L’Anti-Masoch Essai sur les errements de la maso(miso)analyse

Freud se heurte, avec le masochisme, à la part maudite de l’analyse, qui fut toujours le féminin. Masoch ruine à lui seul l’appareil épistémologique de l’inconscient freudien, lequel réinvente le sexe, mais pas le monde : il cède aux vieux démons de la métaphysique, où triomphe l’instinct de mort. Retour du refoulé.

Masochism brings Freud up against the accursed share of analysis, which was always the female. Masoch undermines the epistemological apparatus of the Freudian unconscious, which could reinvent sex, but not the world : it gives way to the old demons of metaphysics, where the death drive triumphs. The return of the repressed.

Sacher sans Masoch : portrait de l’auteur en mythophobe
Où l’on s’efforce de retrouver Masoch (le texte) sous le masochisme (le mythe) : histoire d’un fétichiste ordinaire qui affectionne les sensations fortes du jeu de rôles (sexuels)

Fosse commune
Et s’il n’était pas ce qu’on imagine ?([[Cet article a été publié en traductions allemande et anglaise dans P. Weibel (éd.), Phantom der Lust. Visionen des Masochismus, Graz, Neue Galerie Graz am Landesmuseum Joanneum, 2003.) Un nom : Masoch. Et tout est dit. Ou presque. Chacun sait ce qu’est le masochisme. Ou croit le savoir. À tort. Le masochisme n’est qu’une imposture : un mythe répressif forgé par des psys en mal d’anathème. Et sur ce mythe censeur, nul n’est vraiment d’accord. Pauvre Masoch ! Il est la victime inlassable de ce qui peut arriver de pire à un auteur : perdre son identité. Pour en prendre une autre. Où le patronyme devient concept. On ne se remet pas d’une telle métamorphose : les mythes sont cannibales. Nul ne peut lire Masoch qu’à l’ombre portée – franches ténèbres – de son corpus critique. Ou christique : l’infortuné plumitif y est crucifié par les siens (pharisiens, philistins). Sa production, quoique diserte, est ensevelie sous la pléthore de l’exégèse. Et cette littérature à l’estomac n’est qu’une bibliothèque de Babel : on y parle tous les idiomes de la censure sociale. Malheur aux inconnus célèbres ! Ils finissent toujours à la fosse commune – entendez lieu commun, version méphitique de l’auberge espagnole, où chacun porte son propre repas. Mais où le festin demeure frugal. Un brouet spartiate…

(Oublions pour un temps le bric-à-brac conceptuel du sex marketing : la panoplie kitsch du bondage S/M, avec cuir et clous, chaînes et garrots, fouets et cravaches. Car chez Masoch, rien de tel. Voyez La Vénus à la fourrure. Ce n’est pas – ou très peu – ce qu’on nous raconte : une obscure histoire, fortement répétitive, d’esclavage sexuel, agrémenté de coups et blessures, soi-disant voluptueux. La morne épopée du grooming volontaire n’est jamais que l’écume du récit. Frasques de potache. Il faut, ici comme ailleurs, lire entre les lignes, où l’on aura compris dès les premiers mots que ce monde est de pierre. Un monde minéral. Sans humanité.)

Outre-tombe
Vénus, chez Masoch, n’est pas une femme. C’est une déesse([[L. von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, trad. de l’allemand (d’après l’éd. J. G. Gotta, Stuttgart, 1870) par A. Willm, in G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Le froid et le cruel, Paris, 1967, p. 137. ). L’auteur précise même : une déesse en personne. Cet étrange oxymore, aux relents chrétiens (la transsubstantiation), dit assez que l’idole n’est qu’une figure de… rhétorique (la prosopopée). Car Vénus est assise devant une cheminée, qu’on nous dit massive. Entre la déesse et la matière s’établit de suite une proximité qui dépasse de beaucoup la métonymie. D’où ce paradoxe inquiétant d’une présence minérale, qu’il faut prendre à la lettre. Vénus n’est pas une femme. C’est une statue. Le corps de la déesse y est toujours décrit comme un corps de marbre([[Ibid. ). Et pour être sûr de se faire comprendre, l’auteur ajoute, sur un mode explicite, que ses yeux sont morts et pétrifiés([[Ibid.). Vénus est donc une héroïne posthume. Une créature d’outre-tombe. Et plus : un être sépulcral. Une allégorie funèbre. Cette femme est sans vie : chose inerte. Femme objet. Ou pire : objet femme…

(Masoch : « J’étais en agréable compagnie. Vénus était assise en face de moi devant une massive cheminée Renaissance. Non pas une femme du demi-monde qui, sous ce nom, aurait fait la guerre au sexe masculin, mais la déesse de l’amour en personne. »([[Ibid. ) Je n’existe pas : juste un hôte. Vénus n’existe pas beaucoup plus : ni femme ni courtisane, encore moins féministe. Un bloc de matière dense et dure, rigide et frigide. Phallique déité : elle, c’est moi. Vénus = Masoch. Ou le contraire. Elle n’est que son fantasme.)

