Europe Révolution à venir

Dire que la Révolution française est l’événement universel, ou plus exactement européen par excellence relève sans doute du sens commun historique le mieux partagé. En fait on ne peut parler de représentation spécifiquement moderne d’Europe, en tant qu’elle diffère de l’ensemble bariolé des dynasties, empires et principautés d’ancien régime, qu’à partir, et du fait, du 89 français, de l’onde de choc (guerres napoléoniennes inclues) que cet événement extraordinaire a suscité dans l’ensemble d u continent. De ce constat banal il découle pourtant ceci, qui est souvent passé sous silence, que l’idée d’Europe et celle de révolution ont, dès le moment commun de leur surgissement moderne, partie liée. Il n’y donc rien d’étrange si, pour définir « l’Esprit de la Révolution de France, Saint-Just commence par cette phrase, « l’Europe marche à grands pas vers sa révolution et tous les efforts du despotisme ne l’arrêteront point »[[« Esprit de la Révolution et de la Constitution de France » in Saint-Just, Théorie politique, Seuil, Paris, 1976, p. 37..
La descendance de la Révolution française a ainsi été pour le moins double : d’une part, l’État-nation comme entité de type nouveau, qui se réfère plus à une légitimité de type dynastique ou « spirituel » (l’« Europe unie » des familles princières ou le cosmopolitisme médiéval romain) et se comprend comme espace où s’exerce une « souveraineté populaire », et se construit une « citoyenneté ». D’autre part, l’événement politique révolutionnaire lui-même, inachevé et donc réitérable, dont le sujet politique apparu ultérieurement et qui se nomme « mouvement ouvrier » s’est très rapidement emparé, au point de l’annexer en s’affirmant comme seule force désormais révolutionnaire de la société moderne. Eric Hobsbawm nous donne une belle illustration de cette double postérité[[E. J. Hobsbawm, Echoes of the Marseillaise, Verso, Londres, 1990, p. 33 et passim. en faisant remarquer qu’au niveau des symboles le drapeau tricolore a fourni le modèle des drapeaux de la grande majorité des États qui se sont constitués durant le siècle et demi qui a suivi, devançant très largement le drapeau américain, mais aussi que les emblèmes de 89 (la Marseillaise, le bonnet phrygien, la devise républicaine) ont été adoptés comme emblèmes officiels de grandes organisations ouvrières (notamment des social-démocraties allemande et autrichienne), bien au-delà de la France, jusqu’à la fin du XIXe siècle[[Insistons cependant, de notre côté, sur un élément de discontinuité, curieusement absent chez Hobsbawm et qui n’est autre que la Commune de Paris, moment-charnière dans cette évolution. Pendant l’insurrection elle-même, les références politiques et symboliques à 89-93 resurgissent avec une force extraordinaire, davantage encore en bas qu’au sommet, portées par la mémoire historique centenaire du prolétariat parisien (cf. notamment les remarques de J. Rougerie sur la « vie à Paris en Floréal » in La Commune de Paris, PUF, Paris, 1992, p. 88-103). Toutefois, après le traumatisme provoqué par la boucherie versaillaise et, surtout, après la stabilisation durable d’un régime républicain fondé sur cet écrasement du soulèvement populaire, la « conscience ouvrière quitta le sillage des révolutions bourgeoises », selon les termes de G. Haupt – qui a insisté à juste titre sur la cassure que représente 1871 dans l’histoire du mouvement ouvrier européen (cf. « La Commune comme symbole et comme exemple » in L’historien et le mouvement social, Maspero, Paris, 1980, p. 51 et passim). La Commune fournira elle-même l’événement et le symbole fondateurs de cette révolution nouvelle, qui s’affirme dès lors « en habit d’ouvrier » (J. Vallès). L’Internationale remplacera progressivement la Marseillaise… mais comme, l’indiquera même l’octobre russe, les références à divers éléments de la révolution française (de la valorisation de Robespierre aux mutuelles accusations de « thermidorien ») persisteront.. Rétrospectivement, le principe des Étatsnations peut certes apparaître comme l’antithèse absolue de toute notion d’unité européenne : n’a-t-il pas fourni la justification appropriée aux conflits armés, d’une ampleur sans précédent dans l’histoire, qui ont ravagé le continent depuis deux siècles ? Pourtant, même si la