Manhattan (-)

Ceci est la dix-septième lettre de T. Negri, Pipe-Line, Lettere da Rebibbia, Turin, Einaudi, 1983, pp. 188-198.Cher David, nous en avions déjà parlé, te souviens-tu ? New York fut pour moi, que puis-je dire ?… fut quoi : un choc, une révélation, un coup de poing dans l’estomac ? Je ne sais pas. En tout cas une expérience considérable. Vers 1977, je devenais un citoyen de moins en moins bien accepté par mon gouvernement. Alors entre 1977 et 78, je me suis promené en Europe et en Amérique.

Pour rencontrer Carlos ou le “grand vieux” du terrorisme international ? Pour reparcourir le Terror network ? C’est ce qu’affirme Claire Sterling, sale putain – ils m’ont même photographié à Alger avec Carlos… En réalité je n’étais ni un fugitif ni un agitateur -j’étais poussé par autre chose que la seule envie de fuir ou la curiosité intellectuelle : c’était un besoin pratique de connaissance, une incursion dans la fiction – dans un avenir que l’expérience immédiate de la lutte ne me permettait pas de percevoir raisonnablement- et là il y avait nécessité et urgence. Fiction, justement, l’occasion d’imaginer l’avenir, le mien, le nôtre. William Blake : “What is now proved was once only imagined.” L’Amérique donc, mais au fond uniquement New Amsterdam, Manhattan. Donc la Fondation d’Asimov. Le centre, le premier moteur de toute circonférence possible. Le monde des mondes. Je me sentis face à face avec Tantor, là où toute dialectique disparaît, car le capital accumulé ici est tellement énorme qu’on ne peut en parler. En conséquence, selon les termes d’Asimov, le travail libre et vivant est mis en dehors de toute dialectique, le doux commerce se déroule sur le bord des mondes. Mon premier sentiment fut de mécontentement et d’impuissance. Dans quel univers indépendant y a-t-il encore liberté et vie, tu te demandes ? Ce n’est pas en parlant avec les amis économistes que tu trouves des raisons d’espérer – Asimov par contre répond par l’affirmative, avec un déterminisme optimiste : à partir de ce monde liminaire, le travail vivant pourra tenter une refondation. Le mécontentement s’apaise, tu continues d’observer, tu lis des données et des statistiques, tu regardes : quelques bulles d’air, çà et là, rompent la surface du marais. Puis la surface s’agite. Petit à petit, tu découvres qu’ici, à New York, les deux univers séparés s’entrecroisent : tu commences à t’en rendre compte, et tu te découvres le sourire des bébés reconnaissants. Le détachement énorme du pouvoir, et une extrême vitalité de travail social, puissant, diffus, coexistent. Mais sous quelle forme ? Le travail social apparaît selon un scénario de décomposition et de désintégration – l’analyse en est rendue difficile – jeopardized, face au sommet inaccessible du pouvoir. C’est un scandale logique. Un casse-tête. La normalité évidente d’une telle situation frappe l’intellect et la passion. Et pourtant, je ne pouvais pas persévérer dans le doute, ni renouveler d’anciennes questions stéréotypées : ici, la séparation prolétaire apparaissait sous la forme de la désintégration, et était, malgré cela, reconnaissable et vivante. Loss of animal spirits, alienation, desire to die ? La désintégration les contient sûrement. Mais, à l’inverse, dans la grande fabrique sociale, la force d’invention libérée se faisait jour – un peuple fou, multicolore de fourmis constructives s’agite frénétiquement entre les tours du géant. Il s’exprime à travers des symboles de liberté – le corps, le samedi soir, le jogging, le loft… – tant de choses qui n’ont rien à voir avec le pouvoir. Et pourtant, ils produisent – ils produisent bien au-delà de ce que le capital – dans cette floraison sauvage d’initiatives – réussit à organiser et à aliéner. La socialisation immédiate de la désintégration valorise le sujet. Certes, elle recompose aussi – en même temps – les processus de reproduction et les mécanismes de la production, parce que les univers se superposent: mais qui sait encore d’où viennent le commandement et/ou le moment de la recomposition ? Du haut ou du bas ? Que chacun tire de son côté est une réalité, et la richesse se répand dans la désintégration, en construisant des circuits que nul ne sait encore parcourir. La crise de New York, le problème des dépenses publiques, et les cuts, la faillite de tout contrôle monétaire… La crise économique est tout entière préfigurée par la crise sociale. Roll-back of Keynesism. Où est le haut, où est le bas ? La journée de travail est devenue folle – les qualifications de la valeur-travail dansent entre reproduction et production, immatérialité et matérialité – quantité et qualité de la valeur ne sont plus perceptibles séparément, de même que la distinction entre travail nécessaire et contre-pouvoir. Où trouve-t-on encore la force rigoureuse du Wealth of nations et sa logique providentielle ? Une guerre formidable est en cours, aux dimensions stellaires. La force des combattants s’étire sur tous les termes du rapport, de sorte que, contrairement à tous les manuels de stratégie, guerre de position et guérilla se confondent.