Château de cartes
Pétrifier, c’est devenir pierre, qui est bien, sauf erreur, l’antithèse de la chair. La culture d’Occident n’est pas avare de pétrifications, lesquelles ont toujours une origine sexuelle : métaphore castratrice. On se souvient de Méduse, que Persée décapite, car son oeil pétrifie. Masoch lui-même fait allusion directe à ce thème castrateur. Il évoque la Bible : Judith et Holopherne([[Ibid. p. 151. Cf. p. 137. ), d’où vient l’exergue de son ouvrage, Samson et Dalila([[Ibid., pp. 151, 225, 283.), dont le motif est récurrent. C’est que le tableau prime la représentation. Ce qui compte est moins la symbolique de la scène que le statut de l’image, laquelle est muette, immobile, immuable – en un mot, pétrifiée : image morte. Et le texte abonde en références analogues, où seul varie le médium, qui est tour à tour sculptural, pictural ou photographique([[Cf. ibid , pp. 143-144, 150, 247-248, etc.). Ce monde vénérien n’est qu’imaginaire : il se donne lui-même pour un château de cartes (postales), un flux de reproductions (fictives), un réseau de miroirs, c’est-à-dire de fantasmes (inconscients). Tableau, statue, photo : autant de stèles funéraires qui marquent la place du mort – le sujet (le héros). Qu’ils pétrifient, comme Vénus, dans la logique du texte, où les amants forment couple. Cette inflation visuelle est un danger… mortel. On n’en sort pas. Le monde, chez Masoch, n’est qu’un grand cimetière. Un tombeau.

(Masoch : « Sa tête était admirable malgré les yeux morts et pétrifiés, mais c’était tout ce que je pouvais voir d’elle. »([[Ibid., p. 137. ) Elle ne voit rien. Ce n’est qu’un cadavre, un gisant, une sépulture. Il ne voit que ses yeux. Qui ne le voient pas. Cette femme n’a pas de corps. Pas de sexe.)

Cran d’arrêt
Car la vie (le sexe) ne tient qu’à un fil. On devrait dire un poil. Drôle de femme que cette idole antique : corps de marbre et manteau de fourrure([[Ibidem : cette combinatoire se répète inlassablement dans tout le livre. ). Drôle d’apparat que cet appariement : les deux font toujours… la paire, sinon le bonheur, dans un texte qui semble un prétexte pour décliner ad libitum, sinon libidinum, ces motifs obsessionnels où s’associent le minéral et l’animal([[Même remarque : voir par exemple pp. 220-221.). Antithèse ? On en doute. La fourrure et le marbre sont les vecteurs solidaires d’un même dispositif, hautement symbolique, où, pour parler crû, pénis et pubis, l’organe et la toison, ne se dissocient point. Le marbre (ou la pierre), matériau dur, suggère éloquemment le phallus érectile. Et la fourrure, pelage dru, évoque directement la pilosité de l’aine. Rien là que de très orthodoxe : un cas de fétichisme rigoureusement conforme au canon freudien. La fourrure, Freud en fait l’exemple même du fétiche ordinaire. Dans son article de 1927([[S. Freud, « Fetischismus » (1927), trad. de l’allemand par D. Berger, « Le Fétichisme » in S. Freud, La Vie sexuelle, introd. J. Laplanche (1969), Paris, 1992, pp. 133-138.), la fourrure cristallise, à titre compensatoire, le système pileux qui sert d’écrin – d’auréole ? – à l’absence de l’organe : au déficit pénien de la féminité([[Ibid., p. 136. ). Elle est le théâtre (ou le drame) de ce manque génital, effroi traumatique, écrit Freud, où le sujet se dédouble à le voir… en aveugle : il récuse et reconnaît dans le même temps la vacance du membre([[Ibid., pp. 134-135. ). La métonymie culmine dans l’hallucination, qui change l’ersatz en fétiche, et le fétiche en mirage, à défaut de miracle : un cran d’arrêt, dit Freud, dans la chaîne mnésique du désir([[Ibid., p. 135. ). Un point d’extase dans le jeu (truqué) de la symbolique amoureuse ?

(Masoch : « La sublime créature avait enveloppé son corps de marbre dans une grande fourrure et se blottissait comme une chatte en frissonnant.»([[Sacher-Masoch, op. cit., p. 137. )
Marbre : interdit du phallus. Fourrure : prothèse du fétiche. Chatte : devenir-animal du sexe Trois mots – trois métaphores – pour tout dire. À qui veut entendre…)

Phallus géant
Ce n’est pas tout. Chez Masoch, le fétichisme est tel qu’il va jusqu’au bout de ces métamorphoses. La Vénus de marbre est une femme phallique, et même hyperphallique. Un phallus géant : raideur de la matière (le corps minéral), tension des attributs (fouet, cravache). L’inversion des rôles, qui définit le masochisme, n’est rien d’autre après tout qu’un transfert du phallus par où s’opère la castration du sujet. Méduse a plus qu’une tête : elle prend corps. Mais un corps… mâle. Aussi la femme est-elle doublement interdite (pétrifiée) d’avoir à la fois trop de sexe et pas assez. Qui unit, contre toute logique, sauf inconsciente, le vide et le plein, le manque et l’excès, le même et l’autre. Ici point la menace de l’homosexualité. Si Vénus est le phallus, le narrateur doit exciper de sa différence pour conjurer le désir de son propre sexe. Et la différence est plus dans l’inversion du sentiment que dans celle des rôles. On comprend mieux pourquoi le masochiste ne prétend jouir que dans la douleur. Car la jouissance est proscrite par cette identité où le couple amoureux cesse d’être mixte. Il est faux d’arguer que le plaisir masochiste est une pratique de la souffrance. C’est une éthique de la sublimation. Qui éprouve de la volupté, dans leurs ébats insolites, où le fouet s’active, n’est pas le narrateur, mais la déesse : pas Séverin, mais Wanda, pas Masoch, mais Vénus. À mesure qu’elle le bat, son plaisir augmente, et le sien diminue. Osmose de l’affect, où se vérifie (voir Lacan) que le désir de l’un ne fut jamais que celui de l’autre…

L’invention du masochiste : un psychopathe au féminin
Ou comment Krafft-Ebing, docte inventeur de perversions en tout genre, change Masoch en criminel du sexe pour avoir commis le pire des crimes : renier le primat du phallus (le privilège de la virilité).

