On veut pouvoir s’exprimer librement, même quand on n’est pas d’accord.
On veut pouvoir être protégé par des lois, que nous contribuons à créer dans le respect des oppositions et des minorités.
On veut pouvoir compter sur une justice indépendante des caprices et intérêts des gouvernants.
On veut pouvoir élire un exécutif qui ne soit ni un exécutant, ni un exécuteur.
On veut pouvoir bénéficier d’informations fiables qui sont un bien public à protéger des intérêts, des obsessions ou des combats culturels des propriétaires de médias.
On veut pouvoir espérer que l’idée de vérité n’est pas un vestige du passé.
On veut pouvoir communiquer sur des plateformes qui n’aplatissent pas le dialogue, où on entende aussi bien ceux qui parlent que ceux qui hurlent.
On veut pouvoir avoir des adversaires qui ne soient pas des ennemis (parce qu’on ne parle pas à des ennemis).
On veut pouvoir faire sauter les plafonds de verre.
On veut pouvoir être qui on veut, quand on veut, sans avoir peur de qui on est, en s’habillant comme on veut… le plus loin possible des uniformes.
On veut pouvoir être libre de choisir sa religion, même si notre dieu ne plait pas aux autres, et même si on n’a pas de dieu.
On veut pouvoir avoir un avenir grâce à une transformation écologique véritable qui tienne compte des alertes des scientifiques sur le climat.
On veut pouvoir arrêter de détruire des espèces et des pollinisateurs juste pour faire plaisir aux actionnaires.
On veut même pouvoir dire que la terre est plate si ça nous fait plaisir, parce qu’on veut pouvoir avoir des plaisirs tordus.
On veut pouvoir mieux partager la valeur issue du travail, sans sacrifier ni la fin du monde ni la fin du mois.
On veut pouvoir se sentir en sécurité dans la rue quand on est femme, manifestant, cycliste, piéton, basané, porteur de foulard ou de kippa.
On veut pouvoir être bien pris en charge quand on est à l’hôpital, à l’école, au tribunal, en prison.
On veut la démocratie
On veut tout cela dans un moment où ce qu’on veut est mutilé par ce qu’on nous dit qu’on peut et qu’on ne peut pas. Cette mutilation de nos vouloirs et de nos pouvoirs se fait au nom d’un esprit de clocher qui renferme chacun sur sa paroisse ou dans sa bulle numérique, et d’un esprit de sérieux qui mesure le monde à l’aune de sa tristesse.
On veut rejeter cette mutilation. Le moment est trop sérieux pour être confié aux gens sérieux. Nos vouloirs et nos pouvoirs fluent trop loin et trop vite pour tenir dans les bouteilles des vieilles oligarchies. Ceux qui nous disent savoir ce qui est possible (ou non) nous font rire. Ceux qui exaltent nos pires désirs nous font peur.
On veut la démocratie qui est attaquée de toutes parts, partout, dans le monde et en Europe. Malgré tous ses défauts, elle est pourtant notre bien le plus précieux. Comme mode de discuter nos inévitables différends, c’est le bien dont découlent tous les autres. Et ce bien est aujourd’hui menacé et abîmé. Tout comme la planète.
On veut la démocratie qui est incroyablement puissante, mais aussi terriblement fragile, comme tout équilibre ou tout écosystème. Au-delà d’un certain seuil de dégradation, des effets de cliquet se mettent en place, et il est alors impossible de faire marche arrière – ou alors très coûteux en vies et en destructions. En l’état actuel des échanges humains règnent violence et insultes, théories du complot et vérités alternatives, privatisation des biens communs et appropriation rapace par quelques-uns de la valeur créée par tous. Nous atteignons un point de bascule auquel il suffit d’un rien pour en finir avec le cadre protecteur de la démocratie.
On veut une démocratie qui ne cède pas au profit d’un régime autoritaire. Là où arrive l’extrême-droite (et/ou ses idées), les droits de l’opposition sous toutes ses formes sont bafoués. Des ennemis plus ou moins imaginaires sont désignés (et sacrifiés) dans le but de faire régner une vision rétrécie du monde et des relations humaines. Une dérive oligarchique soumet le commun à un tout petit nombre de privilégiés. L’histoire passée, récente et actuelle l’a montré : ces mouvements fondés sur l’aigreur et le ressentiment mènent toujours à la catastrophe, qu’elle soit humanitaire, sociale ou écologique.