Dreissigjarhreskrieg : confuse, changeante – qui en même temps bouleverse et dissout un vieux monde et en fait laborieusement apparaître un nouveau -, une guerre qui annule le droit international et le droit interne, et tout critère de répartition, une guerre qui distribue égaiement peste et richesse.

Quand tu te trouves dans cette situation, tu te poses paresseusement les questions classiques du militant communiste. Mais, malgré ton application et ta diligence pas de réponses. The poverty of theory. Pour te situer à ce point de l’imagination théorique, pour contrebalancer la raison critique à propos de New York, tu dois alors t’élever à un déplacement de la logique du capital et opérer un dépassement tout aussi vigoureux de la logique révolutionnaire. Pour comprendre le rapport de force entre les classes à l’intérieur de cette complexité, et pour assumer l’indépendance des sujets comme base obligatoire.

Images sur images renforçaient ces raisonnements. D’un côté l’extravagance de la métropole et de ses prolétaires, le réalisme enragé dans l’usage de la ville, et l’attachement, le plaisir dus à son renouvellement continuel, la joie des rues et la violence, l’agression contre les dépenses publiques, et la dimension sociale de la communauté, la beauté des individus. D’un autre côté, d’autres images. C’est une sorte de choc : attaqué par cette vive désintégration, émerge, dans la mer des grandes tours, le gratte-ciel fermé, sans fenêtres, symbole peut-être le plus incroyable d’un pouvoir “en instance ultime” que puisse concevoir la raison humaine. C’est une masse énorme, carrée, dont on peut seulement deviner la biologie interne. La désintégration sociale a des milliers d’âmes, le gratte-ciel fermé est le pouvoir rigidifié et irréversible. La réalité populaire de cette ville est tellement désagrégée, et débordante, et insaisissable, et dissoute que tu sais d’autant moins imaginer, du premier coup, la physiologie de cet autre pouvoir.

J’essaie de l’imaginer, paradoxalement, du point de vue de la négativité, de la ruine, de la mort. Voici en fait sa spécificité : il ne peut se recycler dans la vie, il ne peut innover. A la différence des vieilles usines, le gratte-ciel fermé ne peut être réhabilité, transformé en lofts ; à peine diminue la pulsion physiologique de ses artères, que déjà la vieillesse touche ses installations et sa circulation, et lui, une fois disparue sa capacité à produire des ordres, meurt. Une ruine maya – comme un temple rongé par cette civilisation ? Est-ce là un destin prescrit par le dieu américain ? Pousser à l’extrême l’imagination du commandement, dépasser grâce à elle les limites du raisonnable et se marier seulement négativement, tel un symbole maudit, à la grandeur des cieux ? Nouvelle Babel ? Peut-être. Mais cette Babel ne se trouve pas dans le désert de Mésopotamie. Au contraire, elle est entourée par la puissance des végétaux, par une luxuriance de puissances sauvages. Le temple maya s’écroule dans la vieille nature sauvage. Celui-ci s’écroulera dans la seconde nature, dans le renouvellement de la cité et dans la nouvelle richesse du communisme des masses. Mais c’est un pari. New York te donne l’envie de jouer, mais pas la certitude de gagner. Maintenant, le soir est tombé, et le gratte-ciel aveugle s’éteint, se tait, et tu le vois, alors, ruche énorme, tu le vois déjà fini, desséché, et tu imagines facilement, dans l’ombre, les débris de sa gloire immense : le concert des insectes monstrueux, hélicoptères, jumbos, ne vole plus autour de lui. Il est devenu l’habitat des rats et des cafards. Shit capital. Contre lui, le quartier, qui dans la journée apparaît délabré par la présence du gratte-ciel fermé, s’illumine d’une nouvelle vigueur dans la nuit et en oublie presque ses blessures. Allons-y ; la nuit, on discute avec une vivacité d’adolescent, et la vieille théorie de la révolte et de la liberté trouve de nouveaux gestes et de nouvelles expressions. (The Crock of Gold – en lisant la fable de Stephens, ces jours-ci, Manhattan m’est revenu à l’esprit, et comment ce monde de formidable légèreté – d’esprit et d’instinct – est le seul à pouvoir servir de base sociologique à une éthique de radicale irréductibilité. Et peut-être d’un langage adéquat : Finnegans Wake).