Psychopathia generalis
Perversion. Krafft-Ebing s’empare de Masoch : il en fait un pervers. C’est-à-dire un exclu. Un réprouvé. Dès le début de son texte, qui est central, dans la Psychopathia sexualis([[R. von Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis, (1886), trad. de l’allemand R. Lobstein, éd. fr. A. Moll , Paris, 1950. ), le masochisme est décrit comme un champ de perversions qui culmine dans le monstrueux([[Ibid., I, p. 295.).
Masoch n’est pas loin du monstre. Il n’y a, dans ce réquisitoire, que du péjoratif, qui est d’abord social, registre de la norme, laquelle, chez Krafft-Ebing, est toujours duelle (éthique, esthétique), en vertu d’une longue tradition, qui remonte aux Lumières, où l’art ne s’entend que de l’idéal. Aussi le masochisme est-il associé au sadisme sur le mode inversé d’une symétrie parfaite : les deux ne font qu’un (c’est encore peu que de le dire). Toute l’entreprise du clinicien se résume à cette rhétorique normative, qui fonctionne en deux temps : repérer pour réprimer. La psychiatrie, chez Krafft-Ebing, n’est qu’une machine à produire du symptôme, dans le seul but de justifier l’internement du sujet. On s’en serait douté. Dans ce maelström punitif, tout le monde est psychopathe. Sauf le médecin. Masoch selon Krafft-Ebing : un suicidé de la société.

(Dans ces mœurs policières, où le concept est d’abord carcéral, Krafft-Ebing ne retient de Masoch que l’accessoire : le goût de la servitude. Sa nosologie du masochisme est introduite par les fameux contrats que Masoch conclut avec ses maîtresses, Fanny ou Wanda([[Ibid., p. 296 sq.). Ce sont des contrats d’esclavage, où la signataire est pourvue de tous les droits, même les plus extravagants : droit de vie ou de mort, meurtre et mutilation. Ce privilège introductif, qui vaut exergue, régit entièrement la suite du texte – l’économie du concept. Le masochisme est, pour Krafft-Ebing, un rapport de pouvoir, qui se fonde essentiellement sur l’inversion des sexes, où la femme est dominatrice, et l’homme asservi. Le paradigme est un peu court. Il oublie l’essentiel, qui est ailleurs, comme on vient de le voir, dans La Vénus à la fourrure. Masochisme sans Masoch. Et même contre lui…)

Liaison dangereuse
Cette lecture fortement réductrice a des conséquences funestes. On en compte au moins trois. La première est la plus évidente. Masoch y apparaît comme un frère de Sade. Il faudrait même dire un frère jumeau. Ce sont les Castor et Pollux de la pathologie sexuelle. Krafft-Ebing est, entre autres, le premier sexologue à codifier cette liaison dangereuse où le masochiste serait l’envers du sadique (et réciproquement) : Freud n’est ici que son héritier direct([[Voir ci-dessous la section suivante. ). Mais ce mérite historique est pour le moins douteux. Car leur association n’a rien de fonctionnel, et tout d’une idéologie. Sade et Masoch sont le duo de choc d’une vision du monde qui est celle de la bourgeoisie libérale à l’ère du positivisme. En les dotant d’un critère commun, qui serait le pouvoir, Krafft-Ebing justifie le modèle darwinien de la vie sociale – le chacun pour soi de la lutte pour la vie – où prime jusque dans l’alcôve le culte de la force : l’amour du maître (de la maîtresse). Or si la nature de l’éros est dans la domination, le reste n’en obéit que mieux au même paradigme, ainsi doté d’une caution naturelle. Krafft-Ebing fait l’apologie tacite d’un capitalisme libidinal, qui justifie la violence sociale par la violence sexuelle : ce sont des versions corollaires de la violence du monde, où le rapport des sexes n’est qu’un rapport de production.

Seul au monde
Une autre conséquence tient du paradoxe. S’il est vrai que le propre du masochisme est le désir de soumission, qu’en est-il du… sale, qui est le désir lui-même ? Le pouvoir devient l’antidote du sexe, qui est moins une pratique (une expérience) qu’un fantasme (une situation). L’univers de Masoch tend au solipsisme. Il se croit seul au monde, et le monde n’est pour lui qu’un décor où prévaut le désir du sujet, c’est-à-dire le sien. Le stade suprême du masochisme, à en croire Krafft-Ebing, c’est le pagisme([[R. von Krafft-Ebing, op.cit., pp. 304-305.), avatar moderne – un peu trivial – de l’amour courtois, qui ne prête guère à conséquence. Car ce ne sont là que des jeux d’enfants mal grandis à quoi la morale ordinaire n’a rien à redire : simples rêveries extra-coïtales. Il faut voir au contraire avec quel mépris le médecin traite des pratiques transgressives qu’il inclut à tort dans le masochisme : urophilie, coprophilie, cunnilingus, voyeurisme et autres. Un mot suffit à les condamner. Ce sont, dit-il, avec un sens aigu de l’hygiène morale, des actes répugnants([[Ibid., p. 310. Cf. p. 339 sq.). Le vocable est sans appel. Or cette répugnance n’est pas celle d’un clinicien. Mais d’un puritain. Tout sauf le sexe. Le vrai masochisme, écrit Krafft-Ebing, est le masochisme idéal([[Ibid., p. 332.)…