remarque précédente relève de la quasi-évidence, il faut voir aussi que l’idée du cosmopolitisme moderne, telle qu’elle a été défendue par les révolutionnaires français et théorisée par Kant, procède également d’un développement de l’idée nationale/républicaine, étendue à l’échelle de l’humanité entière sous forme d’entité fédérative capable de défendre le droit international et de réduire progressivement les sources d’affrontement armé. A l’encontre de bien des idées reçues, on a pu à bon droit remarquer que le projet kantien est moins utopique qu’il n’y paraît à une lecture hâtive[[D. Losurdo met, fort à propos, l’accent sur cet aspect : « en réalité, tout l’essai Vers la paix perpétuelle est une prise de position en faveur de la France révolutionnaire ». Cf. Autocensure et compromis dans la pensée politique de Kant, Presses Universitaires de Lille, Lille, 1993, p. 166 et passim. Rappelons que la traduction française de cet opuscule, qui paraît sous le Directoire, est au centre d’échanges et de débats intenses des deux côtés du Rhin sur le thème général de la philosophie kantienne comme théorie allemande de la Révolution française (la formule appartient au jeune Gorres, alors jacobin et dirigeant du mouvement cisrhénan)., dans la mesure où il pose la transformation politique intérieure – dans un sens républicain – comme la condition absolue[[« La seule constitution, écrit Kant, qui résulte de l’idée du pacte social, sur lequel doit se fonder toute bonne législation d’un peuple, est la constitution républicaine. (…) Or en examinant la nature de cette constitution, je trouve qu’outre la pureté de son origine qui tient à l’idée même du droit elle promet aussi les plus heureux effets et peut seule nous faire espérer une pacification permanente », (« Projet de paix perpétuelle », OEuvres philosophiques, t. III, La Pléiade, p. 341-342 -je souligne). De fait, il est au moins autant question dans ce texte, et plus particulièrement dans les deux appendices, des voies de la transformation politique antiabsolutiste et antiféodale (notamment du dilemme réforme ou révolution), que de la réorganisation pacifique d’une communauté internationale d’Etats. La tradition de pensée anti-89 ne pardonnera jamais à Kant son enthousiasme jacobin. Voir les propos haineux de Nietzsche martelés dans les manuscrits préparatifs de La volonté de puissance (§ 26, § 34, § 420 de l’édition allemande de 1901, Le Livre de poche, Paris, 1991, p. 63, 69 et 463). du processus de pacification extérieure et de la fin de la rapine coloniale et esclavagiste. Dans le même ordre d’idées, l’idée d’une fédération européenne républicaine était bien présente dans l’esprit des jacobins, tout particulièrement de Saint-Just[[Refus des guerres de conquête, décidées dans le secret des cabinets monarchiques, et des armées mercenaires à la solde des prince, idée de « fédérations européennes » débarrassées du joug absolutiste, et réunification de l’humanité par-delà la division cri nations, telle est la vision du « dessein de perfection » que le genre humain atteindra inévitablement, selon Saint-Just, mais seulement « après une longue suite de révolutions ». Cf. la cinquième partie (« Droit des gens ») de ‘«Esprit de la Révolution… », op. cit., p. 122-135. On remarquera la proximité avec la thématique kantienne., qu’on ne saurait ainsi identifier à des nationalistes obtus, même si les guerres de conquêtes du Directoire ont largement contribué à discréditer ce projet, tout particulièrement aux yeux des républicains allemands[[La trajectoire de Görres et du mouvement cisrhénan, qui les mènera dans les rangs du nationalisme teutomane, est à cet égard caractéristique. Les républicains italiens, suisses ou belges passeront également par une phase de déception, mais ils en tireront d’autres conclusions, ce qui évitera à ces pays la prégnance d’un puissant courant national antidémocrate et gallophobe « à l’allemande ». Sur le jacobinisme allemand, on consultera les ouvrages classiques de J. Droz, La pensée politique et morale des cisrhénans, Sorlot, Paris, 1940 et L’Allemagne et la révolution française, PUF, Paris, 1949, Partie II, « La réaction moraliste », p. 153 et passim, mais également la contribution de L. Calvié (Le renard et les raisins – la révolution française et les intellectuels