C’est quoi, maintenant, la lutte des classes, ici ? C’est une alternative de vie – présente – à une accumulation de mort – présente. Une richesse énorme qui se meut – les pores et les vides de l’être sont occupés par une production indépendante partout où n’arrive pas avec une violence suffisante l’ordre capitaliste, et là où il est obligé de laisser des tissus spongieux et réceptifs. L’histoire du gratte-ciel fermé est celle d’un pouvoir qui, depuis le plein de sa structure exige d’articuler toute initiative qui permette la reproduction de son rythme biologique : l’autocratie recommence toujours le rêve de l’autarcie, mais sur chacune de ces articulations, le pouvoir trouve autre chose – des obstacles, un contre-pouvoir. Lignes hétérogènes de développement. Forces qui ne veulent pas entrer dans le Palais, qui le haïssent. Et ainsi le font mourir ? Avec seulement cet éloignement actif ? Peut-être. Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’on lutte à l’extérieur et contre le Palais. Cette lutte entre la mort et une nouvelle vitalité se déroule en continu. Nostalgie capitaliste de la dialectique. (Et même du socialisme ? Reagan, le grand réactionnaire, voudrait aujourd’hui une masse ouvrière à la mode ancienne, stakanoviste, dédiée à la production et à la reproduction de cet arsenal baroque qu’est devenu son pouvoir. Vaine nostalgie !). De toutes façons, serviteurs et patrons ne s’élèvent plus solidairement. Ainsi, en exhibant leurs richesses, les palais impériaux pleurent des larmes d’or – toutes les ruines de la gloire des conquistadores se valent. Entre ces grandes masses, la vie se déroule désagrégée et dure. Un cadre et un enveloppement immenses. Chaotische. Un gaz subtil parcourt les grands agrégats, un poison puissant. Que ce monde soit d’une faiblesse tellement absurde qu’un Cortès ou un Pissarro, avec leurs cent cavaliers, suffirait à le détruire ? Il est sûr que dans ce monde, le pouvoir est atteint par une maladie mortelle, mais que les gens et la société possèdent de formidables anticorps ; ils ne peuvent vivre ensemble. Le pouvoir réussit, jour après jour, à voler cette substance sociale, pour s’en nourrir, – mais avec toujours plus de peine, de fatigue, de venin. La logique linéaire de l’exploitation est épuisée. Lui succède une pratique de frontière qui traverse la métropole. Labyrinthe, réseaux mathématiques qui n’ont pas de centre – la rapine prend la place de la logique de la plus-value -, discrets et sanguinaires, l’effort et le dessein social du commandement se remodèlent sans cesse – le jeu est fini, sa théorie confuse – le pouvoir est une flibuste. Tout cela peut-il avoir une fin ? Mais quel sens cela a-t-il de parler de fin, quand on a nié tout commencement ?