Échange des sexes
Il est une dernière conséquence de cette vision normative. Et la dernière, comme toujours, n’est pas la moindre. Si le masochiste est, pour l’essentiel, un esclave qui ne s’ignore pas – il se déclare même très ouvertement, c’est qu’il change la donne du jeu social (le casting du gender ) : il inverse les rôles sexuels([[Ibid., p. 324.). L’homme est un esclave et la femme est son maître. On utilise exprès le genre masculin, lequel traduit au mieux cet échange de fonctions, qui est un échange des sexes. En termes freudiens, que le psychiatre ignore (et pour cause) – Freud est, dans l’espèce, un disciple avoué –, on parlerait de déni. Et ce déni du phallus est un déni volontaire : auto-négation d’identité symbolique. Le masochiste est, pour Krafft-Ebing, celui qui se trompe de sexe. Et pire encore : celui qui fait la femme, au mépris de sa virilité. Dans cette nosologie dogmatique, l’inversion n’est jamais loin de la perversion. Le sexologue, censeur homophobe, voit dans le masochiste un pervers en puissance (inverti de surcroît), qui opterait sciemment pour la féminité, laquelle est, dans la psychiatrie de l’époque, et au-delà, masochiste par nature([[Ibid., p. 355 sq.) : c’est même, dira Freud (encore lui), la névrose du féminin – névrose de destin –, qui exalte implicitement le postulat victorien de la dualité des sexes. Où l’un ne vaut pas l’autre. Comme s’il n’y en avait que deux…

(Ainsi s’élabore le couple infernal de la clinique moderne : sado/maso. Qui est aussitôt décrit comme psycho/patho. Ce couple incestueux sert à cautionner la norme hétéro. Dans ce délire nomenclateur aux allures de science, Krafft-Ebing n’a qu’une obsession, qui est patente : changer le désir en crime. Il lui faut cri-mi-na-li-ser la libido. Car ses fredaines menacent de corrompre les catégories fétiches du médecin, lequel finit par y enfermer tant de monde qu’elles s’abolissent d’elles-mêmes, bibelots sonores, dirait le poète, d’inanité conceptuelle. Cette inflation de la pathologie a des vertus émétiques : elle purge l’univers de ses propres déviances. Mais si chacun n’est qu’un pervers, que reste-t-il de la perversion ?)

De la misoanalyse : exercices acrobatiques de phallogocentrisme freudien
Où l’on voit que Freud lui-même, de son propre aveu, ne comprend rien à Masoch, lequel n’est à ses yeux misogynes qu’un douteux avatar de l’éternel féminin : ruse ultime de la raison phallocratique

Maîtresse perversion
1924. Freud publie son texte essentiel sur le masochisme([[S. Freud, «Das ökonomische Problem des Masochismus» (1924), « Le Problème économique du masochisme », trad. de l’allemand J. Laplanche, in S. Freud, Névrose, psychose et perversion (1973), Paris, 1990, pp. 287-297.). C’est l’un de ces grands articles qui font de la psychanalyse une anthropologie critique, où la culture se change en symptôme (à moins que ce ne soit l’inverse). Mais la métamorphose a son coût : la vieille métaphysique y fait retour, sous le couvert imprévu d’un matérialisme libidinal, d’où elle semblait exclue. Tel est bien le cas du masochisme, qui met à l’épreuve la rigueur freudienne à coup d’hypothèses… aventureuses (le mot est faible). Freud avoue d’emblée, à demi-mots, dès la première phrase de son opuscule, qu’il n’y comprend rien. Le masochisme, écrit-il, est une énigme([[Ibid., p. 287.). Car si la vie psychique est régie par le principe de plaisir, comment se pourrait-il qu’on pût en rechercher l’antithèse, qui est la douleur([[Ibid., p. 288. ) ? De là cette alternative qui est sans appel : ou le plaisir est erratique, ou le masochisme est imposteur. Freud ne soutient ni l’un ni l’autre. Au contraire. Il s’efforce d’accommoder les deux. En vrai fils des Lumières, imbu de rationalisme, il n’aime pas les énigmes. Et sans doute lui faudrait-il renier tous les textes (nombreux) où il traite du masochisme, lequel joue, depuis les origines, un rôle majeur dans la théorie analytique. Aussi n’a-t-il, sauf erreur, jamais douté du concept, même s’il doute en permanence de son mécanisme. Il a toujours suivi Krafft-Ebing dans sa double entreprise de clinicien, qui fait du masochisme une entité phare de la pathologie sexuelle (une maîtresse perversion), pour mieux l’accoupler avec le sadisme, au nom d’une symétrie parfaite, où prévaut le dualisme occidental. Le premier n’est que le double du second (et réciproquement) : jeu spéculaire qu’affectionne la raison positive…