allemands, EDI, Paris, 1989), qui renouvelle le débat français sur la question.. Sans cette charge subversive on s’expliquerait du reste difficilement tant l’« enthousiasme », pour reprendre une fois de plus un terme kantien, soulevé par les événements français parmi l’opinion éclairée que le vent de panique qui a soufflé dans les cours européennes, un instant menacées jusque dans leurs fondements. Et aussi, venant du courant issu de la réaction à la Révolution[[Le texte de Novalis « Europe ou la chrétienté » (in Œuvres complètes, t. 1, trad. A. Guerne, Gallimard, Paris, 1975, p. 307-319), dont l’exaltation de l’ordre médiéval et la papolatrie avaient effrayé jusqu’au très réservé Goethe, a probablement fourni la matrice de cette vision romantique. Il ne faudrait pas non plus oublier la version différente, radicalement antichrétienne et racialiste, de cosmopolitisme aristocratique professée par cet européen fervent que fût le Nietzsche tardif. On relira par exemple la huitième partie, « Peuples et patries », de Par-delà le bien et le mal (Le livre de poche, Paris, 1991, p. 245-276) qui développe les thèmes du rejet conjoint du nationalisme, de la démocratie et du socialisme (c’est-à-dire de l’ensemble de l’héritage de 1789) et de l’unité européenne en tant qu’affaire d’une nouvelle aristocratie cosmopolite, soigneusement sélectionnée pour sa force vitale et spirituelle, capable d’instaurer un nouvel ordre hiérarchique et inégalitaire (incluant l’exploitation de l’homme par l’homme et le rétablissement de l’esclavage)., le rejet farouche de l’État-nation au nom du cosmopolitisme aristocratique nourri de nostalgie pour un passé médiéval ou antique esthétisé et mythifié.
Il n’est donc guère surprenant que le mouvement ouvrier, qui s’est pleinement approprié la thèse fondatrice du babouvisme quant au caractère inachevé de la révolution française, et son identification subséquente du peuple aux classes dépossédées, reprenne également le flambeau du cosmopolitisme, pour le transformer en internationalisme de classe. Chaque période de montée des luttes ouvrières, chaque vague de soulèvements populaires qui a ébranlé le vieux continent depuis deux siècles, a été en ce sens porteuse d’une idée forte d’Europe. Contre l’amnésie du discours libéral actuel, et de sa garniture « culturaliste », il convient de rappeler activement que l’idée européenne dépend aussi de la fonction historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Mouvement dont les doctrines et pratiques comptent d’ailleurs, en plus de la bible et des canons, parmi les principales exportations européennes dans le reste du monde[[Je reprends une remarque d’E. Balibar. Cf. « L’Europe après le communisme », in Les frontières de la démocratie, La Découverte, Paris, 1993.. On a pu dire de la crête formée par les révolutions de 48 qu’elle fut « la plus européenne de toute l’histoire »[[F. Claudin, Marx, Engels et la révolution de 1848, Maspero, Paris, 1980, p. 8.. Quelques mois avant qu’elle n’éclate, n’avait-on pas invoqué à son sujet le « spectre qui hante l’Europe », un spectre « reconnu par toutes les puissances européenne comme une puissance » et à nouveau désigné en son nom propre par « des communistes de différentes nationalités (…) réunis à Londres » et affirmant s’exprimer dans les principales langues du continent (« anglais, français, allemand, italien, flamand et danois »)[[K. Marx – F. Engels, Manifeste du parti communiste, Éditions Sociales (bilingue), Paris, 1972, p. 29.? A noter que cette posture fondamentalement internationaliste entend simultanément assumer la tâche de la libération ou de l’unification nationales partout où celle-ci est perçue comme dotée d’une signification positive pour l’issue de la révolution européenne (notamment en Allemagne et en Pologne) et disputer à la bourgeoisie l’hégémonie sur ce terrain décisif. Ne serait-ce que transitoirement, jusqu’à l’avènement de la cosmopolis communiste, le prolétariat « doit s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation », ne pas oublier que, même si « son action commune dans les pays civilisés (… ) est l’une des premières conditions de son émancipation », les crises révolutionnaires, celles qui décident de la « conquête du pouvoir politique »[[Ibid. p. 81., sont avant tout nationales.