Cher David, tu connais New York, et le reste du monde, mieux que moi – souvent tu m’en as parlé de façon éclairée. Que moi j’aie été à ce point fasciné et troublé en regardant le cristal de New York, bien, tu t’es senti offensé. Ça te semblait un provincialisme naïf… Il est pourtant difficile de nier que c’est dans ce cristal que se forme la scène du monde. Je connais des Américains qui considèrent New York comme le nombril merdique du monde – et c’est vrai ! Je connais des Européens qui à New York vivent un vrai bouleversement des sens ! Tout est vrai : haine et amour, mépris et passion, déplacement et désintégration. Tant que l’on n’a pas appris à appeler positif ce qui est négatif, dès l’abord, et à comprendre l’éclatement de la réalité – son avenir catastrophique et son installation dans la puissance – on ne comprend pas New York. C’est pourquoi, les sens sont bouleversés quand on n’étreint pas théoriquement cette puissance – si par contre on y parvient, les sentiments et les esprits ne peuvent s’y habituer.

Je me retourne vers l’Europe, l’Italie. J’entends des vagissements, et seulement des vagissements, et des images d’enfance, face à cette immense bête humaine qu’est New York. Et alors me paraît essentiel tout ce que j’ai vécu et combien j’ai lutté : autant que peut l’être d’avoir fait pousser des choses nouvelles et tout juste venues au jour – dans la perspective d’un futur que j’ai déjà vu vivre, vergangene Zukunft, et qui est antagoniste et ouvert et peut donc être changé – et c’est ce sentiment qui me porte encore maintenant à parier sur la nouvelle génération, qui aime et déteste la grande bête humaine américaine, l’aime en tant que père et prodrome, la déteste en tant que bête et pouvoir. Graecia capta ferum victorem cepit ? Idioties. Les slogans historiques t’empêchent de comprendre de même qu’ils mystifient la forme des événements. C’est une constante illusion européenne : à quoi peut-elle servir ? Elle est bâtarde, si elle veut suppléer subjectivement à une puissance objective encore inconnue. Et si tu penses, comme cela t’arrive de le faire, que cette formidable réalité produira un sujet révolutionnaire à sa hauteur, il n’y a aucune nécessité dans cette relation. Et pourtant l’absence de nécessité de cette relation n’en interdit pas la possibilité. Tu serais donc deux fois imbécile, ce qui est vraiment inadmissible, si tu ne pensais pas que la révolution naît, et ne peut pas naître, à l’endroit le plus achevé de développement de la bête.

(Carl, mon ami noir, vit aux limites du Bronx : sa femme nu-pieds, deux enfants – costumes africains – très beaux. Il me parle des années soixante, et ensuite de la révolte au moment du black out de New York en juillet 77 – il essaie d’interpréter la révolution afro-américaine tout au long de cette période. Il a une conscience qui porte une attention incroyable aux limites et à la puissance du mouvement noir et prolétarien. Il décrit le grand projet réalisé centralisation dynamique des expériences communautaires, mobilité organisationnelle et coalition de couches sociales diverses, contre-pouvoir comme expression de démocratie directe, formalisation “prophétique” du leadership… En face, la réaction – qui passe par le corporatisme de la middle-class et le terrorisme des lumpen, à travers le fractionnement destructif des idéologies et l’extermination physique radicale du groupe dirigeant. J’écoute, je prends des rendez-vous avec mon avenir. Mais lui jette aussi dans le plat le futur du futur – et il explique la défaite comme une discontinuité et voit déjà dans la révolte du black-out, comme dans les intersections institutionnelles du mouvement, toujours nouvelles, changeantes et plus fortes, des signes des pistes des moments d’expérimentation progressive de masse et d’exercice d’un pouvoir révolutionnaire – noir et blanc. Carl a un corps beau et mieux proportionné que Jessie Owens).

Amérique, Amérique: personne ne te conquerra donc jamais, mais là, sous ce ciel énorme, cette nouvelle révolution, dont la force de travail est intelligente et mobile, pleine de désirs et de civilisation, destructrice et créatrice comme cela ne s’est jamais vu, se déchaînera – et le chemin parcouru est déjà long, à l’intérieur de cette histoire future, de part et d’autre de l’Atlantique.