Maso/miso
Il y a, note Freud, trois formes de masochisme([[Ibid., p. 289. ). L’une est sexuelle. Aussi la nomme-t-il érogène : le plaisir de la douleur. Elle inclut les deux autres. Mais si obscure en est la teneur qu’on la perçoit malaisément. Ce masochisme primaire, d’ordre biologique, définit aussi bien ses modes subséquents, le masochisme dit moral et le masochisme dit féminin. Freud ajoute aussitôt que le dernier lui semble être, des trois, le moins énigmatique : le plus accessible à l’observation([[Ibid.). De là vient qu’il en fait un modèle du concept, qui sert de référence aux formes congénères, au point qu’on se demande s’il n’y en a jamais eu qu’un. Le masochisme est, chez Freud, un principe de féminité, qui laisse rêveur. Car cette équation douteuse n’est qu’un argument d’autorité. Il est vrai que la thèse est ancienne. Freud a souvent usé de cette ontologie tacite qui confond le genre avec la perversion. Elle n’en est pas plus légitime. Au contraire. Elle induit un syllogisme étrange dont la déclinaison se passe de commentaire :
Le masochisme est féminin ;
Le masochisme est une perversion ;
Le féminin – la femme ? – est une perversion.
La conclusion serait comique si elle n’exhibait crûment la misogynie foncière de l’analyse freudienne, où sévit encore le puritanisme d’un Krafft-Ebing. La femme, voilà l’ennemie ! Logique de la perversion ? Perversion de la logique ?

(Freud : les fantasmes du masochiste placent le sujet dans une position caractéristique de la féminité, en signifiant qu’il est castré, qu’il subit le coït, ou qu’il accouche([[Ibid., p. 290. ). La féminité chez Freud : castration, soumission, parturition. Quelque chose d’animal, de blessé, de servile. Où la sexualité s’apparente aux sévices, à la torture, voire au viol. Ni désir ni jouissance. Biologie noire de la féminité freudienne : Masoch s’égare dans ces ténèbres conceptuelles…)

Union sacrée
Faut-il croire à cette fable ? Elle est trop belle pour être vraie. La mythologie du retournement, qui dote la pulsion d’un tour dialectique, est si providentielle qu’on crierait au miracle([[Ibid., p. 291.) : nouveau prodige de ces machineries théâtrales dont on espère, à la fin du spectacle, qu’elles produiront un dieu salvateur. Freud admet lui-même que son explication demeure problématique. Pudeur de la litote. Mais le scénario lui tient à cœur. On voit bien pourquoi : il garantit l’union sacrée du sado/maso, laquelle garantit à son tour le schéma vertical de la seconde topique (le moi serait masochiste et le surmoi sadique)([[Ibid., p. 297.). La figure du retournement cautionne toute la conception formelle de l’appareil psychique. On notera du reste que cet exercice d’acrobatie recoupe la métaphore spatiale où Freud inscrit sa vision de l’inconscient : gymnastique de la topologie…

(Rarement fut-il plus emprunté. Freud use le plus souvent d’une écriture précise qui laisse peu de place au doute, à l’équivoque, à l’incertitude. Le masochisme corrompt cette belle ordonnance. D’où la pléthore inusitée de formules dubitatives, d’incises conjecturales, de précautions oratoires : il paraît, il semble, on présume, on croit… Freud ne sort pas d’un monde hypothétique où ses plus fortes intuitions (plaisir, pulsion, phallus et autres) finissent par perdre pied. C’est qu’il se heurte, avec le masochisme, à la part maudite de l’analyse, qui fut toujours le féminin. Masoch ruine à lui seul l’appareil épistémologique de l’inconscient freudien, lequel réinvente le sexe, mais pas le monde : il cède aux vieux démons de la métaphysique, où triomphe l’instinct de mort. Retour du refoulé.

En souffrance
Ce schéma pulsionnel a des effets directs. Car il justifie l’extension du concept, qui devient… moral([[Ibid., p. 292.). (Krafft-Ebing parlait de masochisme idéal.)([[Voir ci-dessus la section précédente.) Il s’agit de soustraire le phénomène à ce qui le dégrade : la pulsion. C’est-à-dire le sexe. Freud assume implicitement les anathèmes de son prédécesseur, qui tonnait contre les avatars sexuels de la perversion. D’un psy l’autre, même combat. Sa version morale du masochisme est plus encore une version moralisante, où le retournement va de pair avec le… renoncement. La conscience malheureuse, sentiment patriarcal de culpabilité, y est solidaire de la répression culturelle, entreprise collective de sublimation([[S. Freud, loc. cit.,, p. 297.). Ainsi s’élabore, sous nos yeux incrédules, une étrange nosologie, qu’on appellera, pour faire bref, la perversion de la perversion : le masochisme pur. Purifié. Puritain. C’est Masoch sans le sexe. Un coupable en… souffrance.

L’autre Masoch : érotisme sans sexe ?
Où l’on restitue le masochisme via Deleuze à la bibliothèque rose chère à Madame de Ségur : maladie infantile de l’érotisme bourgeois tendance frigidaire

Pas maso
1967. Deleuze publie sur Masoch un texte fameux([[G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, op. cit. (n. 1). ). Ce n’est à l’en croire qu’une présentation, qui n’aurait de statut que didactique. Mais le titre est trompeur. Il ne s’agit pas d’une quelconque préface aux vertus lénifiantes. En atteste l’ampleur du texte : il est – presque – aussi long que le roman de Masoch qu’il prétend introduire (La Vénus à la fourrure). Cette hypertrophie de la glose dit l’ambition du propos, qui vaut mieux qu’un exorde. Aussi le sous-titre est-il plus éloquent. Le froid et le cruel : ces prédicats sont inusités, concernant Masoch, qui passe volontiers pour une victime, et non pour un bourreau. Deleuze prend le mythe à rebours. Cet essai liminaire est une révision critique, d’où naît une créature inconnue : l’autre Masoch. Or cet autre-là n’a plus grand chose à voir avec ce qu’on en connaissait (ou croyait en connaître). Retour au texte. Fin des poncifs. L’auteur scrute l’envers du décor. Et la conclusion fascine : un Masoch… pas maso.