Or, loin de représenter l’assaut final, à l’inéluctabilité duquel, parmi tant d’autres, Marx et Engels étaient fermement persuadés, les révolutions de 1848 ont bien plutôt été annonciatrices des défaites qui allaient suivre. A l’heure des bilans, il faudra bien constater que le modèle des « révolutions bourgeoises » et de la constitution d’États nationaux, compris comme répétition obligée de la voie française de 89 à l’échelle européenne, était inopérant[[C’est la nouvelle thèse que Marx propose dans les articles du 10 au 3 1 décembre de la Nouvelle Gazette Rhénane «La bourgeoisie et la contre-révolution » (cf. OEuvres, t. IV, La Pléiade p. 110- 135). Thèse que, comme le relève Claudin (op, cit., p. 354 et passim), il ne développera pas par la suite. Marx juge en effet impossible toute stabilisation de ce compromis entre la bourgeoisie et l’ancien régime et il lui oppose l’inéluctabilité du dilemme « contre-révolution féodale absolutiste [ou révolution sociale républicaine » (« La bourgeoisie… », op. cit. p. 135). Toutefois, comme l’a souligné E. Balibar (La philosophie de Marx, La Découverte, Paris, 1993, p. 8-10), on peut penser que le programme de recherche marxien d’après 1850 est tout entier une réflexion sur la défaite des révolutions de 1848.. Les « bourgeoisies nationales », ou plutôt « en voie de nationalisation », ont cherché et pu éviter des révolutions pour atteindre leurs objectifs essentiels (l’extension des bases de l’accumulation capitaliste), et, quitte à s’engager dans des compromis pénibles avec l’ancien régime, se passer des concessions substantielles aux dominés (surtout à la paysannerie) qui ont marqué la voie française. Un tel dénouement, préfiguré par le 48 allemand, signale déjà pour Marx l’abandon du terrain de la « révolution européenne », au profit de celui, « arriéré » et « chétif», d’une solution « provinciale prussienne », en-deçà même du niveau proprement national[[Selon Marx, la non-contemporanéité du 48 allemand l’empêche d’être à la hauteur tant du terrain européen que du terrain national, et sans doute pour les mêmes raisons : il est trop tard pour refaire 89 et trop tôt pour une révolution sociale victorieuse. « Bien plus encore que les besoins des parties du monde où elles se produisaient, à savoir l’Angleterre et la France, écrit-il dans ces articles déjà cités de décembre 48, ces révolutions exprimaient les besoins du monde de l’époque. Rien de tout cela dans la révolution prussienne de Mars. (…) Bien loin d’être une révolution européenne, elle n’était que l’effet chétif d’une révolution européenne dans un pays arriéré. (…) La révolution prussienne de Mars n’avait même pas un caractère national, allemand, elle était dès l’origine rovinciale, prussienne (« La bourgeoisie… », op. cit., p. 116).. Au fugitif « printemps des peuples » ont alors succédé les divers bonapartismes, l’unification « par le fer et par le sang », la frénésie colonialiste, avec des guerres continentales, et même mondiales, à la clé.
C’est précisément l’expérience de la boue et du sang du conflit mondial de 14-18 qui conduira les opposants à la guerre au sein du mouvement ouvrier à abandonner leur mot d’ordre initial d’« États unis républicains d’Europe », au contenu essentiellement antiabsolutiste et antinationaliste, au profit d’objectifs reliant directement le refus radical de la guerre à l’extension internationale de la révolution sociale : c’est le sens du défaitisme révolutionnaire, puis, quand éclatera la tempête, de l’idée d’une fédération internationale, et avant tout européenne, des États socialistes sous l’égide des conseils ouvriers[[L’évolution de la position de Lénine constitue un bon indicateur. Lorsqu’éclate la guerre de 1914, et que, contre toute attente, l’écrasante majorité de la llème Internationale se rallie à l’« Union sacrée», le dirigeant bolchevik, qui n’est pas le moins surpris de tous, lance « à chaud » le mot d’ordre démocratique, (et jacobin-kantien) de « transformation de tous les États européens en Etats-Unis républicains d’Europe », qui implique le renversement des dynasties allemande, tsariste, austro-hongroise etc. (cf. des textes comme « Les tâches de la social-démocratie révolutionnaire » et « La guerre et la social-démocratie russe », Œuvres, t. XXI, Éditions sociales/Éditions en langues étrangères, Paris/Moscou, 1960, respectivement p. 12 et 27). Peu après (en 1915), cette position sera abandonnée du fait de son problématique contenu économique (qui pourrait être interprété comme un soutien à un éventuel impérialisme européen unifié), et du rejet catégorique d’une conception européocentrique de la révolution. Rejet qui traduit sans doute à une appréciation très pessimiste de l’état du mouvement ouvrier européen : « les temps sont à jamais révolus où la cause de la démocratie et du socialisme étaient liés uniquement à l’Europe », (cf. « A propos du mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe », ibid., p. 351-355). Pourtant, lorsque quatre ans plus tard l’offensive révolutionnaire atteint son point culminant en Europe, Lénine constate que « le mouvement en faveur des Soviets s’étend toujours plus loin, non seulement dans les pays de l’Europe Orientale mais aussi dans ceux de l’Europe occidentale » et affirme « la conviction absolue que la révolution avance plus rapidement dans les États de l’Europe occidentale et qu’elle nous apportera de grandes victoires » (« Discours au ler congrès de l’Internationale communiste », in Quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste 1919-1923 – textes complets, Bibliothèque communiste, Paris, 1934, réimpression La Brèche 1984, p. 12 et 29). Le passage du « Manifeste » de l’Internationale s’adressant aux « esclaves coloniaux d’Asie et d’Afrique » souligne le rôle des soulèvements anticoloniaux, mais précise que c’est bien « l’heure de la dictature prolétarienne en Europe [qui sonnera pour vous comme l’heure de votre délivrance » (ibid. p. 32).. Mais la réalisation ne dépassera pas les frontières de la Russie soviétique. Au moment où le reflux révolutionnaire et la stalinisation du régime russe auront annulé cette possibilité un instant ré-esquissée d’une Europe unifiée, c’est à Gramsci que reviendra la tâche de reprendre le fil des intuitions lancées par Marx au lendemain des défaites de 1848, pour leur donner une ampleur considérable : « la naissance des États modernes européens [s’est faite non par explosions révolutionnaires comme la révolution originelle française, mais par petite vagues réformistes successives. Les « vagues successives » sont constituées d’une combinaison de luttes sociales, d’interventions venant du haut, du genre monarchie éclairée, et de guerres nationales, avec une prédominance des deux derniers phénomènes »[[Cahier 10, § 61, in A. Gramsci, Cahiers de prison – Cahiers 10, 11, 12, 13, (sous la resp. de R. Paris), Gallimard, Paris, 1978, p. 155.. En fin de compte, l’Europe a été davantage modelée par des « révolutions passives », telles le Risorgimento italien, ou des « révolutions/réformes par le haut » (bismarckisme, bonapartisme et leurs variantes), ouvrant la voie à un développement capitaliste accéléré et à un État « rationalisé » que par le compromis social de type jacobin, imposé par la présence active et déterminantes des classes subalternes. Le militarisme et la barbarie inouïe de la guerre impérialiste en ont été les corollaires nécessaires, qui, après l’écrasement des insurrections ouvrières et la « nationalisation »/glaciation de la révolution russe, ont plongé les pays vaincus dans la nuit du fascisme et du nazisme.
D’ailleurs, parmi les intellectuels organiques de la bourgeoisie l’heure n’est plus – depuis longtemps – à la jubilation des prises de parti en faveur des grands basculements de l’histoire mais à la dialectique « dégénérée » d’un Benedetto Croce, qui écrit une Histoire de l’Europe au XIXe siècle[[Édition française (abrégée), Gallimard, 1973, (trad. d’H. Bedarida). débarrassée « du moment de la lutte »[[Cahier 10, sommaire, in Cahiers,.., op. cit., p. 17., histoire qu’il fait prudemment débuter en 1815, après la période révolutionnaire et les guerres napoléoniennes. Croce, qui ne fait qu’« exalter de manière lyrique »[[Ibid. le projet capitaliste national et européen, propose de la sorte une histoire européenne ramenée à un « traité de révolutions passives ». En tant qu’intellectuel typique, qui « se considère comme l’arbitre et le médiateur des luttes politiques réelles », il théorise « la catharsis du moment économique au moment éthico-politique » et « prend tranquillement comme histoire le moment de l’expansion culturelle ou éthico-politique »[[Cf. respectivement Cahier 10 § 6, ibid., p. 29 et Cahier 10, sommaire, ibid., 17.. C’est en effet à ce prix que Croce peut présenter l’histoire de l’Europe comme le dévoilement progressif d’une « âme européenne » finalisée par l’« idéal de liberté », c’est-à-dire par les avancées continues du libéralisme. Un idéal soigneusement préservé par des « nobles intelligences de toutes les parties du monde, dispersées et isolées », formant « une sorte d’aristocratique mais petite respublica literaria » ; une élite de l’esprit européen en somme, indispensable aux « techniciens et politiciens » qui s’occupent de ces biens prosaïques tâches que sont « l’accroissement de la production et la distribution équitable des richesses », s’ils veulent mener leurs projets à bien[[B. Croce, Histoire de l’Europe…, op. cit., p. 429 et passim.. Relevons, au passage, que la lecture de Croce a au moins ceci d’utile qu’elle peut montrer combien le discours, si répandu de nos jours, sur le primat de l’« Europe de la culture », est en soi peu original et fort semblable au coulis aromatisé destiné à mieux faire digérer le gâteau empoisonné de l’unification économique et monétaire version Maastricht.