De ce côté. A Paris, le spectacle intellectuel était tout différent durant ces années. Les nouveaux philosophes et autres ingrédients assaisonnaient la soupe du pouvoir. Les autocritiques s’accumulaient et leur incapacité étalait une mauvaise humeur éthique, que l’on n’a trouvée par la suite que dans le “pentitismo” italien. Toutefois, en France, il n’y avait heureusement pas de guerre ouverte et les redécouvertes de Jéhovah ne finissaient pas en confessions au poste de police. Mais à peine avait-on rompu cet écran mystificateur, le problème de la philosophie – et celui que respirait la bonne culture révolutionnaire et juvénile – c’était comme à Greenwich Village. Higelin, Renaud et d’autres créaient une nouvelle musique. La fragilité et l’invincibilité du pouvoir: ce paradoxe immense que l’on n’avait pas la force d’interrompre. Et alors, faisons-en le tour de ce paradoxe – après l’échec de l’assaut contre le ciel, dans le désir de renouveau de 68. Le monde est une totalité sans fondement : il ne peut être détruit, il ne possède pas un cœur que l’on puisse lui arracher. Il n’y a que l’astuce, les stratagèmes de Derrida !, qui permette de se bouger. Pour moi, il n’y avait pas besoin d’insister beaucoup pour que j’utilise stratégies et astuce. Le mouvement italien, en ce domaine, avait franchi le pas et avait une position claire. Autant les Français donnaient à la phénoménologie un tour sémiologique et critique, autant les Italiens tiraient la critique phénoménologique du côté de l’éthique et du politique. Les stratégies s’avançaient sur le terrain du réel. Elles parcouraient les routes de Manhattan.

Jusqu’à ce que – et c’est là que commençait la vraie nouveauté – ces déplacements en bandes à la poursuite de la vérité se découvrent production, désir, différence ontologique et autonomie. Certes tout ce qui brillait n’était pas de l’or, au niveau de la réflexion française comme dans l’expérience politique italienne ; entre différence et production se créait peu à peu un hiatus ; et ce qui pouvait apparaître comme la théorie la plus aboutie et la pratique la plus efficace de la puissance ontologique était bloqué dans une tension insupportable et une urgence extrême ; une sorte d’hémorragie de subjectivité se produisait, le projet s’effilochait dans des arabesques, des taches d’humidité. Shit work. Underground economy. Slump city. Voilà ce que j’avais vu en Italie dans la maturation du nouveau sujet – et maintenant j’étais contraint à me reposer la question -, dans ce scénario ouvert tout azimut. Et j’en arrivai à être convaincu qu’une époque était terminée, que la fin des temps était arrivée : la fin du temps dans lequel j’avais vécu et à l’intérieur duquel s’était mesurée toute mon expérience. Ce temps était fini parce qu’on avait perdu toute possibilité de le mesurer, et toute mon expérience – et celle des générations grandies avec moi – même renouvelées – avait été polluée par cette mesure. La maturation même du nouveau sujet, avec l’énorme portée de son déroulement, ne réussirait pas à être comprise si nous ne pouvions changer le cadre théorique – radicalement. La coexistence des contraires, dans l’horizon théorique de la plupart de mes compagnons, avait atteint la perfection de l’ineffable et de l’insignifiant : un avant et un après, non plus classifiables, non plus affirmés dans leur détermination, mais ambulants – si bien que, au cours de leur circulation, tous les aspects, et l’avant et l’après, finissaient par devenir des faces insaisissables de l’identité. Je n’arrivais pas encore à penser pratiquement la désagrégation comme puissance. Je n’arrivais pas à pousser le discours jusqu’à cette radicalité, dans laquelle disparaît la perspective idéologique – inexistence reconnue – pour laisser la place à l’actualité de la libre stratégie. Mais cette mienne incapacité à dire, et encore plus cette hémorragie de subjectivité tantôt vociférante tantôt silencieuse n’étaient pas inscrites dans l’existant, sinon comme les restes du passé. Ma pensée retournait à New York, retournait à la représentation sensible d’une antinomie réalisée, à l’expérience physique et déterminée d’une alternative. Le présent, dans ce cas, est plein de futur.