Ni porno
Voyez ce que Deleuze dit du masochisme. Ce n’est qu’un trompe l’œil : un faux semblant de l’histoire littéraire. Il ne le dit pas en ces termes crus. Mais il le montre assez, en révélant, non le vrai Masoch (qui n’existe pas), mais un Masoch textuel (qui sort du texte) : affaire de (re)lecture, où le signifiant prime l’intention. Tout ici renvoie le masochiste à son inexistence. On n’y verra nul paradoxe. Il se repaît… de n’être pas. Ou le moins possible. Et c’est déjà trop. Ainsi prétend-on souvent qu’il est obsédé par le sexe. À tort. Rien de plus chaste que ses pratiques amoureuses. Il faut même, assure Deleuze, lui rendre hommage de son extraordinaire décence, qui défie la censure([[Ibid., p. 23.). Masoch n’est pas Sade. Loin s’en faut. Il se rapprocherait plutôt, dit l’exégète, qui ne manque pas d’humour, de la comtesse de Ségur ! D’où sa (relative) popularité. Cet érotisme rose peut être mis entre toutes les mains([[Ibid., p. 24. ). On n’y trouvera point de descriptions obscènes ou d’actes répugnants, comme Krafft-Ebing se plaît à en voir où ils n’ont que faire([[Voir plus haut. ). C’est que le masochiste est sexuellement de voie passive : il ne fait pas grand-chose. Il se borne à subir. Et le langage contribue à ces mœurs réservées, où le mieux est toujours le moins. Il en dit aussi peu que le personnage en fait. Cette prose libidinale est une prose minimale, où triomphe la pudeur, sinon la pruderie. Le reste est… littérature. Masoch est en somme un écrivain très convenable, au sens le plus pur de la convention sociale. Ni maso ni porno.

(Masoch selon Deleuze : il ne ressuscite que pour mieux… disparaître. L’archéologie du texte est un constat d’évanescence. À force d’exister autrement, Masoch finit par in-exister : le suspens, l’attente et le rite sont les modes inlassables de son exhaustion. Mais c’est peut-être aussi qu’il n’a jamais existé. Ou qu’il faut en tout cas s’en débarrasser. Deleuze avant Guattari : vacuité du concept. Vacance du masochisme.)

Roman-photo
L’univers de Sade est celui de l’excès. Il est constamment régi par la loi de la surenchère, où l’écriture s’épuise à décrire en détail ses tableaux vivants, où rivalisent le meurtre et le coït, la torture et le foutre. Tout dire. Il faut tout dire. Tel est, selon Blanchot([[M. Blanchot, L’Inconvenance majeure, suivi de Sade, Français, encore un effort, Paris, 1965, p. 2O. ), l’exigence ultime (le ressort intime) de cet idiome répétitif. C’est là ce qui accrédite la (fausse) monotonie de Sade, dont Barthes([[R. Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, 1971, p. 41. ) a prétendu qu’elle servait de prétexte à ne pas le lire. L’univers de Masoch est l’exacte antithèse de cette inflation verbale, dont il ignore le tourment dialectique. Deleuze a su trouver le mot qui résume le mieux sa tendance au retrait : l’attente([[G. Deleuze, op. cit., p. 71-72.). Ce n’est pas un concept. C’est beaucoup mieux : une appétence, une aptitude, une attitude, qui se définirait par le vide, la pause, le suspens. Masoch est par excellence un auteur dilatoire : un maître du sursis. L’important, chez lui, n’est pas ce qui se passe (et qui est peu de chose), mais la conscience aiguë que ça va se passer : l’angoisse (malaise, intensité) de l’événement. Le masochiste est, dit Deleuze, « celui qui vit l’attente à l’état pur »([[Ibidem, p. 71.) : il n’attend jamais que l’attente elle-même. Sa jouissance est dans l’expectative. Il préfère le prélude à l’exposition, les prémisses au développement, le préambule au discours. À l’amour ? De là vient que l’écriture de Masoch tend à se figer dans l’arrêt sur image, qui est un arrêt de mort : la scène devient tableau. Statue. Photographie. L’auteur prend la pose en prenant la plume([[Ibidem, p. 69-71.). Les romans de Masoch sont des romans-photos qui n’évitent pas le… cliché. À force d’être immobiles. Le narratif y devient poncif. Et l’archétype, un stéréotype.

(Double rupture. Avec Sade : le masochiste cesse enfin d’être un sadique à l’envers. Il devient autonome : prélude paradoxal à son dépérissement (voir ci-dessus). Avec Freud : la pulsion cesse enfin de se retourner – se renverser – sur commande. Elle devient plus physique et moins acrobatique. Exit le sadomasochisme, créature monstrueuse d’un Frankenstein sémiologue, qu’on n’a mis en cage que pour l’exhiber à des fins hygiénistes dans les foires à concept de la morale bourgeoise. Mais cette double rupture en prépare une autre (avec la psychanalyse), qui va bien au-delà : de l’anti-Masoch à l’anti-Œdipe([[G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Oedipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, 1972/73. )…