On veut la démocratie, mais si on fait comme d’habitude, on va droit dans le mur. D’habitude, avant chaque élection, on se divise en groupes de plus en plus minuscules – c’est le syndrome de la petite différence qui a toujours agité les groupuscules révolutionnaires – dans l’espoir de conquérir des sièges ou des places. D’habitude, on y va en vrac, chacun défendant son programme et son pré carré, chacun espérant marcher sur les autres.
Il faut défendre autre chose que des programmes : défendre le fait qu’il puisse continuer y avoir des programmes, des idées divergentes, des oppositions, de la vie. « On » pourrait désigner ici toutes les forces et les acteurs attachés à une vision démocratique de la démocratie – plutôt qu’à sa caricature, telle que la soutiennent notamment les forces dites « illibérales », celles qui veulent utiliser l’ouverture de la démocratie pour limiter, paralyser, et finalement se débarrasser de la démocratie.
Pour ne pas aller une fois de plus dans le mur aux prochaines élections décisives (législatives et présidentielle), il faut donc faire autrement. Ne pas faire confiance aux partis (même s’il faut les embarquer dans le mouvement) : ils sont trop focalisés sur la conquête du pouvoir et les privilèges associés.
Faire autrement, c’est « faire avec ». Faire avec, c’est penser que nos différences sont susceptibles de nous enrichir plus que de nous limiter. C’est penser que le danger principal ne vient pas des différences entre les positions de gauche, ni même des différences entre les positions qui ne cautionnent pas la lente dérive de leur bord politique vers les thèmes liberticides et stérilisateurs venus de l’extrême-droite – qui, pour l’heure, est notre principal adversaire. Faire avec, c’est aussi penser que les seules forces politiques institutionnalisées ne sont pas suffisantes pour contrer la poussée identitaire alimentée par le ressentiment et la haine des autres, quels qu’ils soient. C’est penser que le populisme n’a jamais fait le bonheur du peuple au nom duquel il prétend agir et gouverner lorsqu’il accède au pouvoir.
Pour ce faire, il ne suffit plus de se limiter au fameux « cordon sanitaire » brandi pour faire barrage, au seul moment des élections, à une extrême-droite qui déborde de toutes parts. Le barrage a d’ores et déjà lâché. C’est ce débordement qu’il faut désormais affronter avec tous les intervenants possibles qui aujourd’hui ont une action décisive sur la formation des opinions.
Pour défendre la démocratie, qui est notre bien commun, la tâche principale est la coalition d’un large mouvement transpartisan et international, pour que ce qui est à tout le monde ne soit pas confisqué au profit de quelques-uns, pour que le bien commun ne cède pas la place au mal général. Négocions nos désaccords : ils sont bien moins importants que ce qui nous réunit.
On veut une autre démocratie
On veut davantage que cette démocratie d’héritage.
On veut autre chose que s’accrocher au statu quo (paralysés par la peur du pire), infiniment leurrés par tant de mots galvaudés (à commencer par ceux de démocratie, d’état de droit, de séparation des pouvoirs).
On veut dépasser le stade des « Il faut… », sans encourager les tronçonneuses du « Y’a qu’à… ».
On veut la démocratie pour envisager une autre démocratie, à la hauteur de l’avenir plutôt que crispée sur un présent prisonnier du passé, outillée d’un autre vocabulaire que les armes rouillées de jadis, porteuse d’autres modes de liens que les alignements de votes et de médias sociaux.
On veut pouvoir communiquer autrement, pour penser ensemble autrement, pour pouvoir faire autrement.
On veut extraire la démocratie de l’extractivisme attentionnel qui la vide de son contenu, sans rêver de revenir à une « ère de la vérité » (qui n’a jamais existé).
On veut prendre au comique les influenceurs et influenceuses – tant démonisées, mais qui portent au moins leur masque à la vue de tous – plutôt que prendre trop au sérieux les gouvernants et leurs experts professant du haut d’une autorité à laquelle ils sont de plus en plus les seuls à croire.
On veut croire que les démons de l’influence sont finalement les mêmes que ceux de la démocratie – et qu’il faut aider les bons démons des causes progressistes à combattre les mauvais esprits du fascisme latent, en train de devenir patent.
On veut mettre la démonologie démocratique au cœur de nos préoccupations et de nos pratiques, pour nous élever à la hauteur des ambivalences qui désorientent notre époque, mais dont nous devons jouer – pour déjouer ses diables.
On veut une autre démocratie pour conjurer les menaces de cette démon-cratie : puisque tout demos danse avec ses démons, la seule façon de ne pas les subir est de ne pas les nier.
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