Ainsi, puisque des vagues révolutionnaires de 1848-50 à celles de 1917-21 ou de 1968 (sans oublier la période de la lutte antifasciste), chaque offensive des mouvements populaires est indissociable d’une idée forte d’Europe, articulant le dépassement de la fragmentation nationale des luttes aux processus de la transformation sociale, il s’ensuit que leurs défaites n’ont pu qu’à aboutir à une défaite de l’Europe. L’échec de la révolution européenne, et tout particulièrement allemande, de 1917-21 a ouvert la voie à la terreur réactionnaire et à un nouveau conflit mondial. De même, la division du continent en sphères d’influence a mutilé la résistance antifasciste de sa dimension sociale, la condamnant à la subordination – moyennant les acquis du fordisme – aux exigences de la reconstruction des États capitalistes (France, Italie) ou à l’autodéfense héroïque, mais tardive et sans espoir (Grèce). Elle a aussi, de l’autre côté de la ligne de partage, imposé à l’expérience des « démocraties populaires », assez proche au départ des gouvernement de coalition antifasciste « occidentaux », le moule stalinien et bloqué toute tentative de réforme là où de réelles dynamiques endogènes (Hongrie, Tchécoslovaquie) se faisaient jour. Durant toute la période qui s’étend de la guerre froide à la désintégration du système soviétique, ce partage de l’Europe, constamment reproduit par l’antagonisme même des deux camps adverses, a fonctionné comme l’entrave la plus sérieuse à toute tentative d’unification par le bas des mobilisations populaires, tout particulièrement lors de la période ouverte par 68, et de remise en cause de l’ordre établi de part et d’autre de la ligne « Est/Ouest ». Pourtant, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, la fin d u partage de l’Europe en blocs antagonistes semble très loin de déboucher sur un processus linéaire d’unification . Comme E. Balibar l’a déjà relevé[[E. Balibar, « L’Europe après le communisme », op. cit. p. 223., il n’est pas du tout sûr que la fin du « communisme », qui survient à un moment de crise aiguë et d’échecs accumulés du mouvement ouvrier dans son ensemble, signifie la levée de l’obstacle à la progression de l’unité européenne. Nous avons même quelques bonnes raisons de penser exactement le contraire.
