100. Multitudes 100. Automne 2025
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Iconing
Défis de la recherche création

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Multitudes arrive à son centième numéro. Se définissant comme « politique, artistique et philosophique », la revue propose depuis sa création en 2000 un espace de publication d’artistes contemporains appelé Icônes. Malgré les limites techniques comme l’impression en bichromie (noir et une couleur), la revue cherche à promouvoir une expérience esthétique de qualité pour ses lecteurs. Les « Icônes » sont concentrées dans une partie centrale et certaines sont disséminées dans le volume à côté des textes, sans pour autant les illustrer.

En effet, le principe de non-illustration est l’un des aspects les plus fondamentaux de la proposition éditoriale. Ce principe a peut-être éloigné des pages de la revue certaines pratiques iconographiques parmi les plus expressives de notre époque, à savoir la photographie journalistique et la BD. Celles-ci ont été quelque peu mises aux marges, mais elles ont bien résisté et sont présentes dans ce numéro 100. Les « Icônes » de Multitudes sont essentiellement des œuvres d’art contemporain, mais elles ne se sont matérialisées éditorialement que grâce à quelque chose comme un iconing, c’est-à-dire un « faire Icônes ».

Le design et le faire Icônes

Il n’y a pas d’« Icônes » sans le « faire Icônes » au sein d’un projet éditorial où le design est une pratique centrale. Toutefois, celui-ci n’a pas toujours été accueilli comme objet d’attention et de réflexion au sein de la revue, peut-être en raison de son rôle indéniable dans un système économique responsable de disparités sociales énormes et d’un développement effréné dont le sens s’est perdu en cours de route. En effet, il ne se contente pas de concevoir et de communiquer des produits, mais il conçoit et organise le système de production et de création lui-même et, en ce sens, semble avoir un pouvoir qui mérite d’être examiné de manière critique. Une critique du design ne peut être qu’acide dans une revue à forte inspiration deleuzienne. La distinction de Deleuze entre communication et art est bien connue. Dans Quest-ce que lacte de création1 ?, il affirme que la communication (et ses dérivés) appartient au système de contrôle, tandis que l’art, oh l’art… il aurait une affinité fondamentale avec l’acte de résistance !

Curieuse conception… Comme si le système artistique ne participait pas intensément au capitalisme contemporain avec ses spéculations spectaculaires d’une part, et comme si, d’autre part, il ne pouvait pas y avoir de projets mineurs tels que les micro-urbanismes, les architectures artisanales, les designs en devenirs, parmi d’autres expériences plus ou moins contrôlées, voire franchement hors contrôle, résistantes aux projets et aux politiques autoritaires. La discussion est immense et souvent infructueuse. Examinons donc la manière dont elle s’est matérialisée sous forme de revue.

Commençons par la maquette de la revue. Il y a eu trois changements jusqu’à nos jours : du numéro 1 au numéro 9, la maquette créée par Aris Papathéorodou a été prolongée par Nadège Mazars ; du numéro 10 au numéro 33, celle de Jean-Marie Courant, dit Regular a été prolongée par Myriam Barchechat ; et depuis le numéro 34, la maquette créée par Labomatic a été prolongée par Lords of Design™ et réalisée par Frédérique Stietel.

Le numéro 34 (2008) marque un changement majeur : longtemps contenu dans une maquette sobre et donc perçue comme adéquate au traitement de textes solides, la revue adopte à partir de ce numéro une maquette jugée plutôt décorative. L’utilisation de la couleur non seulement en couverture (quadrichromie) mais aussi à l’intérieur (bichromie), ainsi que le choix typographique, a suscité un tollé : une revue « politique, artistique et philosophique » sérieuse ne devrait succomber à de telles décorations et distractions. Et pourtant, en dépit de discussions, des critiques, des explications2, et de quelques bonnes rigolades aussi, ce projet de design a tenu sur la durée. La sélection, la séquence et la taille des images, entre autres choix, ne sont pas une simple transposition de l’espace tridimensionnel de la galerie d’art – le cube blanc – à l’espace bidimensionnel d’une revue d’art, mais plutôt le résultat de décisions de design et d’art qui, entrelacées, articulent rationalité et sensibilité, contrôle et résistance aux canons de chaque domaine.

Au-delà d’« Icônes », nous avons aujourd’hui des dossiers avec des propositions de réflexion sur le design telles que la Mineure Ecodesign3 et, plus récemment, Design is the answer but what was the question ? Approches politiques et philosophiques du design4.

Par ailleurs, tenant compte que l’iconologie et l’iconographie ne se sont jamais limitées à l’art, qu’il soit moderne ou contemporain, la revue semble se préparer à une nouvelle aventure iconique avec quelques expérimentations éditoriales. On pourrait signaler, en particulier, la publication de « Life Support System » (système de survie), une « provocation artistique » du collectif Disnovation.org5 qui, en ses termes, travaille à l’interface de l’art contemporain, de la recherche et du hacking et qui, à cette fin, favorise la collaboration avec des universités, des activistes, des ingénieurs et des concepteurs. Le collectif a cultivé dans la cave d’un musée un mètre carré de blé de manière totalement artificielle afin de rendre perceptible le « travail de la biosphère » : une proposition aussi sensible qu’intelligible. La « provocation artistique » n’a pas été publiée dans la section « Icônes » mais dans la section « Hors Champ » : le rapport entre « image » et « texte » n’y respecte pas le principe « non illustratif » cher à la revue tout en posant de nouveaux défis. Les images sont accompagnées de légendes, de pourcentages, de symboles et de tableaux typiques de la recherche scientifique. En d’autres termes, il n’y a pas de relation d’illustration entre le texte et l’image, mais, pour compliquer les choses, il y a bien une relation d’explication. La provocation a été publiée en négatif, c’est-à-dire avec un texte blanc sur fond noir, marquant ainsi sa différence et, surtout, ouvrant dans la revue une brèche pour la recherche-création.

