ans se marient plus tard, reportent la première naissance, tandis qu’un rattrapage s’effectue quand elles ont entre 24 et 29 ans et désormais, entre 30 et 35 ans. Mais ces phénomènes de rattrapage se heurtent à des limites biologiques (fertilité décroissante pour les femmes de 35 à 39 ans puis de 40 à 50 ans).

« Sur la période 2012-2022, alors que les taux de fécondité3 entre 30 et 39 ans se sont stabilisés (respectivement autour de 13 chez les 30-34 ans et de 7 chez les 35-39 ans), celui des 15-24 est passé de 3 à 2 (-33 %). Le taux de fécondité des 25-29 ans n’a fait que descendre de 1,25 à 1,0 enfants par femme (-25 %) dans cette tranche d’âge. Cette baisse significative d’un des moteurs principaux de la fécondité en France (les femmes jeunes de 25 à 29 ans) n’a pas pu être compensée par la hausse de celle des 40-50 ans : si cette hausse, en valeur relative, est significative (+25 %), elle n’est que très faible en contribution absolue avec 1 enfant par femme pour cette tranche d’âge4. » D’après les démographes Gilles Pinson et Sandrine Dauphin, la baisse qui a débuté en 2012 est liée à la montée du chômage qui a rendu le futur plus incertain. « Ce mouvement a perduré même la crise passée, signe qu’une nouvelle tendance non liée à la conjoncture économique est peut-être également à l’œuvre. Il reste en effet à savoir si les jeunes générations qui ont aujourd’hui moins de 30 ans, suivront le même schéma et rattraperont, elles aussi, leur retard ou adopteront un autre chemin avec une descendance finale nettement moindre, comme on l’observe dans beaucoup d’autres pays développés ? »

En effet, comme l’indiquent les chiffres des pays de l’OCDE, la France n’a pas subi de baisse de sa descendance finale à l’instar de la Suède, la Norvège, la Finlande, les États-Unis, pour les femmes nées en 1950, 1960 et 1970. À l’inverse, les autres pays développés ont tous observé une baisse plus ou moins forte de cette descendance finale. Par exemple, les descendances finales des pays comme l’Espagne, l’Italie, le Japon ou l’Allemagne ont chuté à des niveaux très bas aux alentours de 1,4 à 1,55. La baisse des dix dernières années 2012-2022 provient principalement de la baisse significative de la fécondité des femmes de moins de 30 ans. Nous ne saurons si ce mouvement se consolidera que dans 15 ans, quand elles auront atteint 50 ans.

Les réalités du sous‑remplacement…

Ce qui est sûr dorénavant, c’est que dans presque tous les pays de l’OCDE, donc les pays riches, les taux de fertilité des femmes sont très en dessous de ceux qui seraient nécessaires à ceux requis pour le remplacement de la population. Dans la plupart des pays, le taux de descendance finale se situe entre 1,2 et 1,8 enfant par femme, avec des records de 0,81 pour la Corée du Sud. En 2021, seul Israël, avec 3 enfants par femme, dépassait les 2,1 nécessaires au remplacement de la population existante (donc sans accroissement).

Or les États-Unis, la France et Israël qui se situent à la limite ou au-dessus de 2 enfants par femme sont des pays d’immigration importante. L’apport des mariages mixtes (un des conjoints est directement immigré ou enfant d’immigré) y est très élevé. Par exemple en France, les femmes étrangères ou d’origine étrangère ou les femmes françaises en situation de mariage mixte (le conjoint est immigré ou enfant d’immigrés) contribuent pour plus d’un tiers (33 %) à l’excédent brut des naissances. Autrement dit, sans l’immigration internationale importante, qu’ils ont connue sur le long terme, leur avenir démographique serait comparable à celui de l’Italie, de l’Espagne ou du Japon.

L’immigration internationale freine le déclin démographique, même si, contrairement au nativisme colonial qui voyait dans les colonies à très haut taux de natalité un réservoir de population compensant la diminution du réservoir rural, elle ne contrarie pas la tendance à la baisse de la descendance finale. En particulier, les modèles « natalistes » optimistes, qui tablaient dans les années 1970-1990 sur le passage graduel d’une descendance finale des femmes maghrébines de 6 enfants à 5, puis à 4 puis à 3, ont sous-estimé la rapidité de l’ajustement, le taux de natalité chutant directement de 6 à 3 ou à 2.