Code pénal
Or si la jouissance naît de l’attente (plus on attend, plus on jouit), c’est qu’attendre est au principe du fantasme. Cette rhétorique du suspens, que ne cessent d’illustrer, par métaphore, les motifs de… suspension, qui sont l’essence du bondage, ouvre un espace érotique d’illusion mentale. Le masochiste, note Deleuze, est l’art du phantasme([[G. Deleuze, op. cit., p. 67.). Il écrit le mot dans sa graphie germanique (avec ph) où manifeste est la référence à Freud. C’est qu’on doit l’entendre ici dans la double acception du fantasme freudien, qui désigne à la fois la structure narrative et le procès libidinal : le récit et l’affect. Or la scénographie de l’inconscient culmine, chez Masoch, dans une pratique disciplinaire qui soumet le désir au strict protocole d’une fiction quasiment liturgique. Chaque épisode obéit à des lois qui lui assignent par avance un cadre familier. Le rapport des personnages, qui se borne, pour l’essentiel, au narrateur et sa maîtresse (en tous sens), reproduit à force une ordonnance immuable, laquelle agrée peu de variantes. Les scènes d’algolagnie s’ajoutent aux scènes d’humiliation, sur un mode analogue, où ne changent que les accessoires (la cravache y remplace le fouet, etc.). Ce qui importe avant tout n’est pas tant le scénario lui-même que sa répétition : le masochisme est un genre compulsif, au sens où Freud, puis Lacan, décrivent le Zwang de la Wiederholung([[Ibid., p. 94.). Sans doute est-ce encore trop peu que ces rites usuels où rien n’est laissé au hasard. Masoch éprouve un besoin supplétif d’édicter des règles écrites qui lui donnent un tour public, social, officiel, dont s’accroît, s’il se peut, son goût du formalisme. Le masochisme est une espèce de cérémonial itératif où le plaisir est glacé comme un code pénal. Rien là que de très conséquent. Sa jouissance est dans les préliminaires, où ce qui prime, c’est l’idée, pas le(s) sens…

Du maso sans organes : du désir sans plaisir ?
Ou comment faire du (pseudo)maso l’agent (hyper)corrupteur de la dé-sor-ga-ni-sa-ti-on du corps capitaliste aliéné par les prêtres (les psy) : mode d’emploi, posologie, exemples à suivre et prescriptions diverses des bons docteurs Deleuze et Guattari

Quand même
Faites-le. Mais sans illusions. Vous n’y parviendrez pas. Vous n’y parviendrez jamais. Vous n’avez aucune chance d’y parvenir. Il n’y a pas d’espoir. Pas de futur. Ni même de fin. Car il ne s’agit pas d’une abstraction. Mais d’une limite. Pas d’un concept. Mais d’une pratique. Pas d’une idée. Mais d’une expérience. En un mot, c’est un passage. Un voyage. Une traversée. On appelle ça le nomadisme. À bon entendeur : soyez nomade. Faites-le. Faites-le quand même. Il y a sans doute des risques. Il y a même du danger. Vous devrez vous battre. Contre la censure. Et la répression. Car l’entreprise est par trop subversive. Elle défie l’État, la société, l’idéologie, et le reste. Vous ne serez pas libre. Vous n’aurez pas la paix. Vous devrez vous défendre. En pure perte. À bon entendeur : soyez… défaitiste([[G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et Schizophrénie 2, Paris, 198O, pp. 185-186.).

CsO
Faites-le. Mais quoi ? Encore faut-il savoir ce que vous devez faire. Deleuze et Guattari vous donnent la formule. Qui tient en trois lettres : CsO. C’est le sigle qui désigne le corps sans organes. Faites-vous donc un corps sans organes. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Certains vous diront : c’est une imposture. Un mirage. Un leurre. Une utopie. Ça n’existe pas. N’y pensez plus. Ils ont tort. En voici la preuve : le corps masochiste n’est pas comme les autres. On le définit souvent par l’attrait de la souffrance. La volupté de la douleur. Mais on se trompe de registre. Ce qui compte n’est pas dans l’affect (la perception). Mais dans la chirurgie (l’opération). Ce qui compte n’est pas la souffrance (le sentiment). Mais la subversion (l’organisation). Entendez : la désorganisation. Le dérèglement. La déglingue([[Ibid., pp. 186-187.).

Sans corps
Voyez le masochiste, version relookée, c’est-à-dire sans organes : « il se fait coudre par son sadique ou sa putain, coudre les yeux, l’anus, l’urètre, les seins, le nez »([[Ibid., p. 186.). La couture est, dans l’espèce, un principe de sabotage : elle empêche les organes de fonctionner. Que faire avec des yeux cousus (qui ne voient pas) ? Un nez cousu (qui ne respire pas) ? Et ainsi de suite. S’il est vrai que la fonction crée l’organe, le dysfonctionnement doit l’abolir. Le masochisme est donc une histoire de couture. Qui enferme le corps dans un sac de peau sans aucun appendice. Ou encore une affaire de suspens. Qui arrête l’exercice des organes au point que l’on retient son souffle([[Ibid., p. 187.). Couture, clôture. On y perd et le sens et la forme. Il s’agit en un mot d’inexister. Pour exister autrement. À cette économie du paradoxe appartiennent aussi les stratégies cruelles, mais contradictoires, du vide ou du plein([[Ibid.). Le masochiste se fait évider, écorcher, dépiauter, comme une bête à l’étal. Ou l’inverse : il se fait pénétrer, enculer, étouffer, comme une matière molle([[Ibid.). Peu importent les procédés. Seul vaut l’objectif, qui est de faire en sorte que tout soit bien clos. Le corps sans organes est un corps scellé. Rivé. Noué. On dira même un corps… sans corps.