Pour recourir à une notion-clé de Gramsci évoquée auparavant, le projet européen dans sa version actuelle, consignée dans la traité de Maastricht, ne fait qu’accompagner la nouvelle « révolution passive » post fordiste[[Je me permets de renvoyer sur ce point à mon étude « Le post-fordisme, une lecture à partir de Gramsci et Foucault » in L’ordre capitaliste (collectif), PUF, Paris, 1996., en lui offrant un cadre qui accélère et coordonne sa mise en place à l’échelle du continent. Le cadre en question accompagne, pour le dire autrement, l’instauration progressive d’un nouveau régime d’accumulation du capital, placé sous le signe de la «flexibilité », qui s’affirme comme une formidable revanche « à froid » des dominants sur le compromis social du fordisme. Il se présente comme combinaison de pratiques administratives et économiques, d’appareils répressifs et de procédures d’arbitrages entre intérêts dominants, combinaison particulièrement opaque dont la légitimité est problématique aux yeux mêmes de ses promoteurs. Dégagées des contraintes de la souveraineté populaire délimitée dans et par l’espace national – ainsi que du principe de « publicité » qui lui est associée -, ces instances hybrides ne peuvent néanmoins se référer à aucun « peuple européen » dont elles seraient l’émanation suprême. Ni supranational ni national, s’installant quasiment « en cachette » par un jeu d’accords et de procédures au sommet, cet « étatisme sans État »[[Cf. E. Balibar, « Es gibt keinen Staat in Europa », in Les Frontières…, op.cit p. 187 et passim. participe en fait de la crise de la forme-État qui traverse les formations sociales européennes, qu’il contribue à son tour à amplifier. L’État du post fordisme n’est pas moins interventionniste que celui de la phase keynesienne mais il l’est d’une autre façon et, surtout, dans une direction inversée. Très actif dans l’entreprise de démantèlement des conquêtes sociales du fordisme et de « privatisation de l’État », il pilote à présent la soumission directe de ce dernier à des fractions du capital dont l’activité est elle-même de plus en plus indissociable et indémélable de cet État privatisé, la généralisation de la corruption représentant l’aboutissement logique et nécessaire de ce processus. Cet ébranlement de l’État national-social induit un sentiment profond d’impuissance – voire de désespérance – collective face à l’expérience de dégradation progressive (quoiqu’inégale) des conditions de vie de la majorité de la population, sentiment qui se transforme aisément en panique identitaire et sécuritaire, avec son cortège de projections et de fixations sur les « menaces » supposées (les « immigrés », les « assistés », les « délinquants » etc.). Dans un contexte marqué par une longue atonie des luttes sociales, par la déliquescence des organisations ouvrières et par l’absence de projet hégémonique capable de prendre le relais du fordisme[[Soit une crise de la capacité hégémonique, tant des dominés que du bloc au pouvoir, caractéristique des situations de « révolution passive ». La réduction des classes dominées à un état de passivité constitue l’arme principal du bloc au pouvoir, incapable d’affirmer un projet comme celui du « peuple tout entier »., il n’y a aucun lieu de s’étonner des réactions régressives (nationalistes, localistes, autoritaires et racistes, le tout pouvant se combiner de diverses manières) suscitées par cette fuite en avant néolibérale et européiste. Sans même parler des contradictions internes d’un projet qui prétend, pour s’en tenirà ce seul aspect, faire converger des économies nationales aussi hétérogènes que peuvent être l’Allemagne et le Portugal – et qui obéissent à des logiques d’accumulation du capital manifestement contradictoires – en bannissant toute possibilité de politique contracyclique et en généralisant la spirale déflationniste à l’ensemble du continent[[La priorité imposée par les critères de convergence maastrichiens à la lutte contre les déficits occulte le fait qu’il s’agit avant tout d’un problème d’insuffisance de recettes, imputable à une croissance asthénique, mais aussi à la contre-révolution fiscale opérée par le capital au cours des deux dernières décennies. Les politiques nationales de relance sont donc proscrites au moment même où sont bloquées même les très timides mesures de soutien de l’activité prévues au niveau européen (par exemple le programme de grands travaux ou l’initiative commune sur l’emploi). Sur les derniers rebondissements de cette cure néolibérale cf. C. de Brie, « Les Européens dans la nasse de l’austérité » et H. Bouchet, «L’Arlésienne du social », Le Monde diplomatique, n° 508, juillet 1996.. La situation du système des changes en Europe n’a du reste jamais été aussi chaotique que depuis l’engagement des différents pays sur la voie censée les conduire à la monnaie unique. Ce qui illustre bien l’irréductibilité des divergences entre des espaces d’accumulation capitaliste (donc aussi de formation de prix de production, de reproduction de la force de travail[[Il s’agit naturellement, conjointement à la formation d’un espace monétaire homogène où peuvent s’établissent des prix de production (donc un taux de profit et un capital social) nationaux, d’un présupposé essentiel, absent de l’hypothétique État européen dont la (très improbable) monnaie unique du dit « noyau dur » est supposée accoucher aux forceps. Cf. M. Dupont, « Négociations des salaires : l’impossible convergence », Critique cotnmuniste, n° 145, 1996. Rappelons qu’une bonne partie du débat des années 70 sur l’internationalisation du capital et le rôle de l’État national avait porté sur les hypothèses autour du salaire comme variable indépendante et de la possibilité d’établissement de prix de production (et de taux de profits moyens) internationaux., de condensation institutionnelle des rapports de forces entre classes) qui restent nationaux. Il semble donc bien que la véritable fonction de l’objectif de la monnaie unique soit d’offrir un cadre imposant la convergence des politiques néolibérales plutôt que de préparer e ectivement l’unification économique du continent.