Dans cette situation, je me remis à travailler sur Marx – nostalgie d’ordre théorique ? Cher David, comment peut-on avoir la nostalgie de son être ? Ce n’était pas de la nostalgie. Quand Spinoza lisait Leone Ebreo, sa mémoire, je crois, jouait le même rôle que celui que Marx peut jouer pour nous aujourd’hui : à l’intérieur de notre race, chercher le sens de la plus puissante utopie de l’amour pour la transférer en la plus puissante et la plus efficace subjectivité. Avec Leone Ebreo, au sens spinozien de la puissance ; avec Marx, au-delà de Marx. Et c’est là que nous reconnaissons un Marx réalisé, une puissance prolétarienne vivante. Partons de l’être comme puissance. La puissance des routes de New York, de la productivité, de la désagrégation prolétarienne. La révolution n’appartient pas à demain, mais à aujourd’hui, la révolution n’est rien d’autre que nous-mêmes.

Ces années-là, cher David, furent celles qui virent le tumulte des passions perfectionner notre éducation sentimentale. Aujourd’hui, je me sens vieux. Je ne réussis même plus à le raconter, ce devenir. Je risque, comme un Goethe vieillissant, de le retrouver avec ironie dans une épopée classicisante – ou comme un Malraux vieillissant, en touriste cultivé. Non, la galère que je vis tient ces stéréotypes éloignés. Elle ne tient pas éloigné le plaisir d’avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à ce formidable drame ontologique qui est la naissance d’une nouvelle période révolutionnaire, interprétée par un nouveau sujet, ouvert avec bonheur à l’espérance. Petit à petit, par morceaux, tombaient les lambeaux de la nostalgie et de la tradition. Aus Geschichte lernt man nur eben Geschichte. On n’apprend rien de l’histoire. Soupir de soulagement. La tendresse que tu ressens, et dont tu avais peur qu’elle fût vulgaire, t’est garantie au contraire dans sa base ontologique. Comme chez les grands pasteurs de l’Église, de François à Roncalli. Ou chez les grandes féministes, de la grande Rosa à Rossana la belle. La philosophie de Spinoza et de Nietzsche, l’imagination révolutionnaire de Machiavel et de Lénine, le classique n’est plus mémoire – en révolutionnant le monde, il voit disparaître sa fascination intimidante, et on découvre la paternité du classique. La tendresse – cette ouverture d’un être vierge, des nuits de Manhattan, des feux prolétaires des métropoles italiennes. Et maintenant, de la prison. Ce voyage à New York aurait-il été une annonce ? Sûrement, pour la première fois depuis le début de cette recherche, la continuité et l’indifférence, pas même elle, ne me font peur. Parce qu’elles ne peuvent être écartées dans une identité immobile, mais qu’elles s’étendent dans une révolution en action. Vivre, avoir vécu le futur. Walt Whitman : “Do I contradict myself ? Very well, I contradict myself (I’am large, I contain multitudes)”.

Cher David, parfois je cède à la prosopopée de l’image baroque – excuse-moi. Je crains tout autant l’opposé auquel parfois je m’abandonne également : le lyrisme exsangue du philosophe et son incapacité à se soustraire au concept. Ici, j’ai l’impression que la pauvreté de ma langue et de ses vices de la vallée du Pô limitent étroitement mon discours. Peut-être – une langue encore paysanne, peu rodée à l’abstraction fonctionnelle du mode de vie industriel, qui a la présomption de chercher à exprimer la métropole, ses problèmes, sa révolte. Je suis un immigré – et je suis prêt à tout – même s’il faut jeter des pierres, pour que tout le monde se rende compte de ce miracle que j’ai compris et que j’ai vécu : la révolution en action. C’est moche de jeter des pierres – mais pas pour l’immigré – pour le Kid de Chaplin c’est innocent. Aujourd’hui, vraiment, j’aurais envie, – j’ai une envie immense de cet air subtil de printemps qui m’enveloppe même dans la cage de “promenade” – j’aurais envie de répéter : brûle, mon garçon, brûle. Brûle le passé qui te trompe et t’entrave, pour vivre le futur que tu es. À toi je dédie, en ce moment, mon désir. Ciao.