« Maîtresse, tu peux me ligoter sur la table, solidement serré, dix à quinze minutes, le temps de préparer les instruments ; 2) cent coups de fouet au moins, quelques minutes d’arrêt ; 3) tu commences la couture, tu couds le trou du gland, la peau autour de celui-ci au gland l’empêchant de décalotter, tu couds la bourse des couilles à la peau des cuisses… »([[Ibid.) Notez bien le ton du discours : vocatif impérieux, qui ne laisse aucune place aux atermoiements. Or c’est le masochiste qui donne ses ordres, et c’est la… maîtresse qui les reçoit. D’où l’on déduit qu’elle n’est guère qu’une exécutante. Et que le maître, le vrai, c’est lui. Mais qu’est-ce qu’un masochiste qui serait son propre maître ? La proposition tient de l’oxymore. Le casting sexuel du masochisme est ici formellement respecté mais réellement subverti : ce n’est pas le pouvoir qui fait le sexe, comme le dit Krafft-Ebing (et Freud après lui). Mais l’inverse. Or le sexe – ou plutôt la négation du sexe : la suture de l’organe – est ici magnifié jusqu’à la caricature, où se dissout le principe de réalité. Il ne s’agit pas (plus) de masochisme ordinaire. Mais d’un nouveau Masoch au superlatif. Et le supermaso n’a rien d’une femme. Rien de féminin. C’est une espèce de surhomme. Un supermec. Supermacho ?

Maso-roi
Ni douleur ni plaisir. Ce que désire le masochiste n’est pas dans l’ordre de l’affect. Mais de l’intensité. « Il est faux de dire que le maso cherche la douleur, mais non moins faux qu’il cherche le plaisir d’une manière particulièrement suspensive ou détournée. »([[Ibid., p. 188.) Le CsO n’est guère qu’un lieu de passage : un principe de circulation qui conjugue au pluriel la notion d’intensité, laquelle est toujours de nature collective, dans le réseau de métaphores qui renvoient au devenir-animal du sujet. « Les douleurs sont les populations, les meutes, les modes du maso roi dans le débat qu’il a fait naître et croître. »([[Ibid.) Car ce qui compte in fine dans la quête exemplaire du masochiste (mais ce n’est pas moins vrai de toute autre quête, fût-elle moins exemplaire), ce n’est pas le plaisir. Encore moins la douleur. C’est le désir.

Mais quoi ? Est-ce que le désir (le désir-sans-organes) se réduirait par hasard à la réduction du plaisir ? Chez Deleuze et Guattari, tout porte à le croire. Voyez les exemples qu’ils citent. Il y a d’abord l’amour courtois([[Ibid., pp. 193-194.). Puis il y a l’amour Tao([[Ibid., pp. 194-195. ). Les deux se caractérisent par la maîtrise du corps. On dira sans doute : stratégies régressives. Il s’agit de retarder la jouissance. Et même de la supprimer. Drôle de programme. On en revient aux pratiques douteuses de l’amour chaste ou du plaisir continent, qui firent les beaux jours du puritanisme. Erreur, prétend le CsO. Ce sont les prêtres qui confondent plaisir et désir, au nom d’un idéal du manque, où s’immisce leur pouvoir([[Ibid., p. 191.). Loi de la plénitude : le désir serait subversif et le plaisir aliénant. Mais si ce n’était qu’un leurre ? Ombres chinoises…

Sans orgasme
De là vient que le masochisme est une érotique du moratoire, ou, si l’on préfère, une technique de l’anticipation. La jouissance n’y est pas dans le châtiment (le fantasme), ou le rituel (le théâtre), qui ordonnent l’univers gelé de ses représentations. Ce qui fait jouir le masochiste est antérieur à cette jouissance même, antérieur même à toute jouissance, puisqu’il s’agit toujours d’un protocole où se dissocient désir et plaisir. Où se dénoue le lien – le pseudo-lien – du désir et du plaisir([[Ibid., p. 194.). Machine désirante. Et non plaisante. Ou plaisirante (pour oser le néologisme). Le CsO n’a de sens que dans cette ingénierie fortement régressive où le corps remplace l’organisme en répudiant les organes (les strates de l’organisation). Où le plan finit par remplacer le corps lui-même, en supprimant la jouissance (le plaisir du déplaisir). Le nec plus ultra de cette régression, c’est le retour à l’animalité : le dressage du corps où le maso se fait… cheval sous la violence de la férule (botte, cravache), dans une osmose fusionnelle qui n’est plus qu’intensité pure. Dans cet univers de l’immanence, le plaisir devient le désir lui-même. Entendez : son flux. Pas sa norme. Ni sa fin. Corps sans organes. Ou sans orgasme ?

(Fin des ismes (ce discours répressif). Fin du masochisme (ce mythe policier). Masoch nous a révélé du moins l’arbitraire du signe. L’affect n’a pas de sens, pas de nom, pas de norme. Rien que de l’intensité…)

Michel Régis

Conservateur en chef des Arts graphiques au musée du Louvre, historien de l'art. Il a publié notamment : (éd.), Posséder et détruire : stratégies sexuelles dans l'art d'Occident RMN, 2000 ; La Peinture comme crime, ou la part maudite de la modernité, RMN, 2001 ; Où en est l'interprétation de l'oeuvre d'art ? ENSBA, 2001 ; David. L'Art et le Politique, Gallimard, 2003.