Si notre état de lieux n’est pas trop éloigné de la réalité, pourquoi continuer dès lors à parler d’Europe ? Quelles sont, pour le dire autrement, les raisons qui pourraient aujourd’hui conduire un adversaire de l’ordre actuel à miser sur l’Europe ? La réponse a commencé à poindre dans le mouvement français de novembre-décembre 95, ce « début de la fin de la contrerévolution de la deuxième partie du vingtième siècle »[[T. Negri, « Réappropriations de l’espace public », Futur antérieur, n° 33-34, 1996.. Elle a pris une ampleur inédite dans le geste des travailleurs allemands brandissant des drapeaux français et dessinant des tours Eiffel sur leurs banderoles lorsqu’ils manifestent par centaines de milliers contre des plans d’inspiration maastrichienne[[Ces propos d’un participant à la manifestation historique du 15 juin 1996 organisée par les syndicats allemands (environ 400. 000 personnes), tels qu’ils sont rapportés par Libération, (qui titre « L’Allemagne manifeste à la française ») sont significatifs : «je suis venu manifester avec un drapeau français parce que je pense que le mouvement de décembre était un grand exemple, le signal que les salariés ne se laissent plus imposer tout ce que veut le gouvernement ou le patronat. En Allemagne non plus, on arrivera à rien sans une grève politique, cette manifestation doit être le point de départ d’un grand mouvement ». Le très modéré président de la confédération DGB déclarait de son côté : « les grèves en France cet hiver ne donnent qu’une faible idée des protestations et de la colère qui va monter en Allemagne si le gouvernement n’abandonne pas son plan d’économies » (L. Millot « Paroles de manifestants » et « France-Allemagne, les miroirs ambigus », Libération du 17/6/96).. Ce geste est doté d’une profonde signification politique : il traduit une menace, adressée aux gouvernants, une solidarité par-delà les frontières mais aussi une conscience nouvelle, qui commence à faire son chemin, selon laquelle seule une convergence de l’action de ceux d’en-bas, une mobilisation populaire élargie à la dimension de l’Europe autour d’axes revendicatifs communs (la diminution du temps de travail étant un exemple de choix), peut vraiment infléchir le cours des choses. Qu’un tel geste puisse venir d’Allemagne ne relève pas du hasard. Ce pays, naguère exemplaire tant de la division de l’Europe que des vertus du compromis social fordiste (la fameuse « économie sociale de marché »), est en effet confronté, par l’effet d’un retournement qui condense les contradictions de /’après-89, à une double crise : celle de la forme-nation (les contrecoups de la réunification) et celle de son modèle de régulation des rapports sociaux, relativement épargné jusqu’à récemment par la déferlante néolibérale. Le capital se trouve là aussi en posture o ensive – « trop sociale, cette économie de marché » semble être son nouveau mot d’ordre[[Propos de Norbert Walter, économiste en chef de la Deutsche Bank. Cf. le très éclairant article de L. Delattre, « Le débat social illustre les mutations du “modèle” allemand », Le Monde du 11/10/96. – mais la bataille ne fait probablement que commencer. Il n’est pas exagéré dire, et les débats de cénacles aussi haut-placés que la conférence de Davos l’ont démontré, que le spectre, sinon d’une révolution, du moins de luttes sociales de grande ampleur, plane à nouveau sur le vieux continent. L’enthousiasme déclenché par le mouvement français de décembre avait déjà indiqué la force contagieuse de cet exemple, avant même la confirmation, comme au temps où l’on guettait impatiemment le « chant dit coq gaulois » (H. Heine), venue d’outre-Rhin. A la question de l’unification de l’Europe, qui dépend en fin de compte de la constitution de quelque chose comme d’un « peuple » ou d’un « sujet européen », la réponse ne peut être que celle d’une nouvelle pratique de luttes, une pratique de l’insurrection démocratique et égalitaire, qui répand et amplifie l’expérience des mouvements sociaux récents (et en cours). Elle seule est en mesure de dépasser la fragmentation et l’étroitesse actuelle et de mettre en échec le solo internationaliste triomphant du capital. Pour rendre à la perspective de la révolution européenne son actualité.