Un deux trois…
recherche-création

Depuis quelque temps, la recherche-création agite les écoles de d’art et de design ainsi que les universités concernées. Les critiques sont toutefois nombreuses, comme avec le pamphlet de Carole Talon-Hugon dans Lartiste en habits de chercheur. La recherche-création aurait, selon elle, une triple intention dévoyée : une ambition scientifique inappropriée à l’art ; une visée critique qui rencontrerait des difficultés théoriques ; et, finalement, un dessein politique qui ne parvient qu’à confirmer l’incompatibilité des intentions des arts et des sciences. Une perspective historique montre toutefois qu’arts et sciences n’ont pas toujours été incompatibles, au contraire, leur autonomisation a eu lieu entre la Renaissance et le XVIIIe siècle. Depuis, selon l’auteure, les sciences se consacrent à la recherche du vrai par la démarche méthodique, alors que les arts se vouent à la recherche du beau par l’expérience esthétique. Talon-Hugon évalue une à une les trois intentions citées et critique ce rapprochement, qui mènerait à la désartification de l’art et à la dérégulation des sciences sociales – condamnant donc l’institutionnalisation de ce qu’elle perçoit comme une imposture.

Yves Citton nous offre une approche très différente dans son article intitulé « Ce que la recherche-création fait aux thèses universitaires6 ». Il nous présente une histoire de collaborations entre chercheurs et artistes datant des années 1960 en France, d’institutionnalisation de la recherche-création au Canada dans les années 1990, pour enfin revenir à la France de nos jours avec l’analyse de deux thèses en « recherche-création » de grande qualité. L’une d’elle, la thèse En flottement libre. Enquête stackographique autour de la trottinette en free floating, soutenue par Matthieu Raffard7 dans le domaine des arts plastiques, esthétique et sciences de l’art, ne peut être analysée suivant les critères de la recherche scientifique ou les paradigmes de l’histoire de l’art : elle répond, selon Citton, au défi de « bricoler un paradigme ad hoc ». De tels travaux de recherche-création nous aident « à repérer, circonscrire, observer, dénicher, révéler, activer ce que nos savoirs (universitaires et autres) ne comprennent pas ».

Le risque de mauvaise science et de médiocrité esthétique existera toujours, mais il est temps de relever le défi que la recherche-création porte aux institutions universitaires et aux écoles d’art. Le laboratoire de recherche de l’École des Arts Décoratifs (EnsadLab), assume son désir de « former une nouvelle génération d’artistes et de designers par la recherche practice-based 8 » avec le Doctorat de PSL-SACRe (Sciences Arts Création Recherche). Cette année, son séminaire doctoral est entièrement dédié à la recherche-création9. Par ailleurs, toujours au sein de l’EnsadLab, le groupe de recherche Reflective Interaction a développé, avec de nombreux partenaires, « une revue visuelle et multiplateforme à l’intersection de l’art, du design et des sciences » qui s’intitule .able10. Revue avec la rigueur académique certes, mais qui cherche à explorer d’autres écritures et, tout particulièrement, les supports multimédias et multiplateformes.

D’où la question : comment faire entrer la recherche-création dans une revue politique, artistique et philosophique comme Multitudes, compte tenu de l’histoire d’une rubrique Icônes axée essentiellement sur l’art contemporain ? Avec les contraintes techniques de l’impression sur papier, dans une conversation entre analogique et digital ? Et comment le faire sans succomber ni au principe de l’illustration, ni à celui de l’explication ? Le défi est immense mais stimulant, et ce processus est déjà en cours avec les prochaines Icônes de jeunes artistes comme Audrey Brugnoli et Bianca Dacosta. À suivre donc…

1https://contemporaneitesdelart.fr/gilles-deleuze-quest-ce-que-lacte-de-creation

2www.multitudes.net/une-nouvelle-maquette-pour

3Mineure coordonnée par Manola Antonioli : www.multitudes.net/category/l-edition-papier-en-ligne/53-multitudes-53-automne-2013/mineure-53-ecodesign

4Mineure coordonnée par Francesca Cozzolino, Emanuele Quinz et Barbara Szaniecki : www.multitudes.net/design-is-the-answer-but-what-was-the-question-approches-politiques-et-ecologiques-du-design

5https://disnovation.org/index.php

6https://aoc.media/analyse/2024/03/17/ce-que-la-recherche-creation-fait-aux-theses-universitaires

7En 2023 à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

8www.ensad.fr/fr/doctorat-psl-sacre

9Le Séminaire Doctoral est animé par Francesca Cozzolino et Emanuele Quinz : www.academia.edu/124999538/Séminaire_doctoral_EnsadLab_2024_2025_AU_DELÀ_DE_LA_RECHERCHE_CREATION

10https://able-journal.org/fr/a-propos