Cette révolution démographique, qui va avec le développement économique, la promotion sociale, un rattrapage de l’inégalité homme/femme, est en train de faire bégayer les projections démographiques. L’exemple de la Chine est flagrant. Après six décennies de croissance démographique jusqu’en 2021 où le pays a atteint le milliard quatre cents millions, et malgré la fin de la politique de « l’enfant unique » en 2016, la Chine a vu sa population reculer de 400 000 puis de 800 000 par an pour atteindre deux millions de moins en 2024. Le rythme de cette stagnation puis diminution, accompagnée d’un vieillissement rapide pourrait conduire l’Empire du Milieu à retomber sous le milliard d’habitants à la fin du XXIe siècle. On ne parle pas de diminution mais de crise du modèle démographique, qui s’est traduite immédiatement par une crise de l’immobilier (faillite des plus grands promoteurs Ever Grand et Country Garden, des banques régionales de crédit et une moindre attractivité manufacturière au profit des petits dragons sud-asiatiques). C’est l’Inde qui fait désormais la course en tête (1,467 millions) fin 2025. À quand le développement d’une immigration en Chine pour contrer le vieillissement ? Elle n’existe pour l’instant que de façon assez marginale (notamment en provenance de pays de l’est de l’Afrique).

…contre les jérémiades du « grand remplacement »

On voit que les analyses (si tant est qu’il s’agisse d’analyse et pas de réactions épidermiques) qui fleurissent sur la « submersion migratoire » sont particulièrement « à côté de la plaque », c’est-à-dire, de la tectonique démographique mondiale. Les prophéties « nouvelles » sur une Afrique à 5 milliards d’habitants qui ont relayé le péril jaune et indien, ne peuvent guère être prises pour argent comptant.

La révolution féministe (dont le droit à l’avortement, le combat pour l’égalité de conditions sociales, éducationnelles, politiques, la contestation des liens familiaux basés sur des violences récurrentes) transforme profondément les évolutions cycliques d’autrefois, comme le vieillissement de la pyramide des âges ou les booms assez courts de retournement ou rattrapage.

Cet aspect radicalement nouveau amplifie le besoin de recours à l’immigration internationale. Et ce ne sont pas les programmes de « réindustrialisation » des pays du Nord à la Trump ou la priorité à des programmes de défense et d’autarcie productive qui atténueront cette pression endogène pour un recours croissant aux migrations internationales. La question n’est pas de contrer ces tendances tectoniques, mais d’en tirer parti de façon cohérente et inclusive.

Le paradoxe est que même ceux qui s’alarment le plus de la baisse démographique avec ses conséquences sur l’équilibre des retraites n’ajustent pas leur discours sur les migrations internationales. Et, dans la même phrase, commencent par se lamenter du futur « désert français » (variante : « le désert rural »), européen ou des Nords, tout en trouvant normal de louer les politiques de contrôle strict des frontières, de refoulement ou rapatriation des migrants en situation irrégulière, de défense des identités menacées par des « submersions » (qui raciales, qui religieuses).

Entre le délire d’un Arnaud Teyssier qui, dans Le Figaro, régurgite les pires attaques contre la « submersion migratoire6 », et les fantasmes de Didier Leschi qui, pour payer sans doute l’écot de sa reconduction à la tête de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, alerte sur le cas des 100 000 Afghans acceptés en France comme réfugiés alors qu’ils n’étaient que 1 600 en 2007, on est bien parti. Dominique Reynié – qu’on a connu mieux inspiré, le fondateur de Fondapol, co-commanditaire de l’étude, avec l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, institut financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin – vole à son secours en expliquant qu’il y a un refus systématique de débattre à gauche du sujet des migrations, pire : une volonté d’étouffer le débat7.

Rassurons Dominique Reynié. Il faut en effet débattre des migrations, mais en fonction des véritables données démographiques, et pas des prurits électoraux de toutes les variétés de gâtisme hexagonal.

1N’en déplaise aux masculinistes en tout genre, les enfants masculins sont plus vulnérables dans leur première année de vie. Mais, surtout, pour la survie démographique d’un groupe d’humain comme des autres mammifères, les femmes seules sont déterminantes, le nombre de mâles reproducteurs pouvant être limité drastiquement sans effet sur la descendance finale.

2Gilles Pison et Sandrine Dauphin, Enjeux et perspectives démographiques en France 2020-2050. Un état des connaissances, Paris, INED, Document de travail, 259, Novembre 2020. www.ined.fr/fichier/s_rubrique/30829/dt.259.2020.projections.demographiques.france2.fr.pdf

3Rapport du nombre de naissance par année au nombre de femmes par tranche d’âge (30-34 puis 35-39) sur l’année.

4Gilles Pison et Sandrine Dauphin, op. cit.

5Évolution de la descendance finale pour les pays de l’OCDE (source OCDE).

6« Il est temps de faire le lien entre la “submersion migratoire” et la dérive des comptes publics » Le Figaro Magazine, 13 juin 2025.

7Dominique Reynié, « Comment le débat sur l’immigration est étouffé par la stratégie de l’étouffoir », Le Figaro, 20 juin 2025.